ET DE DÉCLAMATION
8 août 1878.
La distribution des prix du Conservatoire national de musique et de déclamation a eu lieu hier, mardi 6 août, sous la présidence du ministre de Tinstruction publique, des cultes et des beaux-arts.
Le ministre, accompagné de M. Guillaume, membre de l'Institut, directeur des beaux-arts ; de M. de Beauplan, sous*directeur des beaux-arts ; des attachés à son cabinet, a été reçu par M. Ambroise Thomas, membre de l'Institut, directeur du Conservatoire, qui Ta conduit dans la grande salle préparée, selon l'usage, pour la cérémonie.
M. Léon Say, ministre des finances, était à la droite de M, Bardoux; tous les professeurs du Conservatoire étaient présents. La séance ayant été déclarée ouverte, le ministre a prononcé le discours suivant :
Messieurs,
Tout a été dit, et depuis longtemps, sur Tart dramatique et sur la mui^que.
Le sujet n'est jamais cependant épuisé. Il se rajeunit avec les larmes nouvelles et avec les talents
nouveaux, comme la passion éveillée et vivace, alors qu'on la croit éteinte.
Emouvoir, attendrir, nous élever jusqu'à Fidéal, dégager ce qu'il y a de divin en nous : il n'y a pas de but plus noble, slprès la recherche de la vérité ; ce but est l'objet de l'enseignement de cette maison, si propre à la France, et oii se reflète tout un côté particulier de son génie.
Dès 1833, le grand poète des Feuilles d'automne et des Contemplations, l'immortel auteur de Lucrèce Borgia et de Ruy-Blas, le faisait remarquer : l'importance du théâtre s'accroît avec la civilisation même.
Si, de toutes les émotions qui viennent des arts et qui procèdent de l'imitation de la nature humaine, l'émotion dramatique est la plus complète, quelles ne doivent pas être les hautes préoccupations de ceux qui, ayant la responsabilité de la direction des beaux-arts, savent quelle influence les représentations scéniques peuvent exercer sur l'imagination et les mœurs d'une nation?
Ce n'est pas le jour d'exposer des théories, mais qu'il nous soit permis de le dire : quand une démocratie arrive, avec une forte volonté, à se gouverner elle-même, et à donner l'exemple de la sagesse, de la concorde et de l'amour du travail, les questions de théâtre sont des questions d'éducation.
Quel est l'esprit sérieux attiré par une de ces représentations où l'œuvre et les interprètes ont été dignes de la scène française, qui ne se soit rappelé cette parole : « Il ne faut pas que la multitude sorte du théâtre sans emporter avec elle quelque moralité austère et profonde. »
C'est dans celte solennité qu'il faut se souvenir de ces préceptes. 11 importe que comme un phare lumi-
neux, au milieu de la nuit d*œuyres souvent grossières et malsaines, ces vérités dominent et éclairent. Un art qui a produit le Cid et le Misanthrope^ et qui, aujourd'hui, a TEurope entière pour auditoire, ne peut cesser d'être civilisateur. En élevant le théâtre on élève renseignement.
Ce que nous disons de Tart dramatique, le premier art français, celui qui est le plus de notre race, parce que c'est l'art qui, dans le domaine de la réalité, a le plus besoin à la fois de clarté et de vivacité, de finesse et de profondeur, nous le dirons de l'art musical qui est le témoignage mystérieux et sublime du sentiment.
Le temps n'est plus où l'on donnait souvent au public plus de musique que n'en comportait son éducation. La diffusion des connaissances musicales est un fait constaté.
Malgré les scènes trop nombreuses où l'art s'abaisse, la population de Paris entre chaque jour davantage dans l'intuition de cet art qui a le don souverain d'épurer les sentiments.
Cette grande idée du développement et de l'amélioration du genre humain, cette loi de progrès n'a pas seulement pour la servir les immortels penseurs, elle a aussi pour porter sa bannière les grands artistes.
Que d'hommes doivent non seulement des joies salubres, fortifiantes, mais des rêves féconds, à Beethoven et à ce Mozart dont on a pu dire, comme Joubert Ta écrit en parlant de Platon : « Il ne faut pas s'en nourrir, mais le respirer comme un parfum concentré. »
C'est au progrès d'exécution dans la musique instrumentale que nous devons la vulgarisation du bon goût musical. Les Sociétés qui se sont formées pour
faire connaître les chefs-d'œuvre sympboniques méritent tous les éloges; mais nous ne saurions oublier que le premier rang appartient toujours à votre Société des concerts, par sa forte organisation, par sa tradition de fidélité, de haut goût, et par la sûreté magistrale d'interprétation.
