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SUR LES RÉFORMES DES MÉTHODES D'ENSEIGNEMEOT

CONGRÈS DE l' ASSOCIATION DES SCIENCES.

38 août 1879

Messieurs,

C'est un éclatant honneur de remplacer, comme président, des hommes éminents dont TEurope connaît le nom ; c'est aussi un grand péril. Pour justifier votre choix, il ne suffirait pas d'être sincère dans sa modestie et dans son dévouement à votre œuvre. Mais notre association, courageuse et indépendante, recherche avant tout des faits et des idées; elle accueille avec bienveillance les intelligences de bonne foi, et ne demande à chacun de ses membres que de s'intéresser à l'une des parties du vaste domaine qu'elle exploite.

Les méthodes de pédagogie et d'éducation sont assurément l'un des plus graves problèmes qui puissent s'imposer à nos méditations. S'il est vrai que les progrès ne sont possibles dans une nation que si tout le monde y collabore, on peut assurer que jamais l'attention publique n'a été plus éveillée et plus désireuse de voir améliorer notre organisation scolaire à tous les degrés. Que dans leur ardeur patriotique, les esprits les plus résolus ne s'y méprennent

point I La tâche est ardue et compliquée ; elle demande plus que des mois pour être menée à bonne fin. On ne s'attaque pas impunément à des habitudes d'enseignement ; et quels que soient l'activité et 'le dévouement des membres du corps enseignant, on ne transforme pas du jour au lendemain, dans un pays comme le nôtre, des convictions et des méfiances respectables. On ne fait sur ce terrain que de lentes conquêtes ; elles sont si décisives et elles peuvent modifier si complètement l'âme même de la nation, que l'on comprend dans le passé toutes les hésitations et les scrupules de la responsabilité. L'heure est venue de prendre un parti ! Grâce aux missions confiées à des maîtres distingués, les comparaisons sont faciles avec les méthodes employées chez les peuples les plus compétents en science pédagogique. Une précaution est pourtant nécessaire, c'est d'approprier les réformes accomplies ailleurs au génie de notre nation, au caractère de notre démocratie, caractère qui nous sépare si distinctement de la démocratie américaine.

C'est un axiome que la première loi de l'éducation est d'élever les jeunes générations pour le milieu social où elles doivent vivre. Les méthodes d'éducation doivent donc se modifier avec la société même. Aussi tous les publicistes, tous les professeurs, qui ont apporté leur expérience à la solution du problème que nous étudions, M. Michel Bréal et M. Jules Simon, ont-ils opposé la société d'avant la Révolution à la société contemporaine. On l'ajustement constaté; ce ne sont pas nos facultés qui continuent l'antique Université de Paris, c'est notre instruction secondaire qui se rattache à l'ancien collège de Sorbonne, et même à la vieille école du cloître Notre-Dame. Nous

ne le nierons pas, l'idéal que les professeurs des lycées ont eu longtemps en vue, et qu'on a eu le tort de leur reprocher, était Thonnête homme, tel que Tentendait le xyn" siècle, un esprit sensé et droit, ayant au service de ses idées une expression toujours naturelle et juste. Ce n'était pas un idéal à dédaigner, c'est avec lui qu'on a élevé les générations de la Restauration, de la monarchie de Juillet, et cette école admirable d'hommes d'affaires qui avaient su mettre en équilibre l'imagination, la fécondité des ressources et le jugement. Mais des changements économiques d'une portée incalculable ont modifié le monde, le suffrage universel a anéanti l'ancienne société politique, et les progrès de la science descendant des théories dans des applications multiples ont changé toutes les conditions de l'industrie. La vie est plus qu'autrefois une bataille où il faut être armé jusqu'aux dents. Nous n'avons plus derrière nous, pour nous soutenir dans la lutte, les traditions, les souvenirs et ce fonds permanent d'attaches provinciales, si puissantes quand la vie était circonscrite. On est plus souvent seul; il est nécessaire d'être plus fort. Il faut donc de bonne heure accoutumer les enfants à vouloir. C'était l'observation générale qu'avaient présentée dès 1868, dans leur intéressant rapport sur l'enseignement en Angleterre, MM. Demogeot et Montucci.

Il faut désormais ne plus faire de la mémoire la base même des méthodes de l'enseignement.

