orset, aux bras d'une minceur extrême, aux mains
luettes joliment contournées pour de petites manières
espiègles, la Danseuse que campa Falg'uière sur des jambes solides donne une sensation de vérité. Depuis les bandeaux encadrant un grave profil de douceur jusqu'aux pieds forts développés par le jeté-battu et la pointe, ce corps semble soumis aux rudes épreuves du plaisir qui marque déjà de flétrissures la grâce des seins alourdis. De cette statue il émane tout un étonnement de se voir telle, curieuse et lassée, peutêtre indifférente, peut-être lasse de méditations obscures. La jeune femme interroge son corps, la proéminence singulière de sa croupe, le pli abîmé de la hanche, tout ce dont l'existence pourrait l'instruire au moyen des traces laissées sur la chair. Et cela n'est point rieur. Comme le sait M. Rodin, l'âme présente ne pense pas que la volupté apprête exclusivement des motifs de plaisanterie ou de sentimentalité niaise. La douleur d'une recherche vers l'inconnu obsède la science de l'amour. Avec un modèle excellemment choisi pour exprimer cette surprise de la volupté nouvelle ne trouvant rien en soi de pareil à ce que les ancêtres annoncèrent de joyeux, de sentimental ou de passionné, M. Falguière réalisa une pièce d'art. Elle indique pertinemment l'état des générations qui s'éveillent dans une autre conception du bonheur. Entre les œuvres de cet artiste, la Danseuse comptera pour avoir signifié la date d'une évolution morale. On a réussi de cette statue une charmante réduction en cuivre poli.
Hiéroglyphe animé du mouvement qui mène la vie du monde, la danseuse, quand elle interprétait la
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la vif
DIX A^s d'art français 29
pensée des prêtres antiques, évoquait à la fois, par son essor, les tourbillons originels du feu planétaire maintenant solidifié à la surface et le suprême excès de révolution intelligente mise en art. Femme, la ballerine est aussi l'amour, l'attraction, la maternité qui perpétue le sens de l'indéfini. Le geste de son corps contient le symbole de la plus vaste harmonie, celle de la transformation planétaire, depuis l'heure du pur mouvement jusqu'à l'apparition de la mentalité humaine la plus neuve. Quant à l'exemple de Falguière, l'homme sait, par le maniement d'un outil d'esthétique, inscrire en ce signe un moment de la vie générale ; il accomplit une belle symbolisation d'idées.
La Danseuse, par Théodore Rivière.
De telles raisons portent à chérir la mignonne statuette où M. Théodore Rivière fixa, dans l'ivoire, les traits de la Loïe FuUer, et, dans la transparence d'un marbre émacié, les voltes que cette danseuse américaine inventa de prolonger avec des ailes d'étoJGfes légères.
On obtient d'agréables résultats plastiques en adaptant à la même forme des matières différentes. Le visage de la danseuse est d'ivoire comme la chevelure roussie par le procédé d'une patine. Les étoffes, au contraire, sont d'un marbre rosé. Ces transparences et ces opacités aident à faire paraître les flottements des gazes, à indiquer le point où la main experte de la ballerine étend au plus loin le tissu, où
elle le gonfle de vent, où elle l'applique contre la courbe de son corps, où elle laisse les plis rig'ides obscurcir la forme. Grâce à cette façon de traiter le marbre, M. Théodore Rivière donne avec de Timmobile la sensation d'une mobilité. Le pied d'ivoire se détache du socle. Une tête sourit, enivrée du mouvement qui bat l'espace. On la voit qui part. Les étoffes se plaquent contre son corps et claquent au bout de ses bras. Le vent creuse ses gazes. Elle devient l'hélice qui, dans l'air, se visse et va diminuer à vue d'œil.
C'est un chef-d'œuvre très près de la perfection que cet élan de danseuse.
L'élégance des ailes et du geste est adorable pour les admirateurs de la Loïe FuUer; l'exactitude du portrait leur offre de garder à la mémoire l'apparition perpétuelle d'une des splendeurs advenues sur le tréteau de Paris, depuis quelque trente ans.
La Tempête, par M. Raoul Larche.
La hantise de traduire le mouvement ne déserta point non plus l'esprit de M. Raoul Larche lorsqu'il exécuta son groupe la Tempête, Plusieurs femmes, aux corps confondus avec les flots, vagues ellesmêmes, se tordent les unes autour des autres, pour créer la giration d'une lame échevelée se dressant à la surface de la mer. Leurs visages expriment la souffrance résignée au destin. La force de l'eau les entoure, les couvre, les tourne, et la dernière, agenouillée au haut du tourbillon, hurle, formidable et
vaste, le cri du vent. Monumental, le groupe manque [d'excellence dans ses parties; mais l'ensemble est d'une belle direction.
