CHAPITRE DIX-HUITIEME
Liberté du commerce. — Emancipation des colonies, — Opinion de la presse. — Nomination de lord Eigin comme gouverneur général, — Ses instructions. -- Mort de lord Metcalfe. — Gouvernement responsable. — Lord
Elgin arrive à Montréal.
La mesure de libre échange adoptée par la Grande-Bretagne en 1846 a exercé une si grande influence dans le monde entier, elle a surtout tellement modifié les conditions du régime colonial, que nous devons en passant lui consacrer quelques pages.
I y a, en économie politique, denx systèmes distincts sur lesquels ies hommes les mieux intentionnés n’ont pu encore réussir à s'entendre. Les uns prétendent que les relations commerciales entre tous les peuples devraient être entièrement libres et qu'il n’est nullement conforme aux vues du Créateur que les diverses nations se claquemurent chacune dans un endroit à part. Selon eux, la prospérité ne naîtra réellement dans le monde que lorsque toutes les nations échangeront librement leurs produits respectifs. D'autres, qu’on appelle protectionnistes, soutiennent que chaque pays, pour assurer sa prospérité intérieure, doit protéger ses
produits et ses manufactures, au moyen de droits imposés sur
l'entrée ou la sortie des divers objets de commerce, L'opportunité de pareilles mesures peut dépendre de l'état économique de chaque pays, de sa position géographique, de ses ressources, des progrès de son industrie, Ce qui est avantageux à l’un peut faire Ja ruine d'un autre, l'Angleterre elle-même, qui réclame l'honneur d’avoir inauguré le système de libre échange, — quoique la France en attribue l'idée au ministre Turgot et que les écrivains soutiennent que la Turquie elle-même avait mis le système libre en pratique avant que l'Angleterre y eût songé, — l'Angleterre, jusqu'à 1846, jugea nécessaire de protéser ses produits de toutes sortes, Encore en 1841, elle était divisée en deux grands partis, le parti protectionniste à la tête duquel était sir Robert Peel et le parti des Free Traders ou libres échangistes. Ces derniers, à cette époque, w'avaient guère d'influence, et tous ceux qui aspiraient à la popularité marchaient à la suite des chefs de la protection, Sir Robert Peel entra en office appuyé d’une triomphante majorité de cent voix. Peu à peu cependant les opinions se modifièrent, Dès 1843 le parti du libre échange, qui avait formé une ligue, était devenu plus fort et plus confiant ; il recrutait chaque jour des partisans tandis que ses adversaires en perdaient, Trois ans plus tard les chefs mêmes du parti protectionniste furent forcés de donner leur adhésion aux théories des Free Traders.
Dans le discours du trône prononcé à l'ouverture de la session, le 22 janvier 1846, la Reine recommanda l'abolition des droits sur les céréales, en disant qu’elle avait toujours donné avec satisfaction sa sanction à toute mesure ayant pour but d'étendre le commerce et de stimuler l’industrie par le rappel de droits prohibitifs; mais elle reeommandait en même temps des précautions pour ne point affaiblir le revenu et nuire aux intérêts du pays.
C’est alors que sir Robert Peel, dans un discours de quatre heures, et en présence de la multitude qui se pressait dans la Chambre des Communes, développa son système. Ce système,
pour le faire connaître en deux mots, répudiait toute protection
pour les manufactures et l’agriculture ; les céréales devaient, au
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bout de trois ans, être admises en franchise, une échelle de droits variant de quatre à dix chelins par setier (quarter) étant établie dans l’intérieur, Le principe du premier ministre était de lever des droits non pour la protection mais pour le revenu,
La mesure fut discutée longuement dans les deux chambres du
Parlement ; elle y rencontra des partisans dévoués et des adver-
saires acharnés, Les protectionnistes se donnaient pour les défenseurs du travail national, et soutenaient que l'Angleterre se mettait par cette mesure dans 1: dépendance de Pétranger, De leur côté les Free T'raders prétendaient qu’il fallait se mettre en garde contre la famine et que personne ne devrait être protégé aux dépens de ses concitoyens. Après quatre à cinq mois de discrssion chaleureuse, discussion suivie avec intérêt et dont le résultat était attendu avec la plus vive émotion dans toutes les parties du monde, l'opinion publique donna gain de cause au libre échange : dans la nuit du 26 juin, le bill de sir Robert Peel fut lu pour la troisième fois et adopté sans division dans la Chambre des Lords.
