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CHAPITRE II

£a peinture, les T)essins ef les Objets d'art de la Société nationale en 1896.

La personnalité saxonne semble avoir, la 'première, au cours de l'histoire, remplacé véritablement la personnalité romaine. Elle remplit les êtres de volonté froide et orgueilleuse, d^action tenace. Cette race, qui sut mettre en prospérité l'Amérique du Nord, Tlnde, l'Australie, la plus grande part de l'Afrique, étant forte non par le nombre, mais par l'énergie, ne tient j pas, du seul hasard, le triomphe. Edgar Poë, Quincey,j| Carlyle, Swinburne nous décelèrent la profondeur la puissance de certains caractères animant son élite Carlyle vante la force du silence qui permet au:i hommes d'assembler leur conscience et leur savoirj le désir qui sert de quantifier les éléments de leur forces, de choisir entre elles. Le silence semble biec la vertu première de rân>e anglaise. Elle se concentre,! s'observe, se renforcejet se projette pour agir avec'

une vigueur d'autant plus grande qu'elle s'amasse plus secrètement.

Wlîistler et d'autres fixent dans leurs portraits les moments de cette contension grâce à quoi les peuples de race anglaise deviennent l'élite de l'humanité présente et dictent aux aristocraties les règles du goût. jDes couleurs neutres, couleurs de silence, s'imposent ïau dandysme du siècle. L'élégance tend à faire appajraître l'homme tel qu'un marbre sombre et poli. On ne parle plus, on murmure. On ne rit plus, on sourit. La moustache tombe pour cacher les lèvres et l'impudeur de la parole. On veut être cru pensant.

Whistler inaugura un mode d'interpréter vivantes, par la seule évidence de la mentalité, certaines créatures d'élite surprises en des attitudes sans parade et pour ainsi dire dans des postures d'esprit. Cette manière de concevoir le portrait influence notablement toute une école de peintres anglo-saxons. Les mitateurs de M. Whistler sont nombreux dans les xpositions, en Amérique comme en Europe. L'apothéose du silence méditatif a prévalu dans oute cette école américaine, chez des peintres Ecosse et d'Irlande, chez quelques Français comme M. Jacques-Emile Blanche, Aman-Jean. Par conjraste, l'extériorité gauloise se manifeste en types de ranchise. Mais les portraits que peignirent MM. Jean éraud, Carolus Duran, d'autres, présentent des isages de foules, non des visages de caractère. Ces ens-là vont crier, rire, développer des liens comuns sentimentaux, ou tenter de conquérir les appro*

bâtions des domestiques. Ils ne se suffisent pas à euxmêmes. Ils offrent leur personne au jugement. Ils se font voir. Ils désirent paraître. Ils vivent pour les autres. Ils appartiennent au troupeau.

Telle la danseuse Otéro, de M. Dannat. Elle soulève son petit chapeau, elle se cambre dans une basquine, elle hausse sa figure animale, digne de parer les boîtes, de confiserie. La peinture, par dilutions naïves, est celle qu'on emploie pour la toilette des dragées. C'est une praline que la dame. Elle sort toute neuve de la. boîte. La claque s'apprête afin de l'applaudir. Un militaire va se suicider par désespoir de ne point obtenir ce fondant à l'angélique. Bien que né à New-York, M. Dannat a l'esprit éminemment parisien, celui même de M. Jean Béraud assemblant les curieux devant La Poussée que produit une bande de grévistes survenue, les portes brisées, dans une salle de festin où s'épouvantent des gentilshommes en frac et des femmes en toilette de gala. Une robe de, gaze rose est d'exactitude jolie.

Les portraits de femmes par M. Antonio de la Gandara.

M. Antonio de la Gandara excelle à reproduire par le pinceau les prestiges féminins. Il ne semble pasjj désireux de mettre en valeur l'expression profonde de l'être. Cependant le portrait de W^^ Polaire est ubI chef-d'œuvre de vie complète et saillante. Mais, àl l'ordinaire, les attitudes indiquent peu la personnalité. L'extrême virtuosité du peintre s'efforce de faiB€j

évaluer les vertus du poult de soie, du satin, de l'ottoman et du point de Venise. Certes, une pareille préoccupation accapare les âmes de bien des Françaises; et M. de la Gandara professe qu'il est sincère de traduire ce qu'on voit sans rien de plus. La thèse peut être défendue. M. Whistler a souvent choisi des modèles élégants. Ce n'empêche point sa perspicacité de découvrir la posture d'esprit la plus synthétique pour rendre l'être, avec ses virtualités intenses, pour le faire humain et pantelant sous l'apparat du costume. On nierait à tort les hautes qualités de M. de la Gandara. Dans le portrait de Mi^^ H..., l'étude des bras graciles et souples, de leur peau apparentée à la nuance de la robe et s'en différenciant par de savantes teintes enchante l'observation. Le satin rose d'un corsage rappelle les cassures d'étoffe que traita l'habileté de Watteau. Il faut adorer l'image héraldique qu'il traça d'après le fils de la comtesse de Noailles^ et le portrait de l'inestimable artiste Jean Lorrain.

Physionomies de la foule par quelques-uns.

Au goût barbare de l'oripeau sont sacrifiées les personnes qu'au milieu de la foule parisienne élut le choix de M. Boldini. Verdies par des maux inconnus, naïvement noircies aux sourcils et à la chevelure, contournées dans des cassures d'étoffes glauques, hors de lumière véritable, collées contre les murailles dont les fonds servent un arrangement de colorations en gammes, elles apparaissent comme des créatures faisandées, malades et ostentatoires.

