CHAPITRE II
Les journées de 48. — M. de Musset garde-national. — Je parais à sa place au conseil de discipline. — M. de Musset à la présidence. —Un mot du Prince Napoléon.
En 1848, aux journées de Juin, un jour que M. Paul de Musset et son frère allaient se mettre à table pour déjeuner, ils entendirent battre le rappel de la dixième légion. Ils prirent leurs armes et partirent rejoindre les autres gardes nationaux sur le pont Royal ; je les vis partir de la fenêtre où j'étais.
Les insurgés venaient en masse, menaçant le faubourg Saint-Germain ; il y eut des coups de fusil, mais on ne franchit pas le pont. Ces messieurs ne rentrèrent que le lendemain.
On descendit des matelas sur le trottoir pour les gardes nationaux, qui passèrent la nuit à monter la garde, crainte de surprise.
On se cotisa pour envoyer du linge à L'hôpital de la Charité. On en fît un gros paquet. Cdmme on ne trouva personne pour le porter, je le portai moimême, avec toutes les précautions en usage ; à tous les postes, qui étaient très rapprochés, on me donnait
un garde pour me conduire plus loin, et ainsi de suite jusqu'à destination.
Le docteur Morel-Lavallée fut un des chirurgiens qui ne quittèrent leur poste que lorsqu'il n'y eut plus d'opérations à faire.
Je vis là arriver des charrettes de blessés. Après celle affaire M. Morel-Lavallée fut décoré.
Je rentrai facilement à la maison avec mon papier à la main.
C'est je crois, dans ce moment-là, que je vis de la fenêtre passer l'archevêque de Paris sortant du Palais Bourbon pour aller, en conciliation, aux barricades où Ton se battait furieusement; je crois même que c'est ce jour-là qu'il fut blessé mortellement.
Mmede Musset était à Angers. On ne dormait guère, en ce temps-là.
En cette même année M. Alfred fut invité, comme garde national, à un banquet olfert par la dixième légion à un escadron de dragons.
Le poète ne pouvant pas rester longtemps à table avec ces dragons, tous bons enfants, mais un peu bruyants, demanda la permission de les quitter pour aller à la Comédie-Française.
Pour sortir de l'endroit où il se trouvait, il fallut le hisser par-dessus cette table, ce qui fut fait avec la plus grande iàcilité : les dragons lavaient enlevé et posé à terre sans qu'il s'en doutât.
M. de Musset vint me prendre au quai Voltaire
DIX AXS (IIKZ AI.riiF.I) DE MUSSET If)
pour aller au théâtre ; arrivés là, nous fûmes placés dans une baignoire.
Immédiatement M. do Musset se débarrassa de son ceinturon, son sabre et son shako, et alla dans les coulisses.
Je restai là avec le fourniment jusqu'à la fin; le spectacle terminé, j'attendis que les lumières fussent éteintes : il ne vint personne.
Une ouvreuse, que je connaissais, m'aida à sortir, en m'éclaii ant de sa lampe.
Je partis avec mon attirail : shako, sabre, etc.
lui arrivant à la maison, je vis M. de Musset qui sortait d'une voiture, et disait au cocher : « Je suis donc monté en voiture sans mon shako, ni mon sabre? Il est vrai que j'ai dîné avec de braves dragons , qui ne m'ont pas pris mon fourniment ».
J'arrivai apportant le tout. M. de Musset m'avait complètement oubliée ■;■ c'est d'ailleurs arrivé bien d autres fois.
M. Alfred me demanda comment j'avais fait pour sortir, une fois tout éteint; je lui dis qu'une ouvreuse m'avait conduit dehors. « Il fallait lui donner quelque chose », me dit-il; je dus avouer que je m'étais contentée de la remercier.
A peu près à la même époque je revenais du marché par la rue de Beaune; je rencontrai un tout jeune garçon, qui pleurait et s'essuyait les yeux avec
sa blouse, je lui demandai ce qu'il avait à se désoler. Il me dit qu'il était bien malheureux, qu'il était venu à Paris pour travailler, et ne trouvait point d'ouvrage.
Je lui demandai quel était son métier. Il me dit qu'il était ouvrier pour les jouets d'enfants. Le voyant pleurer toujours je lui donnai les six sous qui me restaient.
En rentrant, je racontais à M. de Musset la rencontre que j'avais faite.
Il me fit alors déposer mon panier, me donna quarante sous pour les porter à ce jeune ouvrier. «Que voulez-vous, me dit-il, qu'il fasse avec six sous?»
Je courus après mon mendiant ; je le trouvai rue Jacob, il ne pleurait plus, il me remercia. Je lui dis: « Quand vous serez encore dans la peine, venez rue de Beaune je vous donnerai quelques sous en faisant mon marché. »
Or, le soir même, j'accompagnai M"11' de Musset à l'Ambigu ; elle restait toujours des dernières, pour nôtre pas bousculée en sortant.
Il arrivait souvent qu'on avait de la peine à trouver une voiture : un jeune homme obligeant nous eu fit avancer une, et une fois montées, comme nous n'avions ni l'une ni l'autre de monnaie, on s'en excusa auprès de ce garçon. Il nous insulta, nous traita îles noms les plus grossier : comme il nous poursuivait. je le regardai mieux, et je reconnus en lui le malheureux ouvrier que j'avais secouru le matin.
