‹ Dix années de vie politiqueChapitre 23 sur 39 · LA PATRIE · texte numérisé non relu

LA PATRIE

« Vous me pardonnerez, messieurs, si mes paroles sont graves et sérieuses, comme les événements anxquels*nous assistons depuis deux années.

11 fut un temps, où, dans ces solennités universitaires, celui qui était appelé à Tinsigne honneur de les présider, n'avait à souhaiter à la jeunesse impatiente et prête à s'élancer dans la vie, comme Horace au vaisseau de Virgile, que des vents propices et des constellations favorables. L'expérience, ellemême, dans les conseils affectueux qu'elle donnait par des voix respectées et éloquentes, se gardait de trop assombrir la joie de ces fêtes scolaires. Elle se faisait presque jeune, pendant une heure, et cachait ses rideS; pour ne pas déplaire.

La mémoire alors n'était remplie que du souvenir de nos gloires ; nous étions accoutumés à tous les triomphes.

Nous aimions bien la France ! Mais sa robe était si immaculée, les trois couleurs de son drapeau si

éclatantes, qu'il entrait dans notre amour plus de légitime fierté que de ce dévouement obscur et sans fin, et de ce désintéressement sans besoin de récompense, signe infaillible des affections immuables €t des grands patriotismes.

Faut-il aujourd'hui vous rappeler nos malheurs ?

Ils sont là, tout près de nous^ debout encore, ne les oublions jamais I

Ne les oubliez jamais, vous, surtout, chers élèves, notre avenir, vous qui portez nos destinées, et qui êtes Tâme de la France !

SpectUy juveniSf a dit Tacite, in ea iempora natm es, quitus firmare animum deceat.,.. Regardez, jeunes gens, vous êtes nés dans un temps où il est bon de fortifier son âme I Regardez, et que ce spectacle soit pour vous un enseignement ! Qu'il vous apprenne à placer votre pays au-dessus de votre bien-être, et au besoin au-dessus de vous-mêmes? La France reprendra vite son rang dans le monde, •quand elle inspirera de pareils dévouements. — Elle les a inspirés déjà.

11 semble, en effet, qu'une explosion de patriotisme ait répondu à chaque époque malheureuse de son histoire. Y a-^il une nation plus vivace et plus éprouvée ?

Quel siècle que celui de la grande guerre anglaise! Lisez Monstrelet et le Journal du bourgeois de Paris! La guerre menait à la famine, et la famine à la peste ; — la peste ramenait la famine à son tour. On ne pouvait plus pleurer ; les larmes étaient taries. C'était (un chroniqueur a pu l'écrire) comme cette nuit de la Bible, où l'ange exterminateur passe et frappe de porte en porte.

Cependant du milieu du pauvre peuple, de la pitié

qu'inspirait cette France qui s'ignorait, sortit, vous le savez, celle que Villon appelait Jeanne la bonne Lorraine, et qui fut la patrie elle-même, douce, indomptable, résignée et martyre.

Et plus tard, après les guerres de religion, quand des solitudes de TEscurial, Philippe II gouvernait Paris, il s'éleva du Tiers-État un groupe d'hommes appelés les Politiques, plaçant la France au-dessus des factions^ ayant une foi ardente en son génie, résumant merveilleusement ses qualités de bon sens vigoureux et railleur, et ces patriotes remirent en pleine route le pays exténué et meurtri.

Plus tard enfin, il y a 80 ans, quand la coalition étreignait la France affolée, au désespoir, perdant le plus pur de son sang, quel souffle animait les bataillons de la Moselle et de Sambre-et-Meuse? Oii prenait naissance cette flamme qui électrisait ces généraux de 25 ans qui s'appelaient Hoche, Marceau^ Kléber, Desaix ? Qui inspirait cette abnégation, cet oubli de soi-même, ce suprême dédain des honneurs?

C'était l'amour passionné de la patrie, de la patrie infortunée, plus belle, plus attachante encore dans sa détresse et dans son abandon.

C'est une étincelle de ce feu sacré que nous voudrions, chers enfants, voir couver dans vos cœurs, pour qu'un jour, ses^rayons puissent réchauffer toutes les parties de la nation.

De môme que la croyance en la vie future va s'affermissant à mesure qu'on vieillit et satisfait de plus en plus nos besoins d'absolue justice, le patriotisme, quand il est en nous, a ce caractère de s'élargir et de s'élever avec les années. Le patrio*

tisme ! Il ranime et soutient l'illustre Président de la République, qui prononce avec tant d'émotion ces mots notre pays^ et qui malgré ses 75 ans essaie de relever sur son lit de douleur, la grande blessée.

