‹ Dix ans chez Alfred de MussetChapitre 31 sur 34 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Mm* de Musset après la mort de son fils. — George Sand: « Elle et lui ». — Augustine Brohan. — Nadar et le portrait d'Alfred de Musset.

Après la mort de son fis, Mme de Musset, au mois de janvier i858, fut prise comme de scrupule de ne lui avoir pas témoigné assez d'affection, et elle m'exprimait ses inquiétudes dans la lettre que voici :

« Je vois par l'hésitation que mon pauvre fils mettait à m'écrire, qu il avait contre moi une amère pensée, et qu'il n'était pas persuadé de mon dévoûment et de ma tendresse extrême pour lui, comme il aurait dû.

« Cette idée e^ navrante, quand il n'est plus possible de dissiper une erreur si cruelle.

« Toute ma vie on m'a reproché qu'il était ce que j'aimais le plus au inonde, et lui pendant longtemps en était persuadé.

« Qui est-ce qui a pu changer sa confiance à cet égard? Je ne puis le comprendre.

Certes, j aime son frère et sa sœur autant qu'il est possible d'aimer,

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« Jamais on n'a vu de fils plus tendre que Paul l'a toujours été pour moi ; son frère en était-il jaloux ? C'est possible. Dites-le moi, vous qui avez connu les moindres replis de son cœur. Il était si sincère qu'il ne pouvait déguiser sa pensée, et certainement s'il avait quelque chose contre moi, vous devez le savoir. C'eût été de sa part une injustice bien cruelle, mais j'ai vu des moments où il admettait des doutes contre ses plus chers amis, son frère, son oncle. Son imagination malade a bien pu s'égarer jusqu'à moimême ; c'est un chagrin de plus à dévorer avec tous ceux qui minent mon existence douloureuse. »

Pour rassurer Mme de Musset, je lui donnai les détails suivants :

« Il y eut un jour entre nous une conversation. M. de Musset me disait que vous ne l'aimiez plus. Je lui dis, au contraire, que vous l'aimiez plus quêtons les autres, j'en étais sûre. Il pleura en disant qu'il vous avait fait quelque fois du chagrin, « mais ce que tu me dis me fait du bien. Oui, cela fait du bien à mon cœur. »

« Depuis que vous avez quitté Paris. M. Alfred a dit bien souvent qu'on vous avait éloignée de lui, mais qu'on aurait beau faire, vous l'aimeriez toujours.

« — On accapare ma mère à Angers, mais ma mère sait qui je suis et ne peut pas m 'oublier.

« — C'est vous, lui répondis-je, qui avez l'air de l'oublier, vous devriez lui écrire » .

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I! me répondit: « Ma mère est souffrante, elle a assez de ses ennuis, une lettre de moi la tourmenterait. »

Je répondis que vous vous inquiétiez de sa santé. Je lui montrai une lettre que j'avais reçue le matin, où vous me demandiez avec une grande sollicitude de ses nouvelles.

Il me dit. après l'avoir lue, qu'il m'autorisait à lui rappeler tous les jours de vous écrire jusqu'à ce qu'il l'ait fait; je n'ai pas manqué de le lui dire.

Mais un jour, Monsieur commença une lettre ; au bout de quelques pages, il se mit à pleurer, il sanglottait; il déchira la lettre et la mit au feu.

Il avait tant besoin qu'on l'aime! on aurait cru qu'il ne vivait que pour ça.

Quaud il était fâché contre moi, il me disait : « Tu me détestes ». Je ne répondais pas. Il reprenait : « Ça t'est égal que je te dise cela ». Je répondais : « Oui, ça m'est égal, parce que vous savez le contraire. Si je ne vous aimais pas, pourrais-je rester chez vous? Quand vous nie chassez, je reviens aussitôt que je peux rentrer. Vous ne pouvez pas vous passer de mes soins, et moi, je ne peux pas vivre loin de vous ; quoi qu'il arrive, je ne vous quitterai jamais de ma propre volonté ».

Mme de Musset me répondit:

« Vous exprimez si bien toutes vos impressions, ma chère Adèle, (pie vous me les faites partager, et toutes douloureuses qu'elles soient, je vous envie

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d'être portée à aller pleurer sur cette tombe qui renferme son corps et mon cœur.

