RÉPONSE A UN DISCOURS DE M. BERSOT
2 juillet 1878
Le ministre de rinstruction publique a prononcé le discours suivant :
Vous disiez vrai, monsieur le directeur, nous avions hâte de reprendre une visite interrompue, malgré vous, depuis six ans — et c'est un grand bonheur pour un ministre d'être reçu dans cette maison par M. Bersot.
A vous entendre parler d'elle, louer son excellent esprit, on est pris du désir de redevenir jeune pour habiter, pendant trois ans, ce pays de la liberté des intelligences, et de la tolérance, comme vous l'appelez.
Vous étiez fait pour le gouverner, vous qui n'êtes prisonnier d'aucune doctrine étroite, vous dont la vie est un haut exemple.
Les pages qu'on vient de nous lire, pleines d'aimable sagesse, de bon sens et de finesse socratique, ne peuvent être oubliées, et, comme ces bas-reliefs que vous nous montrez et devant lesquels on ne peut passer sans qu'il flotte dans l'imagination quelque forme exquise, il est impossible de vous écouter sans
qu'il passe dans le cœur un souffle honnête dont le charme nous pénètre et nous suit comme un parfum.
Mais je m'arrête ; je sens que votre modestie va m'en prier. Je vous donnerai plus de preuves d'estime et vous remercierai mieux de votre bienveillant accueil, en vous entretenant des intérêts communs de notre chère université.
La statistique de l'enseignement secondaire, que nous venons.de publier, fait naître chez les plus confiants les plus graves réflexions. Vous avez eu raison de l'affirmer, renseignement supérieur des autres nations paraît plus riche parce qu'il comprend des enseignements donnés chez nous dans les lycées.
L'enseignement secondaire est notre force.
Avec votre autorité, dites bien à cette laborieuse jeunesse qui nous entoure, qu'elle devra rester le plus longtemps possible dans nos lycées. Les services les plus sûrs, elle les rendra ainsi à la France ; elle élèvera nos enfants dans l'amour de ce que nous honorons le plus, la liberté, la patrie, la fierté de soi-même, le dédain de tout ce qui est faux et vulgaire, le respect de la conscience, le sentiment de nos conquêtes civiles.
C'est le vrai rôle de l'école normale, sa mission particulière, son originalité. Plus que jamais, nous avons besoin de son dévouement, afin de semer dans les jeunes, cerveaux des idées justes et saines en toutes choses.
Vos maîtres, si attachés à leurs devoirs, peuvent être assurés de la sympathie prévoyante du gouvernement de la République ; le budget de 1879 propose pour eux une situation plus digne.
Nous ne doutons pas que les pouvoirs publics ne
s'associent avec empressement à notre demande de crédit.
Vous avez cru devoir aussi nous indiquer, monsieur le directeur, comme nécessaire, une réforme dans la loi sur les pensions civiles ; nous n'avions pas attendu cette visite pour la solliciter, et j'en puis appeler à un de nos meilleurs amis que j'aperçois, nous avons exprimé l'opinion que les années passées à l'école normale comptent désormais pour la retraite des professeurs.
C'est ainsi que la République prouvera le puissant intérêt que cette maison inspire. Elle n'est pas seulement la pépinière de l'Université, elle a produit les esprits les plus fermes, les plus distingués de notre temps. Elle est la gardienne des bonnes traditions classiques, de celles qui nous ont donné le besoin de clarté, de justesse d'esprit, la soif de rechercher la vérité, ces traditions qu'il faut défendre toujours, parce qu'elles s'associent aux gloires les plus incontestées de la France.
Messieurs, je réponds à un sentiment unanime en remerciant M. le directeur de l'école normale supérieure de nous avoir fait assister à une réunion dont nous garderons un souvenir durable et ému.
DISCOURS
PRONONCÉ POUR LA DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES AUX ARTISTES DU SALON DE 1878.
