D'UN CULTE
Chambre des députés^ 11 décembre 1879.
M. LE PRÉSIDENT. L'ordre du jour appelle la l'** délibération sur la proposition de loi de M. Seignobos relative à la liberté des réunions pour la célébration d*un culte religieux.
M. Bardoux, rapporteur. Messieurs, je crois que rhonorable M. Talandier s'est mépris sur la portée de la proposition dont j*ai l'honneur d'être le rapporteur.
En faisant connaître à la Chambre Torigine de cette proposition et les faits qui lui ont donné naissance, je répondrai par cela même aux préventions^ à mon sens injustes, de mon honorable collègue.
Cette proposition n'est que la reproduction d'un projet de loi adopté en première lecture par l'Assemblée nationale.
Quels étaient les faits qui avaient donné naissance à cette proposition, à laquelle je m'étais alors associé avec M. de Pressensé, M. d'Haussonville et M. Waddiagton?
Vous n'ignorez pas que la liberté des cultes dans notre pays, inscrite au fronstispice de nos constitutions, n'avait jamais été sérieusement pratiquée.
Je ne veux pas dire que, pour les cultes salariés ou pour les cultes reconnus, il n'y eût pas une liberté entière. Mais pour tous les cultes qui ne sont pas reconnus, qui ne sont pas salariés — c'est pour moi la même chose — il n'y avait pas possibilité légale de se réunir pour célébrer le culte.
Des poursuites avaient été introduites contre diverses réunions religieuses, contre les baptistes, par exemple, contre les non-concordataires et des jugements correctionnels venaient frapper les plus honnêtes gens qui n'avaient commis que le seul crime de se réunir au nombre de plus de vingt pour prier Dieu, suivant leur conscience.
Ce n'était pas tout: les mesures administratives étaient venues compliquer la situation judiciaire et, dans le département de l'Ain, il y a quelques années, on avait dissipé des réunions rehgieuses qui avaient été jusqu'à cette heure tolérées.
Notre proposition a eu pour but de faire cesser une jurisprudence et des mesures qui sont contraires aux véritables principes de la Révolution française et aux constitutions libérales qui ont régi la France. (Très bien ! au centre.)
La dissolution a été cause qu'elle n'a pas été votée. Nous l'avons reprise deux fois, confiants dans le triomphe du droit et de la liberté.
C'est cette proposition que M. Talandier vient combattre en disant qu'elle distingue entre la conscience religieuse et la conscience non religieuse. Ai-je besoin de dire que, dans l'intention des auteurs de la proposition, comme dans celle du rapporteur, aucune espèce d'atteinte n'est portée à la conscience? Nous n'avons pas fait de distinction. Qui dit conscience dit quelque chose qui ne comporte pas de distinction, et
ce n'est pas nous qui viendrions apporter une distinction de ce genre à la tribune.
Si Ton avait, messieurs, poursuivi les libres penseurs, si on les avait traduits devant la justice, sous prétexte de libre pensée, nous aurions été leurs défenseurs comme nous le sommes de ceux qui ont été poursuivis pour l'exercice de leur culte. Nouis n'avons pas eu besoin de le faire, parce qu'on n'a pas traduit les libres penseurs devant les tribunaux.
M. Talandier. Ils ont été poursuivis très souvent pour attaques à la morale religieuse.
M. LE RAPPORTEUR. G'cst uuo autre question. Nous en sommes au droit de réunion ; la question que vous soulevez touche à la liberté de la presse ; quand nous en serons là, nous discuterons ce point.
Dans ce moment-ci, je crois répondre à un sentiment libéral, qui avait été celui de l'Assemblée nationale, en venant vous demander de passer à une seconde délibération sur un projet de loi qui fera établir dans la jurisprudence une disposition juste et libérale, car dans notre pays, au dix-neuvième siècle, comme l'a dit M. de Tocqueville, il n'est pas encore permis de se réunir pour prier Dieu, selon ses convictions religieuses, sans l'autorisation d'un commissaire de police. Nous voulons que désormais il n'en soit plus ainsi. (Très bien I très bien I )
DISCOURS
SUR LA laïcité
DISCUSSION SUR LE PROJET DE LOI RELATIF A LA LAÏCITÉ DE L*ENSEIGNEN£MëNT PRIMAIRE.