Les Panthères, par M. Gardet.
C'est une œuvre entière, finie, puissante. C'est un art qui ne se cherche plus.
Les félins luttent. L'échiné fauve du victorieux grimpe contre le vaincu. Elle se renfle au garrot, elle pousse la tête massive refermant sa morsure. Doucement la queue s'agite, en félicité de triomphe^ tandis que le vaincu, renversé sur sa croupe, et ouvrant une g"ueule douloureuse, repousse l'air de la patte tendue, mais incapable de parade. De quadruples blessures entament les épaules, les flancs. Le vaincu plie sur 5on échine. Tout cède de son corps. Inutiles, au bout des nerfs visibles sous le pelage, ses griffes s'agrafent lu vide. Oreilles rabattues, le vainqueur savoure la
hair qu'il mord. Il tient écartée d'une patte maîtresse la gueule adversaire. Le combat finit. Déjà, par l'échiné puissante de l'agresseur, l'autre corps est couvert. On en distingue encore le ventre plat, souple, chaud, qui palpite sous la blessure où insiste la patte triomphante. La vie bat. C'est une réalité
ntière. Aucune emphase ne gâte la tragédie. Trop Dccupées de leur existence pour miauler, on sait qu'en silence les bêtes se débattent. Du ventre le vainqueur écrase l'autre ventre. En ses yeux presque
les, la volupté du sang goûté va luire. Point ie bonds. Il se fixe, sans trop remuer, certain que
son poids suffirait à lasser la résistance suprême, si elle ne renonçait déjà.
Le merveilleux est la souplesse des peaux sous lesquelles on voit s'amasser les muscles, se détendre les nerfs, palpiter les organes. Usant d'un marbre moucheté, l'artiste a su, par une patiente patine, apparenter le grain au pelage vrai des fauves. Les panthères sont rousses à Téchine, grises au ventre. Elles se ploient félines, avec quelque apparence de devenir, à ce moment de rage, reptiliennes.
Cappiello
Lors de la première exposition des humoristes aux Champs-Elysées, parmi les œuvres si fortes ou si charmantes des Forain, des Hermann-Paul, des Abel Faivre, de leurs émules, une série d'affiches en couleurs signées par Cappiello fut attirante. Les principales qualités de cet excellent artiste y paraissaient dans mille attitudes plaisantes fixées au pastel, afin de rendre la joie que nous offrent les innombrables inventions d'objets pratiques, de liquides délicieux, ou de friandises succulentes. A propos de ce que crée Findustrie moderne pour flatter nos goûts ou servir nos aises, M. Cappiello, depuis tantôt dix ans, compose soit des masques vivaces, dont la gaîté se crispe, soit des personnages tendus par les contractions de la joie, soit des femmes malicieuses que Fallégresse emporte en une danse. Paris rit par ces mille images
sans cesse renouvelées sur ses murs, et qui sont autant de tableaux prestigieux. Etudes magistrales pour la plupart, des mines que la liesse imprime sur le visage, des postures qu'elle suscite^ ces affiches dénotent en outre le plus rare talent de coloriste. Tout ce que peuvent rendre un vert et un rouge apposés, un jaune franc, un blanc jailli dans une ombre bleue, ces superbes estampes renseignent. Bien plus, le mouvement d'une automobile en pleine vitcvsse s'y exprime avec une réalité sans pareille. Et l'art de Gappiello c'est vraiment l'art du mouvement. Mouvement des traits que la sensation convulsé ; mouvements des membres que la volonté rassemble ou détend pour agir avec une force spontanée.
On a dit que l'esprit de synthèse caractérisait aussi son esthétique, et que, intègre observateur des sept ou huit aspects significatifs d'un être, Gappiello savait les additionner en une physionomie totalisante et réelle. Durant plusieurs saisons il orna le Figaro d'expresjsions particulières aux actrices et aux acteurs pour lesquels s'exaltaient tout Paris, toute la province, tout l'étranger. Ses albums contiennent de semblables synthèses dignes des maîtres les plus glorieux par l'excellence du dessin. Et ce qu'il importe d'aimer là c'est évidemment une science de l'œil permettant de saisir la beauté du leste, du fringant et du svelte, même si la face du modèle n'est point jolie, si le corps n'est pas heureusement musclé.
