CHAPITRE HUITIÈME
Lettre de Sir Charles Bagot à M. La Fontaine. — Avènement des Canadiens français au pouvoir. — Ce qu'on en pense en Angleterre. — M. Baldwin élu pour le comté de Rimouski. — Maladie de Sir Charles Bagot. — Sa mort.
La lettre de Sir Charles Bagot à M. La Fontaine nous semble d’une telle importance que nous devons la reproduire ici:
‘“ Hôtel du Gouvernement,
‘€ Kingston, 18 septembre 1842.
“ Monsieur,
‘ Après avoir de nouveau pris en considération les conversations qui ont eu lieu entre nous, je me sens toujours le même désir d'inviter la population d’origine française de cette Province, à prêter son aide et sa coopération sincère à mon gouvernement: c’est pourquoi je n’ai pas attendu le résultat de vos délibérations, et j'ai, au contraire, considéré jusqu'où il m'est possible de sencontrer les vues de ceux qui ont la confiance de cette partie de la population, de manière à rendre leur accession au gouvernement satisfaisante pour eux-mêmes, et la faire accompagner en même temps de cette confiance mutueile qui pent seule la rendre avantageuse au pays.
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‘{ J'en suis donc venu, et cela non sans difficulté, à la conclusion de consentir, pour un tel objet, à la retraite du prooureur-général, M. Ogden, de la charge qu’il remplit maintenant, étant bien entendu qu’il lui sera fait une allocation (provision) proportionnée à ses longs et fidèles services.
‘“ Cette retraite me met en état de vous offrir la place de procureur-général pour le Bas-Canada, avec un siège dans mon Conseil exécutif.
‘ La charge de solliciteur-général du Bas-Canada à été tenue vacante depuis longtemps, dans l'espérance qu'il serait fait quelque arrangement qui pût contribuer au résultat que j'ai toujours eu en vue; et je serai fort aise de prêter l'oreille à la recommandation que vous pourrez me faire du nom d’un monsieur d’origine anglaise, dont la coopération avec le gouvernement nous aidera dans l’accomplissement de l’objet qui nous est commun.
© J'ai soigneusement et sérieusement considéré le désir que
vous avez exprimé d’avoir, dans votre adhésion à mon gouver-
nement, l’adjonction d’un nombre suffisant d'amis pour obtenir et vous assurer la confiance de ceux dont vous représentez les intérêts.
‘ Je trouve qu’on peut faire accorder avec vos vues un de mes pluns pour l’avantage du Bas-Canada, savoir : la distribution d’une partie de la population trop dense de vos établissements sur la frontière sur une plus grande étendue de territoire.
‘On m'a parlé de M. Girouard comme d’un homme qui possède des facultés administratives d’un ordre élevé, et en même temps, la confiance de ses compatriotes.
‘Il peut considérablement aider à l'avancement de l’objet que j’ai eu en vue à cet égard ; et je me suis en censéquence déterminé, si je puis vous induire à accepter ma proposition, à lui offrir la situation maintenant occupée par M. Davidson, avec un siège dans le Conseil : bien entendu que monsieur Girouard sera rétribué d’une manière convenable à ses justes prétentions, et qu’il obtiendra quelque part un siège dans l’Assemblée.
‘ “Je me suis en outre déterminé à offrir le poste de confiance de greffier du Conseil à quelque personne recommandée par
vous, et je suis porté à croire que la réputation dont jouissent M. Morin et M. Parent, les désignerait comme se trouvant peutêtre parmi les hommes les plus propres à obtenir votre recommandation.
‘ Le désaccord de M. FRaldwin avec le gouvernement étant venu principalement de son désir d'agir de concert avec les représentants de la partie française de la population, et ce désaccord étant, comme je l'espère, heureusement disparu, je serai disposé à profiter de ses services.
# M. Draper m'a offert sa résignation. Je regretterai toujours la perte de l’assistance qu’il m’a invariablement donnée, et sen-
. tirai l'obligation impérieuse d'appuyer ses réclamations auprès
du gouvernement à la première occasion qui s’offrira de les reconnaître convenablement.