Chambre des députés, séance du 10 décembre 1880.
M. Bardoux. Messieurs, le problème soulevé par rimportant projet de loi soumis à vos délibérations, est tellement complexe qu'il doit être permis à tout esprit dévoué à la cause de Tinstruction publique, de donner sa manière de voir. Je demande à votre bienveillance la permission de vous exprimer tout entière la mienne, bien convaincu du reste que je rencontrerai sur la presque unanimité de ces bancs, une adhésion à la partie principale de cette discussion.
Il s'agit, messieurs, de Téducation nationale, de celle du suffrage universel, de l'éducation de ceux qui travaillent et qui ont, dans leur lot, plus de souffrances et plus de misères que d'autres, il s'agit donc de l'avenir du pays. Vous comprendrez alors combien de préoccupations peuvent assiéger certains esprits qui voient des modifications profondes s'introduire dans les bases mômes de l'enseignement primaire.
Le projet de loi, messieurs, est du reste incomplet, et j'eusse désiré, pour pouvoir exprimer très nettement mon opinion, que le rapport principal de notre
éminent collègue eût été mis en discussion; il est inspiré d'un bout à l'autre, je le reconnais, par le môme esprit et par la môme pensée. Si ce rapport est enlevé aux débats, il est au moins indispensable qu'un article nouveau soit introduit dans le projet de loi. En effet, on vous propose l'exclusion de tout enseignement religieux; l'article premier dit bien ce qu'on doit supprimer, mais ne dit pas ce qu'on doit mettre à la place.
Je présume pourtant que nous aurons à examiner dans cette délibération le programme de l'enseignement primaire ; sans cela, la loi serait inexplicable et se bornerait à une négation.
Mais avant de critiquer, je me hâte de déclarer que le projet contient une proposition que je suis le premier à soutenir, c'est l'obligation; j'en suis le partisan convaincu et je n'aurai qu'un mot à dire pour justifier mon opinion : je suis de ceux qui pensent que n'y eût-il que mille enfants — si vous le voulez — ne suivant pas l'école, c'est un devoir sacré pour l'État de les y contraindre. Je suis de ceux qui croient que les États du Nord, que la Suisse, l'Espagne et le Portugal qui ont appliqué l'instruction obligatoire n'ont porté aucune atteinte aux droits du père de famille.
Il y a, en effet, trois catégories d'enfants qui ne suivent pas Técole: les enfants qui mendient, les enfants qui vagabondent et les enfants qui travaillent.
Pour les enfants qui mendient et les enfants qui vagabondent, l'obligation ne peut ôtre que le salut.
Pour les enfants qui travaillent, il est possible de trouver des attermoiements. Le projet de loi en contienty qui permettent de tout concilier, les nécessités
i62 DIX ANNÉES DE VIE POLITIQUE.
du travail domestique en même temps que les nécessités de l'école.
Tout homme doit à la France son écu, son sang, son vote ; la France doit à tous Tinstruction. C'est tout ce que je voulais dire sur la première partie du projet de loi. (Très bien!)
Mais, messieurs, je voudrais m'expliquer sur la seconde, beaucoup plus importante, même après le spirituel discours que vous venez d'entendre.
Plus je suis convaincu de l'obligation de l'instruction, plus je suis convaincu que la liberté des croyants comme celle des libres-penseurs doit être entière, et je voudrais définir leurs droits pour que nous fussions d'accord sur le sens du mot laïcité.
Vous penserez comme moi, sans doute, que quelle que soit la latitude donnée au père de famille, il est certain que la majeure partie des enfants en France suivra et ne peut suivre que l'école primaire publique.
Les paysans, les ouvriers confient leurs enfants à l'État. Qu'est-ce que l'État va en faire?
