CHAPITRE XIV
Le cnlnncl Hilario Tscasubi et le saule. — La lettre de Paul de Musset à Lamartine. — M. Charles de Berkelev. — M. Paul Déroulède.
Un barde américain, le colonel Hilario Tscasubi, s'étant arrêté, quelques mois après, devant ce petit mausolée, fit vœu de rapporter du Rio de la Plata, un saule qui servirait de compagnon à celui qui avait été demandé par le poète à l'amitié et au souvenir.
« Cette promesse vient de recevoir son exécution.
« Arrivé à Buenos-Ayres, le colonel Tscasubi fit venir des bords du Parana un saule pleureur (sauce moron), qui fut soigné à Buenos-Ayres jusqu'au i'2 mai dernier. Le saule quitta La Plata avec le colonei Tscasubi, à bord de la Saintonge, pour être transbordé plus tard sur le grand paquebot La Guyenne, traité à Légal dune relique par le commandant, les officiers et les passagers. Après avoir traversé ainsi le grand océan, L'arbuste argentin a été placé, samedi [5 juillet, sur la tombe de l'auteur de Rolla et des Nuits.
«Tout Le monde tiendra compte au colonel Hilario
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Tscasubi de s'être inspiré d'un sentiment qui prouve
ivation et la délicatesse de son cœur, et d'avoir
mis à réaliser sou projet une si belle persévérance.
Au mois d'août suivant, le ■>]. veille de la saint
Louis, j'allai au Père-Lachaise faire une visite a
mon cher poète. Il avait choisi ce saint et ce jour
pour recevoir vie ses amis les souhaits de sa flôte ;
son nom était Louis -Charles- Alfred.
Je vis le saule de La Plata. J'écrivis ceci au
colonel Tscasubî :
« En taisant mon pèlerinage à la tombe de mon cher Alfred de Musset, je ne saurais vous dire combien j'ai été touchée en voyant le saule que vous ave/ plante sur eette chère tombe Je souhaite de tout mon cœur qu'il grandis
« Merci, Monsieur, île votre beau et grand sentiment, je le comprends. Ayant eu l'honneur de l'entourer de nus soins pendant les dix dernières années de sa vie, tout le bonheur qui me resU de voir honorer la mémoire de mon grand et hou
Alfred de Musset
u Et surtout. Monsieur, j'admire la vénération et la persistance que vous avei mises à accomplir
eette tàelie aussi honorable que belle.
Pardonnex- moi la liberté que je prends vh- voua adresser mes humbles remerciements, et recevei l'expression de mes salutations bien respectueu
u Adèle Colin, femme Mautellet. »
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mont, et si ce que vous appelez la poésie des sens ne serait pas plutôt celle du cœur; mais lorsqu'on touche au caractère d'un homme, la moindre erreur peut devenir une injustice, et vous êtes trop juste pour ne pas souhaiter de vous maintenir rigoureusement dans le vrai.
« Permettez-moi donc, Monsieur, de vous signaler deux ou trois passages de votre dix-huitième entretien littéraire, où le caractère d'Alfred de Musset est présenté sous un jour faux et douteux.
« Vous dites, à la page 267, qu'après avoir été trompé en amour, le jeune poète tomba dans la dérision de l'amour, et je lis la phrase suivante : « Ses œuvres, à dater de ce jour, prouvent assez « qu'une foi quelconque, soit religieuse, soit philo- « sophique, soit même politique, lui manqua... « Musset fait plus que de badiner avec les grands « sentiments; il les raille, soit que ces grands sen- « timenis s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent m, soit qu'ils s'appellent patriotisme».
« l'A a l'appui de cette assertion, vous citez quelques vers adressés à un ami, dans la dédicace tir La coupe et les livres. Il y a là. Monsieur, un double anachronisme.
« Le jeune poète n'a plus raillé l'amour ni les grands sentiments quand il a commencé à aimer et à souffrir.
« ('/est, au contraire, à dater de ce jour qu'une révolution complète et bien sensible pour le Lecteur
DIX ANS CHEZ ALFRED DE MUSSET i;>
s'est opérée dans ses idées, son caractère, son génie. Les derniers passages de son œuvre, où l'on remarque encore un reste de scepticisme sont de icS'3'3. C'est dans l'année suivante que le poète reçut eu cœur une blessure profonde, et c'est alors qu'il publia Holla, Les Nuits, l'Espoir en Dieu et les vers mémorables qui vous sont adressés i .
« Il sulïit, pour s'en assurer, de regarderies dates inscrites au frontispice de chaque volume et à la lin des principales pièces de vers.
