‹ Dix ans chez Alfred de MussetChapitre 29 sur 34 · CHAPITRE XITI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XITI

Après la mort. — La cérémonie au Père-Lacbaise.

La fisrurc d'Alfred de Musset était rayonnante de tranquillité, j'oserais dire, de bien-être. Il nous quitta, nous échappa, au moment où nous le croyions mieux.

Cela suffit à expliquer comment M. Paul n'était pas là au moment de la mort de son Irère.

Ma sœur courut le chercher, rue des Pyramides ; il voulut qu'elle l'attendit.

Je restai une heure seule auprès de mon pauvre mort.

M. Morel Lavallée fît le certificat de décès et l'opération que M. Alfred avait désirée; le sang des veines était jaune, lige; il y avait 54 heures qu'il était mort.

Le jour de la mort d'Alfred de Musset, j'étais avec Ml,u' Chardot et la bonne Clémence.

M. Paul de Musset me demanda si je voulais quelqu'un pour veiller avec nous. Je répondis : << Non! i

Nous l'avions soigné pendant sa maladie, mois riions toutes les trois à sa mort Je pensais aussi combien il avait horreur des gens inconnus. Si quel-

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qu'un en le veillant avait touché seulement à son lit, je ne l'aurais pas supporté.

«Nous veillerons seules, répondis- je ».

La nuit qui suivit, vers une heure du matin, on sonna à la porte. J'allai ouvrir, pensant que c'était quelqu'un de la famille.

C'était un tout jeune homme à moi inconnu, qui sanglotait et qui demanda à voir Alfred de Musset.

— Vous savez sans doute qu'il est mort?

— Oui, je sais; je voudrais le voir.

— Non, en ce moment ce n'est pas possible; la famille en pleurs est réunie dans le salon qui précède la chambre mortuaire; je n'oserais pas vous annoncer, mais revenez demain à l'heure que vous voudrez, vous le verrez, je vous l'assure.

Ce jeune homme me remercia de la promesse que je lui faisais, et, au moment où il allait se retirer, il me vint à la pensée de lui demander son nom. 11 me répondit : « Je nie nomme Williers de l'isle Adam».

Une lois le visiteur parti, très effrayées, nous jugeâmes à propos de nous adjoindre quelqu'un pour la nuit suivante, et surtout de ne pas ouvrir la porte, la nu t.

Le visiteur nocturne ne revint pas, le lendemain; mais je n'ai pas oublié son nom.

Il avait été dit et écrit entre M. Paul de Musset et jnoi que beaucoup de fragments qui m'étaient res-

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tés dans les mains, et inédits, trouveraient leur place dans sa biographie.

Je portai plusieurs fois à M. Paul, des articles divers inédits; je lui disais les titres et les sujets, chaque fois ; il me disait de serrer cela, qu'il me le demanderait plus tard, qu'on l'examinerait ensemble et qu'il avait beaucoup de choses à me demander.

La biographie fut écrite et imprimée sans qu'on me demandât d'autres renseignements que surMarzo.

On m'avertit qu'il y avait un exemplaire chez la concierge qui m'était dédié.

Les vers à Buloz, que je vais écrire, ont été imprimés dans : Musset chez lui, dans la Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg, en décembre 1887.

Ces vers à Buloz furent imprimés dans La Lecture, en 1889, dans Musset chez lui, par Jean de Bourgogne (Àlmc la comtesse de Clèves) :

Buloz, ma dernière heure est-elle donc venue?

Dois-je enfin vous compter parmi mes ennemis?

N*est-il plus rien d'humain au fond d'une revue

Et toute charité vous est-elle inconnue?

Vous qui disiez jadis être de mes amis,

De demander des vers que je vous ai promis?

Vous ne savez donc pas d ms quelle conjoncture Phebus vient, sous vos traits, me pousser un cartel, o Dieu, sans mon respect pour la magistrature, Si le gouvernement et la littérature Reconnaissait encore quelqu'un dans ce vieux ciel, J'invoque raid un Dieu si je savais lequel !

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Rimer, ô mon ami ! vous voulez <|1|f; je rime !

Vous, à votre âge, un homme à qui j'ai cru la main,

Sinon pleine d'écus, pure de sang humain '.

Vous qu'on voit en public teindre l'horreur du crime.

Vous que Brindeau conseille et Sainte-Beuve échine {sic)

M'enjoindfe de rimer du jour au lendemain !

Plus tard, je cédai ces fragments à Mmfl Lardia de Musset. Je lui dis que ces vers étaient restés dans mes m \ins, que je les avais gardés. Elle me répondit : « Vous n'en avez pas assez gardé ».

