PRONONCÉ À LILLE, LORS DE LA POSE DE LA PREMIÈRE PIERRE DU PETIT-LYCÉE
)S juillet 1878
Lundi 15 juillet, M. Bardoux, ministre de Tinstruction publique, des cultes et des beaux-arts, s'est rendu à Lille pour y poser la première pierre du Petit-Lycée qui va être construit dans cette ville.
En réponse au maire de Lille, le ministre a prononcé le discours suivant :
Vous venez, monsieur le maire, dans un éloquent langage, de justifier la présence du ministre de rinstruction publique à cette cérémonie. Il tenait à vous remercier de vos efforts et de vos sacrifices.
Aucune ville n*a plus fait que Lille pour renseignement à tous ses degrés ; aucun département n*a apporté une sollicitude plus généreuse et plus dévouée aux intérêts scolaires que le département du Nord. C'est bien comprendre son rôle et sa mission.
Le relèvement des caractères par une forte éducation nationale est le but que la République poursuit. Ce n'est pas l'œuvre d'un jour ni d'un homme. Des années et le concours résolu et patient de tous les cœurs français sont nécessaires. Pour constituer définitivement la France démocratique de demain (ainsi que le disaitlecbef éminent de cette académie),
notre confiance est tout entière dans les services que rendl'Université.
La France sera ce que la feront les générations que rUniversité élève. Sa puissance est grande. J'ose dire qu'elle n'a jamais mieux compris sa responsabilité, car si elle a souffert comme le pays, elle a aussi toutes ses aspirations.
Gomme lui, elle veut la sagesse dans la liberté. Gomme lui, elle a de jour en jour plus d'assurance dans la durée des institutions républicaines qui s*adaptent à la démocratie et qui la développeront sans la jeter dans Tutopie et dans les aventures; comme lui, elle attend tout du progrès, de la libre discussion et du temps.
Gomme le pays qu'elle représente si fidèlement^ rUniversité, en un mot, est l'ennemie des exagérations et des violences.
Aussi tout lycée que nous fondons est un gage que nous donnons à l'avenir libéral, au triomphe des idées qui sont notre commun patrimoine.
L'excellent esprit qui anime les professeurs de l'administration qui m'entourent ne peut qu'exercer sur la jeunesse qui leur est confiée la plus salutaire influence. La prospérité incomparable et rapide de cet établissement s'explique ainsi : il s'élève chaque année un plus grand nombre d'hommes éclairés, honnêtes et patriotes.
Gette éducation nationale, qui sera notre meilleure garantie et notre indestructible rempart, a pour base une culture littéraire large et désintéressée. Attachons-nous à ne pas la négliger.
Une institution est spéciale à la France. Elle ne se rencontre nulle part avec ce caractère : je veux parler de la classe de rhétorique dans nos lycées.
Qu'elle soit plus que jamais pour TUniversité le couronnement de la carrière, Thonneur de son enseignement! La République a pour premier besoin de faciliter à tout citoyen les moyens de mieux connaître ses devoirs et ses droits ; plus qu'un autre gouvernement, elle a amélioré la situation des maîtres, depuis l'instituteur jusqu'au professeur de faculté ; elle aide à construire ou à réparer plus de quinze mille maisons d'écoles primaires; les lycées n*ont jamais trouvé, pour leur installation ou leur réédification, des subventions plus importantes. Nos grands établissements d'instruction supérieure, avec leurs laboratoires, leurs bibliothèques, se renouvellent. Partout la soif d'apprendre est immense, partout cette soif trouvera à se satisfaire.
Notre Gouvernement, Gouvernement de paix et de travail, de liberté et d'ordre, n'a qu'à gagner à cette diffusion delà science; nous l'appelons de tous nos vœux, et nous la faisons entrer dans tous les esprits.
Eclairer les intelligences, n'est-ce pas les pacifier et les unir? Telle est notre pensée constante, tels sont nos ardents désirs.
C'est la meilleure preuve d'amour que nous puissions donner à la patrie, oui, d'amour à la patrie ; j'aime à répéter ces mots et à terminer ainsi ma réponse à votre discours, monsieur le maire. La ville de Lille a toujours été patriote, et le Petit lycée que nous allons fonder sera d'abord une école de patriotisme.
DISCOURS
PRONONCÉ A LA SORBONNE POUR LA DISTRIBUTION DES PRIX DU CONCOURS GÉNÉRAL.
5 août 1878
Aujourd'hui lundis 5 août, a eu lieu, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, la distribution des prix du concours général entre les lycées et les collèges de Paris et de Versailles.