Oslentalion du mal, ostentation du vêtement, goût de foule barbare. Si Tenvie de satire se trahissait mieux en ces œuvres, elles apporteraient la valeur d'un document fâcheux pour le peuple. Au long des cimaises, le vulgaire est assemblé, sans âme. Il n'en est pas dans la dame fatiguée que montre M. Gervex. On ne découvre point les esprits, pourtant analysables, du charmant dramaturge Maurice Donnay ou du satiriste Jehan Rictus, sous les figures aisément traitées par M. Brindeau. La placidité de l'un ne se complète pas avec le scepticisme indulgent et attendri du sourire. La face du Christ reste sur les épaules de l'autre, sans particularisation.

A en croire les pénibles colorations de M. Gerbault, Thomas Couture fut un homme gras, hideux, volontaire et flétri, mais une évocation de force. Selon M. Carolus Duran, Paul Déroulède affronte, les bras croisés, des menaces légendaires en s'adossant contre une abominable tenture cramoisie, destinée à faire ressortir le ton des chairs; procédé enfantin. Les étoffes gemmées d'une robe byzantine, à plis de métal terni, mettent pareillement en toute valeur les chairs d'une très petite fille coiffée de bandeaux lourds.

Plus composé, le portrait d'un ministre offre une figure mate, froide, derrière laquelle conspirent des j • idées militantes. Le dédain de la lèvre s'accentue |l sous une moustache fine et qui pend; le geste des épaules, des bras dénonce heureusenjent la nervosité. C'est presque un portrait d'âme, d'âme pleine de certitude en son mérite.

Entre tous ces visages de foule, la figure d'une vieille dame, due au pinceau de M. Prouvé, communiquerait de rémotion. Ses chairs soufflées, étudiées, un flux de sang* maladif les rougit un peu. A la bouffée de chaleur interne, la dame se redresse et, derrière les lunettes, regarde le monde, résignée à ne plus être que la malicieuse spectatrice de la vie.

Après ce premier rang de personnages, une foule se presse, faite de sentiments extérieurs, sans intensité. Vulgaire par Tart et les idées, elle étale sa vanité sauvage, dépourvue de mystères, bien française.

Le portrait de W. Graham Robertson par M. Sargent.

De cette sensation tout change, si Ton contemple le portrait de W. Graham Robertson, esq. Est-ce à dire que le métier de M. Sargent l'emporte sur celui des portraitistes précédents? Sait-il mieux malaxer les pâtes? Sait-il, de ses brosses, toucher plus légèrement la toile ? Les mélanges de sa palette résultent-ils d'une théorie particulière ? Son dessin dénonce-t-il de sûres méthodes? Possède-t-il une gamme opulente de nuances? Cela ne semble point évident.

Certains de ceux qui peignirent avec vulgarité utilisent même des manières autrement adroites. Mais les artistes croient trop que la dextérité de la main fait le prestige du tableau. Reprochant à la critique d'être « littéraire », ils lui refusent le droit de s'enquérir de la pensée. A leur sens, l'observateur doit comparer les moyens, en négligeant les fins de l'œuvre. Le résultat

ou le plan ne méritent pas de nécessiter son opinion. Peintres et sculpteurs abusent de la modestie, ien avilissant de la sorte leur effort. Ouvriers ils se prétendent exclusivement. C^est un tort. Il leur faut plus d'ambition, du moins il sied d'élire entre tous, pour notre goût, ceux qui adaptent le métier à Tintelligence de la vision. M. Sargent est de ceux-ci. Des portraits de M'"^ Gaulhereau et des trois sœurs étonneront les visiteurs des musées futurs.

Naguère, encore, Fexamen du procédé pour obtenir un jugement procurait le critérium indispensable. De là les querelles fécondes entre impressionnistes classiques, dévots du plein air, du clair, de Tobscur, de la peinture au couteau, de la peinture au point, de la teinte plate, entre arrangeurs de complémentaires et fanatiques de la fresque. Un temps, cette manière de juger fut la bonne. Mais ce temps est passé. Maintenant, il apparaît que tout procédé mène à des œuvres. Nous admirons la Prise de Constantinople, par Delacroix ; la Saône et le Rhône, par Puvis de ChaYannes ; V Espace, de Chintreuil; V Enterrement à Ornans, de Courbet; le Printemps, de Millet, et le Déjeuner sur riierbe, de Manet, les portraits de Whistler et de Sargent, si différentes que puissent être les manières de couvrir la toile, si violentes qu'aient retenti les polémiques. Des paysages de Manet, des campagnes de Pissaro, des marines de pointillistes charment le goût d'un grand nombre qui ne laissent pas d'aimer toutefois Corot. A considérer l'extraordinaire production picturale de l'époque, il faut convenir que le métier

devient une chose généralement bonne en la plupart des mains. Comme pour la sculpture, il s'avère que les tableaux exposés aux Salons n'offrent plus les gros défauts de métier. Pour dire le mérite ou le démérite, ce serait un pauvre motif de sélection que de considérer l'emploi seul des matériaux.

On l'a dit : « L'art est l'œuvre de traduire une pensée par un symbole ».

Donc il convient d'établir une relation entre la forme réelle objectivée sur la matière et l'idée de cette forme. Le créateur doit rendre cette relation manifeste, et le critique la constater. L'artiste obtient cette relation en composant. Son originalité doit paraître dans l'arrangement des figures, leur éclairage, l'impression synthétique value par la disposition des éléments, par la vigueur ou la subtilité de l'esprit en évidence dans l'harmonie des formes.