‘ Cela laissera la charge de procureur-général, avec un siège dans le Conseil, à ma disposition, et je suis prêt à l’offrir à M. Baldwin.
‘ L'absence de M. Sherwood me prive de l’occasion de m’assurer jusqu’à quel point il pourrait être disposé à accepter cet arrangement, ou de connaître s’il est prêt à remplir une des conditions de sa nomination, en obtenant un siège dans l’Assemblée. La disposition de sa charge dans le cas qu’il se retirerait, devra être prise en considération plus tard.
‘ D’après la connaissance que j’ai des sentiments qui animent tous ceux qui composent maintenant mon Conseil, je ne vois aucune raison de douter qu’on ne puisse, sur la base de cette proposition, former un Conseil fort et uni.
‘ Dans cette persuasion, je suis allé aussi loin que possible pour rencontrer et même dépasser vos demandes, et si, après une telle ouverture, je trouve que nos efforts pour assurer la tranquillité politique du pays ont échoué, il me restera au moins la satisfaction de sentir que j'ai épuisé tous les moyens que le désir d'accomplir ce grand objet, m’a mis en état d’imaginer.” ‘ J'ai l'honneur d’être, etc.,
‘ CHARLES BAaor.’’ € L. H. LAFonNTAINE, Ecr.”
M. La Fontaine, forcé par ses amis politiques, accepta enfin les offres qui lui étaient faites par le gouverneur, à condition toutefois que la proposition d’une pension de retraite à MM. Ogden et Davidson serait considérée comme question ouverte, et que les charges de procureur-général du Bas-Canada et de 80lliciteur-général du Haut-Canada seraient rendues vacantes immédiatement.
On craignit pendant quelques jours que la négociation n'échouât, parce que M. La Fontaine considérait que l'honneur et la reconnaissance lui faisaient une loi de ne pas entrer au ministère sans M. Baldwin ; et M. Baldwin ne voulait pas être le collègue de M. Sherwood, en qui il n’avait aucune confiance. La retraite de ce dernier trancha la difficulté,
Le 16 septembre la Gazette Officielle annonça les nominations de MM. La Fontaine et Baldwin comme conseillers exécutifs et procureurs-généraux, le premier pour le Bas-Canada, le second pour le Haut.
La proposition de non-confiance fut retirée ; un autre amendement proposé par M. Viger, dans le sens de la motion de M. Baldwin, fut adopté à l'unanimité.
Quelques jours après, on apprit la nomination de M. Aylwin à la charge de solliciteur-général pour le Bas-Canada, et celle de M. Small à la charge correspondante pour le Haut-Canada. Tous deux étaient en même temps conseillers exécutifs.
M. Etienne Parent fut chargé par ses collègues canadiens d'écrire à M. Girouard pour l’engager à accepter la place de commissaire des Terres de la Couronne. M. Girouard refusa de rentrer dans la vie publique: la place fut offerte ensuite à M. Morin, alors juge de district, et qui crut devoir faire, dans l’intérêt de ses compatriotes, le sacrifice de son repos et de ses goûts personnels. Il fut assermenté le 15 octobre comme conseiller exécutif et commissaire des Terres.
M. Parent devint en même temps greffier du Conseil exécutif.
Ces nominations furent reçues avec une satisfaction marquée dans toute la Province ; un parti cependant ne fut pas satisfait,
le parti tory du Bas-Canada. Un journal français disait à ce propos :
‘ On rapporte que le parti tory du Bas-Canada a fait jouer tous les ressorts pour empêcher l’arrangement proposé, mais que toutes ses démarches ont été vaines. La position dans laquelle va 8e trouver ce parti, qui, dans l'appui qu’il a donné au projet de l’Union, rêvait l’anéantissement de la race canadienne française, devra être le sujet de bien graves réflexions. L’arme dont il voulait se servir tourne aujourd’hui contre lui, Cette leçon, espérons-le, ne sera pas perdue, et profitera à tous les partis qui viendront par la suite au pouvoir : elle leur apprendra qu'il ne faut jamais s’écarter du sentier de ia justice et de la modération envers qui que ce soit. La passion, l'esprit de vengeance et d’oppression conduisent à la ruine ceux qui les prennent pour guide.”