Dès le premier âge, il faut intéresser l'enfant en l'amusant, exciter et diriger son attention, l'accoutumer à représenter ou à réaliser les objets de ces conceptions. L'enfant connaît beaucoup plus de choses qu'il n'en peut exprimer. Parce que nous lui ap-

prenons de nouveaux mots, nous ne lui communiquons pas en môme temps des idées nouvelles.

Les Etats-Unis, affamés d'instruction primaire, ont réalisé, à ces points de vue, de véritables progrès où se révèle leur esprit pratique.

Nous avons beaucoup à prendre dans les méthodes en usage dans les écoles primaires de cette race où la femme de l'ouvrier est la première institutrice de ses enfants, où elle leur apprend à lire avant de les confier à une autre.

L'ancienne méthode de lecture, la méthode alphabétique, la plus longue, celle que nous avons tous connue, n'est guère plus employée pour l'enseignement de la langue maternelle. Les idées si souvent justes de Froebel, dictées par des observations pleines à la fois de finesse et de tendresse, ont beaucoup aidé à ces modifications ingénieuses.

Il ne faudrait pas toutefois croire que nos écoles primaires fussent fermées au progrès pédagogique. Lors de la dernière Exposition universelle, un congrès d'instituteurs, choisis dans chaque département a été organisé à Paris. Les maîtres les plus éminents et les plus compétents ont tenu à honneur d'enseigner les nouvelles ipéthodes dans des conférences dont l'influence n'est pas effacée.

Apprendre à lire, n'^est rien, si en même temps on n'apprend pas à aimer le livre. Avec quelle douleur ne devons-nous pas constater l'infériorité de la France dans la production de cette littérature familière sans bassesse, gaie sans scepticisme, instructive sans lourdeur, qui fait l'éducation et la récréation des enfants et surtout des Jeunes filles, en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis! Gomment se fait-il que dans notre pays, dont le passé est si riche

en légendes poétiques, en œuvres d'imagination, il ne se soit pas rencontré un véritable écrivain populaire réunissant les précieuses qualités françaises avec le don du merveilleux, la raison sans le pédantisme ? On n'écrit point chez nous pour les masses, a dit M. Bréal, et il ajoute : « Au lieu qu'en d'autres « pays, il y a des écrivains connus et aimés de la <c nation entière, rien de pareil ne se voit en France: « nous avons deux nations, l'une pense, lit, écrit, (( discute et contribue au mouvement de la culture « européenne ; l'autre ignore cet échange qui se fait « à côté d'elle. »

Gomment combler cette lacune ? ce ne seront pas les petits journaux avec leurs romans qui pourront remplacer ces livres de lecture courante que l'élève prend plaisir à feuilleter, quand il sort de classe, ces contes, ces poésies naïves, qu'il relit dans ses heures de repos et qui bercent sa jeune imagination avant que les réalités de la vie ne l'aient flétrie. Des œuvres estimables, remplies de bonnes intentions ne tiendront jamais lieu du vrai talent et ne traceront pas ce sillon lumineux derrière lequel courent en jouant les jeunes générations.

Que de femmes distinguée:"; en Angleterre, en Amérique, ont usé dans l'ombre un talent de premier ordre à cette éducation morale de la jeunesse ! c'est l'une d'elles qui donnait pour devise à ces petits livres un mot profond : « Il y a plus de progrès fait <c dans un seul acte spontané de conscience que dans a l'accomplissement à demi routinier d'une dou- « zaine de devoirs écrits. »

Ce sont ces femmes-là qui élèvent et font des hommes. Elles remplacent bien des méthodes.

Nous aurions encore beaucoup d'exemples à suivre

dans la manière de donner les leçons à Tenfant : savoir éclairer le patriotisme naissant, fortifier le respect, appeler les premières admirations sur les vérités solides et vraies, sans s'écarter du sujet de la classé, autant de qualités pédagogiques à avoir I

Nous les acquerrons. La nécessité nous aidera dans toutes ces améliorations. Voyez ce qui s'est accompli, depuis quelques années, pour renseignement de la géographie ! notre ignorance était célèbre en Europe.

L'ancienne méthode, toute hérissée de rebutantes nomenclatures, est abandonnée. La géographie devient une science descriptive. On reconnaît que le début des études géographiques doit être la connaissance du voisinage immédiat, Forientation non sur la carte, mais sur le terrain. Le matériel était grossier et ne s'adressait qu'à la mémoire. Il est remplacé chaque jour par des instruments nouveaux. Les appareils, les tableaux, les collections sont faits pour donner aux enfants des habitudes d'attention* 6t de curiosité.