Messieurs, un même esprit devrait animer l'État en matière d'enseignement. Je ne parlerai pas de l'enseignement supérieur: ou il est exclusivement scientifique, et alors il sort de notre domaine; ou il est professionnel, pour deux carrières: le droit et la médecine. Pour ne parler que de ce que je sais, je dirai hautement qu'en France l'enseignement du droit est spiritualiste ; il L'est parce que notre droit criminel dit hautement que c'est en prêtant serment devant Dieo que le chef du jury vient déclarer que l'accusé est coupable ; parce que notre Gode civil inscrit le serment décisoire comme moyen de preuve, parce qu'enfin, messieurs^ tous les agents du Gouvernement, dont
les procès-verbaux font foi, — et quelques-uns jusqu'à inscription de faux, — prêtent préalablement serment devant Dieu.
Je ne veux donc plus parler de renseignement supérieur; mais je veux invoquer l'exemple de renseignement secondaire.
L'enseignement secondaire est animé d'un bout à l'autre d'un même souffle de spiritualisme.
L'Université a pris parti sur les problèmes qui divisent Tesprit humain. Il est incontestable, aussi bien dans le programme du baccalauréat que dans celui de l'enseignement spécial, dont on vous citait il y a peu de jours l'éloquente préface, que la morale y est qualifiée, qu'on a fait choix sur les bases et les sanctions de cette morale, entre les trois systèmes qui en expliquent les fondements. La morale de vos lycées est spiritualiste.
Ëh bien, messieurs, si cela est vrai, je me demande, avec rinstruction primaire obligatoire, si c'est porter atteinte à la liberté de conscience et à la liberté du père de famille, que de mettre cette morale à l'abri de ces grands principes spiritualistes de Timmortalité de l'âme et de la croyance en Dieu ; oui, la croyance en Dieu, qui console et soutient.
Au point de vue religieux confessionnel, je suis, au contraire, de ceux qui pensent que cet enseignement doit être donné à l'école, mais qu'il doit l'être parle prêtre seul.
Messieurs, il y a une telle difficulté à faire comprendre aujourd'hui ces distinctions, qu'il est nécessaire de passer rapidement en revue le mouvement qui s*est produit depuis vingt ans dans toute l'Europe, et qui est connu sous le nom de mouvement laïque. Bien des préventions, bien des préjugés ont
trouvé place dans l'appréciation de ce mouvement. C'est avec les textes des lois votées et après avoir pris connaissance des discussions qui ont eu lieu dans tous les parlements libéraux de TEurope, que je me trouve à même d'apporter à la Chambre des renseignements précis.
Gomme on vous le disait, ce sont les Pays-Bas qui, les premiers, en présence des dissentiments religieux qui les divisaient, ont examinéle problème de la laïcité.
En 1806, une loi intervint. Dans la séparation delà Belgique, cette loi était devenue insuffisante, et, en 1857, un nouveau projet de loi a été déposé.
L'enseignement y est basé sur trois principes.
L*école n'est pas destinée à donner renseignement religieux proprement dit, c'est-à-dire à enseigner les dogmes d'une secte religieuse quelconque; elle doit être accessible aux enfants de toutes les confessions religieuses, et il n'y sera rien enseigné qui soit contraire à la religion.
L'instituteur doit inculquer aux enfants le même respect en s'efForçant de leur inspirer un esprit de tolérance.
Ce qu'on enseigne de la religion pour le besoin.de l'instruction scolaire doit être autant que possible en harmonie avec les opinions religieuses de la population.
Tels sont les principes sur lesquels est basée la loi de 1857 qui a été votée en Hollande.'
Et le rapporteur ajoutait:
« La loi ne peut pénétrer dans les détails, ni prescrire pour l'école une religion quelconque. De telles prescriptions spéciales pourraient être contraires à la liberté de conscience qui doit être en premier lieu respectée. »
Mais c*est surtout en Angleterre et dans des débats célèbres que ce qu'on appelle plus exactement la « clause de conscience » a été discutée et introduite pour la première fois dans les lois scolaires.
Deux bills, en i869 et en 1870, furent présentés au Parlement : l'un d'eux, sur les écoles dotées, c'està-dire ouvertes par des sectes particulières, en vertu de legs et de donations; l'autre, sur les écoles publiques d'instruction élémentaire, autrement dit les écoles subventionnées par l'État.