L'administration provinciale se trouvait donc composée de la
manière suivante :
L'hon. R.-B. Sullivan, président du Conseil ;
L'hon. $S.-B. Harrison, secrétaire-provincial, Haut-Canada ;
L'hon. Rob. Baldwin, procureur-général, Haut-Canada ;
L'hon. J.-E. Small, solliciteur-général, Haut-Canada ;
L'hon. Dom. Daly, secrétaire-provincial, Bas-Canada ;
L'hon. L.-H. La Fontaine, procureur-général, Bas-Canada :
L’hon. T.-C. Aylwin, solliciteur-général, Bas-Canada ;
L'hon. J.-H. Dunn, receveur-général ;
L'ho” F. Hincks, inspecteur-général ;
L'hon. H.-H. Küillaly, président du bureau des Travaux Publics ;
L'hon. A.-N. Morin, commissaire des Terres de la Couronne.
M. La Fontaine fut réélu à une grande majorité dans le quatrième arrondissement d’York ; M. Morin fut élu par acclamation dans le comté de Saguenay ; MM. Aylwin et Small furent réélus dans leurs comtés respectifs ; mais M. Baldwin, auquel on fit une guerre acharnée à cause de ses sympathies pour le Bas-Canada, ne put se faire élire à Hastings. Plus tard il se présenta dans le secund arrondissement d’York et n’y fut pas plüs heureux.
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Aussitôt que ces changements furent connus, la Chambre se hâta d'exprimer à Son Excellence son ‘entière et vive satisfaction ” ; elle était ‘‘ persuadée que pour asseoir le gouvernement de cette Province sur une base stable et permanente, il était nécessaire d'inviter la grande masse de nos compatriotes d’origine française à prendre une part au gouvernement de leur pays. La Chambre regarde cet événement comme propre à appaiser les malheureuses dissensions qui ont retardé les progrès du Canada... et elle offre ses plus vifs remercîments à Son Excellence pour avoir, par sa sagesse et sa fermeté, ouvert une perspective aussi brillante au peuple loyal et maintenant satisfait qu’elle est appelée à gouverner.”
Cette adresse était proposée par M. Dunscomb, secondée par M. Simpson. Chose merveilleuse ! cinq voix seulement s’opposèrent à son adoption. Il y avait presque unanimité dans la Chambre. La presse elle-même parut revenir de ses préventions contre les Canadiens français ; et ce fut avec la plus parfaite sincérité que Sir Charles Bagot put taire à l’adresse la réponse suivante :
‘Votre adresse m'a causé un vif plaisir. Je me réjouis de voir que la Chambre d'Assemblée envisage avec une parfaite satisfaction la marche que j'ai suivie en invitant à siéger dans mon Conseil des personnes qui forment partie et possèdent la confiance de cette portion des habitants de la Province qui, quoique d’une origine différente, sont sujets de la même Reine, participent à la même constitution, et sont animés du même esprit de dévouement pour notre Gracteuse Souveraine.”
La session fut courte et se ferma le douze octobre.
Il y avait eu durant cette session 227 pétitions présentées, 52 bills introduits, dont 30 passés et sanctionnés, 2 réservés, 1 rejeté par le Conseil législatif, et 19 par l’Assemblée. Des deux bills réservés, l’un était un bill concernant le temporel de l’église anglicane dans le district de Québec, qui, d’après la constitution, devait être soumis au Parlement britannique; l’autre, le bill imposart un droit de 3s sterling par quarter (setier) sur les blés étrangers importés dans cette Province. Les trente bills passés étaient de peu d'importance, à part l'acte pour la liberté des
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élections, l’acte qui restituait aux faubourgs de Québec et de Montréal la franchise électorale dont les avait privés lord Sydenham, l’acte abrogeant certaines ordonnances de judicature du Conseil Spécial, et l’acte pour la qualification des juges de paix.
