DE L'INTERNAT
DISCUSSION SUR LE PROJET DE LOI ORGANISANT L^ENSEI- GNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES
Chambre des députés, 20 Janvier 1880.
M. LE PRÉSIDENT. Maintenant, nous reprenons Tordre du jour et je donne la parole à M. Bardoux^ sur Tarticle 2 du projet de loi sur renseignement secondaire des jeunes ûlles.
M. Bardoux. Messieurs^ je vous demande la permission de préciser et de limiter le débat.
Vous savez que le texte primitif du projet de loi qu'avait apporté la commission prenait pour base Tintemat. A la suite du renvoi ordonné par la Chambre dans sa séance d'hier, la commission a modifié l'article 2 et, se mettant d'accord avec M. le ministre de l'instruction publique, a substitué à ce que j'appellerai l'internat obligatoire, l'internat facultatif.
Adversaire résolu, surtout quand il s'agit déjeunes lilles, de l'internat aussi bien obligatoire que facullatif, je demande la permission à la Chambre de développer très sommairement, ne voulant pas abuser de sa bienveillante attention, les motifs qui me d<^tcrminent à maintenir mon opinion.
Dans toute loi sur Tinstruction publique, il y a toujours deux questions engagées : une question d'instruction et une question d'-éducation. Si cela «st vrai, à plus forte raison, cette vérité éclate-t-elle lorsqu'il s'agit de poser les principes de l'enseignement secondaire des femmes.
S'il ne s'agissait ici, en effet, que d'élargir l'enseignement des femmes, d'emprunter aux nations voisines leurs réformes pédagogiques, de compléter des programmes, alors que, évidemment, ils sont insuffisants aujourd'hui, je ne prendrais pas la parole. Pourquoi ? parce que tout esprit éclairé, délivré de préventions et de préjugés, doit s'associer à tous les efforts qui ont pour but de réformer et de répandre l'enseignement secondaire donné aux jeunes lilles.
« Améliorer leur intelligence, — dit le premier des pédagogues, — c'est nous améliorer nous-mêmes. » ^Très bien I très bien !)
Mais, messieurs, une question bien plus grave s'agite, c'est celle de savoir si, en réalité, l'État doit prendre la responsabilité d'éduquer les jeunes filles en même temps que de leur donner l'instruction.
Quel doit être le rôle, au sein dé notre société contemporaine, de l'État dans l'enseignement secondaire des femmes ? Je crois, messieurs, que toutes les questions importantes gagnent à être ainsi élevées, et je débarrasse celle-ci de toute question personnelle.
Je suis le premier à reconnaître que, dans ce débat, M. le rapporteur a déployé autant de talent que de savoir. Mais, messieurs, de l'étude réfléchie de son rapport et surtout des documents explicatifs
qui raccompagnent, il est résulté pour moi cette conviction que, dans tous les pays voisins, même <în Italie et, à plus forte raison, hors de TEurope, en Amérique, ce sont les villes, les associations qui ont créé des internats. Nulle part vous ne verrez, comme en France, un système absolu de lycées d'hommes et de femmes, internats, reliés entre eux par une série de règlements, de lycées gouvernés de loin par le ministre entrant dans tous les détails, soit de renseignement, soit de l'administration, et prenant la responsabilité de tous les faits, de tous les actes qui se peuvent produire. C'est là, dis-je, une organisation spéciale à la France.
Un membre à droite. Hélas !
M, Bardoux. Oui, je le reconnais, partout l'enseignement secondaire des jeunes filles a été amélioré; je reconnais aussi qu'il doit être amélioré chez nous ; mais les systèmes qui ont été proposés par les libéraux ont toujours — jusqu'à cette heure — dégagé la responsabilité de l'Etat-Et, s'il le fallait, si je devais examiner devant vous les réformes qui viennent d'être introduites en Italie, qui a tant d'affinités de race, de langue, de convictions religieuses avec la France, vous' verriez quelle différence existe entre les points de vue. Ainsi, même dans le projet de loi qui a été présenté au Parlement italien par le ministre de l'instruction publique, projet qui a créé des gymnases dans les grandes villes d'Italie, vous verriez quels principes nous séparent de nos voisins.