Par la composition, le portrait de M. Graham Robertson séduit l'intelligence. Un maigre, un grave jeune homme rasé, vêtu d'une longue redingote grise, se détache de l'ombre voilant derrière lui un de ces meubles asiatiques laqués de noir à dessins d'or bruni. De sa personne tout montre qu'il existe hors du corps dissimulé sous les lignes rigides d'épais vêtements. La vie entière est dans un front haut que garnissent, à la cime, des cheveux desséchés. Du regard, les yeux tristes creusent l'espace : ils n'y atteignent point la cause d'une joie. Couleur de sang vif, les lèvres aimeraient cependant l'approche d'autres; mais aux commissures, déjà, la bouche se pince, se ferme.

Point de haine ni de déceptions apparentes sur ce visage. L^enfance de l'homme s'attendait aux négations de Texistence. C'est le résigné. De ce sensitif les velléités d'action se sont vite rétractées en cette attitude droite, passive, sans dessein de fléchir et sans espoir d'élan.

Il ne se transformera point. L'immuabilité du caractère se précise au centre d'une harmonie grise. Dans le terne éclairage, seules s'illuminent les froides blancheurs du col cassé, de la cravate. La dureté des angles renforce encore l'impression d'inaccessibilité aux revers de la redingote, à la coupe raide des pans, aux pointes du col, à l'ombre dure glissant de l'arcade sourcilière contre le nez, vers la bouche, à la pose de doigts aigus et osseux mis sur la hanche, à l'arête de la canne emmanchée de jade où se lie l'autre main. Aux pieds du jeune homme, un caniche sommeille. Près de telles âmes, l'animalité dort.

Partout en valeur, au milieu de la tonalité grise, ses angles repoussent. Ils placent le personnage hors d'atteinte. Aucune catastrophe n'étonnera son attente. Aucun bonheur ne l'enivrera. L'un et l'autre, analysés par avance, n'auront que la vertu de faire sourire sa science sournoise, apte à prévoir l'importance toute passagère du malheur, les suites amères de la joie.

La chance de connaître, pour l'exercice de son art, un modèle aussi rare, aida, certes, l'habileté de M. Sargent. Néanmoins, on imagine que d'autres eussent cherché dans ce jeune homme l'attitude de la grâce ou du sourire spirituel; et leur efl'ort, pour sin-

cère qu'il eût pu être, et leur art, pour grand qu'il fût demeuré devant la réalité d'une nature, n'eussent point valu une telle émotion de pensée.

M. Sargent a peint mieux qu'un portrait, il a peint l'Attente de la Déception.

Jamais ses tentatives précédentes n'induisirent à l'espoir d'une œuvre aussi heureuse. L'étude de Whistler et de Manet l'a parfaitement averti pour sa tâche.

Tableaux d'Anglo-Saxons et de leurs imitateurs.

On ne saurait dire le sens du caractère intérieur qu'on aime dans la Suzanne de M. Henry, Américain. Ce caractère fut-il perçu directement avec l'impression transmise par le modèle? Ou bien l'artiste masqua-t-il, de sa vision personnelle, une réalité plus humble? La figure porte au coin de la bouche une ironie, presque une espièglerie contrastant avec la tenue sévère du reste de l'allure, comme si elle se plaisait à sourire de la douleur qui Témacia. Le malencontreux emploi de sauces noirâtres pour obscurcir l'image, la nantir de mystère et de deuil, dépare une œuvre faite de chairs vivantes et d'une physionomie.

Bleuâtre de costume, jaunâtre de visage, la femme exposée par M. Burne Jones semble modelée dans la cire d'un cierge. Aucune vie ne transparaît. L'étonnement de ses yeux n'est guère que niaiserie. On aime la pureté du dessin. Pourquoi les tableaux de ' M. Burnes Jones présentent-ils seulement de l'intérêt

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en photographie ? Un arrangement en bleu et en vert ne vaut pas mieux qu'un artifice assez médiocre, pas très différent de celui grâce auquel M'^^^ Lee-Robbins rehausse le portrait de la Jeune Femme faisant du crochet. Le reflet d'une robe pourpre-violet charge la face inclinée de la brodeuse. Ces sortes d'effets ne font que surprendre un peu.

A tort aussi, M. Humphreys-Johnston noie dans une dilution noire le Portrait de ma mère. L'énergie de la figure et le dédain de la bouche s'y fondent au détriment de l'impression. Peut-être l'allure gagnet-elle en noblesse, dans le recul où l'ombre met la dame assise sur un canapé vert et enveloppée d'un manteau vaste. En ce crépuscule factice, l'imitation de Whistler se dénonce tout à fait par la note vermeille d'un petit guéridon laqué supportant une tasse. Mépris des êtres, lassitude de les connaître, orgueil de ne point leur avoir ressemblé, au cours d'une existence déjà longue : tout cela émane de l'image hautaine.

Les portraits de jeunes gens et ceux des dames âgées nous apportent le plus de suggestions. Aux visages des premiers, on lit ce qu'ils conçoivent de la vie entr'ouverte. Aux faces des secondes on constate le résultat des sentiments révolus et des amitiés finies. Dans un portrait de femme vieillie, le total* de la vie s'évoque. Elle est la synthèse de tant de choses, de dévouements et passions, pitiés et rancunes, orgueils et courages. Jamais plus qu'en notre temps on ne convoita de la peindre, car, dans ses

yeux, maints souvenirs se succèdent qui renseigneraient peut-être notre inquiétude. L'homme se spécialise trop. Au bout de ses jours, il demeure Tinstrument d'une fonction sociale déterminée. L'empreinte ne s'élargit pas. Passive, la femme du monde a vécu plus universellement. Encore très jeune d'esprit et de vigueur, il lui a fallu tôt renoncer aux joies de la beauté. Depuis, elle regarde, et elle pense, et elle se souvient, et elle compare, et sous son égide les enfants ont grandi, des cœurs se sont formés. Après Whistler et le portrait illustre de sa mère, M. Humphreys- Johnston a rendu complètement cette image de spectatrice cruelle à la vie.