Le trait le plus important de cette mesure, suivant nous, c’est la révolution qu’il opérait dans le système colonial. Jusque-là les principaux articles d'exportation du Canada, comme le bois et le grain, avaient joui d’une certaine protection sur les marchés de la Grande-Bretagne ; ils y étaient admis à des conditions beaucoup plus libérales que les produits étrangers. Nos marchands et nos hommes politiques virent done avec terreur le changement proposé dans les relations commerciales, qui s’attaquait à la base même du système colonial. Suivant eux, l'assimilation des droits sur les produits étrangers à ceux imposés sur les produits coloniaux, à leur entrée dans le Royaume-Uni, ne laissait plus au commerce colonial une rémunération suflisante, Avec un climat aussi rigoureux que le nôtre, les frais de transport de nos produits sont beaucoup plus élevés que les frais de transport des produits américains ; l'abolition de la protection allait, suivant eux, décou-
rager l’agriculture ét détourner l’'émigration. Enfin, ils craignaïent
que la loyauté des habitants ne fût mise à une trop forte épreuve, Ces sentiments étaient développés dans une adresse à Sa Majestt, adoptée le 12 mai 1846, en prévision de la passation du bill de sir Robert Peel, M, Gladstone y répondit le 3 juin suivant par une dépêche qui contenait en substance les observations suivantes : On ne saurait dire que le prineipe de la protection soit la base de la connexion qui existe entre la Grande-Bretagne et ses colonies, ni même la base de leurs relations commerciales, Dans les colonies australiennes, le principe protecteur n’a aujour ‘hui qu'une existence à peu près nominale, bien que leur commerce soit très étendu et que leurs progrès aient été très rapides, L'énergie des colons est la grande cause de leur prospérité; la liberté de commerce ne peut que donner l'essor à cette énergie, Le Canada offre d'immenses ressources qui ne demandent que des capitaux et de l'industrie pour être exploitées, Malgré tout ce qu'on dit des avantages du système protecteur, ilest de fait que les diverseæ mesures introduites depuis quelques années pour diminuer progressivement la protection n’ont eu aueun de ces résultats désastreux qu'on s'était plu à prédire, Il en sera de même des craintes que lon exprime aujourd’hui, Le gouvernement de Sa Majesté n'est pas prêt à admettre que la cherté comparative de la voie du Saint-Laurent soit un fait établi, et dans le cas où il partagcrait cette opinion, il n'aurait qu’à se féliciter d'avoir laissé un intervalle de quelques années entre ia passation de sa mesure et le jour où le commerce des grains serait complètement libre ; car personne ne peut prétendre que le marché pour la vente des produits canadiens soit maintenu au moyen d’une taxe perpétuelle sur les habitants de l'Angleterre. Dailleurs le prix que les exportateurs de grains coloniaux et les exportateurs de grains étrangers obtiendront respectivement dans la Grande- Bretagne dépendra toujours beaucoup du plus ou moins de facilité qu'on accordera dans ces pays à l'introduction des marchandises anglaises au moyen desquelles le paiement des grains devra s'effectuer. Les marchandises anglaises sont admises au Canada
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movennant des droits d'importation très peu élevés; au contraire, ces droits sont énormes aux Etats-Unis, L'effet de cette différence est, non seulement de donner à l’exportateur anglais une meilleure position sur le marché cansdlien que sur le marché des Etats-Unis, mais de lui permettre de donner un ris plus élevé pour l’article qu'il achète en retour, et par conséquent de donner au commerce des grains du Canada un avantage correspondant sur celui des Etats-Unis, La dépêche du ministre colonial était longue et soigneusement rédigée ; elle se terminait ainsi : “ Le gouvernement de Sa Majesté éprouverait la peine la plus vive s’il était capable de