Une des mesures les plus longtemps discutées fut celle qui imposait un droit sur le blé importé des Etats-Unis. Plusieurs membres se prononcèrent avec force, mais inutilement, contre ce qu’ils appelaient l'introduction du système protecteur dans le pays. La police rurale fut abolie au grand contentement du Bas-Canada. L'opération de l'acte d'enregistrement fut suspendue jusqu’au 1°" janvier 1844. Des amendements importants furents faits à l'ordonnance des traîneaux. Il fut décidé que le million et demi voté l’année précédente serait employé en travaux d'améliorations, au lieu d’être employé à acquitter l’ancienne dette, comme on l’avait proposé d’abord. La Chambre, sur motion de M, Christie, déclara que Kingston n’était pas une place convenable pour le siège du gouvernement, Les pensions proposes par le gouverneur en faveur de MM. Ogden et Davidson ne furent pas votées; la considération en fut remise à la session suivante.
Les changements opérés dans le Conseil exécutif de la Province eurent beaucoup de retentissement en Angleterre. La presse anglaise les commenta diversement. Les journaux whigs en général approuvèrent Sir Charles Bagot, et le silence ou l'indifférence affectée des organes du gouvernement put faire supposer que le gouverneur-général du Canada n'avait agi que d’après des instructions expresses des autorités impériales; les plus conservateurs d’entre eux se permirent de dire que la détermination de Sir Charles Bagot était excellente, mais qu'il s'était peut-être trompé sur le choix des hommes. Quelques journaux torys cependant se firent les organes des torys canadiens'et crièrent à tue-tête que le gouverneur était tomté entre les mains des rebelles et que l'insurrection triomphait: l’un d'eux même n’hésita pas à dire que si, comme le bruit en courait, Sir Charles Bagot avait agi d’après les instructions de Sir Robert Peel, ce dernier ‘‘ ne manquerait pas d’être fustigé sévèrement”’. Bientôt le Times, journal conservateur et ami sincère
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du ministère d'alors, prétendit formuler l’opinion de son parti dans un long article qui fut reproduit dans toute la presse du Haut et du Bas-Canada. Publié quelques mois plus tôt, cet article eût peut-être été un arrêt de mort pour les Canadien français, mais il était trop tard: l'heure de la justice était sonnée pour eux, et les remarques du Times n’eurent que peu d'influence sur les esprits.
Le Times d’ailleurs trouva au Canada une plume anglaise prête à lui répondre. L’honorable John Neilson, éditeur de la Gazette de Québec, et le vétéran de la presse canadienne, publia de suite, en réponse au Times, un article plein de vigueuret de logique, qui contenait une réfutation victorieuse des prétentions émises par le grand journal de Londres 1.
Cependant, une nouvelle inattendue mit bientôt fin aux discussions. Dans la première semaine de novembre, on apprit que Sir Charles Bagot était tombé malade. Soit effet d’un changement de climat, soit effet des soucis sans nombre et des tracasseries qui l'avaient assailli dès son arrivée dans le pays, ou pour quelque autre cause, il fut attaqué tout à coup d’une maladie de cœur que les médecins considérèrent comme dangereuse. Cette nouvelle produisit une sensation pénible dans toute la Province, et en narticulier parmi la population canadienne française, qui regardait déjà Sir Charles Bagot comme un sauveur. On s’intéressait à sa santé comme à celle d’un père. Chose touchantel il y eut dans toutes les églises catholiques des prières ferventes pour demander à Dieu la santé de ce gouverneur ; dans beaucoup de paroisses on fit chanter des messes à cette intention. Il
y eut dans ? de Montréal, vers le milieu de janvier suivant (1843), .e assemblée des citoyens dans le but d’exprimer » «Aimé gouverneur leur reconnaissance des bienfaits
qu'ila. conférés au pays, et la sympathie qu’ils ressentaient pour ses souffrances physiques. MM. D.-B. Viger, B. Holmes, C.-$. Cherrier, Dunscomb, Barthe, Wolfred Nelson, P. Beaubien, etc., y furent les principaux orateurs.