Ce sont aussi des caractères intérieurs qu'interprétèrent M. Guthrie, Écossais (principalement dans le portrait en ton fauve de Sir E divin Dawes)^ et une Irlandaise, W^^ Mac Causland, en traitant une figure attentive de fumeur retourné vers on ne sait quelle parole captivante.

Contre un paravent glauque où perche un perroquet plus vert, une jeune fille est assise, en robe jaune développée, de toute l'ampleur de son volant, contre le tapis couleur de mousse. A l'aise, la jeune fille regarde, un peu naïve. Les creux de la chair aux clavicules, les frêles tendons du cou, le rose brique des pommettes, sur une peau au grain rêche, dénonce une jeunesse, pour ainsi dire, acide et crue. Sous les traits courbes des sourcils éloignés, des cils, les yeux, légèrement myopes, font, pour voir, un effort visible. Ce portrait de W^^ K... note la personnalité indécise

des jeunes filles. Un Américain, M. Fox, Texécuta. L'harmonie en jaune et vert se déploie heureusement autour de Tétre en toute vie.

M. Zorn s'est décrit lui-même, placide, en blouse de travail. Suédois robuste et têtu.

Tous ces portraits de l'art septentrional marquent la force de gens en puissance de pensée. Ils ne dépendent pas de la foule. A la différence des images françaises, leurs regards ne cherchent point l'approbation de badauds. Les corps ne se cambrent pas pour l'étal des étoffes. Ils ne paradent point. Ils ne se mêlent pas. Ils cherchent leur conscience. Ils tendent leurs ressorts intimes. Ils se préparent à l'action, seuls, silencieux, individuels.

C'est le caractère d'une race et d'un art. M. RoU, en essayant de procédés analogues afin de tracer la figure d'Alexandre Dumas, ne réussit pas à produire la même intensité d'expression parce que son souci fut de donner au dramaturge une attitude d'extériorité. De fait, le maître de notre comédie pénétra la vie humaine non pour s'intéresser à la volonté des individus, à l'obscure impulsion des penchants, mais pour offrir les moyens empiriques d'accorder avec le souci des convenances les nécessités de la passion dans le but de conserver l'assentiment public. A ce point de vue, la tentative de M. Roll instruit. Interpréter l'âme gauloise avec des procédés saxons ne suffit pas pour obtenir le caractère de profondeur qui marque la conscience des fils de Vikings.

Les études de M. Aman- Jean.

A choisir des femmes pour modèles, M. Aman-Jean trouva mieux. La condition était de ne les point élire entre celles qui se montrent. Le peintre de Seule a décrit une gracieuse effig'ie de jeune femme contemplative, un peu blême. Entre les cheveux ternes et le corsage blanc, le profd fin, reposé, guette, dirait-on, son espoir. Sans doute, c'est à Tun de ces moments étranges où Ton voit les jeunes femmes fixer tout à coup du regard un point vague de Tespace, du sol, de l'objet proche. Ainsi, elle reste, dans une posture hypnotisée, loin du monde. Aucune parole ne l'atteint. Il semble qu'elle s'évade du temps présent, qu'elle admire un rapide cortège de chimères défilant pour ses seuls yeux immobiles, pour son regard obstiné. Si on la détourne de cette contemplation bizarre, elle réprime un mouvement d'humeur. 11 lui faut un instant pour se rendre à l'évidence de l'appel, pour écouter, réfléchir et répondre. On l'arrache d'un ciel inconnu. C'est un des mystères que la présence de la femme apporte dans la vie commune. M. Aman-Jean l'a senti, montré. Un espoir ou un souvenir aspire hors du corps l'âme de la solitaire qu'il a peinte.

Ailleurs, une dame en corsage mauve a clos son visage sur le secret de son âme; et dans les pâleurs du teint, la vivacité noire des pupilles brillantes venues aux commissures des paupières dénonce une intense ardeur interne. D'une finesse parfaite, la main maigre s'égare sur la jupe.

Pour le goût des préraphaélites M. Aman -Jean dessina des sirènes. Leurs membres de cire émergent d'un noir-bleu : la mer. Des banderoles volent. Le ciel verdit. C'est un art de céramique sans relief. On reprocherait le même dédain de faire saillir les formes, en revoyant les portraits. Ce grave défaut nuit à la réalité d'existence, sans faire agréer une mode bonne pour le cénacle.

Plusieurs œuvres de M. Jacques-Emile Blanche.

Parmi les peintres français, M. Jacques -Emile Blanche promet le plus. Il faut d'abord convenir qu'il doit beaucoup à l'école anglaise, et regretter ensuite qu'il n'ait pas suivi sa tendance à continuer, en les complétant par des apports personnels, les intentions de Manet. Son inquiétude d'âme le porte à beaucoup d'essais différents. Mais qu'importe? Il semble qu'il parvient à traduire magnifiquement les personnalités contemporaines et leurs postures d'esprit, tout en leur conservant l'évidence d'exister. C'est un maître..