croire que la connexion entre ce pays et le Canada ne tire sa force d'aucune autre source que de l'échange de privilèges commerciaux, S'il en était ainsi, il pourrait sembler que la liaison consiste dans l’échange non pas d'avantages mais de charges onctreuses ; et dans ce cas on pourrait en venir à croire que cette liaison même a atteint ou est sur le point d'atteindre le terme légitime de son existence, Mais le gouvernement de Sa Majesté augure encore de sa longue durée, fondée sur une base plus large et plus ferme : sur la protection accordée d’une part et sur l’allégeance librement et loyalement consentie de l'autre ; sur les traditions du passé et les espérances d'avenir ; sur des ressemblances dans les lois et les mœurs, en un mot dans ce qui lie invariablement entre eux les hommes et les aggrégations d’hommes ; aussi bien que dans l'association intime de ces intérêts matériels qui, le gouvernement de Sa Majesté en est convaincu, sont destinés non à rétroerader, mais à progresser, non à être désunis, mais à se combiner d’une manière plus intime et plus solide sous l'influence vivifiante d'une plus grande liberté commerciale 1,”
is son adresse, l’Assemblée législative avait fait remarquer que, quoiqu’elle eût déjà, conformément aux recommandations u parlement impérial, passé une loi pour abolir complétement les droits sur les produits américains traversant la province pour être
1 — Journal de l’Assemblée Légis'ative, 1847, pp. 50-54.
exportés, le gouvernement américain n'avait pas accordé le même Ro avantage aux habitants de la province, mais que des droits équi- col valant dans presque tous les cas à une prohibition étaient rigou- not reusement maintenus par ce gouvernement sur chacun de nos de articles entrant dans les poits américains. M, Gladstone répondit ser que Sa Majesté ardonnerait volontiers à son ministre à Washington pot 14 de se prévaloir de la première occasion pour appeler l'attention con TA du gouvernement américain sur ce sujet important. En effet durant con l'année qui suivit, la question fut soumise au gouvernement amé- que ricain, mais sans aucun résultat immédiat, La question resta en cou suspens jusqu'en 1854, où fut enfin passé le traité de réciprocité. tou Les principaux journaux torys de Montréal se montrèrent de mel fort mauvaise humeur et ne furent pas longtemps avant de pro- colc noncer le mot de séparation. de & “ En vérité, dit le Montreal Times, nous serions portés à deman- Pee der à sir Robert Peel, comme le plus grand bienfait qu’il pût nous les accorder, de nous placer sur le même pied que les étrangers, et rien
. . { ; TE ; PES d'oublier lui et ses collègues ce qu'ils ont dit si souvent du Canada, égal
qu'il était une partie intégrante de l'empire, avec leurs autres plai- ce
santeries du même genre, Une chose nous paraît inévitable ; quel- on ]
que bien que puisse faire à l’Angleterre la liberté du commerce, mên
elle frappe à la racine son empire colonial, et viendra à l’anéantir. L
Comme nous l'avons remarqué il y a quelque temps, la liberté du son 1 commerce et les colonies ne peuvent aller ensemble.” k
Plus tard, en faisant allusion aux représentations faites par le la pl
wouvernement canadien le même journal disait : surcl
“ Nous n'avons aucun doute que les gens timides, soit iei, soit bien
en Angleterre, blmeront Son Excellence pour la libre expression tem]
. . , ? ion de ses sentiments, mais pour notre part nous sommes depuis long- l'es
temps convaincus que le temps est arrivé où la grande question de Era
Ja conservation, par la Grande-Bretagne, de son empire colonial priv(
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qui
doit être envisagé franchement, et commander in plus sérieuse
attention des hommes d’état de la mère-patrie, aussi bien que du
peuple de ses colonies respectives. Des personnes d'ici et du
le même its équit rigoun de nos répondit shington ttevtion t durant nt améresta en procité.
