CHAPITRE XI
Sentiments religieux d'Alfred de Musset. — Alfred de Musset et le jeu.
A propos du poème de Rolla, M. Emile Montégut dit : « Ce n'est pas seulement une page d'une émouvante grandeur tragique, c'est une page d'une haute portée religieuse et d'un caractère prophétique :
Voilà pourtant ton œuvre, Arouet, voilà l'homme
Tel que tu l'as voulu, c'est dans ce siècle-ci,
C'est d'hier seulement qu'on peut mourir ainsi.
Quand Brutus s'écria sur les débris de Rome :
— Vertu, tu n'es qu'un nom ! il ne blasphéma pas.
Il avait tout perdu, sa gloire et sa patrie,
Son beau rêve adoré, sa liberté chérie,
Sa Portia, son Cassius, son sang et ses soldats;
Il ne voulait plus croire aux choses de la terre.
Mais quand il se vit seul, assis sur une pierre,
En songeant à la mort il regarda les cieux :
Il n'avait rien perdu dans cet espace immense ;
Son cœur y respirait un air plein d'espérance;
Il lui restait encore son épée et ses dieux.
Et que nous reste-t-il, à nous, les déicides?
Je parlais à M. de Musset du curé de mon village
DIX ANS CHEZ ALl'llED DE MUSSET I p
Entre autres choses excellentes que je lui dis, je racontai qu'un dimanche, après les vêpres, il vit les jeunes gens du pays danser dans une grange ; tout cela sautait les uns contre les autres sans la moindre grâce.
Il leur dit : a Vous ne savez pas danser, vous avez l'air d'imbéciles. Je vais vous apprendre la valse. » Ce qui fut ditt'ut l'ait ; les plus hardis allèrent chez lui pour l'apprendre et la montrèrent aux autres.
M. de Musset me dit : « Ce prêtre n'avait pas passé sa jeunesse dans un séminaire?
— Non, pas entièrement; il avait été d'abord sousoffieier de dragons dans un régiment où son père était colonel. Ce dernier demanda un jour à son fils un exercice équestre qu'il ne voulut pas faire; le père lui dit : « Fais-toi prêtre ! » Il entra au séminaire et fut prêtre ; c'est pour cela qu'il connaissait la valse.
Quand mon curé sut que j'étais chez un poète, il me demanda de lui faire lire quelques-uns de ses ouvrages.
M. de Musset lui envoya un exemplaire de ses œuvres, qui firent le bonheur du curé et de ceux d< environs, qui pouvaient lire.
M. le curé écrivit pour remercier M. et médit : « Votre poète connaît 1 in. »
lin dimanche, M. de Musset cul bonne, et clic était à la messe. Monsieur me dit :
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« EUe fait bien, la pauvre fille ; il ne faut pas l'en empêcher, au contraire. Elle est bien heureuse de croire et de prier.
« Pourquoi n'allez-vous pas vous aussi à la messe? On dira que c'est moi qui vous en ai empêche ».
Je répondis que je n'avais pas le temps. « Je me couche trop tard ; car on ne dort pas longtemps chez vous. Après ma toilette, la votre ! Et aller au marché, préparer le déjeuner ! Vous savez que c'est moi-même qui arrange tout ce qu'on sert à table.
« Si pour votre réputation ou pour la mienne, il étiit nécessaire de me montrer à l'église, vous n'auriez pas besoin de m'en parler. Je le ferais assurément, comme autrefois. »
Dans sa dernière maladie, M . de Musset me parla du R. P. de Ravignan. 11 avait eu autrefois des entretiens avec lui.
Je trouve dans un catalogue de vente d'autographes, 1881, une annonce de vente au profit de M",e Paul de Musset, sous le numéro ~\. Le « R . P. Xavier de Ravignan. Paris, le 14 février it i/4 in-8 ».
« Charmante épître, où il lui mande qu'il sera heureux de le revoir :
* Je demande instamment à Dieu de bénir les « rapports que nous devrons avoir ensemble et qui « me seront si précieux. »
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Réponse à un article du Figaro du 26* février 1890, signé Rodenbach :
« Monsieur,
« Dans la nomenclature des hommes de lettres qui ont montré leur foi religieuse, vous avez oublié le poète Alfred de Musset ; il fut un croyant sincère. Il Ta manifesté dune manière plus discrète que celui qui alla à Notre-Dame pour faire ses dévotions.
« Mais je puis aflirmer qu'à son lit de mort il me parla du R. P. de Ravignan, et d'un entretien qu'ils avaient eu ensemble.
« Le Père serait venu à lui, mais il était malade.
« Lisez, Monsieur, son chef-d'œuvre, Rolla ; j'ai entendu, dans une réunion où étaient plusieurs ecclésiastiques, réciter par un évoque l'acte de foi d'Alfred de Musset ; c'était dans Rolla qu'il nous le lut.
« Lisez Y Espoir en Dieu.
« M. de Musset n'aurait pas osé faire un acte public de conversion. Il s'en serait cru indigne.
« L'humilité est une vertu chrétienne que le Christ a enseigné.