Au milieu des autres œuvres, la sienne attire. On y sent vivre. Le coloris divers dépend d'une science solide. Si l'on considère, par exemple, le panneau de grande importance où sont représentés le peintre Fritz Thaulow et ses enfants, on admire la tradition de cet art. L'éclairage vaut le meilleur Bonington. La fillette, délicieuse de naturel, qui se hausse entre les jambes du père offre une robuste apparence de vitalité. M. Blanche perfectionne les qualités des grands maîtres anglais. Le visage de la fillette est d'un dessin

excellent, et la couleur ne le dépare pas. D'un joli mouvement doux, elle g'iisse contre le bras paternel, elle lève son reg*ard vers celui de Thomme paisible^ sérieux, qui l'examine en écartant de l'autre main sa palette. La vigueur du père, à l'aise dans son costume de velours gris, le poids de sa tête barbue, le ton des chairs du Nord, à la fois blanches et sanguines, ne justifieraient aucune restriction d'éloge. Peut-être le petit garçon vêtu en matelot et la jeune femme debout, au corsage rouge, sont-ils arrangés pour l'ensemble de la pose. On n'en adore pas moins le type du jeune fils, encore féminin par l'éclat de la peau, la fraîcheur de la bouche, déjà viril par le regard qui approfondit, par l'arête forte du nez. Cette transition entre deux âges est traduite de manière à enchanter notre savoir.

C'est l'unique image de i896 due au pinceau français, et où l'extériorisation d'une posture d'esprit apparaisse complète. On se moque du rêve avec cette élégante personne lassée, dont la main nerveuse soutient le creux de la tempe. La goutte brillante d'un joyau de bague reste suspendue à une veine transparue sous la finesse de l'épiderme dans le doigt allongé. Et toute l'acuité de la personne, de son espritj de son être, passe dans le regard dont elle perce l'espace, pour connaître avidement.

En gris clair, un jeune homme tout rasé, au visage dur, sous les cheveux raides et blonds, impressionne par un air simple d'opiniâtre.

Devant les natures mortes. Poisson et Melon, Pois-

son en gelée, on ne peut que s'instruire en étudiant la dextérité du peintre et son art qui gagne une originalité sans rien omettre de la tradition. Avant peu, M. Jacques-Emile Blanche se découvrira tout entier.

Les dessins de M. Renouard.

Du portrait aux types, la différence n'était pas extrême dans ce curieux Salon du Champ-de-Mars, encombré de sa foule moderne, de ses Gaulois en parade, de ses Germains méditatifs, comme les décrivit, en deux toiles suggestives, M. Burger; de ses Saxons concentrant leurs forces intérieures pour la plus vaste expansion de la race sur le monde.

Ces qualités de Tâme anglaise, exprimées par M. Sargent et les imitateurs de Whistler, se trouvent traitées dans leur conflit avec Faction par l'habileté décevante de M. Renouard. Il s'y manifeste qu'aux plus simples et aux plus emphatiques moments de l'existence, l'examen de soi-même n'abandonne pas le citoyen britannique actif et silencieux.

M. Renouard expose, en une série de dessins, la vie à Londres. Des maigres gymnastes se courbent, s'élancent. Auréolées de vastes capotes, les salutistes s'évertuent sur le tréteau. En une classe, des fillettes cousent, prient dans la même posture, le long d'un banc. Vingt têtes d'enfants, caractérisées chacune par la capacité dissemblable du crâne, sont attentives à la leçon. Ou bien, sous une table, des lignes de jambes frêles se croisent et s'étendent, s'arrangent pour dénoncer l'esprit de l'écolière. Une crispation ner-

veuse de pieds Tun sur Tautre indique Teffort pour apprendre. Deux mollets jolis, étendus, ne dénoncent-ils pas la paresseuse qui rêvasse? Aux g-enoux en saillie d'une autre, on apprend qu'elle se balance sur le banc. Voici, aux lucarnes intérieures du panier à salade^ des têtes rieuses de fillettes et de déclassées, cueillies dans Tombre de la rue par de gras, de confortables, d'indulg"ents policemen. Un d'entre eux, haut, barbu, la jugulaire à la moustache, vient d'arrêter un tout petit enfant et il l'emmène à la station; le fonctionnaire est colossal sous son casque, l'enfant tout petit, ahuri et barbouillé au bout de la poig-ne publique. Ici, un agitateur débarque au milieu des saluts des bateliers. Des profils d'hommes politiques se découpent, oiseaux de proie, chats g'uetteurs, énerg"umènes illuminés.

L'extraordinaire adresse de M. Renouard fait ainsi fuir le mouvement vital à travers mille silhouettes très diverses. Il en est de vastes, d'étriquées, de molles et d'onduleuses. Pas un visag*e de ces mille visages ne ressemble à un second. Cependant le sceau de la race ne s'efface point sur la moindre de ces figures, depuis la ligne de lanciers achevai, arborant, à chaque profil, l'obstination victorieuse de la vigueur saxonne chez les gaillards de vingt-cinq ans, jusqu'à la série de déchus, introduits à la station et défilant, humbles, sous les casques des policemen pendus aux clous par leurs jugulaires.

Le procédé de M. Renouard déconcerte. Les corps de ses personnages demeurent toujours des silhouettes

à peu de détails. Aux figures, par contre, il accorde la précision de son habileté. Ce sont des instantanés quasi photographiques dont, expérimentateur savant, il expulsa les ombres fâcheuses et les buées qui voilent. Seulement la lumière reste fausse dans la plupart deses compositions. Le soin de mettre en valeur un geste, un regard, un plissement du visage, une barbe, Toblige à faire se contredire la nature et Tatmosphère. Et d'importantes fautes déparent beaucoup de ses entreprises.