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ici, soit pression is longstion de colonial sérieuse que du i et du
Royaume-Uni nous demandent d'un air triomphant : pourquoi les colonies désireraient-elles se séparer de leur mère-patrie ? Mais il nous semble à nous que la question devrait être celle-ci : laquelle, de la mère-patrie ou de la colonie, gagnera maintenant à la conservation de cette connexiou? L’Angleterre dépense énormément pour maintenir son système colonial, et défendre ses colonies ; continuera-t-elle à en agir ainsi lorsque, sous le point de vue commercial, les colonies seront avec elle dans les mêmes rapports que les pays étrangers? Nous ne le croyons pas. L'on a beaucoup parlé sur ce sujet, mais l'expérience du passé et l’histoire de tout ce continent nous font voir clairement que la politique commerciale de sir Robert Peel est la chute du glorieux empire colonial que l'Angleterre s’est acquis aux dépens de son trésor et de son sang. Pour nous, lorsque le nouveau tarif de sir Robert Peel devint publie, nous avons dit que “ la liberté du commerce et les colonies ne peuvent exister ensemble”, et nous n'avons depuis rien vu ni entendu qui pût nous faire changer d'opinion à cet égard, L'Anegleterre ne posséde pas de sujets plus fidèles que ceux de ses provinces de l'Amérique du Nord, mais maintenant on les laisse, comme on dit vulgairement, se tirer d’affaires euxmêmes, et les conséquences ordinaires s’en suivront.”
Le Morning Courier allait plus loin et s'exprimait ainsi dans son numéro du 26 juin, en parlant du système de sir Robert Peel :
“Cest dans le Canada que l'effet s’en fera sentir de la manivre la plus grave, et le tableau présenté par lord Stanley est loin d’être surchargé, Une colonie qui ne recoit de sa connexion d’autres bienfaits que des chaînes, ne peut être longtemps colonie, Le temps n'est plus où une nation peut tenir des possessions dans l'esclavage par le seul charme du mot # loyauté ”: et notre état sera-t-il autre qu'un parfait esclavage si la Grande-Bretagne nous
prive des avantages dont nous avons joui Jusqu'à présent, en
s’arrogeant en même temps le droit de régler notre commerce avec
elle et les autres pays ? Elle prescrit à notre navigation des lois
qui ont eu une influence fatale sur notre commerce intérieur ; elle
a refusé de sanctionner un changement dans l'acte de navigation, quoique ce changement fût demandé par le vote unanime des deux branches de la Lésislature ; elle nous demande de sacrifier tout ce qne nous avons aux caprices de ses hommes politiques ; — mais on nous dit qu'à l'avenir nous n'avons plus besoin de rien attendre d'elle,
“Nous ne serons plus considérés dorénavant ; loin de jouñ de prévilèges extraordinaires, nous ne serons pas même placés sur le même pied que les sujets britanniques : l'Angleterre nous traitern comme des Ctrangers, jusqu'à ee que nous devenions étrangers à son cœur, Elle à l'avantage d'entrer dans nos marchés avec les droits les plus modiques, et en retour elle imposera le plus haut droit sur nos produits, Il est vrai que nous avons l'avantage de sa protection, mais c’est une protection contre ses ennemis et non contre les nôtres ; c’est une protection nécessaire pour conserver notre connexion avec elle, et non pour conserver sa Connexion avee nous.”
Le reste de l’article, qui oceupait plus d’une colonne, était écrit sur le même ton. Il demandait à l'Angleterre s’il était raisonnable qu'une colonie qui ne recevait que du mal de sa mère-patrie, lui gardât longtemps fidélité, et il l’avertissait en définitive de se préparer à déclarer le Canada indépendant.