Un des esprits les plus étendus, les plus pénétrants et les plus élevés de l'Angleterre, M. Forster, qui soutint ces deux bills dans deux discours remarquables, nous a donné le véritable état de l'opinion libérale anglaise sur ce point. Il est utile que la Chambre le sache : une ligue s'était formée, la ligue de Birmingham, pour étendre dans toutes les écoles ce qu'on appelle la laïcité.
Mais, en Angleterre, qui prit l'iniative de ce mouvement? Ce fut l'esprit religieux; le mouvement tout entier fut dirigé par les sectes, tellement jalouses de la personnalité de la conscience chrétienne, qu'elles ne voulaient pas que tel instituteur, telle institutrice ayant une opinion religieuse particulière, pût l'inculquer à l'un des enfants à qui ils enseignaient les premiers éléments de la lecture et de l'écriture. Le clergé prit partout l'initiative des réunions.
Dans une conférence convoquée par l'évêque d'Ely et où se trouvaient le clergé et les laïques des quatre comtés compris dans son diocèse, la « clause de conscience » dont voici le texte a été adoptée.
« Aucun élève ne sera tenu d'apprendre aucun catéchisme ni formule religieuse, ni d'assister à
aucune leçon, ni instruction, ni rite, auxquels les parents de Télève auront fait des objections pour des motifs religieux. Ces objections devront être constatées par écrit par les parents, envoyées sous cette forme au directeur, ou au maître principal de récole, ou à Tun d'eux. »
M. Forster ajoute :
« Je suis sûr que les honorables membres des deux côtés de la Chambre regretteront que des clergymen, même par un zèle erroné, aient essayé d'obliger les enfants à assister aux écoles du dimanche. La clause que nous vous proposons s'appliquera à toutes les écoles, et donnera aux parents le pouvoir de soustraire leurs enfants à l'instruction, si, pour des motifs religieux, cette instruction n'est pas celle qu'on voudrait leur faire donner. »
Il résulte de la discussion que l'on voulait exclure de l'instruction primaire l'enseignement religieux purement confessionnel.
Mais en 1875, les comités scolaires ayant prescrit presque partout la lecture de la Bible, la question revint de nouveau au Parlement.
Lord Sandon, vice- président du comité supérieur de l'instruction publique, déclara qu'il avait consulté l'opinion de tous les comités scolaires et que leur opinion s'é lait prononcée en faveur de l'enseignement religieux, mais non confessionnel.
Une enquête fut ouverte à Londres dans toutes les écoles élémentaires subventionnées; sur 60,000 enfants qui suivaient ces écoles, 28 seulement avaient été retirés par les parents en vertu de la clause de conscience !
C'est alors qu'un nouveau bill fut proposé, et, le 4 avril 1878, une motion fut faite tendant à ce que
rinstruction religieuse morale fût donnée dans toutes les écoles subventionnées. Lord Sandon, qui y adhéra, déclara qu^il prendrait des mesures pour que des salles séparées fussent mises à la disposition des enfants dont les familles réclameraient rinstruction religieuse et de ceux dont les familles ne la voudraient pas.
Tel est rétat actuel de la question en Angleterre.
Ainsi c'est la foi religieuse, c'est la jalouse susceptibilité des sectes qui a provoqué le mouvement laïque dans ces contrées si véritablement croyantes.
Je dois reconnaître, au contraire, que c'est sur le terrain politique qu'une nation voisine a entamé la grande lutte qui a rempli pendant six semaines le Parlement de discussions violentes et passionnées ; je veux parler de la Belgique.
Je pourrais cependant vous citer avant, ce qui s'est passé en Suisse en 1873 dans. le congrès de Berne, où les instituteurs se réunirent et examinèrent entre eux, en dehors de toute action gouvernementale, si l'enseignement religieux proprement dît devait être exclu de l'école.