11 n'en est pas ainsi dans son parc londonien jonché de malheureux qui dorment sur l'herbe de la pelouse. Les attitudes étonnent par leur naturel d'animaux en lassitude, malgré les paletots et les chapeaux dont ils demeurent ornés. Cette bestialité des êtres les assimile à des bœufs couchés dans un pacage. 11 se révèle une intention excellente de relier, par l'étude des poses, les types de la série animale, où il nous surprend toujours d'être comptés.

M. Renouard, dans sa besogne quotidienne de dessinateur, réalisa la juxtaposition des deux méthodes qui extériorisent les destins de l'art. 11 soigne dans l'expression des visages la personnalité de l'être confiant en soi. Il voue les corps au rythme du mouvement obscur qui entraîne l'humanité vers le vague de ses buts. Traités en silhouettes, les corps dépendent de directions générales. On peut le remarquer dans tel carton, où un groupe de passants fuit à l'arrivée de la cavalerie; dans tel autre, où un monôme de policemen stationne au

magasin d'habillements, entre des monceaux de tuniques.

La double prétention de traduire la personnalité de rétre et le mouvement g-énéral qui le place dans la synthèse de son milieu vaut bien qu'on excuse certains défauts d'inharmonie.

Tableaux des pays lointains.

Du Japon, M. Louis Dumoulin a rapporté une vingtaine de toiles. On parcourt des rues. On arrive au seuil des temples. On jouit d'une nature nouvelle. On coudoie une foule d'Asie. L'amusant est de revoir, par l'intermédiaire d'un œil européen, ce que les estampes du Nippon enseignèrent sur les îles des Samouraïs. L'éclat de la couleur a disparu. Tout se ternit pour notre rétine fatiguée. Obliques, sinueuses et horizontales dans les œuvres japonaises, les direct tions ordinaires du mouvement deviennent, ici, verticales. Les personnages se fondent avec la couleur de l'ambiance, tandis que, dans les œuvres autochtones, la synthèse entre l'animé et l'inanimé s'accomplit par le moyen des lignes.

On regrette que l'exemple de M. Dumoulin n'engage pas aux voyages un nombre plus grand de peintres. La psychologie de l'art s'éluciderait fort au moyen de pareilles comparaisons entre la plastique indigène et celle du visiteur. Cuba, l'Egypte. Quels merveilleux motifs pour la palette, car c'est un agrément fort de connaître les jardins arabes de Grenade, dont M. Rusinol copia la lumière.

Avec la peinture à l'œuf, M. Dinet obtient des colorations nettes. Outre des portraits, il offre au sédentaire rimprévu de scènes algériennes merveilleuses par le relief, par la sug'gestion des caractères, par la joaillerie des tons.

Dorés et cuits par le soleil, ses dévots du Rhamadan s'alig'nent, dans leurs burnous clairs, en séries de types dissemblables. Les danseuses Ouled-Naïls appellent dans la mémoire nos imaginations de Garthage. Leurs bijoux de tête, leurs pendants à disques d'or, leurs tiares, les rythmes de leurs mains qui se choquent ne dépendent point de la tradition mahométane. On pense à de plus anciennes civilisations, aux danses hiératiques de la Ghaldée, venues avec les migrations phéniciennes jusqu'à la côte septentrionale de l'Afrique. Il faut raconter les pays avec le pinceau pour accroître la connaissance du monde. M. Dinet est un très grand artiste. Il faut, après avoir contemplé ces toiles, relire tels chapitres de M. Louis Bertrand sur la terre d'Afrique.

Les Bretonnes que M. Lucien Simon assemble au Pardon de Tronoan-Lanvoran ne paraissent pas moins étrangères. De quelles races parentes à celles d'Asie descendent ces filles aux pommettes saillantes, aux yeux minuscules, aux mufles durs, aux teints saures ? Selon une coutume d'Orient, elles cachent leurs cheveux sous des bonnets qui, pour être de linge et de dentelles, appartiennent exactement aux modes du Kouang-Si. Noirs et jaunes, leurs costumes s'accommoderaient aux tons de ceux qui parent une foule

cambodgienne. Et ce noir brodé de jaune, plaqué de cuivre, n'appartenait-il pas encore au goût de Carthag-e ?

On ne louera jamais trop M. Lucien Simon pour cet exposé de types étranges. La sincérité de son art indique une force de pensée sans pareille manifestée, depuis, par tant d'œuvres puissantes.

Moins inconnues sont les Bretonnes de M. Ch. Cottet. La littérature de M. Pierre Loti les présenta. Elles portent toutes le deuil de ceux morts à la mer. La conscience de M. Ch. Cottet est vénérable. Aucune de ses figures qui ne présente la valeur d'un portrait. Dans leurs mantes de veuves, les visages se résignent, caparaçonnés de rides ; ou bien, blêmes et tristes, ils épient Tipiminence du prochain malheur. Une jeune femme tourne le dos à la limpidité de l'océan meurtrier. La bouche très petite se resserre encore, comme si tout l'être se contractait pour retenir le sanglot ; et devant ses yeux fixes, la catastrophe se retrace. Plu^ loin, le clair de lune enlinceule les façades des maisons éclairées de lampes intérieures ; et il assiste au terrible spectacle des eaux.

Le peintre aime rendre les attitudes lourdes de ceux que ne redresse aucune ambition, aucun espoir de meilleur sort, de ceux qui ne tentent pas l'efTort d'une attitude droite, afin de réserver à des usages utiles cette dépense même de vigueur.

Les Vieilles, par M. Jeanniot.