Gomme école instrumentale, le Conservatoire n'a fait encore qu'ajouter à sa réputation. Les concours de cette année la justifient. Mais c'est le rôle de la musique dans une action dramatique qui fait notre préoccupation.
Jamais paroles mieux dites sur ce sujet n'ont été prononcées que par le poète de la Nuit de mai. C'est Alfred de Musset qui a écrit :
« Quand la musique s^empare du sentiment, elle l'isole; soit qu'elle le concentre, soit qu'elle l'épanché largement, elle en tire l'accent suprême. Tant que l'acteur parle, l'action marche ; mais dès qu'il chante, il est clair qu'elle s'arrête. »
Tout grand chanteur doit donc être un comédien éprouvé.
Ainsi se relient entre elles les diverses branches de cette école de déclamation lyrique et dramatique; ainsi s'explique et se justifie cette concentration entre les mêmes mains de genres qui, loin de s'exclure, se complètent.
L'ancien règlement de 1850 qui gouverne le Conservatoire avait bien des lacunes et des imperfections. Des arrêtés successifs, rendus sous l'inspiration de son éminent et cher directeur, l'avaient modifié : une réforme était nécessaire. L'administration l'a préparée, l'enseignement a été complété.
Deux cours, l'un d'histoire générale de la musique, l'autre d'histoire et de littérature dramatique, étaient
indispensables. A plusieurs reprises on avait tenté de fonder un enseignement analogue. Avait-il été trop savant, ou, n*étant que facultatif, avait-il été jugé inutile? Un* avait pas été suivi. En confiant l'histoire de la littérature dramatique à un causeur intéressant, qui enlèvera au cours Tapparence de l'érudition pour lui laisser le pittoresque, et en le rendant enfin obligatoire, nous espérons atteindre le but.
Pendant plusieurs années, une classe de grammaire et de prosodie avait été aussi instituée : elle n'avait pas produit de résultats. Combien il est difficile, en effet, de donner un enseignement collectif et régulier à des élèves dont l'âge varie de quinze à vingt-cinq ans, et dont l'éducation offre aussi des inégalités si marquées I De même, est-ce que l'histoire de la musique ne doit pas être une étude obligatoire pour les élèves des classes de composition et d'harmonie?
Les classes de déclamation dramatique, qui ont été portées au nombre de quatre, ne comprenaient pas dans leur programme la lecture à haute voix et la diction. Est-ce que Tart de la lecture peut être une surcharge pour la mémoire? N'est-ce pas plutôt un auxiliaire? « S'étudier à bien lire une page, nous disait M. Legouvé, ce maître entre tous, est encore le moyen le plus sûr de l'apprendre plus vite, de la comprendre mieux et de la retenir plus longtemps. Gen*est pas un aliment de plus, c'est le sel des autres aliments. »
On ne saurait plus spirituellement parler. La lecture à haute voix et à livre ouvert, c'est le solfège du comédien. Les professeurs si distingués qui sont chargés d'enseigner l'art d'interpréter sur la scène Corneille et Molière, auront à ajouter à leur tâche un
labeur de plus ; ils raccepteront avec la conscience du devoir.
Dans les classes de musique, des cours spéciaux de solfège sont ouverts : plus d*importance est donnée aux exercices de vocalise, et des leçons de diction sont imposées aux chanteurs. C'était le seul moyen de sauver le genre de Topéra-comiqùe menacé et les traditions de Topera.
L*énumération serait fastidieuse si je continuais à indiquer le détail des améliorations introduites dans renseignement de Tart musical : les unes régularisées parce qu'elles ont été déjà consacrées depuis quelques années par Texpérience ; les autres entièrement nouvelles. Le cours spécial d'accompagnement créé, une nouvelle classe d'harmonie instituée, les classes d'ensemble rendues obligatoires, enfin un plus grand nombre d'exercices publics consacrés à la déclamation dramatique, telles sont les principales modifications que l'administration réalise.
