SUR LA. CONSTRUCTION DU NOUVEL OPÉRA
Assemblée nationale, 30 décembre 1873.
Messieurs, Fincendie qui, dans la nuit du 28 octo-^ bre dernier, a consumé le grand Opéra, ne faisait pas disparaître seulement une salle dont les proportions étaient exquises et la sonorité merveilleuse; il avait de plus graves conséquences. Tous les décors de quinze grands ouvrages étaient détruits; plus de 5,400 costumes étaient brûlés ; de nombreux instruments de musique, les copies des partitions d*orchestre étaient anéanties ; un matériel que le savoir, l'habileté, le goût d'artistes consommés avaient créé, n'existait plus.
Il y avait la plus grande urgence à ne pas laisser se désagréger cet ensemble, qui a tant coûté à former, et qui constitue ce qu'on appelle l'Académie nationale de musique. C'était aussi un devoir de faire en sorte que le millier de personnes, artistes, machinistes ou employés, qui vivent de l'Opéra, ne fussent pas, en plein hiver^ privées de ressources.
Les intérêts administratifs, surtout les intérêts de l'art, exigeaient une prompte solution.
Le Gouvernement, dès le 3 décembre, déposa sur
le bureau de TAssemblée un projet de loi portant ouverture de deux crédits extraordinaires, l'un de 309,258 fr. pour exploiter en régie et provisoirement rOpéra ; Tautre de 300,000 fr. pour faire exécuter les décors, costumes et accessoires, et pour acheter les instruments de musique et les parties d'orchestre indispensables.
Avant d'examiner si les chiffres de ces crédits étaient justifiés, la commission du budget s'est prononcée, en principe, contre la régie directe par l'État. Il lui a semblé que ce mode d'exploitation n'était ni digne pour l'État, ni sûr pour ses finances. Nous avons craint qu'on ne se laissât aller trop facilement à des dépenses imprévues, en ayant l'Etat pour entrepreneur de spectacles. Votre commission n'a pas trouvé qu'il y eût une assimilation entre la situation actuelle et l'époque où la liste civile régissait l'Opéra. Les conditions n'étaient évidemment pas les mêmes.
Nos préoccupations de voir les finances de la France engagées au delà des crédits demandés étaient d'autant plus légitimes, que les motifs du projet de loi nous indiquaient que l'administration, après avoir consulté la commission des théâtres, avait fait choix de la salle Yentadour pour l'exploitation provisoire. Or, le directeur du théâtre Italien, qui y est installé, ne voulait sous-louer que jusqu'au 15 septembre 1874, époque à laquelle prend fin son bail.
Pouvions-nous espérer que le 15 septembre prochain l'Opéra nouveau serait achevé ?
M. le ministre des travaux publics, interrogé par la commission, lui a répondu par une lettre du 7 décembre dernier, que, si les crédits ne faisaient pas
DIX ANNEES DE VIE POLITIQUE. %n
défaut, le nouvel Opéra pourrait être terminé avant la fin de Tannée 1874.
Il était donc incertain que l'exploitation provisoire pût cesser à la date du 15 septembre prochain, et alors la nécessité s'imposait ou de s'entendre avec les propriétaires de la salle Yentadour, ou de chercher une nouvelle salle, et par conséquent nécessité de demander à l'Assemblée un crédit nouveau, ou d'interrompre pour un délai de plusieurs mois encore les représentations de notre grande scène lyrique : c'est ce que nous ne pouvions pas admettre.
La commission du budget a transmis ces observations à M. le ministre des beaux-arts.
Elle ne lui a pas dissimulé que, sans vouloir s'immiscer dans des questions d'administration qui ne sont pas de sa compétence, elle désirait que le provisoire fût, autant que possible, lié au définitif, et que des mesures fussent prises afin de pousser les traviaux intérieurs du nouvel Opéra avec toute l'activité qu'exigeaient à la fois les intérêts de l'art et ceux de la ville de Paris.
M. le ministre a partagé nos opinions sur les inconvénients de la régie, et il a modifié le projet qu'il avait primitivement présenté.