« Rappelez-vous aussi, Monsieur, (pi' Alfred de Musset mourut jeune. »
Une grande dame, en parlant du poète, me demanda pourquoi je n'avais pas appelé un prêtre
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auprès de lui quand je l'ai vu très malade. Je lui répondis que mon autorité n'allait pas jusque-là, et
que je nie consolais en .pensant aux vers des Stances sur la mort du duc d'Orléans.
Dieu seul lut dans son cœur l'ineffable prière Que les anges muets apprennent aux. mourants.
Rentrant un jour fort tard, vers quatre heures du matin, M. de Musset l'ut abordé, au sortir du théâtre, par un certain Santiago, Espagnol ou Portugais, qu'il connaissait bien de vue, l'ayant rencontré souvent ; ce Monsieur paraissait un partait gentilhomme, un viveur très connu au Boulevard; avant pris familièrement le bras de M. de Musset, ils se mirent à marcher en causant.
M. de Musset se laissait conduire ; il dit lout à coup : « Je rentre chez moi et nous ne sommes plus dans le chemin de nia maison. — Eh bien! dit l'Espagnol, vous voilà à la porte de chez moi ; si vous voulez monter, je suis à l'entrc-sol. »
Il y avait une femme ; on présenta M. de Musset, on causa; tout en causant on prit des earles. on ht semblant déjouer, on retournait les caries. Finalement on dit à M. de Musset, qu'il avait perdu trois cents f runes.
« J'ai perdu, dit-il, sans avoir joué! »
On lui présenta une traite à signer , on l'en pria d'une manière qu'il n'y avait pas à refuser.
« Je no sais pas ce qui me serait arrivé, si je n'avais pas voulu Le faire.
« On m'a bien dit, eu sortant, que si je ne pouvais pas payer à L'échéance, on me renouvellerait le billet. »
Je lui dis :« Si vous avez signé, il faudra payer. »
Quelques jours avant L'échéance du billet, le monsieur Santiago vint voir si le billet serait payé ou s'il fallait renouveler.
Je dis : « Non, M. de Musset fera honneur à sa signature.
« Mais il tachera, à l'avenir, de ne pas faire de mauvaise reneontre. »
M. de Musset ne jouait jamais d'argent.
Un soir, au café, avec un homme aimable, riche, un banquier, je crois, il joua et perdit toute la soirée; il perdit environ trois cents francs.
A la fin, ce monsieur, e?<i parfait galant homme, lui dit : « Vous savez, M. de Musset, que nous n'avons mis au jeu ni l'un ni l'autre, et que votre perte est une pure plaisanterie. J'ai eu l'honneur de passer une soirée agréable avec vous ; vous aurez voire revanche quand il vous plaira ».
Tout se passa en compliments de part et d'autre.
M. de Musset, en rentrant, me raconta sa soirée, me dit qu'il avait perdu tout le temps, qu'en somme il avait passé une soirée fort agréable avec M. Wormsde Romillyet (pie l'on n'avait pas joué d'argent,
Au bout d'une quinzaine de jours, M. de Musset était à la maison, il avait été souffrant, etn'étaitpas encore bien rélabli.
Il arriva une lettre, apportée par un jeune homme, un grand gaillard qui ne me paraissait rien de bon. Je ne le quittais pas des yeux.
Je remis la lettre à Monsieur.
Dans cette lettre, le banquier qui avait joué avec M. de Musset, lui demandait les trois cents francs qu'il avait perdu, au jeu, tel jour et en tel endroit désigné.
« Si M. de Musset ne peut donner le tout, qu'il donne au moins deux cents francs ; on accepterait même cent francs, si cela gênait trop M. de Musset. »
Je dis à cet homme que je porterais moi-même la réponse à ce monsieur, dans la journée.
Cet homme me dit : « Si vous ne payez pas, rendez-moi la lettre ».
Je dis non.
Je m'emparai de la lettre.
M. de Musset ne comprenait pas qu'il avait devant lui un iilou qui, ne réussissant pas, voulait ravoir la preuve du vol qu'il voulait l'aire.
Je lui dis : » Vous allez sortir plus vite que ça et soyez content dYn être quitte à si bon marché ! » Je parlais liant. Je le poussais contre la porte.
Et une lois dehors M. de Musset me dit : « Vous l'avez mené rudement ; il est vrai qu'il avait l'air
décidé, il voulait ravoir cette lettre, qui vient très bien de M. Worms de Romilly. Voyez plutôt sa signature ».
Nous la comparâmes avec une lettre de lui; la lettre, la signature, tout nous parut vrai.
Je sortis dans la journée, pour aller rueTronchet, voir M. \V . de Romilly.
Je ne trouvai que Mme de Romilly, qui fut stupéfaite en voyant cette lettre.
Elle me dit : « C'est un faussaire qui vous a donné cette lettre, elle est très bien imitée. Mais mon mari n'est pas à Paris, il n'a jamais écrit cette lettre.
« J'ai reçu ce matin une lettre de lui, voyez plutôt : il esta Vienne, en Autriche. »
Cette dame me dit : « Dites à M. de Musset, que mon mari m'a parlé, en rentrant, de la soirée qu'il avait passé avec lui, et que M. de Musset avait continuellement perdu, mais que le jeu n'avait été qu'une soirée agréable pour l'un comme pour l'autre. Rien de sérieux.
« C'était déjà bien heureux d'avoir éconduit le voleur. ,
« Seulement, il eut mieux valu le faire arrêter. »