“ On voit qu'à l'avenir, disait le Herald, la Grande-Bretagne sera heureuse de faire des affaires avec nous, cemme commerçants indépendants, mais elle est déterminée à dissoudre toute société avec les colonies et à n'avoir aucun œssocié plus jeune qu'elle. Bien; elle est à la tête de la maison, et elle a le droit, comme le pouvoir, de s’en retirer, Ses bilans futurs prouveront si elle à agi sagement en réduisant ses jeunes wssociés à la nécessité de ne se fier absolument qu’à leurs propres ressources, où de chercher d’autres connexions pour leur commerce. M. Gladstone et ses collègues croient que la dissolution sera avantageuse
aux jeunes associés comme aux vieux ; nous espérons que la suite
le prouvera, mais en même temps on nous permettra de dire que
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la dissolution n'a pas été effectuée d’un “ consentement mutuel”, et que nous ne sommes pas sans appréhender que, d'associés, nous devenions rivaux, en formant une annexion avee le magasin r'oistn.”
Toutefois, le même journal était d'avis qu'il fallait employer tous les moyens possibles pour obtenir justice :
“ La législature impériale a, suivant nous, disait-il, trois moyens principaux de compenser le tort qu'elle fait au Canada.
“1, La remise de l'intérêt sur le capital dépensé dans nos travaux publics, 2, Le rappel en entier du droit sur nos grains exportés. 3, L'abolition de toutes restrictions commerciales en faveur des manufactures britanniques et quelques modifications aux lois de navigation qui permettraient aux vaisseaux étrangers de transporter nos produits sur les marchés de la mère-patrie, Les soidisant amis du Canada ont paru jusqu’à présent très-nombreux dans le Royaume-Uni; qu'ils montrent leur sincérité, Laissons lord George Bentinek proposer Pabolition des droits différentiels ; laissons lord Stanley solliciter l'abolition du chelin par quarter levé actuellement sur nos grains. ?
Ces vues ressemblaient assez aux principes émis par une association qui venait de se former à Montréal sous le titre de Free Trade Association, et qui comptait parmi ses membres plusieurs des rédacteurs des journaux anglais de la capitale. Cette association, comme son titre l'indique, était en faveur du libre échange, et publiait même un journal, The Economist, pour propager ses vues! Peu à peu les idées se modifièrent, la Free Trade Association vit grossir ses rangs, et trouva même dans la presse quotidienne des organes importants,
Le Transeript qualifiait de humbug et de folie les craintes du Times et du Courier quant à une annexion du Canada aux Etats-
Unis.
1 — Cette association, quoique favorable au libre échange, en thèse générale, était cependant opposée à la mesure de sir Robert Peel : mais elle ne partageait pas les vues extrèmes des protectionistes.
“ Cette crainte, disait-il, est basée sur la supposition que le commerce du pays est pour être anéanti par les mesures de sir Robert Peel, ce qui leur paraît presque plausible par l’état actuel du commerce. Le fait est cependant que le commerce de ce pays n’a jamais reposé sur un fondement solide, et nous ne nous rappelons pas une seule année où il n’y ait pas eu, comme à présent, de grandes appréhensions en conséquence des fluctuations fréquentes sur le marché de la mère-patrie. La loi des céréales en Angleterre n'a pas mieux fonctionné pour le Canada que pour le reste du monde, Elle à fait du marchand un joueur, et elle a porté avec elle toutes les conséquences d’un jeu de hasard, Au temps où nous écrivons, des centaines de personnes, ici et dans les Etats-Unis, souffrent des fluctuations occasionnées par la politique commerciale de l'Angleterre; et remarquons bien que ces conséquences ont fort peu à faire avec la liberté du commerce. Elles ont peutêtre été hâtées par l’appréhension de la passation de la mesure de sir Robert Peel, mais elles auraient été senties presque aussi sérieusement sans cet incident ; et remarquons aussi qu’elles ne sont pas restreintes au Canada. En dépit de tout cela, nos marchands en général ont moins perdu que ceux de New York. Mais quelles que soient les pertes qu'ils aient éprouvées, elles sont dues aux mêmes causes, c’est-à-dire aux fluctuations sur le marché anglais, causées par les lois actuelles des céréales.”