Mais ne nous égarons pas dans des détails. Ce que je viens combattre, je le répète, ce n'est pas l'enseignement secondaire des femmes, c'est l'internat, particulièrement l'internat dirigé et fondé par l'État. «Approbation sur plusieurs bancs.)
M. PaulBert. Je demande la parole.
M. Bardoux. Messieurs, c'est en efifet un rêve que d'espérer qu'en France des départements, des communes, des associations laïques constitueront, à eux seuls, des internats de jeunes filles, ce qu'un homme d'esprit a appelé des couvents laïques. Nous ne pouvons le croire. L'esprit d'initiative qui existe si peu chez nous ne nous permet pas de l'espérer. C'est donc l'État seul qui est en cause dans cette discussion.
Je ne viens pas, quelle que soit mon opinion personnelle, attaquer l'internat pour les jeunes gens ; et cependant il m'est difficile de ne pas en dire un mot, car les deux questions se touchent bien plus qu'on ne le croit, et nous allons apporter dans notre vole les prédispositions que nous ont données les années que nous avons passées comme internes dans les lycées. Ces prédispositions viennent s'ajouter à une habitude que nous trouvons partout. Choisir une bonne maison où l'on puisse envoyer ses enfants pensionnaires, c'est le problème que se posent les parents, et c'est dans le .choix de l'internat qu'ils font consister leur responsabilité.
C'est une idée française ; je n'ai pas ici la prétention de la détruire, je n'y réussirais pas; mais, sachez-le bien, c'est un legs qui nous a été fait, et ce legs ne date pas de plus de cent ans. L'internat n'existait pas dans notre ancienne société à l'état de principe; on vous l'a dit, il nous a été légué par une célèbre congrégation qui, à force d'habileté, avait réussi à en faire presque une institution.
Lorsque le grand homme qui fonda l'Université recueillit ce legs, qu'est-ce qu'il voulut faire? Il ne faut jamais l'oublier quand il s'agit de l'internat : il voulut, messieurs, dvant tout créer une nation de
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soldats ; au début, il mit dans TUniversité des céli bataires, à Timitation des moines qui lui avaient légué rinternat ; il substitua le tambour à la cloche ; il fit encore un autre changement : il substitua la discipline à Téducation.
M. LE COMTE DK HoYs. 11 fil dcs casemcs!
M. Bardoux. C'est ainsi, messieurs, que de courageuses générations se sont élevées, je le reconnais ; mais, avec le temps, nos mœurs s'étant modifiées, s'étant adoucies, un autre esprit s'étant substitué à Tancien, Tinternat a perdu son caractère primitif, et tous, messieurs, nous avons appris par expérience combien ces années pèsent sur toute la vie, et quelle influence elles peuvent avoir sur le caractère de la nation. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs à droite.)
Mais, quelque adversaire que je sois, en principe, de rinternat dans les lycées, je reconnais qu'il est une nécessité ; nous ne pouvons pas toucher à cette institution ; il faut simplement faire nos efforts pour Taméliorer. Nous l'améliorerons ; nous l'avons améliorée déjà.
Je crois, au contraire, que lorsque nous rencontrons Torganisation nouvelle d'un enseignement, et lorsque, au début de cette organisation, se présente pour les femmes l'idée même de l'internat, je crois qu il est du devoir de tous ceux qui ont sur ce point des opinions arrêtées et réfléchies, des opinions convaincues et patriotiques, d'apporter à cette tribune, quel que soit du reste le résultat de nos votes, l'expression loyale de leur pensée. (Très bien ! sur plusieurs bancs.)
Eh bien, il y a contre l'internat des femmes, même facultatif, des arguments à la fois théoriques et pratiques.