11 juillet 1878
Aujourd'hui 11 juillet a eu lieu, à dix heures, la distribution des récompenses aux artistjBs du Salon de 1878 et des prix aux élèves de l'École nationale des beaux-arts.
La séance était présidée par M. Bardoux, ministre de Tinstruction publique et des beaux-arts, assisté de MM. Guillaume, directeur des beaux-arts, membre de rinstitut; TuUo Massarini, sénateur du royaume d'Italie, président du groupe des beauxarts à l'Exposition universelle : le vicomte Delaborde, Perrin, Dumont^ Cavelier, Ballu, de Gardaillac, Lenoir, membres de l'Institut.
Le ministre a déclaré la séance ouverte, et s'est exprimé en ces termes :
Messieurs,
Plus notre démocratie s'élève et s'éclaire, plus nos institutions républicaines s'élargissent, plus, dans nos aspirations, le culte du beau, sous toutes ses formes, doit prendre le premier rang.
De môme, suivant une parole célèbre, qu'on ne peut comprendre la liberté sans la France et la
France sans la liberté, nous ne comprendrions pas davantage la France sans le grand art et le grand art sans la France.
C'est ainsi que TEurope entière, accourue pour contempler les créations de notre génie national, le juge et Tapprécie. Toutes les renommées viennent chercher parmi nous leur consécration. Elles sentent qu'elles sont ici dans la patrie même du goût.
Gomme dans cette contrée choisie entre toutes où la grâce unie à Texquise harmonie des lignes et des proportions portait l'art à son plus haut point de perfection, comme dans ces villes fameuses où le type idéal de l'homme était si parfait que les plus nobles images des dieux et des déesses étaient multipliées jusqu'à l'infini, Paris, par la variété de ses productions artistiques, par la fécondité ingénieuse de ses maîtres, par ses besoins d'admiration, par son profond sentiment de la vie, remplace aujourd'hui, pour tous les hommes ayant souci de délicatesse et d'élégance, ces républiques que tous nos rêves ont habilées.
C'est à vous, messieurs, que nous devons cet honneur. C'est vous qui, par vos constants efforts, maintenez sur le front de la France cette couronne d'or qu'Athènes et Florence avaient portée avant elle.
Le Gouvernement, soucieux de notre grandeur, devait se préoccuper d'assurer et d'accroître cet héritage glorieux que vous ont transmis nos illustres morts. En favorisant les études théoriques sur le beau, en développant la connaissance de ces lois générales d'où découle Tharmonie secrète qui lie l'architecture à la sculpture, la sculpture à la peinture, nous permettrons à cette élite, chaque année plus nombreuse, qui se presse à vos expositions, de forti-
fier son goût souvent inné, de raisonner ses jugements souvent précipités. Une chaire d*esthétique a dès lors été créée au Collège de France et confiée à un talent éprouvé et éminent.
Au-dessous, dans les masses encore peu cultivées, chez nos écoliers des villes et des campagnes, les rudiments de l'art, le dessin, étaient négligés.
En dehors même de la recherche du beau, n'étaitil pas essentiel d'apprendre aux enfants, dès les premières classes, à bien voir, à distinguer et à reproduire les proportions,, à limiter avec précision les objets simples qui sont mis devant leurs yeux? N'était-il pas indispensable d'appliquer le plus tôt possible de jeunes intelligences à tracer les combinaisons infinies qui résultent soit de la réunion des lignes, soit de leur intersection, de les élever ensuite au dessin d'ornement en partant des formes géométriques les plus élémentaires, de les faire passer enfin à l'étude des profils et des contours pour arriver à l'interprétation des formes variées de la nature? Estce que toute une partie du dessin, n'eût-elle d'autre objet que la précision, n'est pas nécessaire au plus grand nombre des professions industrielles ?
Sans doute des lois et des décrets antérieurs avaient prévu cet enseignement ; mais il faut reconnaître que, dans les écoles normales primaires, il n'était, faute de programme, que vaguement défini ; les professeurs y étaient rares, et même les opérations des jurys, chargés de conférer le brevet complet, manquaient de base, faute de questionnaire.