La régie disparaît. Le directeur actuel de l'Opéra dont le privilège est reconnu par l'administration serait chargé de l'exploitation provisoire. Elle aura lieu dans une salle agréée par l'Etat, jusqu'à l'ouverture de l'Opéra nouveau ou au plus tard jusqu'au 1*' janvier 1875. Les représentations commenceront dans le plus bref délai possible à partir du vote de la loi. Le directeur recevrait pour l'année 1874, indépendamment de la subvention ordinaire, la subvention extraordinaire, de 609,258 fr., payable par sixième.
Sur le premier sixième, seront imputés les loyers à rembourser, le solde des appointements de novembre et les assurances des magasins de la rue Richer; -— un second crédit, celui de 300,000 fr., sera employé à faire exécuter, sous le contrôle de Tadministration des beaux-arts, les costumes, décors et accessoires, ainsi qu'à acheter les instruments de musique et les parties d'orchestre indispensables. Le directeur s'engage à payer au personnel de l'Opéra les appointements qui lui sont dus à partir du mois de décembre 1873.
Telles sont les modifications importantes apportées par M. le ministre au projet primitif.
Il est utile de faire connaître à l'Assemblée les avantages pour l'État de ces nouvelles propositions.
D'abord l'État ne sera pas régisseur; et ce n'est pas une simple satisfaction théorique. Nous ne serons pas entraînés au delà des crédits qui nous sont demandés ; l'exploitation a lieu aux risques de l'entrepreneur.
L'Ëtat devant payer les appointements de tout le personnel, le dernier sixième de la subvention aanuelle voté l'an dernier par l'Assemblée avait été absorbé par les appointements de novembre, moins 6,000 fr. ; le directeur les prend à sa charge à partir de décembre, soit 140,000 fr. par mois.
Enfin l'administration, en conservant le privilège à l'entrepreneur actuel, exécute un traité dont les conseils juridiques du ministère des beaux-arts ont reconnu la complète validité.
Si nous entrons maintenant dans l'examen des chiffres mêmes du crédit, ils n'ont pas paru exagérés à votre commission .
Quelle que soit la salle proposée par le directeur,
il est incontestable que la somme prévue pour prix delà sous-location et de Tindemnité à payer au propriétaire ou au locataire principal d'une salle de spectacle, durant Tannée 1874, n*est pas hors de proportion avec des exigences qui s'imposent.
Il est certain aussi que l'exploitation provisoire sera peu fructueuse, et que des pertes, moins grandes en hiver, considérables en été, frapperont la direction. Nous n'avons pas à énumérer ces causes de déficit; elles tiennent soit au changement de local, soit aux différences d'exécution et de mise en scène.
Le crédit de 609,238 fr. est donc justifié. Votre commission vous fait observer que l'État a reçu 450,000 fr. montant des versements effectués par les compagnies d'assurances, et que 140,000 fr. dus pour les appointements de décembre étant mis à la charge du directeur, la solution présente est, au point de vue budgétaire, aussi satisfaisante que possible.
Quant au crédit de 300,000 fr., il est, pour la majeure partie, une avance sur celui qui vous sera demandé pour la reconstitution complète du matériel du nouvel Opéra. Sauf ce qui concerne les raccords des décorations, le surplus, c'est-à-dire les costumes, les accessoires, les partitions, sera confectionné de manière à être utilisé lors de l'ouverture de notre nouvelle scène lyrique.
Il y a grande hâte, pour l'art et pour la ville de Paris, que l'Opéra, même provisoire, soit ouvert. La commission du budget^ en vous proposant d'accorder les crédits, demande, après s'être entendue avec le Gouvernement, que dans le délai de quinze jours après le vote de la loi, les représentations reprennent leur cours.
Enfin, nous insistons pour que, dans un bref délai, M. le ministre des travaux publics dépose le projet de loi destiné à assurer rachèvement de l'Opéra nouveau avant 1875.
Quelles que soient les destinées de notre future grande scène lyrique, il sera impossible d'oublier que dans cette autre salle provisoire qui s'est écroulée dans les flammes au mois d'octobre dernier, des chefs-d'œuvre tels que Guillaume lell, les Huguenots^ le Prophète et Faustj avaient vu le jour.
La commission du budget a donc l'honneur de vous proposer le projet de loi suivant.