Us décidèrent que l'enseignement sectaire, c'està-dire confessionnel, serait seul exclu, mais que l'enseignement primaire de la morale serait basé sur la croyance en Dieu, en l'immortalité de l'âme et en la vie future.
Je reviens à la Belgique. Je disais qu'une véritable bataille venait de s'y livrer entre le parti libéral et le parti catholique. Le rapporteur de la loi appartenait au parti libéral; c'était M. Olin. Il déclare, dans son rapport, que les instituteurs parleront de Dieu, de la vie future, mais qu'ils ne donneront pas d'en^ seignement dogmatique.
Il va plus loin : examinant aussi la question des emblèmes religieux dans les écoles, il dit :
« Si la croix orne aujourd'hui la salle d'école, elle y est en vertu d'usages généralement suivis, à la suite de mesures prises sous les cabinets de toutes les opinions.
« La liberté de conscience de l'auditoire n'en est pas affectée, parce que la grande majorité des écoles offre une unité de croyance merveilleuse, et dans les classes où se rencontrent les dissidents, nous doutons que ceux-ci affichent l'intolérance de ceux qui les excommuniaient. Nous ajouterons à leur honneur qu'ils ne se sentent pas atteints dans leurs convictions parce qu'ils ont sous les yeux un signe qui n'a rien de provocateur. »
Et réminent chef du cabinet belge, M. Frère Orban, ajoutait : « Je concède qu'il n'y a pas d'instruction sans éducation, pas d'éducation sans enseignement moral religieux. »
Ce qu'il voulait exclure uniquement, c'était l'enseignement confessionnel, et vous savez que la loi belge a mis en effet à la disposition du ministre du culte l'école même, pour qu'à une heure déterminée la leçon religieuse y soit donnée.
Vous connaissez, messieurs, les résultats de la grave bataille qui s'est engagée sur cette question: le gouvernement belge a été obligé par des circulaires de modifier dans la pratique cette loi qu'il avait soutenue et fait voter.
J'arrive au projet de loi actuel, après vous avoir bien démontré que dans toute l'Europe, toutes les nations libérales avaient toujours pensé que l'école, pour être ouverte à tous les cultes divers, devait exclure uniquement l'enseignement religieux confes*
sionnel, mais qu'elle devait prendre pour base de la morale les principes communs à toutes les religions, c'est-à-dire la croyance en Dieu et en la vie future.
Le collègue très distingué qui a fait le rapport sur lequel je m'explique, n'a pas dissimulé sa pensée; il vous dit, page i6 de son travail :
« Mission de l'instituteur. — L'instituteur démontre et ce que les croyants appellent des vérités religieuses et ne se démontre pas, mais s'affirme; aussi compte-t-on d'innombrables religions^ et il n'y a qu'une science. A l'instituteur appartient le domaine de la raison, au prêtre celui de la foi. »
Page 49 : « Il est certain que, dans ces conditions, si l'on enlève de l'enseignement actuel les matières religieuses, il y restera trace à peine de l'enseignement moral, c'est-à-dire que celui-ci est tout entier à fonder. »
Je ne crois pas, messieurs, avancer un fait qui soit dénié, en annonçant que ces paroles ont été inspirées par celui qui, à l'Assemblée législative de 1792, apporta le premier plan d'éducation. Gondorcet indiqua « qu'il était nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion particulière ; la proscription doit s'étendre à ce qu'on appelle la religion naturelle, car les théistes ne sont pas plus d'accord que les théologiens sur l'idée de Dieu, et sur les rapports moraux avec les hommes. »
Sont-ce bien là les principes qui inspirèrent la Révolution française elle-même, quand elle s'occupa de l'instruction primaire? Non, messieurs.