1. Pour l’article du Times et celui de la Gazette de Quebec, voirle Canadien du 14 novembre 1842.
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‘ T1 serait difficile pour moi, dit d’une voix émue, l’hon. D.-B. Viger, de vous peindre les sentiments que j'éprouve en ce moment, mais vous pouvez les apprécier: ils sont les mêmes que les vôtres ; ils ont une source commune, la reconnaissance que nous devons au gouverneur pour le bien qu'il a fait. Ce moment de félicité publique s'accroît encore des souvenirs d’un demi-siècle d’oppression, des injustices d’un passé dont heureusement le présent promet une réparation sous la bénigne influence de laquelle le pays se sent enfin renaître à un avenir de concorde, de prospérité et de bonheur. Déjà ces heureux effets se font sentir, grâce aux réformes qui se sont opérées sous la main habile et ferme de notre gouverneur, grâce à la coopération patriotique et judicieuse que Son Excellence a su obtenir de la part d'hommes investis de la confiance du peuple. Il a su, par une conduite aussi noble que juste, mériter la confiance publique, Quelle ne doit pas être notre reconnaissance pour lui! Il s’est montré à la hauteur de sa mission. Il à fait preuve, à un degré éminent, des traits caractéristiques d’un véritable homme d'Etat, qualité dont chez lui l’adhésion aux principes constitutionnels, jointe à l’amour de la justice et à la sollicitude pour le bonheur du peuple, rehaussent encore l’éclat. La reconnaissance que nous lui devons pour son noble dévouement à la cause du pays, qui est aussi celle de la métropole, exige que nous lui en rendions un témoignage éclatant. ”?
‘ Le gouvernement impérial, en nous envoyant Sir Charles Bagot, dit M. C.-$. Cherrier, a plus fait pour resserrer les liens qui uous unissent à la métropole que ne le pourraient faire tout le sang de ses soldats et tous les trésors de son échiquier. ”
‘ Que les principes du gouvernement responsable, ” dit à son tour M. Wolfred Nelson, l’exilé des Bermudes, revenu à Montréal depuis le mois de juin précédent, ‘‘ soient une fois établis franchement et dans leur intégrité, et je pren: wieu à témoin que jamais l'Angleterre n’aura de plus fidèles sujets que nous. Qu'elle fasse cela, et elle peut retirer ses troupes et sauver des millions. ”
Et tout cela était dit au milieu des applaudissements de plusieurs mille personnes. Pas une voix discordante ne s’éleva pour troubler ce concert de bénédictions.
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Dans la session du Parlement britannique, tenue dans l'hiver de 1843, il y eut une motion d’amnistie proposée par M. Roebuck. T1 fut connu alors, par le discours de lord Stanley, que l’adresse votée à Sa Majesté par l’Assemblée législative du Canada en 1841, n'avait pas été envoyée par lord Sydenham, mais qu’elle n'avait été transmise qu’en novembre 1842 par Sir Charles Bagot, Le ministère anglais repoussa la motion de M. Roebuck sous prétexte que le droit de faire grâce est une des prérogatives de la Couronne ; mais il prit occasion d’approuver publiquement la conduit aivie par Sir Charles Bagot en admettant les Canadiens français dans le Conseil exécutif. Lord Stanley déclara que, ‘‘ lorsque Sir Charles Bagot partit pour le Canada, les instructions qui lui furent communiquées portaient que, dans l’administration des lois et dans le choix des personnes qu'il jugerait à propos d'appeler à ses conseils, il ne serait fait aucune distinction d’origine ou de race, mais que les hommes de tous les partis, de toutes les origines, devraient se réunir dans ce qui devait être le grand but de sa politique et de son gouvernement : oublier les animosités récentes. Il croyait donc qu’en principe, dans tous les points essentiels, Sir Charles Bagot avait depuis ga nomination mérité l’approbation entière et cordiale du gouvernement de Sa Majesté. ” M. Roebuck, M, Hume, M. Buller parlèrent dans les termes les plus flatteurs de la conduite du gouverneur-général. M. Buller déclara que ‘‘ le gouvernement de Sir Chs Bagot avait adopté la marche la plus sûre et la plus sage, que Sir Charles s'était conduit de la manière la plusdigne d’éloge, la meilleure possible. Les actes accomplis par le gouverment actuel lui inspiraïent une pleine confiance, et il envisageait l'avenir avec la plus parfaite sécurité... #
Cette approbation unanime «onnée à sa conduite par la Chambre des Communes et les membres du gouvernement impérial dut faire un grand bien à Sir Charles Bagot, et le réconforter au milieu de 808 souffrances physiques.