A midi, M. le ministre de Tinstruction publique, des cultes et des beaux-arts, grand-maître de TUniversité, accompagné de M. Casimir Pérîer, député, sous-secrétaire d*État au ministère de Tinstruction publique, est entré, précédé de M. Mourier, vicerecteur de l'Académie de Paris, des doyens et des professeurs des facultés, des inspecteurs généraux, des membres du conseil supérieur de l'instruction publique présents à Paris.
A ses côtés ont pris place surTestradeMM. Tamiral Pothuau, ministre de la marine ; Andral, vice-président du conseil d'État ; Gochery, député, sous-secrétaire d'État au ministère des finances; J.-B. Dumas, de l'Académie française, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, vice-président du conseil supérieur de l'instruction publique ; Giraud, de l'Institut, inspecteur général des facultés de droit ; Feray (d'Ëssonnes), sénateur, membre du conseil supérieur de l'instruction publique ; le général baron Eymard,
DIX A55KES DE TIE FOLITIOrE. 2iS
gouTemeor de Paris; Ferdinand DoTal, préfet de la Seine; Albert Gigot, préfet de police; le général Filippi, commandant la place de Paris; le général Ponrcety commandant l'École polytechnique ; Mgr liaret, éTèqne de Snra, primicîer du chapitre de Saint- Denis, doyen de la fecnlté de théologie; Milne- Edwards, de l'Institat, doyen de la faculté des sciences ; E^er, de rinstitnt, professeur à la faculté des lettres ; Dubief, maire du Yl' arrondissement; Baudelot, président du tribunal de commerce ; Yergniaud, auditeur de i** classe au conseil d'État, chargé de la direction du cabinet du préfet de police.
On remarquait dans Tenceinte M. Léon Say, nûnistre des finances ; M- Laboulaye, sénateur, administrateur du Collège de France ; M. le rice-recteur de l'Académie de Paris et MM. les inspecteurs généraux, les directeurs et chefs de division du ministère de rinstruction pubUque, etc.
Le ministre, ayant déclaré la séance ouverte, a donné la parole à M.Jacob, professeur de rhétorique au lycée Saint-Louis, chaîné du discours latin. L'orateur avait pris pour texte : De la Jeunesse.
Après ce discours, plusieurs fois interrompu par de chaleureux applaudissements, M. le ministre s*est exprimé en ces termes :
Messieurs,
Parler à la jeunesse française, dans cette salle de la Sortionne, est le plus redoutable honneur qui puisse s'imposer an ministre de l'instruction publique. Que de souvenirs se dressent devant lui 1 Quels noms illustres retentissent dans sa mémoire 1 11 se tairait s'il n'était soutenu par son dévouement passionné aux intérêts universitaires.
L*heure actuelle est décisive ; jamais Taction Tigilante de la République n'est devenue plus nécessaire, depuis que TUniversité n'a plus le privilège ni de renseignement secondaire, ni de l'enseignement supérieur. Jamais il ne fut plus utile de redoubler de zèle pour maintenir à nos facultés, à nos lycées, à nos collèges une prépondérance que la science et le patriotisme des professeurs ont jusqu'à ce jour assurée.
Développer le plus possible un enseignement qui a pour base les principes essentiels de notre droit mo« derne est le moyen le plus sûr de conserver au pays sa véritable force, c'est-à-dire son unité morale.
C'est ainsi que l'Université mérite le nom d'enseignement national. C'est par l'empreinte qu'elle met sur les esprits et sur les caractères qu'elle est devenue une grande institution sociale et politique. Elle a toujours^ même au milieu des plus difficiles épreuves, su remplir cette double tâche : former l'homme et le citoyen.
Son enseignement n'est pas seulement Tadmiration sentie des nobles et purs modèles que la France a produits dans les lettres ; il est, comme le disait Yillemain, la tradition de la patrie vivante.
La société contemporaine étant ce qu'elle est, il fallait trouver l'éducation qui lui convient. Ce problème, l'Université peut seule le résoudre. Sans avoir les dangers de l'esprit de corps, elle en a la puissance; et elle a toujours suivi son siècle.
Ainsi parlait d'elle Victor Cousin, il y a quarante ans, et cet éloge, tombé de la bouche du plus éloquent de ses grands maîtres, l'Université le mérite encore. Ses établissements ouverts à tous les citoyens, àloutes les conditions, à tous les cultes, continuent d'être des foyers permanents d'idées élevées, de sen-
timents généreux; la jeunesse y reçoit toujours la direction vers une fin commune : Tamour de la France, telle que nos aïeux Tout faite, telle qu'essaient de la compléter ceux qui ont aidé à la relever au lendemain de ses désastres immérités.