J'ose dire que lorsque la Convention eut à discuter ce plan, qui ne fut réalisé qu'en partie, deux sentiments l'animaient. Le premier était l'exclusion
ilO DIX ANNÉES DE VIE POLITIQUE.
même du droit du père de famille. En 93, quand Tobligalion de rinstruclion fut décrétée, Charlier demanda que les enfants fussent conduits à l'école dès Tâge de six ans. La proposition fut votée, et, pour mieux caractériser le vote, vous vous souvenez de ces paroles de Danton :
« Tout se rétrécit dans l'éducation domestique, tout s'aggrandit dans Téducation commune ; on nous parle d'affection paternelle ; certes, je suis père aussi, mais mon ûls n'est pas à moi, il est à la République. »
La Convention, comme vousJe voyez, — et je suis loin d'approuver ce système, — était tout entière dans les idées du Contrat social en matière d'éducation populaire. Pas de liberté d'enseignement.
Mais il y a un point sur lequel elle ne fut pas du même avis que Condorcet. La Convention fut éminemment spiritualiste, si complètement que, sans vouloir nommer l'homme qui était ce jour-là à sa tête, elle célébra, à deux pas d'ici, la fête de l'Être suprême.
M. Martin Nadaud. Il faut le nommer : c'est le grand Robespierre !
M. Bardoux. Ce n'est pas mon idole, pour beaucoup de raisons.
La Convention rêva même de faire un catéchisme officiel de morale; et qui chargea-t-elle de ce soin? Le très vertueux Bernardin de Saint-Pierre, l'auteur des Harmonies de la nature, qui ne put jamais accomplir ce travail.
On fit alors appel au concours de tous les hommes éclairés, et j'ai sous les yeux les manuels qui furent alors rédigés : « le Catéchisme élémentaire de morale », « le Livre indispensable aux enfants de la liberté », « le Catéchisme républicain de La Chabaus-
sière » ; tous contiennent la Déclaration des Droits de rbomme, Tacte constitutionnel et une prière à Dieu.
Je lis même dans un de ces livres qui dépassent de beaucoup la pensée des enfants à qui ils s'adressent, la phrase suivante :
tt II faut que tu saches que Thomme est un des plus beaux ouvrages sortis des mains de TÊtre Suprême. Il doit acquérir dès ses premiers ans la connaissance de lui-même. »
Je ne voulais pas, messieurs, faire un cours d'his* toire ; mais je tenais à rappeler les idées qui inspirèrent, je le répète, la Révolution française tout entière.
Je ne parlerai pas plus longtemps de ces catéchismes; ils n'ont eu aucune espèce de résultats pour l'éducation des générations.
Revenons au projet de loi.
Messieurs, après Téloquent discours que vous venez d*entendre, il n'y a pas d'hésitation possible : on n'exclut pas Dieu de l'école, mais on ne pourra pas en parler.
Je vous ai dit quel était le souffle généreux qui animait l'Université, dans ses chaires de littérature et de philosophie.
M. le ministre de l'instruction publique, à propos de la loi sur l'instruction secondaire des jeunes filles, citait au Sénat dans une des dernières séances ces lignes de M. Duruy : « On a reproché à l'industrie de développer à l'excès le goût du bien-être matériel et de tourner exclusivement les idées vers ses progrès. Nos élèves rappelés sans cesse à la forte conviction de leurs obligations morales envers eux-mêmes, envers la société et envers Dieu, sont prémunis contre ce danger. »
Et le programme venant à la suite de cet exposé de motifs contenait notamment un chapitre intitulé : « Morale religieuse et devoirs envers Dieu. »
Voulant faire connaître à quelle source enfin est puisée la morale que professe l'Université, M. le ministre donnait lecture d'une éloquepte page due à la plume d'un jeune professeur, M. Marion.
Messieurs, s'il en est ainsi, si pour les classes aisées, nous avons de tels programmes, quel est celui que vous réservez aux classes laborieuses?
Le maître d'école n'est pas un professeur, c'est, dans le sens vrai du mot, un instituteur. Il est chargé, non pas seulement d'apprendre à lire et à écrire, mais il est chargé de faire l'éducation des enfants. Les questions qui lui seront posées ont donc toutes leur importance, et quand il donne des mots à copier ou à lire, il doit expliquer le sens de ces mots.