Les arguments pratiques, M. le ministre de lïnstrubtion publique vous les a déjà signalés. Je ne reviendrai pas sur les arguments qui vous ont été donnés hier, arguments tirés surtout de la nécessité de faire des dépenses considérables pour l'installation matérielle.
S*il est utile aujourd'hui, avec la constitution physique de notre race, de donner à nos lycées plus d'air, plus d'espace, plus de soleil, combien sera-t-il nécessaire, lorsqu'il s'agira de créer des lycées de femmes, d'avoir des locaux spacieux, bien aérés, bien placés, de larges promenades, et de rechercher pour l'hygiène de la femme bien plus encore que pour l'hygiène de l'homme, toutes les convenances, tout l'air et tout le soleil que nous cherchons vainement dans nos grandes villes. Ce sont des dépenses excessives.
Cet argument, quelcjne sérieux qu'il puisse être pour les finances de l'État, n'est pas le seul certainement qui vous frappera.
C'est la responsabilité morale de l'État en présence de l'internat des jeunes filles que je considère comme la première des objections. (Très bien ! très bien ! à droite.)
Messieurs, je reconnais combien il serait difficile d'entrer dans des détails, lorsqu'il s'agit de la responsabilité morale de l'éducation des femmes, mais vous me permettrez pourtant, avec toutes les nuances que comporte un pareil sujet, de vous dire que je ne vois pas où s'arrêteront le droit et le devoir de l'État lorsqu'il s'agira d'admettre dans le sein des lycées de femmes telle ou telle jeune fille sortie de tel ou tel milieu, je ne vois pas où s'arrêteront le droit et le devoir de l'État, lorsque seront commises des fautes
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qui sont irréparables et que ces fautes viendront à être connues. Je ne vois pas, non plus, comment l'État s'y prendra pour créer ce personnel si difficile de l'administration des lycées de jeunes filles, alors que tous ceux qui ont passé par le personnel de l'instruction publique savent combien il est périlleux de faire vivre côte à côte, dans l'Université, ces deux éléments, l'un de l'enseignement, l'autre de la surveillance et de l'administration, combien il est difficile de trouver de bons professeurs sortis de l'enseignement, et ayant de l'autorité sur les maîtres, des censeurs dignes de leur tâche.
Eh bien, messieurs, lorsqu'il s'agit de créer ce personnel si délicat, permettez-moi cette expression, de proviseurs-femmes, de censeurs-femmes pour les internats de jeunes filles, de maîtresses d'étude, voyez jusqu'où va la responsabilité de l'Etat. Pourquoi voulez-vous la lui imposer ? Quel intérêt y avez-vous ?
Je comprends, messieurs, que notre société démocratique se passionne pour améliorer la culture intellectuelle de la femme. Mais, messieurs, lorsqu'il s'agit de l'éducation, là je m'arrête. Et, en effet, sans vouloir étudier à cette tribune ce qu'on appelle le rôle de la femme dans la société contemporaine, thèse à la fois si facile et si difficile, qu'il me suffise dédire que si l'homme dans nos lycées est préparé autant qu'on le peut pour la vie pratique et active, pour les affaires, pour une carrière, la femme a une chose plus haute et plus grande à faire dans le monde, une chose supérieure à toutes les carrières : un enfant et un homme. (Très bieni très bien !) Eh bien, quelle responsabilité pour l'Etat que d'accepter de diriger des internats lorsqu'il est convaincu que telle est la mission de la femme et qu'elle n'en a pas d'autre I
Pensez-vous que quels que soient vos professeurs, aussi excellents, aussi savants, aussi éclairés, aussi honnêtes qu'ils puissent être, — je leur accorderai tous les mérites que vous exigerez d'eux et que vous trouverez, j'en suis sûr, dans les choix que vous ferez, — croyez-vous qu'ils sauront élever des femmes et qu'ils pourront former leur caractère ? Croyez-vous qu'ils pourront leur enseigner toutes ces qualités qui sont pour la femme presque des vertus : les qualités de délicatesse, les qualités de tact, de politesse, ces nuances qui constituent pour elles, dans le monde, presque des devoirs? (Très bien I à droite.)