; C'est pour moi une douce pensée de savoir que vous ne l'abandonnerez jamais, que vous veillerez avec l'affection que vous lui avez toujours montrée autour de ces précieux restes, et qu'au moins il trouve en vous le culte du souvenir.

« Je suis bien malheureuse de ne pouvoir me joindre à vous dans ces moments consacrés à sa mémoire.

« Mon éloignement, mon isolement de tout ce qui le rappelle, double ma peine, que personne ne soupçonne, car je n'en parle pas; on ne me comprendrait pas.

« Je ne veux pas d'ailleurs affliger ma fille, et c'est dans ma chambre, où je suis seule, que je m'enferme pour pleurer. »

Je continuai à dire à Mme de Musset les impressions de son fils et je les rappelle ici :

« Dans les dernières années de sa vie, M. de Musset disait : « Je n'ai plus d'amis, ma mère est loin de moi. Si tu me quittais, je mourrais dans une maison de santé. Tant que tu seras là, on n'osera pas me sortir de chez moi Jures que tu resteras ». — Oui, je ne vous quitterai, si vous mourrez avant moi, qu'un cimetière ».

Il me faisait alors toutes ses recommandations pour que personne ne louche à son corps que moi.

« Si tu es là, si j'ai une agonie trop hideuse et que

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tu ne puisses pas rester près de moi, ne laisse entier personne ; je ne veux pas qu'on nie voie ».

« La triste pensée de la maison de santé le poursuivait dans ses derniers jours. Quand il s'éveillait, après les syncopes, il regardait autour de lui, demandait Marzo : « Où est Marzo ? » et Papin, le chien qu'on avait éloigné pendant le sommeil de son maître, rentrait avec de grandes protestations de joie. Son maître le caressait de la main et lui disait : « Il faut rester près de Monsieur, petit chien ».

Et le chien se retournant contre la bonne, jappait et protestait de son éloignement involontaire. M. de Musset le comprit ainsi.

M. de Musset me disait aussi : « Ma mère m'a dit que lorsque j'avais le délire, au quai Voltaire, tu n'avais pas peur, tu ne me quittais pas, tu me suivais partout dans l'appartement.

« Si je devenais fou, je te reconnaîtrais toujours ».

Je dois ajouter que dans les derniers jours, M. de Musset se rattachait à tout ce qui venait de sa mère. Vers la fin, j'étais à court de linge. Je pris des serviettes damassées pour son lit. Il me dit : « Ce sont les serviettes de ma mère, c'est du beau linge ».

Dans les derniers jours, M. de Musset demanda à M,ne Ghardot de lui l'aire de la bouillie, comme

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aux enfants. Il avait grande confiance en elle. Il mangea de la bouillie, il la trouvait si bonne qu'il m'en lit goûter plusieurs fois dans sa cuiller.

M. Paul me dit : « Vous avez un rude courage de manger de la bouillie dans la cueiller d'un malade ». Pour rien au monde je ne l'aurais refusé, il le savait bien.

Le lendemain, M. de Musset demanda des glaces. Mme Chardot chercha une sorbettière et lui lit des glaces ; il en prit toute la nuit. Il trouvait cela si bon ! Il disait : « Geneviève les fait bien ».

Toutes les choses que je viens d'écrire je les ai envoyées à Mme de Musset, à Angers, en i858.

Elle m'en exprima sa satisfaction par la lettre qu'on va lire :

« Vous me faites un grand bien, ma chère mademoiselle Colin, en m'assurant que mon cher fils n'a jamais douté de ma tendresse pour lui. Si vous avez souvenir de quelques-unes de ses paroles, écrivezles-moi, je vous prie ; votre précieuse mémoire est maintenant comme un livre dans lequel seul on peut retrouver quelques fragments de ses pensées, et vous avez bien raison d'en écrire les lambeaux à mesure que vous vous les rappelez.

u Tout ce que vous pourrez nie communiquer dans ce genre est un vrai trésor pour moi, malgré tout ce que ces souvenirs cruels nie font souffrir.

« J'ai su par M. Paul que la princesse de Salin Kyrbourg avait été malade et que vous l'aviez soignée, donnez-m'en des nouvelles quand vous m'écrirez. Je sais bien que c'est une personne supérieure et que vous lui êtes attachée.