Les réformes qui viennent d'être opérées, grâce au concours que l'administration a trouvé dans le conseil des beaux-arts, permettent d'espérer qu'à la sortie de l'école primaire, l'écolier qui suivra dorénavant
renseignement du dessin, le connaîtra suffisamment pour apporter dans son travail d'ouvrier les qualités d'exactitude technique et de goût que rinstinct le meilleur ne peut jamais suppléer. *
En rendant obligatoire dans les collèges et les lycées l'enseignement du dessin et en le conduisant du mode purement graphique, qui répond à Tutile, au mode esthétique, qui fait appel au sentiment du beau, nous n'avons pas la pensée que nous ferons des artistes ; mais nous avons voulu enlever à l'enseignement du dessin le caractère qu'on lui prêtait communément, de n'être qu'un art d'agrément.
Nous ne laisserons pas péricliter les traditions élevées que nous avons recueillies dans l'admiration profonde des œuvres de ces siècles fortunés où l'humanité sembla s'élever au-dessus d'elle-même, où le modèle intérieur que l'artiste contemple en soi, inspira ces formes parfaites, avec leur nudité chaste qui n'a jamais terni la pureté du regard.
Non, nous ne laisserons pas s'abaisser le niveau, afin que le bataillon sacré puisse toujours se recruter.
La mort vient d'y faire plus d'un vide. Vous me permettrez de prononcer un seul nom, parce que celui qui le porta resta poète jusqu'à ses dernières heures, parce que son talent puissant, en même temps que distingué et fin, avait conservé sa fraîcheur, sa jeunesse et pour ainsi dire son expression printanière, et que dans l'admirable école des paysagistes français, nul avec moins d'efforts n'eut plus le sentiment des grandes énergies de la nature. Mais, que vous dirais-je de Daubigny, que vous ne sachiez déjà!
Le bataillon se reforme et tous les jouï*s ses rangs
s'ouvrent à de vaillants lutteurs. Chaque année, le nombre des artistes s'accroît et la production des œuvres d'art devient plus abondante .
II nous a semblé que chaque jour aussi l'opinion se prononçait davantage pour que le droit d'élire le jury et le droit d'exposer fussent étendus à un plus grand nombre d'artistes ayant fait leurs preuves.
En déférant à ce désir, en continuant d'ouvrir largement les expositions, l'Etat ne peut se désintéresser de l'un des moyens les plus efficaces qui lui soient donnés d'exercer son action sur les arts.
Des expositions plus restreintes, et presque de choix, pourraient, en outre, avoir lieu tous les cinq ans. Elles permettraient de mieux constater les progrès accomplis et seraient un puissant encouragement.
Mais il ne s'agit d'exposer ici qu'une vue générale sur laquelle le conseil supérieur des beaux-arts a donné un avis conforme ; nous ne doutons pas qu'il ne continue à apporter à l'administration son concours quand elle lui demandera d'introduire des modifications au règlement qui vous régit.
Jamais, messieurs, il n'y eut moins qu'aujourd'hui d'idées artificielles et convenues. Le besoin de vérité s'impose à tous. L'art n'a rien à redouter de cette transformation qui s'opère sous nos yeux. Il ne se perdrait que si l'artiste n'avait plus foi à la conception à laquelle se rattachent ses œuvres. C'est en luimôme, dans l'immortelle aspiration au beau infini, qu'il puise avant tout le caractère de son œuvre. La puissance de la forme, comme l'a dit le plus éloquent écrivain moderne, réside dans l'expression de ce qui n*est pas elle.
Il suffit de jeter les yeux autour de nous, de voir les artistes éminents et honorés du monde entier qui nous entourent, pour être certains que la flambeau qu*ils tiennent entre leurs mains ne s'éteindra pas. (Applaudissements répétés.)
DISCOURS