Croyez-vous que l'Etat, aussi éclairé qu'il soit, aussi muni qu'il soit de bons professeurs, puisse réussir dans ces nouvelles occupations? Je dis que non. Ce n'est pas possible.
Mes amis et mes honorables collègues me disent : Mais, prenez garde ; comment un esprit libéral peutil s'opposer à l'internat? Sachez bien que dans une foule de cas, le père de famille un peu aisé qui habitera la campagne ne pourra pas donner à sa fille l'instruction qu'il rêve pour elle. Il faut un internat pour ces jeunes filles, que le père de famille ne peut pas laisser venir seules à la ville.
Vous voyez quel est l'argument, c'est le seul, il n'y en a pas d'autre.
Un membre. Il est irréfutable.
M. Bârdoux. Je réponds que l'argument trouve sa facile réfutation dans les faits. (Ohl ohl à gauche.)
Il y a actuellement deux manières d'élever les jeunes filles quand il s'agit de l'enseignement secondaire : ou on les met au couvent, et la clientèle des couvents, je ne crois pas, quant à moi, que le projet
de loi y porte une sérieuse atteinte. (Protestations à gauche.)
Cette clientèle est composée de divers éléments; elle est ou aristocratique ou profondément catholique. Ces éléments ne seront guère modifiés par votre loi.
Mais il y a autre chose : il y a toujours eu dans les villes des pensionnats qui ont donné l'instruction ; il s'en créera d'autres qui n'auront d'autre but que d'accueillir ces jeunes filles dont les parents sont éloignés et qui leur feront suivre les cours comme externes.
Un memWe à gauche. C'est toujours l'internat.
M. Barooux. Ce n'est pas cet internat que crée le projet de loi.
Je ne veux pas de l'internat par l'Etat : le jour où une pension particulière est stigmatisée par l'opinion, elle disparait; qui est responsable? la maîtresse de pension. Mais l'Etat, le Gouvernement, le ministère, responsables d'un scandale dans une maison d'éducation I c'est très grave. (Vive approbation à droite.) Quant à moi, je ne crois pas que l'Etat puisse accepter cette tâche, il a autre chose à faire; il a l'instruction à donner aux femmes, il ne peut pas se charger •de leur éducation. J'ai toujours pensé comme Fénelon dans ses Avis à une dame de qualité qui avait une fille, que la meilleure éducation à donner aux femmes, l)ien préférable à celle du couvent, c'est celle de la mère de famille. Je persiste à penser comme Fénelon.
M. Paul Bert. Fénelon fait d^expresses réserves «nsuite, et il indique des conditions qu'il est bon de «e rappeler. (Rumeurs à droite.)
M. Bardoux. Je ne vois donc pas de différence «ntre l'internat obligatoire et l'internat facultatif. L'exception en France deviendra facilement la règle.
Le jour où un internat sera fondé, huit, dix, vingt, trente, quarante internats vous seront demandés. C'est la tendance de Tesprit français. C'est au moment où vous fondez renseignement secondaire des femmes qu'il convient de réagir. Réagissons courageusement contre cette tendance !
Je suis intimement convaincu qu'il n'y a pas pour la femme française d'autre éducation que celle de la famille. Je veux que l'instruction soit donnée par l'Etat, et je conçois cette instruction, je la comprends aussi large, aussi libérale que vous le voudrez.
J'approuve les externats de jeunes filles, mais je ne comprends pas que les internats d'Etat soient utiles dans un pays comme le nôtre, et dans un temps comme le nôtre.
Je voterai donc le premier paragraphe de l'article 2, modifié par la commission, mais je me refuserai toujours à donner mon vote à la création par l'Etat des internats, même facultatifs. (Très bien! très bien ! — Applaudissements sur divers bancs.)