Les chefs politiques et les principaux hommes de commerce, voyant qu'il serait inutile et ridicule de demander le rappel de la mesure de sir Robert Peel, en ce qui regardait son application aux colonies, prirent un parti énergique : celui de demander pour e Canada l'entière liberté de commerce accordée au peuple de la Grande-Bretagne. Ils résolurent de demander l'abolition de tous droits différentiels imposés par des actes impériaux en faveur des manufactures anglaises, en même temps que l’abolition des lois de navivation et l'ouverture du Saint-Laurent aux vaisseaux de
toutes les nations.
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On en était encore à discuter cette question, lorsque les malles européennes du commencement de septembre apportèrent la nouvelle de la nomination de lord Elgin au poste de gouverneur général des provinces anglaises de l'Amérique septentrionale, La nomination de lord Cathcart comme gouverneur n'avait été due qu'à l'attitude menaçante des Etats-Unis vis-à-vis l'Angleterre : on avait cru prudent de réunir dans les mêmes mains l'autorité civile et l'autorité militaire, Mais la question de l’Orégon avait été réglée, et la guerre n’était plus à craindre, D’un autre côté la situation politique au Canada commencait à inspirer quelque inquiétude, et l’on sentait l’importance de mettre à la tête de cette colonie un homme familier avec les principes et la pratique de la constitution anglaise, et parfaitement au fait des questions politiques du jour, qualités qu'on ne pouvait attendre d’un militaire tel que lord Cathcart, qui ne s'était guère occupé d'autre chose que des devoirs de sa profession, Comme lobjet du gouvernement, dit le comte Grey, était de confier l'administration de la plus importante des colonies anglaises, à une époque fort difficile, aux mains les plus habiles qu’il fût possible de trouver, lord Elgin avait été recommandé de préférence à des hommes du parti ministériel ! Quoique appartenant en politique au parti conservateur, il était reconnu pour avoir des vues libérales, et pendant le peu de temps qu'il avait siégé dans la chambre des Communes, il avait fait preuve de talents peu ordinaires.
James Bruce, comte d’'Elsin et de Kincardine, était né en 1811 et n'avait par conséquent que trente-cinq ans. [l'avait épousé en 1841 la fille unique de Charles Lennox Cumming-Bruce, Esq., laquelle était morte en 1843, lui laissant une fille (Emma). Avant de partir pour le Canada, en novembre 1846, il épousa, en secondes noces, lady Mary Louisa, fille de feu le conte Durham.
Presque en même temps que la nouvelle de la nomination de
lord Elgin, on apprit celle de la mort de lord Metcalfe, arrivée le
1 — Grey's Colonial Policy, vol. 2, p. 207.
cinq septembre, à sa résidence de Fern Hill. Les souffrances qu’il
endurait déïh à son départ du Canada ne lui avaient laissé aucun répit; mais il les avaient supportées avec courdw: et en quelque sorte avec gaîté, Lord Metcalfe était très aimé dans la vie privée et, parmi les adversaires qu'a pu lui susciter sa conduite politique, aux différentes époques de sa vie, personne n’a jamais mis en doute sa générosité, ses sentiments charitables et la bonté de son ca'ur,
I] n'a manqué qu’une chose à lord Metcalfe pour être aussi populaire que l'ont été quelques-uns de ses successeurs : c’est d’être venu quelques années plus tard, Il semble évident, d’après ses nombreuses et longues dépôches, qu'il n'avait pas recu d’instructions formelles relativement à sa conduite au Canada, mais il n'y a aucun doute que, en agissant comme il la fait, le noble lord croyait sincèrement remplir les intentions du ministère conservateur qui lPavait nommé, S'il eût recu des instructions précises, comme celles qui furent adressées à son successeur, on peut assurer, d'après ce qu'on connait de son caractère, qu'il les eût suivies à la lettre !