Elle a plus que jamais besoin du concours des professeurs qui m'entourent. La mort leur a pris cette année trois de leurs éminents collègues : M. Eugène Gautier, compositeur ingénieux, qui avait su par des causeries pleines d'esprit et d'intérêt attirer et retenir à son cours un nombreux auditoire ; M. Benoist, auteur de ballets dont le succès n'est pas oublié, mais surtout musicien éminent et créateur de l'enseignement de l'orgue qu'il a dirigé avec éclat pendant un demi-siècle ; enfin François Bazin, membre de l'Institut, professeur de composition, qui peut être cité comme un modèle de dévouement au devoir professionnel. Il avait débuté par une cantate que l'on cite encore : Loys de Mont fort. Elle lui valut le grand prix de Rome. Compositeur élégant,
il a surtout écrit des méthodes qui font autorité. Bazin était plutôt fait pour la vie calme du professeur que pour la lutte incessante qu'il faut soutenir au théâtre. Le Conservatoire a perdu en lui un de ces piliers résistants qui soutiennent par la profondeur et la solidité des assises toute une maison. Bazin reste comme un exemple dans ce corps de professeurs, dont le dévouement n*a d'égal que le mérite et le désintéressement.
J'aurais voulu pouvoir consacrer l'hommage que rend l'opinion publique aux professeurs de cette grande école en décorant plusieurs d'entre eux. S'il ne m'a pas été possible de réaliser encore ce désir, j'apporte du moins — et en attendant — à un ancien élève du Conservatoire, à un grand prix de Rome, à un jeune maître de l'École moderne, et qui vous appartient aussi, un témoignage de-l'intérêt que le Gouvernement de la République porte à l'art musical, quand il est respecté et placé haut. Nous avons nommé chevalier de la légion d'honneur l'auteur de PiccoUnOf M. Guiraud.. Et nous avons pensé honorer le Conservatoire en proclamant ici même son nom. J'apporte enfin un témoignage d'estime et de sympathie en donnant les palmes d'officier de l'instruction publique à M. Deldevez, et celles d'officier d'Académie à MM. Monrose, Mocker, Massart etSauzay.
DISCOURS
PRONONCÉ A LA DISTRIBUTION DES PRIX DE L'ÉCOLE PROFESSIONNELLE DE LA BIJOUTERIE.
6 octobre 1878 .
Ladistributiondes prixde Técole professionnelle de la bijouterie a eu lieu le 3 octobre au Conservatoire des Arts et Métiers. M. le ministre de Tinstruction publique et des beaux-arts avait bien voulu accepter la présidence de cette cérémonie, à laquelle assistaient également MM. le généra] Morin, membre de rinstitut, directeur ; Tresca, de Tlnstitut, sous-directeur ; Tirard, député de la Seine ; Dubief, directeur de Sainte-Barbe, maire du cinquième arrondissement ; Martial Bernard, conseiller général de la Seine ; Delattre, conseiller municipal ; Louvrier de Lajolais, directeur de Técole des arts décoratifs ; Rigaud, maire du sixième arrondissement, etc.
L'exposé des résultats satisfaisants obtenus à cette école, fondée il y a dix ans par Tinitiative de la chambre syndicale de la bijouterie, de la joaillerie et de l'orfèvrerie de Paris, a été présenté en quelques mots par M. Yever^ président de cette chambre.
M. le ministre a prononcé le discours suivant :
Messieurs,
En venant présider cette distribution des prix, nous n'avonspas voulu seulement honorer le travail,
remercier de ses efforts la chambre syndicale des bijoutiers et orfèvres de la ville de Paris, mais encourager aussi la création de semblables écoles.
Elles sont appelées à résoudre pacifiquement un grand problème. Largement conçues^ bien dirigées, comme la vôtre, elles assurent une protection nécessaire à notre jeunesse ouvrière, la préparentaux rudes batailles delà vie et créent le plus utile des enseignements professionnels.
Dans les conditions de la société moderne, avec la loi de la division du travail, Tappren tissage chez le patron ne pourrait donner à l'ouvrier l'ensemble des connaissances techniques indispensables pour la confection d'un ouvrage entier.
Cette étude générale est bonne pour tous les métiers ; mais combien elle Test plus encore pour la bijouterie et l'orfèvrerie qui furent « presque le grand art à ces époques reculées où Tor et l'argent composaient la seule richesse mobilière ».
C'est l'honneur de votre chambre syndicale d'avoir compris que les principes de l'ornement et du goût doivent être connus de l'apprenti joaillier et bijoutier; qu'en aucun autre travail manuel il n'était plus important de ramener la variété des matières à l'unité de l'œuvre ; que leur ténuité exigeait plus de qualités de symétrie et de régularité, et que dans la composition d'un bijou, la répétition ou l'alternance des métaux ou des pierres, leur rayonnement ou leur progression étaient des conditions essentielles à enseigner.