Autrement M. Jeanniot a conçu les vieilles. Les

femmes se sont réunies dans une chambre, sans doute pour la veillée d'un mort. Spectres déjà parmi le deuil de leurs robes, de leurs caracos, de leurs châles, de leurs bonnets, elles marmonnent, en récitant des lita nies. Après le cou rouge et fripé de Tune, Fétoffe du bonnet enveloppe exactement le crâne. Il cache la calvitie, depuis les rides du front dissimulées sous la ruche de la coiffure jusqu'à la nuque où il s'adapte une bride le liant sous le menton desséché. Autour s'amassent les dos gibbeux, les faces oscillantes, les nez crochus, les visages vidés de chairs et dont se plisse la pulpe. Une autre, contre le lit dont on a fermé les rideaux, va lire, à l'abri d'un chapeau de paille noire recouvrant lui-même un bonnet blanc. De celai le visage exsangue émerge mal, et, aussitôt, se cache dans le drap du vêtement. Toutes se confondent, impersonnelles, en un amas de fruits flétris, de chairs déhiscentes, d'intelligences obscurcies, radoteuses, dej mains machinales. L'esprit s'est retiré de ces enveloppes flottantes, uniformément voilées de noir. ElleJ marmonnent, elles n'existent plus que par ce brui vague où s'unissent leurs mémoires de la vie.

Le Pèlerinage de M. Dauchez.

Parmi les paysages exposés s'exhalent, de certains le même souci du deuil, de la lassitude, de la morliiu le même appel de secours.

En expirant, le flot atteint une plage concave ei[L boisée. La nuit s'accroupit sur elle. A l'occident, iF crépuscule du ciel lance sa dernière clarté verte, qi^lj^j

retombe vers les eaux pour éclairer des barques chargées d'ombres roides. C'est le Pèlerinage de M. Dauchez qui maintenant construit de mag^nifiques espaces, des étendues illimitées comme, seul avant lui, Ghintreuil en sut peindre. Une lueur timide brille à rintérieur de la petite église, vers le fond. Une voile glisse de son mât. Des profils de pêcheuses s'éclairent confusément, des silhouettes se dessinent sur le reflet de Teau.

L'étude des lumières est parfaite. Elles ne se fondent pas en une seule. Elles s'opposent en se pénétrant. Elles se rappellent au point juste, sur la coiffe d'une femme en silhouette, dans un pli de la voile que l'on cargue contre une ride de l'eau. Circulaire, la composition du paysage insinue dans l'idée que cette anse, où aboutit le pèlerinage des simples, est la définitive, celle où il faudrait que mordît une ancre de foi, si l'homme veut se reposer au fond de la nef, à présent ^1 secouée par le doute.

Le Crépuscule de M. Ménard.

A la même lumière presque, la nymphe du Crépuscule, debout, finit de nouer ses cheveux, et sa sœur,, assise dans l'herbe, regarde le visage du ciel au miroir du lac. Plus dessiné que peint, c'est le tableau de M, René Ménard. Les formes des deux femmes, celles des arbres, des rives, enchantent le contemplateur. L'œuvre donne le repos d'une certitude. 11 y a communion entre les rythmes des choses et la beauté calme e,]! des nymphes joliment modelées. Accord entre la

conscience et la nature par un sens des harmonies qui s'est tant exalté dans le paysag"e d'Aigues-Mortes, et dans ceux, classiques, de la Sicile.

Une œuvre de M, Albert Besnard.

Le tumulte des lumières vibrantes abattues sur les terres et les verdures de la montag-ne, sur la surface des eaux tenta le génie de M. Besnard devant le lac d'Annecy. Par l'ampleur de l'espace, la toile saisit l'admiration. Il convient aussi d'admirer l'élan des baigneurs se précipitant à l'eau, leur anatomie rendue en peu de traits, qui indiquent par des lueurs la saillie des muscles minuscules; au milieu du lac, au pied de la montagne, ces formes humaines sont de pur mouvement, et très dignes du maître incontestable qui s'est affirmé depuis, dans sa radieuse exposition de la rue de Sèze, en i9o6.

De fâcheuses conjonctures avaient empêché l'artiste d'exposer ailleurs qu'à la Sorbonne, dans l'amphithéâtre de chimie, le Symbole de la vie et de la mort. Du moins, on put connaître les reflets curieux del l'eau sur les chairs des femmes nues offrant leurs dos| à l'écroulement de la cascade.

La Vasque^ par M, La Touche.

Ce fut à cette exposition de i896 que M. La Touchej se révéla tout à fait par plusieurs toiles importantes. L'une, La Vasque, réunit de violentes colorations! d'automne, un mouvement d'oiseaux aquatiques! nageant vers la nappe liquide que le vent chassel

d'une vasque érigée du bassin. Une autre, le Pèlerinage breton, contient un effet de blancheur dû aux cornettes des femmes en foule et portant chacune un cierge, pour le reflet sobre des lueurs sur le linge.

Marines.

Largement, M. Harrisson peint Tespaoe d'une mer étale, où le ciel se double : Le Grand Miroir. Ailleurs, réclairage remarquable terne et clair à la fois que M. Liebermann, Berlinois, put obtenir lorsqu'il composa les Garçons de Zandwort sortant du bain, atténuerait la maladresse des empâtements et la solidité de la mer.

L'œuvre de M. Hawliins.

M. Hawkins a connu, tout jeune, la meilleure gloire lorsque fut médaillé, parmi de justes ovations, son tableau Les Orphelins. La presse artistique du monde entier loua ce chef-d'œuvre. Plus tard il montra en i895 un portrait de Séverine justement célèbre. En i896, il expose Une Porte. Close, trapue, grise, gardée par des joncs épineux, elle couvre du mystère. Cette hantise de joindre une signification absconse à la réalité de l'objet préoccupe le plus intelligent des peintres et transforme sans cesse, dans une recherche courageuse et inlassable, son art très mental.