De bons critiques reprochent à Degas l'obstination de choisir le laid pour marquer ses personnages d'une
ligne originale. Point de ses danseuses qui n'ait une cheville de cuisinière bavaroise, une bouche en cicatrice, un dos mal bâti, des poignets vulgaires, une tignasse informe. Afin de réagir contre la symétrie factice de Fancienne école, contre cette perfection ou complètement artificielle, ou infiniment rare des femmes que peignaient les Gabanel, les Bouguereau, beaucoup entre les meilleurs artistes de notre temps s'obligèrent à choisir les prétextes humains les plus défectueux pour leurs études. Ils pèchent par excès de laideur comme les « pompiers » péchèrent par excès de beauté. A vrai dire, cette laideur vaut une apparence de réel. Mais n'est-ce pas une facilité qu'il faut plutôt éviter pour émouvoir, comme il convient d'éviter la facilité de la perfection plaisante ?
Cappiello compte parmi ceux qui, tout en notant l'irrégularité d'une figure, la défectuosité d'un corps^ n'omettent jamais d'y joindre le geste élu qui lui donne du pimpant, de l'accort. En cela il s'approche de la vérité difficile, du complexe. Il fuit avec conscience le simplisme faux et facile du tout laid, du tout beau. Chacun de ses personnages vaut par l'addition exacte de ses misères et de ses prestiges physiques, voire moraux. A cause de cela, ils semblent les plus conformes au vrai. Quand nous flânons dans le quartier des boulevards, sur cent jeunes femmes rencontrées, quatre-vingts ne possèdent aucun élément de vénusté. Teints blêmes, traits disparates, lignes trop courtes ou trop sèches^ telles sont les fautes ordinaires de la nature. Néanmoins la plupart /
nous séduisent. C'est que Tarrang'ement de leurs toilettes, le rythme de leur démarche, la malice de leurs regards pénétrants, puis sournois, la réserve de leurs gestes parent leur silhouette d'un indéniable agrément. Qu'elles se rient, qu'elles babillent, cet agrément décuple. Et, dans la succession des postures variées que ces jeunes femmes arborent, inconscientes, toute une élégance se révèle en quoi disparaissent la blafardise du teint, l'asymétrie des traits, la brièveté des jambes, la sécheresse du buste, la lourdeur de la croupe. Du moins ces tares sont masquées par les actions des muscles que le mouvement détermine.
Etonnamment Cappiello a compris la divinité du mouvement et son pouvoir de métamorphose. On nommerait vite les maîtres anciens qui réussirent avec autant de bonheur à fixer ces moments intenses de la vie. L'étude de ces mimâtes ne détourne pas l'artiste de la dévotion nécessaire pour les compositions de lignes calmes. Témoin les portraits célèbres de M^^ Lucien Muhlfeld et M^i^ Valentine Feydeau, l'un tout de grâce fine, menue, exquisement fardée, gaine d'un esprit prestigieux; l'autre, superbe expression d'une volonté intérieure qui se mesure, qui se concentre derrière un visage de beauté tragique et régulière. Ces deux œuvres prouvent que l'observateur le plus assidu des mouvements tire de ces examens toute une science efficace pour composer, avec exactitude et grandeur, des ensembles évoquant des vies pensives. Et les fresques récentes qu'il fit pour l'hôterf d'un amateur, à Saint-Germain-en-Laye , indiquent
qu'une voie nouvelle s'offre à son art. Sans doute aurons-nous, avant peu, Toccasion d'admirer ces chef^-d'œuvre nouveaux d'un artiste, orig-inal entre tous.
SiGNAG
Il y a ceux qui peignent les objets.
Il y a ceux qui peignent la lumière.
M. Paul Signac appartient essentiellement à cette dernière élite. On peut même assurer que, parmi les artistes voués au culte exclusif de la lumière et qu'on nomma les Impressionnistes, il fut le logicien le plus courageux. A mesure que sa méthode s'affermissait par l'usage et les épreuves, il concluait plus rigoureusement. Psychologue expert, il évinçait les erreurs ataviques de notre perception; il dressait devant nous la nature telle qu'elle nous apparaît en dehors de ce que lui prêtent notre éducation et notre mémoire coutumière du toucher; il a recréé le monde extérieur en sa vérité, pour ainsi dire, physiologique.