« Il n'y a tel que d'allécher l'esprit, a écrit le meilleur des pédagogues, Michel Montaigne, autrement on ne fait que des ânes chargés de livres. »

C'est la mémoire, une trop grande importance attachée aux mots, qui est un des vices des méthodes de l'enseignement secondaire. RoUin déjà lui adressait ce reproche. Le mal n'a fait que s'accroître, depuis que le but poursuivi est le baccalauréat. Se préparer aux examens est la préoccupation ; aussi plus de curiosité d'esprit, plus de goût pour les belles choses, et après sept années consacrées à l'étude de l'antiquité, une aversion pour les grandes œuvres ; c'est à notre organisation sociale qu'en partie ces

reproches doivent être adressés ; avant la Révolution, on élevait tous les jennes gens comme s*ils se destinaient à être prêtres ; de nos jours, la multiplication des écoles spéciales, la nécessité d*une limite d*âge souvent fort étroite, le désir de devenir le plus vite possible un fonctionnaire, Tascension toujours croissante de la démocratie, ont imposé des systèmes qu*on ne peut qu*améliorer, mais qu*on s'eiTorcerait vainement de détruire. Le moule dans lequel se meut et se développe la société française est d*une telle forme et d*une telle résistance qu'il serait puéril d'espérer le briser. Des réformes radicales dans notre enseignement secondaire sont chimériques.

Qui ne sait, par-exemple, les périls et les défauts de rinternat, dont le mécanisme, comme on Ta dit, a pour pièce principale le maître d*études? Qui ne connaît les dangers pour Téducation de cette petite société artificielle?

Sans doute, au point de vue hygiénique, nous aurons des établissements plus vastes, plus aérés ; sans doute nous construirons, en plus grand nombre, des petits lycées pour les plus* jeunes écoliers. Mais quelles que soient les améliorations, croitron que rhabitation dans les lycées de tous les enfants des classes moyennes pendant les années décisives de la vie ne leur laisse pas une empreinte ineffaçable ? Croyez-vous que sept ou huit ans d'internat soient sans indifi'érence pour l'initiative du caractère, pour l'originalité de l'esprit et pour l'amour de la famille? Il ne faut pas croire qu'on pourra transformer nos maîtres d'études en tuteurs à la façon anglaise, ou qu'à leur défaut on pourrait charger les meilleurs élèves de contribuer au maintien de la discipline. On ne trouvera pas davantage, comme en Aile-

magne, ces familles honorables qui, depuis plus d'un siècle, consentent à donner aux élèves des gymnases le vivre et le cotivert à bon compte, et les traitent comme les camarades des enfants de la maison.

L*internat subsistera; il faut alors s'efTorcer de substituer de plus en plus Téducation à la discipline. Dans un temps où les questions relatives à l'éducation excitent un vif intérêt, nous croyons fermement à la valeur des proviseurs dévoués à cette rude mission, à leur utile influence personnelle; mais rétude des règlements intérieurs se lie si étroitement au programme des examens et aux méthodes pédagogiques, qu'on ne peut réformer les uns sans toucher aux autres.

Lorsque parut, le 27 septembre 1872, la remarquable et vaillante circulaire qui produisit une si vive émotion dans TUniversité, on s'aperçut que ce qui manquait le plus aux écoliers, c'était le temps. La journée était si bien remplie, les devoirs à écrire si multipliés, les leçons à apprendre si nombreuses, qu'il parut matériellement impossible d'ajouter un surcroît de besogne. Le fardeau eût été trop lourd, et cependant il fallait faire une plus grande place aux langues vivantes. La langue française elle-même, particulièrement dans ses origines, n'était pas assez étudiée; la connaissance des dates et des menus détails remportait dans l'enseignement de l'histoire sur la lecture des historiens. Ënfln les sciences, avec l'importance qu'elles ont prise, attendaient un plus complet appui. C'est alors que furent proposées la suppression des vers latins et la diminution du nombre des thèmes.