« Les marques de souvenir que donne de temps à autre ce pauvre petit Marzo sont bien touchantes et m'intéressent beaucoup ; cet attachement persistant, plus fidèle que celui de bien des hommes, doit confondre ceux qui refusent une âme à ces intéressants animaux ».

Après la mort d'Alfred de Musset, Mme Sand s'empressa d'écrire un roman « Elle et Lui », où l'on reconnaissait, dans certain personnage, Alfred de Musset, qui était fort maltraité dans ce livre.

Je n'avais pas pu le lire, car quand je lisais de ces choses qui me faisaient tant de peine, j'y pensais toujours et ne pouvais plus dormir.

Ma seule consolation était d'aller pleurer sur sa tombe.

Je ne voyais personne en ce moment à Paris pour aller dire ma peine.

On m'indiqua M. Bersier, un pasteur protestant qui demeurait Boulevard du Temple. J'avais lu quelque chose de lui sur Alfred de Musset, qui m'avait plu.

J'allai le voir, je lui dis mon chagrin.

11 me répondit: « CjusoIcz-vous, lisez « La Nuit

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d'Octobre ». Elle n'effacera jamais ce qu'Alfred de Musset lui a laissé là... ».

Une des plus jolies lettres qui aient paru au nombre des documents inédits que M. Maurice Clouard vient de réunir sur les amours de George Sand et d'Alfred de Musset est assurément cette épltre d'Augustine Brohan au frère du poète, où la spirituelle comédienne rappelle que « simplement, sans que cela fut la suite ou le commencement d'un autre voyage du cœur », il avait plu à Musset de se plaindre à elle de ces « horribles souffrances qui avaient aigri et changé sa nature première ».

Et cela, ajoute Augustine Brohan, «parce qu'il avait compris quelle sympathie il y avait dans mon âme pour sa pauvre âme brisée.

« Souvent il m'a dit que s'il y avait un remède pour le sauver de cette incurable maladie qui le minait, c'est moi qui saurais le trouver ».

Ces paroles ne semblent-elles pas confirmées par Musset lui-même, dans ce curieux billet du poète que nous avons eu la bonne fortune de retrouver :

« Ma chère Brohan,

« Je n'ai pas voulu vous écrire que vous étiez charmante, parce que je voulais vous le dire; mais vous le savez, je le suppose. Ce dont je veux que

vous ne doutiez pas, c'est que votre gentil cadeau m'a tait Le plus grand plaisir et que je vous conserverai toujours ce bon souvenir d'une amitié qui vaut bien des amours.

« Tout à vous,

(( Alfred de Musset. »

A Mademoiselle AugusUne Brohan.

Adieu, Brohan, rapportez-nous vos yeux

Si charmants, quand ils sont joyeux,

Si doux, quand vous êtes pensive l

Avant d'aller sur l'autre rive

Rencontrer fortune et succès

(Tandis que je perds mon procès)

Prenez votre mine attentive,

Regardez-vous dans un miroir français.

Voyez bien cette petite fî lie

Après laquelle Meg sautille,

Ce rond visage au nez pointu,

Amusant comme un impromptu;

Cette taille leste et gentille

Ces perles fines où babille

L'esprit charmant de la famille,

Cette fossette à l'air moqueur,

Ces bonnes mains pleines de cœur,

Ce corset qu'a serré Domange,

Ce diablottin l'ait comme un ange...

Que l'heureux Dosmarest poudra

Ali! Brohan, ma chère, en voyage

Est-il bien prudent, à voire âge,

Que vous emportiez tout cela?

Alfred de Musset.

Alfred de Musset appartient à la jeunesse, à ce qui souffre, à ce qui aime, et j'ai été jeune en son temps.

L'histoire du buste d'Augustine Brohan me remet en mémoire les essais infructueux de M. Nadar pour arriver à prendre un croquis d'Alfred de Musset.

Il en fit plusieurs et n'arriva à aucun résultat satisfaisant.

M. de Musset prit le crayon et fit un Musset très ressemblant, au dire de tout le monde.

Après, il le déchira, le jeta au feu et écrivit :

Nadar dans un profil croqué

M'a manqué.

Landclle m'a fait endormi

A demi.

Biard m'a fait éveillé

A moitié.

Le seul Giraud, d'un trait rapide,

Intrépide, M'a, par amour de la vérité

Fait stupide.

Que pourra pondre dans ce nid

Gavarni ?

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