A peu près vers cette époque il m'arriva une drôle d'aventure. M. de Musset étant pris de la fièvre, il lui vint un billet pour aller monter sa garde; je m'empressai d'avertir le médecin qui délivra surle-champ un certificat d'exemption fait dans toulcs les règles; je m'empressai de le porter chez le sergent-major qui demeurait rue de Beaune ; ne le trouvant pas, je remis le papier à sa femme en lui recommandant bien vivement de ne point oublier de le remettre au sergent quand il rentrerait.
« Ne vous tourmentez pas, me dit-elle en riant, j'ai bien l'habitude de ces commissions-là. »
Je rentrai en toute hâte auprès de mon malade auquel je rendis compte de ce qui venait de se passer.
Quelle ne fut pas ma surprise au bout de quelques temps, en recevant un mot du conseil de discipline appelant M. Alfred de Musset pour avoir manqué à sa garde !
« Vous n'avez donc pas porté mon certificat? » me dit M. Alfred tout inquiet.
Sans m'attarder à des explications inutiles, je courus chez la femme du sergent et je lui dis : « Vous n'avez donc pas remis à votre mari le papier que je vous ai apporté pour lui ?
— Quel papier ? me répondit-elle tranquillement » Je lui rafraîchis vivement la mémoire, si bien qu'elle sortit de son calme et me dit : « Ëh bien vous savez, voire papier, il est perdu. Mais ne vous tourmentez pas, je vais vous en faire un autre où je marquerai
que c'est moi qui ai perdu le certificat d'exemption que vous m'avez apporté. « Je me tranquillisai et j'apportai à M. de Musset ce certificat d'un nouveau genre, bien contente d'avoir terminé heureusement cette affaire.
Mais je n'étais pas au bout de mes peines. Quand M. Alfred reçut le papier de mes mains, il me dit : « Gardez-le, ce papier, et allez le porter vous-même au conseil de discipline, car pour rien au mond® vous ne m'y feriez aller moi-même. »
Je me résignai, je repris mon papier, et arrivai dans une salle encombrée de gardes nationaux .
Je faisais là une triste figure, au milieu de tous ces uniformes. Cependant je gardais contenance; mais lorsqu'on appela M. de Musset et que je me levai pour répondre, je vis tous ces hommes se mettre à rire; j'aurais bien voulu être ailleurs à ce moment-là.
Ou débrouilla le mieux qu'on put cette histoire ; on lit venir le sergent, que le capitaine sermonna; comme de juste tout cela dura très longtemps.
Enfin après bien des criailleries, on finit par me remettre un mot qu'où me dit de porter rue du Dragon, chez un officiel': c'était l'acquittement de M. Alfred de Musset.
Je repartis, me demandant si cette affaire finirail jamais; j'allai donc rue du Dragon, et remis à m ordonnance mon papier, en lui disant que j'attendais la réponse.
J'entendis un grand bruit de hottes, et l'officier arriva lui-même avec son pantalon d'où pendaient deux longues bretelles.
A ma vue, il fît un mouvement pour se retirer, et dit:
« Mais ce n'est pas un garde, c'est une femme !'... »
J'avais tellement hâte d'en finir, que je lui dis que ça ne faisait rien du tout, que je venais tout de môme pour M. de Musset, et que je serais bien contente d'avoir mon papier signé.
11 me le donna, je revins à la maison soulagée d'un grand poids.
Et voilà comment j'ai comparu au conseil de discipline de la dixième légion de la garde nationale, en 1848.
Lors de la présidence de la république en 184;), M. de Musset allait à toutes les soirées de l'Elysée; une société de dames charmantes l'attirait. Le prince Louis l'accueillait toujours avec joie, la marquise de Contades, la comtesse Ivalergis, fille du gouverneur de Varsovie, étaient heureuses de l'y rencontrer.
Il avait vu un soir aux Français le Prince-Présid.nt. Il lui dit le lendemain : « Monseigneur, j'ai vu Votre Altesse à Marion Delorme ». Le prince lui dit : « Oui, monsieur de Musset, pour mes péchés ».
M. de Musset répondit : « Ne croyez pas, mon prince, que Victor Hugo soit un homme capable de
s'occuper de politique, et d'être hostile à vous, et à votre manière d'agir.
x Un poète ne peut pas cire méchant; on ne doit pas le prendre au sérieux, je serais volontiers sa caution dans ce cas. »
Le Président écouta jusqu'au bout, et tourna les talons sans mot dire.
M. de Musset ne s'expliquait pas cette manière de répondre ; elle pesa longtemps sur le cœur du poète.
Il ne pouvait pas comprendre que le Président aimable, poli, et même gracieux en toute occasion, eut été si réservé et si glacial en cette circonstance.
Il parla souvent de cette soirée, elle lui tenait au cœur.
Plusieurs années après il en fut question au café de la Régence. Il répétait ce qui lui était arrivé à l'Elysée à propos de Victor Hugo : M. de Musset ne s'expliquait pas la pirouette du Président.
« Ne vous en étonnez pas, le contraire m'eût surpris, lui dit M. de Saint-Martin, après le livre qu'il a écrit contre lui. » M. de Musset, qui ne connaissait pas ce livre, et ne pensait jamais au mal, eu étant lui-môme incapable, demanda à M. de Saint- Martin ce qui avait été écrit sur Napoléon III.
M. de Saint-Martin lui dit : « Si vous voulez nrattendre un quart d'heure, j'irai chercher le livre, et nous irons le lire chez vous, car ses sortes d'ouvrages ne se lisent pas dans un café ».
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