Voulez- vous me permettre aussi de vous le dire : il est impossible, matériellement, que vous puissiez, d'ici à quinze ans, modifier la composition même du personnel de l'instruction primaire. Vous savez que plus de 30,000 institutrices congréganistes sont aujourd'hui institutrices communales; il faut bien des années encore pour que des institutrices laïques viennent les remplacer. Voulez-vous me permettre de vous demander si l'on peut interdire aux institutrices congréganistes communales la prière, l'explication des mots « Dieu et immortalité » ? C'est impossible I
A droite. Très bien ! très bien I
M. Bardoux. Voulez-vous me permettre encore de vous demander, si, dans la pénurie des instituteurs laïques, il n'est pas nécessaire de garder des instituteurs congréganistes, et si, dès lors, il est possible
de leur interdire la prière et de parler de rinfini et de la divinité? C'est impossible!
M. Martin Nadaud. Rien qu'à Paris, nous avons 4,000 instituteurs ou institutrices laïques à placer I
M. Bardoux. U y a encore en province beaucoup d'instituteurs congréganistes communaux, et, quant aux institutrices congréganistes, je le répète, il y en a plus de 30,000 qui remplissent les fonctions d'institutrices communales.
Eh bien, messieurs, si ces faits sont incontestables, voulez-vous me dire comment la loi pourra s'appliquer ? Vous ne le pourrez pas. Et si elle ne peut s'appliquer, au moins dans toutes ces écoles, et que, ailleurs, vous l'appliquiez, que va-t-il arriver? Vous aurez des troubles profonds dans les consciences ; vous n'aurez abouti qu'à une seule chose : la création de nouvelles écoles confessionnelles.
Dans nos campagnes, vous ne pourrez pas empêcher que le père de famille fasse faire leur première communion à son fils et à sa fille... (Très bieni très bien I à droite), vous ne pourrez pas empêcher le père de famille de penser que la neutralité est une négation; vous ne pourrez pas empêcher que l'on exige de l'instituteur au moins les apparences du respect envers Dieu... (Nouvelle approbation à droite), et, sachez-le bien, vous ne pourrez arriver à faire comprendre les sentiments qui vous dominent que lorsque vous aurez chassé de ce pays ses habitudes, ses mœurs, ses aspirations, et il ne dépend pas de vous de les chasser. (Très bienl très bien! à droite.)
Eh bien, messieurs, que faire? Nous, nous ne demandons qu'une chose, mais nous la demandons impérieusement : nous voulons nettement que, dans le programme de l'enseignement primaire, la
n4 DIX ANNÉES DE VIE POLITIQUE.
morale soit basée sur Dieu et sur la Tie future.
Un membre à gauche. Sur quel Dieu?
M. Bardocx. Nous le croyons nécessaire à la République, nécessaire à la morale elle-même, nécessaire à réducation de ces populations qui constituent le suffrage uniTersel. Nous le croyons nécessaire à la liberté, et. ne le voulussiez-vous pas, ce programme s'imposera, de telle sorte que, par des circulaires ou des avis, vous serez obligés de modifier le sens même de la loi, si elle n*est pas modifiée ici, dans le cours de cette discussion, et par tous. Ne roubliez pas, dans ce pays, il y a un sentiment dont on ne tient pas suffisamment compte : c'est le sentiment de Tidéal qui est le caractère même de notre race, qui fait sa force d'expansion, sa véritable t)riginalité dans le monde.
Quelles que soient nos divergences politiques, vouloir essayer d'élever le peuple de nos campagnes en dehors de la foi en Dieu et en la vie future, je dis que c'est impossible. Ce serait une faute, ne la faites pas, je vous en conjure, et souvenez-vous de cette grande parole du plus entraînant orateur de 1848 : « Que voulez-vous que devienne l'homme moral et intellectuel dans un état d'enseignement où l'enfant sera jeté tour à tour dans l'esprit du siècle et dans Tesprit du sanctuaire, dans l'incrédulité et la foi. 11 lui faudrait deux âmes et il n'en a qu'une, et on la déchire en sens contraire. Il ne lui restera d'une pareille éducation que juste assez de principes opposés pour qu'il ne puisse pas vivre en paix avec luimême. »
C'est par ces paroles que je termine mes observations. (Applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.)
DISCOURS