Quand, parut dans la Revue de Paris et de Saint- Pétersbourg, qui appartenait à Arsène Houssaye, Mnie Lurdin de Musset alla chez la eoiutese de Glèves la remercier et lui dire que c'était ce qu'elle avait trouvé de mieux compris, de mieux écrit, depuis la mort de M. de Musset.

A propos de M. Buloz, qui avait eu des rapports de diverse sorte et de longue date avec Alfred de Musset, il vint, le lendemain deMa mort, voir pour la dernière fois, celui qu'il négligeait depuis longtemps.

Il pleura, en le regardant sur son lit, et dit : « Ah ! je le regrette. Il est beau, je l'aimais comme mon fils ».

Et il me dit : « Vous êtes là depuis longtemps, vous ne l'avez jamais quitté ».

L'enterrement d'Alfred de Musset se fit à Saint- Roch.

J'avais promis de ne le quitter qu'au cimetière.

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M. Paul de Musset me dit : « Vous resterez à eôlé de moi ».

Il faut que l'on sache que dans ce temps-là Les femmes n'allaient pas, comme aujourd'hui, aux enterrements, au point qu'un homme de l'Eglise vint pour me faire retirer d'autour du catafalque. M. Paul lui dit : « Il faut qu'elle reste la ; elle représente sa maison. »

Il n'y avait ni Heurs, ni couronnes sur le cercueil, mais l'habit, l'épée et le claque d'académicien

J'ai éprouvé une telle douleur physique et morale au moment où on emporta le cercueil, que je me sentis entraînée et prèle à perdre l'équilibre.

J'ai, à cette époque de l'année, pendant plus dp vingt ans, éprouvé une souffrance indéfinissable qui ne me quittait que vers le mois de juin.

A cet enterrement il y avait beaucoup de monde ; beaucoup de personnes durent rester debout; mais on ne suivit pas Irj poète au cimetière.

Oui marche en foule derrière un corbillard ? C'est presque toujours la populace.

Alfred de Musset n'était pas cet homme aimé foules, qui traîne à ses talons tojis les sots d'tci-

J'ai dit (pic je ne devais pas écrire à Angers quand M. Alfred élail malade; c'est pour cela (pie la mère du poète apprit la mort de son lils. avant de le savoir malade, ("est aussi pour cela (pie les journaux ne Curent pas avertis afin de prévenir M"K' de Musset avant.

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Beaucoup de personnes, des amis mêmes, m'ont dit qu'ils avaient été prévenus trop tard.

M. de Musset lut inhumé en pleine terre auprès de la chapelle du Père-Lachaise. Il y resta jusqu'au 23 mars i858.

On eut le temps de faire élever le tombeau et d'exhumer M. de Musset, le père, que l'on rapporta là avec son fils.

Le jour de l'exhumation, je fus, dès le matin, au Père-Lachaise. Le cercueil d'Alfred de Musset était visible, la terre en était enlevée, il était prêt à être transporté quand j'arrivai.

J'eus le bonheur de rester seule près de ces chers restes .

J'ai prié, j'ai pleuré. 11 m'est venu une pensée consolante, qu'au moins encore une dernière fois, je le garderais seule. Cet heureux instant m'était ménagé, je devais me recueillir et lui dire un dernier adieu.

On transporta le cercueil, on le descendit, puis on plaça celui de son père à côté du sien.

J'avais apporté la médaille de bronze donnée par F Académie. Je la posai avec mon bouquet de violettes sur les cercueils. Son excellent ami, Auguste Barre, avait tenu prêt le buste qu'il avait fait de lui ; il fut placé dans la niche qui lui était destinée.

A dix heures tout était fini. Il n'y avait à cette cérémonie que M. Jall, M. Paul et moi.

Mmc de Musset est venue à Paris en i858, pour

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voir le tombeau de son fils ; nous y sommes allées ensemble, sans le dire à personne.

Elle m'écrivit, après l'avoir vu :

« Ce tombeau est digne de celui qu"il abrite ; simple, modeste à la vérité, mais élégant, distingué; il fixe r attention générale.

« Et jamais le nom qu'il reproduit ne sera oublié du public.

« Si Dieu me laisse des forces, j'y retournerai tous les ans lui porter le tribut de mes larmes. Je le recommande à vos soins, bonne Adèle. Souvenons-nous de ces tristes paroles qu'il a dites et que vous m'avez répété : « // faut aller voir les morts. » Croyez à mon sincère attachement.

« Edme de Musset. »

La Presse, 22 juillet 1864.

«On lit sur un monument funéraire du Père- Lachaise :

Mes chers amis, quand je mourrai,

Plantez un saule au cimetière.

.l'amie son feuillage éplor

La pâleur m'en est douce et cl

Et son oniluv sera légère

A la terre où je dormirai.

« Ces vers charmants sont d'Alfred de Musset.

Cette tombe est la sienne.

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