C'est ainsi que vous représenterez toujours en Europe le sentiment de l'élégance ; c'est ainsi que vous serez les continuateurs de cette admirable Renaissance italienne dont les produits infinis nous éton-
nent et nous ravissent toujours ; c*est ainsi que vous justifierez Téclatant succès de vos industries à TEzposition universelle, succès que je suis fier de proclamer. Toutes vos ressources d*habileté, de dextérité» de précision, vos dons d'imagination si féconde quand il s*agit de rajeunir d'anciens motifs ou d'en inventer de nouveaux, vous les conserverez et les perpétuerez en créant autour de vous une élite d'ouvriers.
La pratique du dessin donne seule la perception, nette et vive des divers modes d'ornementation ; seule elle rend claire à l'esprit l'ordonnance des matières dont les richesses seraient pour vous un embarras.
Rassurez-vous I L'heure est venue où dans l'instruction primaire le dessin prendra place à côté de la lecture et de l'écriture ; son enseignement partout répandu préservera votre industrie contre l'invasion du mauvais goût, et assurera définitivement à notre pays bien-aimé cette suprématie artistique que nulle nation ne songe à lui contester ; nous vous en devrons la meilleure part.
C'est une sorte de patriotisme, messieurs, que de porter dans la confection d'une œuvre industrielle la haute préoccupation de mieux faire d'ailleurs. C'est du désintéressement que de ne pas songer seulement au lucre et au gain, mais de penser aussi à l'honneur du drapeau et du nom, en ciselant un contour plus élégant, et en mettant plus de finesse et plus de perfection dans une monture. Ne fût-ce que pour montrer à vos apprentis combien le Gouvernement de la République honore tout ce qui s'élève par l'application soutenue ; ne fût-ce que pour leur dire que tous, eux comme nous, nous devons concourir dans notre profession au bien général et à
la grandeur nationale, j*au rais remercié Thonorable M. Vevez de m'avoir appelé parmi vous.
Il y a un autre côté de votre institution qui m*a profondément touché : c*est votre Société d'encouragement.
Soustraire un enfant à la tentation du vagabondage, mêler Técole à Tatelier, faire de Técolier un apprenti ; rapprocher le futur ouvrier du patron, établir entre eux une mutuelle confiance, quel but plus élevé, plus sincèrement démocratique et plus libéral I
Mais vous avez voulu aussi que Touvrier intègre, laborieux, fidèle, dont la vie n'a été trop souvent qu'une longue suite de labeur et d'obscur dévoûment, fût récompensé ; vous avez voulu aussi que la pauvre femme qui a été à la fois bonne épouse, bonne mère de famille et bonne ouvrière, fût encouragée ; et, dans vos distributions de prix, vous avez associé l'enfant et le père, l'âge mûr ennobli par des vertus humbles et cachées et la jeunesse qui, à la piété filiale, unit l'amour du travail.
Soyez félicités, messieurs, pour avoir ainsi compris votre rôle en ce monde ! Si dans cette année exceptionnelle vous avez dû rompre avec vos traditions reprenez-les au plus vite I Elles donnent à votre fondation le caractère moral que vous devez ambitionner.
Puissent tous les corps de métiers imiter votre exemple I Puissions-nous voir se multiplier dans nos grands centres ces écoles syndicales ! Elles se prêtent avec leur organisation flexible et indépendante aux appropriations les plus diverses et les plus utiles. L'avenir, et un avenir prochain, leur appartient.
. La République que nous fondons avec tous les patriotes, avec tous les cœurs droits, la République qui aime et honore Fart sous toutes ses formes, le travail sous ses aspects les plus variés, encouragera avec persévérance les écoles manuelles d'apprentissage, qui complètent, comme on Ta dit, Tinstruclion de Tesprit par Tinstruction de la main. Nous combattrons ainsi les excitations malsaines, les exemples pernicieux et les découragements précoces.
Espérons ensemble, messieurs, qu'en montrant ainsi dans-toutes les directions le souci d'élever nos jeunes générations ouvrières dans Tamour de leur profession, dans le culte du devoir et de la loi, nous arriverons à fonder, sans trouble pour aucun intérêt, un régime d'égalité^ de liberté et de justice.
DISCOURS