Yan Eyck, Memling et les primitifs hollandais ou flamands développèrent jusqu'à la perfection un art d'analyse. Les paysages inscrits dans leurs panneaux, où s'agenouillent les donateurs dévots à la sainte Vierge, comprennent tous les détails du pail humain, des étoffes damassées, des pierres, des herbes, de l'eau, avec les valeurs de nuances que leur transfère la magies de l'heure fixée par le pinceau. L'impressionnisme, au contraire, inaugure un art de synthèse qui semble :
unifier les formes, les mouvements et les personnages dans Taspect général fourni par une clarté de choix. Monet, Pissarro, Renoir, entre autres moins célèbres, furent les apôtres de cette méthode totalisante qui subordonne les détails à Tensemble et les confond avec lui. Devant ces expressions encadrées, Tœil est d'abord conquis par un accord entre les touches de lumière enveloppant les choses. Celles-ci fatalement se diluent et se volatilisent sous la joaillerie des vibrations lumineuses. Ainsi Paul Signac nous enseigne la divinité de l'espace par comparaison avec Tinfimité de l'homme, du paysage, de la ville. Jadis, le peintre arrangeait l'univers autour d'une figure, d'une anecdote, d'un arbre, d'un rocher, d'une mare, d'un flot. Il extrayait de la nature un sujet. Il la négligeait ellemême. Les plasticiens furent des « homocentristes », 3omme on dit maintenant. Avec naïveté ils considéraient le monde en tant qu'accessoire du « motif». Les [mpressionnistes renversèrent la proposition. Le motif fut inséré dans l'ampleur de l'espace, principal thème le leur virtuosité.
D'excellents auteurs écrivirent l'histoire de cetf - ^cole et de son évolution, exposèrent la genèse du léo-impressionnisme et les moyens d'expression (diviion du ton, mélange optique) de cette esthétique nouelle. Nous avons voulu rappeler, en ces quelques |nots, l'extrême importance d'une manifestation artisique propre à faire goûter intensément la piété pour la jumière pure, maîtresse des objets qu'elle façonne, u'elle pare (le tons, qu'elle cerne de lignes et de halos,
qu'elle marie à leur ambiance, ou qu'elle distingue des fonds.
Rien n'exige une meilleure habileté de composition que ce mode neuf de voir. Il s'agit de masser les plans des clartés différentes en une manière d'architecture profonde, fluide, vibratile et vaporeuse où chatoie toute la joaillerie des couleurs. Un tableau devient une pièce d'orfèvrerie linéaire et prodigieusement gemmée, tels ceux que l'on admirera ici : aspects de la Hollande fuligineuse et humide, mers méridionales berçant leurs pierreries diffuses au soleil dans le port de Marseille, dans le golfe de Saint-Tropez, dans les lagunes de Venise. Cet art est en corrélation étroite avec la philosophie, la biologie et la physique coiK temporaines niant l'objet, déclarant la matière simpl apparence du mouvement vibratoire dont naissen nos impressions, nos sensations, nos idées. La peinture de Paul Signac correspond à la mentalité la plus savante de l'époque. Bientôt viendra le temps où ces évocations clarteuses et variées de l'espace rayonne ront en toutes les demeures de ceux qui sentent avec la pensée.
Matériaux,
Certes il sied de chérir les clartés dont M. Vuillard sait à merveille glorifier les appartements qu'une fenêtre éclaire de ses vitres accueillant un soleil pâle
Les choses et les gens que M. Bonnard groupe vers la lumière d'une lampe selon des directions curieuses, les coquelicots et les objets qu'il dresse, les atmo-
•sphères d'intérieur qu'il révèle, ne sont que des prétextes à tons et à valeurs. Gela s'accumule par monceaux appréciés. A la noblesse de Fart, ils sont ce que j les briques, les moellons, les fers et les charpentes sont à la maison future.
Les mosaïques peintes de M. Gros communiquent parfois une impression de distance et d'espace, de lumière ardente sous les tropiques. Gela fut noté au bord du Gongo, par des midis terribles, dira-t-on. Erreur. Ge sol torride gît non loin d'Asnières.
A traversées verdures massives et dans les ciels légers de M. Roussel, les scènes mythologiques s'embourbent dans un singulier gâchis de couleurs où cependant l'on discerne des formes, des couleurs, des lignes, tout le nécessaire pour construire. A pied d'œuvre, voilà des matériaux d'excellente qualité. Un our, peut-être, on les emploiera. A moins que l'amas des matières semble aux esthètes nouveaux une chose meilleure que l'édifice lui-même.