Le nouveau gouverneur, lord EÉlein, venait de quitter le gouvernement de la Jamaique, où son administration avait été des plus heureuses. On pouvait reposer toute confiance dans son expérience et son bon jugement, D'ailleurs, le ministère de lord John Russell, alors à la tête des affaires, semblait bien déterminé à inaugurer une re nouvelle dans l’administration des colonies, Le comte Grey, devenu secrétaire des colonies, désirait depuis longtemps voir les provinces anglaises jouir de la plus grande somme de liberté possible, convaincu, comme disait M. Fox cinquante ans auparavant, que “ le seul moyen de conserver avantageusement des colonies éloignées est de les mettre en état de se
gouverner elles-mêmes”. Le moment était venu d'opérer ces chan-
1— Ceux qui désireraient connaitre dans tous ses détails la vie de lord Metcalfe ne sauraient mieux faire que de Je l'ouvrage publié en 1858, et que nous avons cité plus d'une fois: KAyYE Life of lord Metcalfe.
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gements importants demandés à grands cris par les amis de la réforme et du progrès. On ne pouvait nourrir de doute sur les sentiments et les désirs des habitants du Canada : ils demandaient un gouvernement responsable, un gouvernement véritablement constitutionnel, et il y aurait eu injustice à le leur refuser, En outre, la mesure de liberté commerciale adoptée par le gouvernement de la Grande-Bretagne changeait complètement la position des colonies vis-à-vis de la mère-patrie, Cette dernière, en disant à ses colonies: vous pouvez désormais acheter et vendre où vous voudrez, semblait leur dire aussi: gérez à l'avenir vos propres affaires. C’était reconnaitre aux colonies une quasi-indépendance, De là à l'émancipation complète il n'y avait qu'un pas.
Quoique nomimé de bonne heure dans l'automne de 1846, lord Elgin ne partit pour l'Amérique qu’en janvier 1847, lord Catheart continuant à administrer le gouvernement jusqu'à son arrivée, Aussi le comte Grey, alors secrétaire colonial, eut tout le temrs nécessaire pour s'entendre avec Jui sur la conduite à tenir dans l'administration des affaires du Canada. 11 fut mis, de la manière la moins équivoque, au fait des vues du gouvernement impérial relativement aux diverses questions soulevées par la mise en opération du nouveau systéme, Ces vues se trouvent exposées dans une dépêche adressée parle comte Grey, le 3 novembre 1846, à sir John Harvey, lieutenant-vouverneur de la Nouvelle-Ecosse, La dépêche contenait les instructions qu'avait sollicitées ce dernier à lPégcard de ce qu'il devait faire dans certaines circonstances extrèmement difliciles où se trouvait alors cette province, A Yavènement de sir John Harvey au souvernement de la Nouvelle-Ecosse, le Conseil exécutif était incomplet, et on avait tout lieu de croire qu'il ne pourrait continuer à gouverner avec avantage ; les membres de Popposition, avee lesquels sir John Harvey s'était mis en communication, l'engageaient fortement à dissoudre l’Assemblée, convaincus que de nouvelles élections leur donne-
raient une grande majorité. C’est à cette occasion que le comte
Grey lui transinit les instructions suivantes, qu'il considérait
comme applicables à toutes les colonies ayant la même forme de gouvernement que la Nouvelle-Ecosse ; aussi furent-elles communiquées à lord Elgin avant son départ.