Quelques événements politiques de moindre importance vinrent un moment distraire le public de sa juste anxiété. Le représentant du comté de Beauharnois, M. Dunscomb, ayant abandonné son siège, M. Wakefield, revenu au Canada vers le
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même temps que Sir Charles Bagot, et qui était réputé l’auteur des correspondances si reinarquables publiées dans le Colonial Gazette de Londres sur la politique canadienne, fut prié de s'offrir comme candidat; et malgré tous les efforts du parti tory du Pas-Canada il fut élu à une grande majorité. C'était un signe des temps. Un peu plus tard, en janvier 1848, M. Borne, député pour le comté de Rimouski, ayant annoncé son intention de se retirer de la représentation, les électeurs du comté, à l’unanimité, prièrent l'hon. Robert Baldwin, qui n’avait pu se faire élire dans le Haut-Canada, de les représenter eu parlement, C’est un de ces traits touchants de reconnaissance politique qu’on ne rencontre qu’assez rarement dans les annales de nos provinces, M. Baldwin y répondit d’une manière non moins touchante. Nous extrayons de son adresse aux électeurs les quelques lignes suivantes :
‘* Ainsi donc, canadien d’origine irlandaise, connu de vous comme homme public seulemw ant, sans aucune influence politique dans votre comté, n’y ayant de connaissance que mon ami M. Borne votre ci-devant représentant, j’ai été choisi par un corps d’électeurs composé principalement de canadiens français pour me faire le candidat du plus grand honneur que vous puissiez me conférer, et cela dans un temps où, loin d’être en hostilité politique avec le gouvernement, je possède une des principales charges dans l’administration, Ce Yait seul réfute mieux que tous les arruments les fausses imputations si souvent portées contre les réformistes du Bas-Canada, que leur lutte était une lutte de races, qu’ils étaient des hommes intraitables, guidés par leur seule haine contre le gouvernement sous lequel ils vivaient, et qu’il était impossible de former une administration contre laquelle ils ne fussent pas prêts à se liguer. Je suis fier de le dire, ces accusations portées contre les habitants du Bas-Canada trouvèrent dans la personne de mon père, il y a plus de vingt ans, alors qu’il était membre du parlement du Haut-Canada, un des adversaires les plus énergiques. Il les dénonçu comme fausses et injustes. Marchant sur ses traces, autant par le respect
que je porte à sa mémoire que par la conviction que c'est la cause
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de la justice, je n’ai jamais cessé moi-même d'élever ma voix contre ces imputations, et je suis heureux maintenant d’avoir dans ma nersonne une preuve de la justesse avec laquelle nous avons apprécié le caractère de nos compatriotes du Bas-Canada. Les descendants d’un peuple brave, généreux et patriote, j'en avais la conviction, devaient être ce que mes rapports avec leurs chefs m'ont démontré qu’ils sont, des hommes élevés au-dessus des préjugés vulgaires, incapables de se conduire par des motifs aussi indignes que ceux que leur prétaient à dessein leurs ennemis...”