Je n'exagère pas en affirmant que ce fut presque une révolution dans le Corps enseignant. Il n'y était

pas préparé. La première chose à tenter, pour qu'une réforme même partielle du programme des études et des méthodes ait chance de succès, c*est de convaincre rUniversité de cette nécessité. Une réforme faite contre elle et malgré elle ne durera pas ; acceptée par elle, elle produira tous ses fruits.

Pour qui connaît Texcellent esprit qui anime nos professeurs, pour qui sait à quelle source de grandeur morale ils ont puisé pendant leurs années d'École normale, pour qui a pu juger la direction donnée à nos futurs maîtres par un homme comme M. Bersot, il n*y a pas de doute. La majeure partie de rUaiversité sera amenée à désirer des méthodes nouTelies.

Il ne peut être question un seul instant de supprimer rétude du grec et du latin, d'enlever à Tesprit de Tenfant la connaissance de ces chefs-d'œuvre de poésie et d'éloquence, de sagesse et de bon sens, de ces beautés morales où l'humanité s'est tant de fois désaltérée, où elle a repris confiance en ellemême, aux heures les plus sombres de ses destinées.

Mille fois, non 1 ne plus connaître Homère et Platon, Eschyle et Sophocle, Virgile et Horace, Gicéron et Sénèque ! qui peut y songer I ce serait faire la nuit dans l'intelligence I II s'agit de supprimer la méthode inventée dans une époque où non seulement les sciences n'avaient pas acquis toute leur importance, mais où les conditions sociales étaient différentes.

Il ne peut être question d'altérer le caractère de notre esprit national, ni même de diminuer Timportance de la culture du goût. Doit-on seulement employer encore huit ans à ne pas apprendre le latin?

Ce qui doit dominer dans la classe, c*est Texplication.

Les extraits, les abrégés, ne donnent aucune idée juste d*une littérature. C'est ce que Bossuet écrivait dans ses lettres souvent citées sur Téducation du Dauphin : « Nous lui avons fait lire, chaque ouvrage >} entier, de suite et comme tout une haleine, afin » qu'il s'accoutumât à découvrir tout d'une vue, i> le but principal d'un ouvrage et l'enchaînement » de toutes ses parties. »

Nous renvoyons à la lecture des beaux livres de M. Michel Bréal et de M. Jules Simon et des rapports de MM. Hippeau et Buisson.

Ce que nous voulons ardemment, c'est qu'il n'y ait plus de défiance pour la science ; ce que nous voulons, c'est une instruction qui développe le jugement, qui mette en garde par la réflexion contre les chimères, sans éteindre dans Tâme le culte désintéressé du beau. Ce que nous voulons, c'est exciter dans les jeunes gens la soif du savoir, remplir plus leur cœur que leur mémoire et donner de l'attrait à cette étude des lettres latines ou grecques, jouissance de toutes intelligences élevées et qui ne rappellent à la plupart des écoliers devenus hommes que de la fatigue et de l'ennui.

Cette réforme est urgente et en l'exécutant avec prudence, elle est possible. Notre enseignement secondaire l'attend.

Nous aurions beaucoup à dire, si nous parlions des Facultés des lettres et des sciences et de l'ensemble de l'enseignement supérieur ; ce dont il avait le plus besoin, c'était d'un outillage et d'un matériel à la hauteur des immenses services que rend la science. Grâce à la libéralité des deux Chambres et du gou-

vernement de la République, des laboratoires sont créés et dotés ; les cabinets de physique et de chimie sont pourvus des appareils, des ustensiles, des collections nécessaires ; les bibliothèques spéciales peuvent acquérir les livres que l'érudition étrangère réservait jusqu'à ce jour à quelques élus.

On travaille enfin, et sur tous les points de la France on sent comme le frémissement de Tœuvre qui s'élabore.

S*il fallait un exemple, nous le trouverions. Messieurs, dans cette ville, pleine de souvenirs et d'un caractère si particulier, à la fois artiste et savante, réunissant les dons si variés de notre race et qui donne à notre Association une hospitalité libérale dont nous sommes fiers. Montpellier, par sa vieille École de médecine si justement célèbre, par les maîtres illustres qui l'ont honorée, par les sacrifices que ses Conseils élus ont su toujours consentir pour la noble cause de l'instruction publique, méritait, à tous les titres, d'être choisi par le Congrès pour le siège de ses délibérations. Nous remercions du fond du cœur la municipalité et le Comité local de leur dévouement à notre œuvre»

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