Elle se relèvera, croyez-y fermement I elle n'est pas encore condamnée.

Nous savons où est le mal ; nos ennemis nous ont appris où était la guérison.

Si nous ne modifions pas notre éducation, nos habitudes d'esprit, les mômes maux reparaîtront, à une certaine heure, aggravés et plus cuisants. Dans ce travail de régénération, prenons, s'il le faut,na[odèle sur nos adversaires.

De 1807 à 1813, après des désastres incomparablement plus étendus, ils reconstituèrent chez eux l'éducation et ne s'inquiétèrent pas des obstacles.

L'instruction n'est que le moyen, l'éducation doit être le but. Seule, entendez-vous, seule elle peut nous sauver de la décadence.

« Qui nous a jetés dans ce désarroi, disait Fichte « au .lendemain d'Iéna, qui nous a déguisé notre « vraie situation^ qui nous a entretenus dans notre « aveugle laisser-aller ?.... N'est-ce pas notre bonne « opinion de nous-mêmes? — A qui nous engageait « à réfléchir nous n'avions pas même besoin de « répondre.

(( Il suffisait de montrer d'un air triomphant notre (( existence brillante, se soutenant toute seule et « sans effort. »

Quelles paroles peuvent mieux s'appliquer à nous! Le jour de répreuve est aussi arrivé et quelle épreuve! Certes, c'est un pas fait en avant, que d'avoir appliqué, dans la loi sur le recrutement, ce principe

de régalité des charges qu'avaient proclamé nos aïeux ; mais il faut avoir plus de confiance encore dans la valeur progressive de Tâme.

C'est à ces forces intérieures, qu'il faut faire appel. Le premier rang appartient à la nation qui représente la plus haute idée morale, à la nation qui n'attend que d'elle-même son salut et sa régénération.

Pour aimer votre pays, chers enfants, vous devez donc développer en vous ce qui fait les grandes races, l'esprit de sacrifice et d'abnégation et le sentiment de la responsabilité. Telle doit être la base de l'éducation de l'homme et du citoyen.

Ainsi élevés, vous ne reverrez ni les désastres qui nous ont humiliés ni les forfaits quinous ont indignés.

Les germes de ces nobles qualités, vos mères les ont semées dans votre conscience religieuse en même temps que l'honnêteté, cette véritable aristocratie des temps modernes. Il ne s'agit que de les développer. Laissez-les croître avec la volonté opiniâtre, propre à notre Auvergne. Et quand notre génération aura reproduit ces grandeurs morales et ces énergiques caractères dont est peuplée notre vieille histoire, elle pourra respecter ce que le jeune Agrippa d'Aubigné répondit un jour dans le Louvre, à Catherine de Médicis, qui le voyant debout, superbe, et se pliant à peine devant elle, lui disait : « Comme tu ressembles à ton père I — Oui, madame, « Dieu m'en fasse la grâce. »

Voilà votre rôle dans le monde où vous allez entrer. Ce rôle doit être ni un plaisir ni une douleur, mais une affaire grave dont vous êtes chargés, et dont votre devoir est de vous acquitter le mieux possible. Le succès n'est pas ce qui importe; ce qui importe, c'est l'effort.

Vous honorerez ainsi l'Université qui se mettra à la tête de Tœuvre dont nous apercevons si clairement la nécessité, et qui sait que plus on ouvre d'écoles, plus on ferme de prisons ! Vous honorerez ainsi vos maîtres qui sentent de jour en jour grandir l'importance de leur tâche et qui montrent (nous venons d'en voir un exemple) la science la plus profonde unie au langage le plus élevé.

Vous honorerez ainsi le lycée, dont vous continuez la renommée et les traditions de succès, en remportant cette année, au concours académique, huit prix et trente-deux accessits ; au concours régional, pour les mathématiques spéciales, les deux premiers prix et un accessit, et au concours général trois nominations ; — ce lycée de Clermont dont l'intelligent et honnête administrateur vient d'être récompensé, par sa promotion à la pi^mière classe, — ce lycée dont je ne puis regarder les vieux murs sans émotion et sans reconnaissance, qui m'a appris le peu que je sais, et à qui nous demeurons tous attachés, j'en suis certain, par le meilleur et le plus fraternel des liens, l'Association des anciens élèves.

Vous vous honorerez enfin vous-mêmes, chers enfants, en restant invariablement, quels que soient plus tard les traverses et les orages de votre existence, des hommes de cœur et des hommes de bien, aimant par-dessus tout Dieu et la patrie. »

Page 1