Le 80 janvier 1843, M. Baldwin, sans jamais avoir mis le pied dans le comté de Rimouski, y fut élu par acclamation, aux cris répétés de: Vive Sir Charles Bagot! vive M. Baldwin! vive M. La Fontaine!
Vers le mêmetemps, M. Davidson, ci-devant commissaire des Terres, mais qui n’avait jamais eu de siège dans le Conseil et dont la démission exigeait quelque compensation, fut nommé collecteur de douanes à Hamilton. M. Ogden, ayant été procureur-général et conseiller exécutif, 8a émission devait être considérée comme une des conséquences de l'application du gouvernement responsable. Le nouveau ministère sa trouva ainsi débarrassé d’une question assez délicate, celle de la pension recommandée par Sir Chs Bagot en faveur de ces deux officiers démissionnaires.
Malgré les vœux et les prières de toute la population, le mal dont souffrait Sir Charles Bagot fut déclaré incurable ; et, après avoir été, pendant plusieurs mois, ballotté entre la crainte et l'espoir, le pays apprit, avec un vif serrement de cœur, le 19 mai 1843, que son bien-aimé gouverneur venait de succomber.
Sir Charles Bagot était âgé de 61 ans, 9 mois et 3 jours. Marié en 1806, il était père de dix enfants, dont quatre garçons et six filles. Elu membre du Parlement en 1807, il avait été d’abord sous-secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères. En 1815, il était devenu membre du Conseil Privé, en même temps que ministre plénipotentiaire à Washington. Il avait 6té en 1820, envoyé comme ambassadeur en Russie, et quatre ans plus tard à La Haye, d’où il n’était revenu qu’en 1832, époque à laquelle il
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se retira dans la vie privée jusqu’à ce qu’il fût, en 1841, choisi comme gouverneur-général de l'Amérique Britannique du Nord,
Dans la vie privée, Sir Charles Bagot était un modèle, Dans la vie publique, c'était un homme à vues larges, un esprit juste et libéral. Dans les circonstances difficiles où se trouvait le pays, à son arrivée au Canada, divisé par des factions en lutte contre la grande majorité du pays méconnue jusque là, il fallait une grande pénétration d'esprit et une grande force de caractère, pour pouvoir, comme il le fit si habilement, sonder toute la profondeur de cette plaie et oser y porter remède.
‘* S'il est pour l’illustre veuve,” dit La Minerve, en parlant de lady Bagot, ‘ s’il est dans des circonstances aussi pénibles quelque chose qui puisse alléger le poids de sa douleur, Son Excellence le puisera dans : jsurance du bien qu’a fait son noble époux, et des vives sympathies de tous les Canadiens pour une perte qui leur est commune avec elle …
‘{ Il y a eu hier juste un an que le regretté Sir Charles Bagot entrait en triomphe à Montréal. Quel changement! Cependant une ovation bien autrement imposante et populaire l’eût accueillie sur son passage À travers le Bas-Canada, si le destin inexorable ne nous l’eût pas arraché. Mais il fau 8e résigner aux décrets d’une providence qui l’a voulu autrement. Ilne nous reste maintenant du grand homme qui fut le régénérateur des Canadiens, qu’un souvenir, mais ce souvenir, gravé profondément dans nos cœurs reconnaissants, sera au sein du peu,.e un monument impérissable que la postérité contemplera lorsque grand nombre d’autres auront croulé et disparu” 1,
Seuls, les grands journaux torys de Montréal refusèrent de prendre les insignes de deuil, marques de respect qu’on ne pouvait convenablement refuser à celui qui avait été le représentant de Sa Majesté. Ce seul fait pouvait donner une idée du fanatisme politique de ce parti, auquel lord Gosford attribuait avec tant de raison tous les maux qui avaient afiligé le pays.
Sir Charles Bagot avait demandé en mourant que son corps fût déposé dans le cimetière de sa famille à côté de celui de sa