“Je suis d'opinion que, sous les circonstances, la meilleure conduite à suivre est de demander aux membres de votre Conseil exécutif actuel de vous soumettre les noms des hommes qu’ils recommandent pour remplir les vacances que vous me dites exister dans le Bureau tel que composé aujourd'hui, S'ils réussissent à vous proposer un arrangement qui ne souffre aucune objection sérieuse, vous devrez naturellement continuer à administrer le gouvernement par leur int. 1édiaire, tant qu’il sera possible de le faire d’une manière satissuisante, et tant qu’ils possèderont la confiance de la Législature, Si le Conseil actuel ne peut réussir à vous soumettre un arrangement acceptable, vous devrez alors, conformément à la pratique suivie en pareille circonstance dans la mère-patrie, vous adresser au parti de l'opposition, et si, avec son assistance, vous pouviez former un Conseil acceptable, il n’y aurait aucune inconvenance à dissoudre l'Assemblée ; cette mesure étant, sous les circonstances, le seul moyen d'échapper à la difficulté qu'il y aurait autrement, à conduire les affaires de la province d’après les principes de la constitution. La raison pour laquelle je vous recommande d’en agir ainsi, c’est qu'il importe de faire voir que le changement qui fait passer le pouvoir politique des mains d’un parti dans celles d’un autre, est le résultat non d’un acte de votre part, mais des vœux du peuple lui-même comme le démontrent les difficultés éprouvées, par le parti qui se retire, dans l’administration des affaires de la province suivant les formes prescrites par la Constitution. J’attache une grande importance à cela; je vous prescris en conséquence de vous abstenir de changer votre Conseil exéeutif jusqu’à ce qu’il devienne parfaitement clair qu’il est incapable, avec lappui impartial qu’il a droit d'attendre de vous, de conduire les affaires de la province d’une manière satisfaisante, et de commander la
confiance de la Législature.
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“A quelque parti qu'appartienne votre Conseil, vous devrez agir conformément au principe que vous avez vous-même énoncé dans le memoranduin adressé aux messieurs avec lesquels vous avez été en communication, — celui de ne vous identifier avec aucun parti, mais, au lieu de cela, de servir de médiateur et de modérateur entre les membres influents de tous les partis. Ainsi, en donnant un appui convenable et légitime à votre Conseil, vous éviterez avec soin tout acte qui pourrait être interprété comme impliquant la plus légère objection personnelle aux membres de l'opposition, et vous refuserez aussi votre assentiment à toute mesure proposée par votre Conseil qui pourrait vous sembler un exercice inconvenant de l'autorité de la Couronne pour des fins de parti plutôt que pour des fins d'intérêt publie, Toutefois, en exerçant ce pouvoir de refuser votre sanction à des mesures qui pourraient vous être proposées par votre Conseil, vous devrez vous rappeler que cette autorité que vous possédez de contrôler les mesures extrêmes proposées par le parti alors en possession du pouvoir, ne saurait être eflicace qu'autant qu'il est exercé rarement et le plus judicieusement possible, Le refus d'accepter l'avis qui vous serait offert par votre Conseil scrait une raison suftisante pour ses membres de vous offrir leur résignation, — démarche qu’ils adopteraient indubitablement, s'ils croyaient que, à l'égard du différend soulevé entre vous et eux, l'opinion publique fût en leur faveur, S'il en Ctait ainsi, il faudrait tôt ou tard accéder à leurs vues, puisqu'on ne saurait reconnaître trop clairement qu'il west ni possible ni désirable de gouverner aucune des provinces anglaises de lV'Aindriqne du Nord'en opposition aux vœux el aux désirs de ses habitants.
“ Comprenant donc clairement que, en refusant d'accéder à l'avis de votre Conseil, relativement à une question sur laquelle il croira de son devoir d’insister, vous seriez cause que la question en litige serait en définitive soumise à l'arbitrage de l'opinion publique,
vous éviterez avec soin de permettre qu'une matière qui ne sera
pas d’une grande importance, où à légard de laquelle vous ne