Elle travaille à perfectionner ses programmes et ses méthodes, et quand on Taccuse de demeurer immobile, on oublie que ce n*est pas le désir des améliorations qui lui a manqué, mais la sécurité. Elle a vécu trop longtemps de défiances et de soupçons ; elle a vu trop souvent son existence menacée, pour qu'il lui ait été permis de rassembler ses forces et de les diriger comme elle Taurait voulu. Prudente et résolue, à travers tant d'obstacles, elle n*a pas cessé de donner l'exemple de l'assiduité dans le travail, du dévouement aux intérêts de la science et de la sincérité dans toutes les recherches qui sollicitent les libres esprits. Cette part d'innovation a été faite sans porter atteinte aux véritables études classiques, sans lesquelles, comme on .l'a répété, tout homme est un étranger dans la famille humaine, ces études à qui nous devons d'avoir applaudi le discours que nous venons d'entendre .
Partisans de la prépondérance des lettres, les amis de l'Université ne ferment pas les yeux à des réformes qui s'imposent.
Dégager de plus en plus les premières classes de nos lycées du fardeau mnémonique et des subtilités de la grammaire ; étendre sous une forme pratique, dans les classes élémentaires, l'enseignement des langues vivantes ; maintenir énergiquement la direction nouvelle donnée à l'enseignement du français et à l'explication de nos textes ; élargir enfin le
moule trop étroit : telles sont les principales modifications à introduire dans nos méthodes.
L'Université sait qu'elle peut compter sur les profondes sympathies, sur Ténergique appui du Gouvernement de la République. Oui, nous Thonorons comme une des forces vives de la nation. Nous l'honorons, parce qu'elle veille au renouvellement des énergies morales et à la durée des principes libéraux dont notre démocratie tire sa grandeur ! Aussi, qu'elle relise les rapports du budget, les discussions à la tribune dans ces dernières années ; qu'elle mette sous ses yeux les améliorations persévérantes dont la condition des professeurs et des maîtres a déjà été l'objet ; qu'elle se souvienne des créations considérables introduites dans l'enseignement supérieur, et elle sentira qu'elle est la préoccupation la plus vive et la plus constante d'un Gouvenement juste et libre, d'un Gouvernement qui fonde son pouvoir sur les convictions éclairées des citoyens.
Nous n'avons qu'à nous féliciter du travail des maîtres et des élèves pendant l'année scolaire. Les rapports des commissions chargées de la correction des devoirs sont unanimes à constater le succès de nos élèves. Nos départements rivalisent d'efforts avec les lycées de Paris; et .nos collèges communaux, encouragés, prennent un rang honorable dans ces luttes.
Que dirait-il de l'Université nouvelle, ce haut esprit qui, dans le plus sérieux des livres frivoles, écrivait au siècle dernier, en pensant à l'Université de Paris : Elle a plus de neuf cents ans^ aussi rêve-t-elle quelquefoisi II la trouverait ardente au travail, active et bourdonnante comme une ruche d'abeilles ; il la trouverait pleine d'une sollicitude confiante pour son œuvre.
VOUS, qui vivez dans cette région sereine où rélile de rhumanité, les grands morts, vous entourent et vous parlent, vous, notre espérance et notre joie, chers élèves, préparez-vous à la mission sociale qui vous attend ! Vous êtes nés dans un temps qui exige beaucoup de résolution et de volonté ; appartenez bien à ce temps I soyez-en fermement! c'est le moyen le plus efficace d'aider à sa prospérité et à sa grandeur.
Gardez en vous la .flamme de Tenthousiasme!
Croyez au désintéressement, au sacrifice ! Croyez que la suprême satisfaction en ce monde est d'avoir, quand même et toujours, été fidèle à Tamitié, à la conscience, au devoir I Croyez qu'il n'y a pas de douceur comparable à cette hautaine amertume des nobles cœurs qui ont tout donné, sans être toujours connus, pour la Patrie et pour la Justice ! Croyez que le mâle dédain du succès et de la fortune fait marcher la tête haute dans la vie !
C'est à ce prix que dans notre démocratie française l'honneur s'acquiert, l'honneur, la seule fierté légitime ; et, si vous veniez plus tard à sentir le découragement, rappelez-vous que vos glorieux pères de 89, à qui vous devez les bienfaits dont vous jouissez si libéralement, ont été, eux aussi, calomniés, et^ efforcez-vous, en égalant leurs vertus, d'aimer la Patrie avec autant d'opiniâtreté et d'héroïsme.
DISCOURS