« Je ne vous suivrai pas, Monsieur, dans le procès que vous laites avec tant d'éloquence à la jeunesse d'aujourd'hui, mais je nie formellement qu'Alfred de Musset soit le poète de cette jeunesselà. Il a vécu sans ambition, il est mort sans fortune. « Enrichis-toi ! » ne fut jamais sa devise; il n'a jamais ni vu ni touché un seul de ces papiers salis par l'agiotage, où tant de gens ont souillé leurs mains. Ce que vous flétrissez, il le déplorait comme vous. La jeunesse qu'il a aimée et adoptée, c'est la jeunesse entraînante, amoureuse de la poésie, ardente à la guerre littéraire, qui s'en allait combattre au parterre des théâtres, et qui se querellait pour un drame ou un sonnet. Cette génération a passé quarante ans aujourd'hui, elle a femme et enfants, mais elle aime et lit encore son poète favori.
« Quant au reproche que vous adressez à Alfred
(1) Voyez la Revue des Deux- Mondes du 1" mars 1836.
de Musset de n'avoir point d'opinion politique, vous le fondez sur une citation inexacte. Le poète n'a pas dit :
« Qui, moi, noir ou blanc? ma foi non! »
« Il a dit :
Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi non!
ce qui est bien différent ; cela signifie qu'il n'a point voulu déserter la poésie pour la politique; mais ses sentiments patriotiques se sont manifestés en plus dune occasion, notamment dans sa réponse au Rhin allemand de Becker.
« Alfred de Musset n'est resté indifférent à aucun des grands événements qui ont agité son pays, et précisément parce qu'il ne voulut point se mêler de politique, il jugeait les choses avec une sûreté de coup d'œil et une droiture d'esprit auquel le désintéressement donnait encore plus d'autorité.
Il me reste à vous remercier, Monsieur, du mot bienveillant que vous m'adressez dans une îles pages de votre livre. Combien j'en serais heureux et (1er, si j'eusse rencontré ce mot partout ailleurs que dans cet Entretien, où le caractère de mon frère ne me semble pas traite comme il méritait de l'être !
« J'ajouterai, pour terminer, un trait de ce caractère, qui ne vous déplaira pas. Alfred de Musset a toujours aimé passionnément Le génie et le talent dans les autres : c'était sa loi, son culte. S'il ^'est ùt
pour la politique, il a chanté successivement la Malibran. Pauline Garcia, Victor Hugo, M Rachel, M"lfi Ristori et vous-même, Monsieur. Il a toujours professé pour vous une grande admiration, une sympathie vive et sincère, et lorsqu'il vous avait serré la main au palais de L'Institut, il revenait à la maison le cœur content.
« Il vous aimait, Monsieur, parce que la chose du inonde qui le touchait le plus, c'était le génie. Si vous étiez mort avant lui, il vous aurait pleuré comme il a pleuré la Malibran. L'envie lui tut toujours étrangère, et c'est à cette élévation de sentiment, à cette chaleur et à cette noblesse de cœur, qu'il a dû ne n'avoir pas un ennemi de son vivant et de laisser aujourd'hui non seulement des admirateurs fidèles, mais même des dévots.
« Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.
« Paul de Musset. »
M. Charles de Berkeley, vint me voir, rue de Duras, le 6 mars 1897 :
« Je viens vous voir, Madame, parce que je me le suis promis après avoir lu l'article du journal Le Temps, par M. Adolphe Brisson, du 10 août iS»j<>.
« J'étais en Suisse, je voyage beaucoup. Au pic-
mier moment je voulais vous écrire, mais je m'arrêtais à ceci: A mon premier voyage à Paris, j'irai voir la gouvernante cT Alired de Musset.
« J'ai hésité, je n'osais pas, car vous me voyez grand et fort ; mais je suis un timide.
« Enfin me voilà. Je commence par. vous dire que je ne puis vous être d'aucune utilité, ni vous non plus pour moi.
« Je suis un admirateur passionné de Musset que je n'ai jamais vu.
« Je le crois sincère. Quand je rencontre dans son œuvre un beau caractère, sensible et bon, je me dis : C'est lui, c'est bien lui !
« Ma mère savait combien j'aimais ce poète ; aussi un jour que j'avais mérité une récompense, elle alla m'acheter les premières poésies d'Alfred de Musset.
« Je n'ai jamais été aussi heureux; je m'en suis toujours souvenu.
« J'ai toujours ce bouquin, avec la date. J'ai tout ce qui a paru de lui.
« Je m'occupe de littérature , d'art . de peinture, etc.
« J'ai de la fortune, je voyage, je ne suis pas journaliste, je n'écris pas pour gagner de l'argent, mais pour mon agrément.
« Je liens à vous dire que je suis content de vous avoir vu.
