‹ Dix ans chez Alfred de MussetChapitre 3 sur 34 · IV PREFACE · texte numérisé non relu

IV PREFACE

toute sa vie dans l'acajou ; nous n'avons eu l'acajou qu'après Carmosuie ». La suprême distinction de l'auteur de Mot/a, l'aristocratie de ses traits, l'élégance de son costume, sa particule, la magnificence de son ardent génie ne s'harmonisent point, dans les imaginations, avec le chétif décor dont le témoignage subsiste probant en ce logis suranné. C'est une impression à corriger. Son dandysme ne s'affectait pas de la modestie d'un aussi sobre appareil. L'objectif alors ne violait pas les intimités, et le poète n'avait de toilette à faire (jue dans ses livres. Au plus, se choisissait-il un tailleur de bon ton pour la coupe romantique de ses gilets. On ne jugeait pas l'instantané en mains les grands hommes chez eux ; on ignorait leur mobilier et s'ils en avaient un. Gustave Planche pouvait, sans qu'on le trouvât mauvais, donner pour adresse, la sixième branche du sixième platane.à gauche en entrant dans l'avenue des Champs- Elysées. Le peu qu'était son discret intérieur suffisait à Musset. La bibliothèque que ses livres occupaient, peu lus par lui, hors deux : l Imitation et un vieux volume de Carmontelle, était plutôt délabrée. Mm€ Martellet a recueilli dans une biblio-

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thèque neuve, qui occupe la place d'honneur de son cabinet, les quelques ouvrages que M. Paul do Musset lui abandonna. D'aucuns étaient dans un divan,, où Alfred de Musset, à peine curieux des œuvres contemporaines, ensevelissait les in-huit, dont il respectait la virginité. Ce fut dans ce chaos que MmeMartellet découvrit les deux tomes de Lélia dédicacés par George Sand. Le premier à Monsieur, monsieur mon gamin d'Alfred, George; le second à Monsieur le vicomte xilfred de Musset, hommage respectueux de so?i dévoué serviteur, George Sand. De la coupe aux lèvres, il y a place pour un malheur, a dit l'auteur des Comédies et Proverbes . Entre ces amours de poète, d'un tome à l'autre, il y a place pour une trahison et un adieu ! On s'attarderait des heures qui sembleraient brèves dans cette chapelle où rien ne subsiste qui ne parle de l'intimité de l'auteur des Nuits: mais c'est encore Adèle Colin qui en parle le mieux. On l'a comparée justement à ces nourrices de tragédie qui sont pour les héros et les dieux des mères très effacées et très humbles. Elle parle de son grand homme, comme d'un enfant de sa chair; son affection chaleureuse et tourmentée, l'en-

VI PUEFACE

veloppe d'une éternelle et moelleuse caresse. Elle le choie par delà le tombeau, l'entoure d'attentions maternelles, le dorlotte, fait la toilette de sa mémoire, comme elle ferait celle de sa maison, prévenante et empressée, souriante aux amis, dévouée jusqu'au renoncement, attentive surtout aux petites choses, aux menus riens, toute à lui, chaque heure do sa journée oisive, et sans l'ombre d'une équivoque dans ce sentiment complexe.

A la regarder assise à son bureau près de la croisée, vieille restée sijeune, on demeure frappé de la dignité de son air. Elle a de la dame. Son visage encadré de la dentelle de sa coiffure, l'ordonnance sévère d'une toilette restée discrète et qu'on devine soignée, la hauteur sobre de son accueil, la propriété choisie de l'expression qui trahit non des études — les siennes furent incomplètes mais un longcommerce d'intelligence sans pédanterie avec les livres, sont les traits qui, en elle. évoquent moins la vulgaire et libre Laforêf qu'une Mmc Geoffrin qui aurait été servante.

Sur sa table, à portée de ses doigts, sont ses notes manuscrites et les quelques autographes qu'elle a pu, après la catastrophe du Panama,

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sauver du naufrage de ses biens. En ordre, méticuleusement classées, dans des enveloppes bleues, sont les fiches de ses souvenirs et ses reliques Papiers jaunis, aux plis usés, si souvent lus, si souvent touchés d'une main dévotieuse...

C'est un croquis tracé dans la fièvre et décelant les visions de l'halluciné, l'image grimaçante du tentateur sous les traits d'Elle. Ce sont des stances improvisées qui portent sa vraie signature: l'essai de sa plume au bas de la page, avant qu'elle remonte au sommet écrire, et parfois sans rature, le poème dont il était gros. Ce sont les comptes de ménage, de ce petit ménage dont la dépense est fixée à sept francs par jour ; il en coûte vingt sous de plus si M. de Musset, qui est toujours magnifique, amène un ami à dîner. Il ne dédaigne pas d'en faire les additions, en célibataire scrupuleux de ne point laisser de dettes lui japper aux chausses. Plus navrantes, ce sont ces affres des heures suprêmes : le reçu pour Charpentier, car il a dit: « 11 te faut de l'argent, Adèle, tu n'aurais pas même de quoi me faire enterrer. » Et ce dernier jour de sa vie, seul avec la personne qui, à son chevet de moribond, représente l'affection

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