« En causant avec vous, je comprends que j'avais
raison de penser de Musset tout le bien que vous m'en dites, et qu'il méritait tout ce que vous avez été pour lui. Gela confirme le jugement et l'idée que je m'en étais laite. »
Nous avons causé longtemps. J'écoutais cet homme, beau causeur, qui parlait si bien de ce que j'aime, au point que l'obscurité nous surprit.
Il me dit : « Avant de quitter Paris, je reviendrai vous voir ».
Ce Monsieur est revenu pour me dire au revoir Il ne me dit pas adieu — mais je le compris :
A mon âge, on n'est pas sûr de me retrouver, quand on reviendra.
En me quittant, M. Charles de Berkeley me dit : écrivez ceci :
« M. Henry Heine a dit en parlant d'Alfred de Musset :
« Un grand poète de tous les temps. Le plus grand poète des temps modernes. »
Je vis aussi, à peu près dans le même temps et les mêmes circonstances, un Monsieur beaucoup plus jeune, qui avait lu aussi l'article du journal Le Temps , il était venu aussi pour me voir, pour parler à la gouvernante d'Alfred de Musset.
Ce Monsieur me dit : « J'ai écrit un livre, une étude, sur la littérature et les auteurs contemporains. Ce livre est à l'imprimerie en ce moment;
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aussitôt prêt, je vous on donnerai un exemplaire ».
Il m'apporta son livre qui traite divers sujets, intitulé : Etudes. Paysages.
Auteur : Jean Morin. Imprimé à Saint-Raphaël.
L'fceuvre d'Alfred de Musset y est traitée d'une manière parfaite, selon mon faible jugement.
Je n'ai jamais rien lu sur ce sujet qui m'ait fait autant de plaisir.
M. Jean Morin cause si bien et j'écoutai si longtemps ! Quand on me parle de mon cher poète et que Ton dit des choses simples, pas trop savantes, enfin à ma portée, je ne m'arrête plus, j'oublie tout.
Nous avons parlé des personnes qui étaient antipathiques à M. de Musset, du jour où on avait changé le garçon coiffeur, du jour où je proposais d'acheterun fera Iriser qui me servit toujours depuis.
Je dis à ce Monsieur que j'avais encore ce fer.
M. Jean Morin me demanda si je voulais le lui donner.
Oui, certes, lui dis-je.
Et il l'aura à la première occasion.
Un ami d'Alfred de Musset, le seul qui reste de tout ceux cpii m'ont vu chez lui. M. de Larozerie vint me voir et me dit : « Allez voir M. Paul lVroulède. Il voudrait savoir de vous si une4 canne. qui lui a été donnée comme avant appartenu à Aifred de Musset, était bien celle du poète. Il avait
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aussi d'autres objets à vous montrer, disait-il ; vous les verrez en même temps.
Je reconnus la canne, mais les autres choses je ne les avais jamais vus.
J'ajoute que M. Paul Déroulède, que je n'avais pas connu, fut parfaitement aimable et reconnaissant de la démarche que j'avais faite.
Longtemps après, quand on joua Lorenzaccio, M. Déroulède vint me voir, me demanda si j'avais vu jouer la pièce et si j'avais lu Y Histoire d'Amour de Mariéton.
Je lui dis : Je n'ai vu ni l'un ni l'autre. — « Eh bien \e vais vous envoyer le livre et je viendrai vous prendre un de ces soirs pour vous conduire à la aenaissance. »
Tout cela fut fait.
,Je vis la pièce, je vis Sarah-Bernhardt, cela me donna un peu de bonheur et bien du plaisir .
Un peu plus tard, je fus invité à déjeuner chez II. Déroulède, où devait se trouver un journaliste très en vue.
M. Paul Déroulède voulait lui montrer la vieille gouvernante d'Alfred de Musset, lui parler de ma situation précaire, après avoir perdu ma petite fortune dans les banques véreuses, de mes 80 ans, presque sans ressources.
On ne parvint pas à intéresser ce Monsieur, qui dit qu'il ne voyait rien à faire.
M. Déroulède, chercha à placer mon livre : Lé lia
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de Georges Sand. Il en esl question, dans le livre de Marié ton à la paye 48.
Il ne réussit encore à rien de ce côté.
M. Déroulède s'est donné bien de la peine, et a fait bien des démarches, dont je lui suis infiniment reconnaissante.
Le 26 décembre 1897, M- Paul Déroulède vint me prendre à une heure, avec M"e Déroulède, pour me conduire à la matinée, au Théâtre Français, pour voir la deuxième représentation de sa pièce : La plus belle fille du monde. Il me dit : « C'est votre Noël. »
On ne peut pas être meilleur, ni plus aimable, que ne Ta été pour moi M. Paul Déroulède.
Il s'est souvenu qu'il était le neveu d Emile Augier, que son oncle l'ut un des meilleurs amis du poète Alfred de Musset et un de ceux que j'ai connus le mieux et le plus longtemps.