Le Versailles de M. Lobre.

En un jour qui se dore, paisible, comme il sied, M. Lobre a placé une façade du château de Versailles.

Un curieux éclairage solaire anime de rose rintérieur aperçu par les fenêtres. En silence, tout se mire dans la pièce d'eau muette, endormie. Une légende se perpétue derrière Torgueil des pâles murailles.

D'historiques fantômes s'évoqueraient facilement dans la Bibliothèque du Roi, autour de la table à pieds d'or, dans le Salon de la Reine^ vide. Fait de patience et de sincérité méticuleuse, l'art de M. Lobre ajoute à celui de ses plus illustres prédécesseurs des vues autrement justes, une observation plus savante de la lumière par laquelle il unifie les détails et rassemble les impressions éparses. Les musées de l'avenir se disputeront ces morceaux parfaits.

Le Paris de M. Raffaelli.

Contre un ciel de cristal incolore, M. Raffaëlli édifia le paysage parisien aperçu derrière Notre-Dame. Un temps sec, une chaussée blonde, des feuilles sèches au haut des arbres maigres et en partie dépouillés, éloignent la perspective jusqu'à la cathédrale apparue,, toute blonde elle-même, sur le prolongement des quais. Douce, claire, cette vision de Paris insinue dans le cœur un charme si contraire aux apothéoses habituelles de la ville qui la montrent noire, lourde, engorgée. L'essence de la cité pimpante, de la cité de fête, de la cité d'indulgence émane, légère et jolie,, anémique un peu, comme ces femmes de la capitale dont le sourire pare les rues. Il y a de la langueur dans Tair, avec la tristesse aimable d'un regret pour des bonheurs finis. Au premier plan, la capuche

rouge d'une fille est comme une fleur vive mise à cette face de la ville, à ce portrait.

Le caractère de la ville ne se marque pas moins dans la toile où luit le dôme des Invalides, coupole de victoires. De nuages pluvieux Tombre ne fait que courir. L'éclat des cuirasses sur les poitrines de cavaliers chevauchant rappelle tout ce que fut la tête de la France, Tesprit porte-lumières de Paris, depuis l'élan des volontaires qui inscrivirent au sol de l'Europe le nom de liberté, et qui fournirent au monde de nobles motifs d'agir. Par l'air lucide passe un vent de fraîcheur. Des promeneurs vont. Il circule quelque chose d'alerte le long des grilles où le monument s'enferme, témoignage de sacrifices en faveur d'idées ferventes, filles de ce lieu sacré pour l'histoire humaine.

Un troisième portrait montre l'essor élégant de la flèche qui domine la Sainte-Chapelle, les dômes de la Justice et la place Saint-Michel. La sensation du mouvement est intense. Chargé de gens, l'omnibus jaune vibre presque au cahot de ses roues énormes. Tant de bruits troublent l'atmosphère. Une nourrice, en large costume, fuit la précipitation des voitures. C'est la ville fiévreuse^ non loin de ses antres de i chicane, du tumulte de ses écoles où l'esprit fermente, discute, engendre et projette sur l'univers une force bruyante, utilisée par les autres races.

Dans l'œuvre considérable de M. Raffaëlli, ces trois^ portraits de la ville désigneront une étape. Ils séduisent autant par la prestesse et le bonheur du

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travail que par Timpression intellectuelle émise. C'est merveille de parer d'une telle sveltesse, sans nuire à l'exactitude, l'alignement toujours massif des façades monumentales. Là, Paris apparaît au total. Il apparaît avec le prestige de sa grâce et de sa mentalité.

L'effort de M. Raffaëlli, si l'on se rappelle ses premières tentatives, évolue de l'observation stricte vers une conception de l'objet où l'esprit s'impose à la réalité première et l'interprète, l'accroît. Une fois cet équilibre établi, l'art provoque l'émotion de beauté.

Ceux qui anéantissent l'apparence première de la nature au bénéfice de l'idée seule se trompent, comme ceux voués à l'étude myope de l'objet. Ils s'écartent également de l'harmonie.

D'aucuns.

Le Tournoij d'Amour de M. Doudelet, imitation sagace des tapisseries anciennes, copie des enluminures de missel, suscite dans l'esprit l'intérêt d'une composition érudite. Avec moins de science, M. Rosset-Granger couronna de chrysanthèmes violets une pâle tête chagrine, fort suggestive. M. Maurice Denis peignit un Soleil de Pâques, dans la pâleur duquel se penchent, au bout de cous frêles, des figures flasques. Composé d'étendues vertes que la lumière décolore en les jaunissant, le paysage est une vision lugubre des tristesses que l'humanité peut ressentir à la venue de l'année nouvelle, à la crainte de la dou leur nouvelle.

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Objets cVart,

L'imagination suggéra de curieux objets d'art aux créateurs du Ghamp-de-Mars. M, Carabin a sculpté une table d'écrivain et son siège. Une esclave nue, liée, la face contre le bois, en supporte le dossier. Des chats au gros dos forment les accoudoirs. Un livre fermé, reposant sur des cariatides à genoux, figure assez grossièrement la table. M. Wiener et quelques autres envoyèrent pour certains volumes des reliures adaptées en mosaïque de cuir. Le travail est surprenant, mais massif, et rappelle trop ces tabatières mises dans le commerce au temps de la Restauration, dans le bois desquelles, par un gaufrage, l'effigie de Napoléon, indistinctement surgie, contentait les capitaines en demi-solde. Pour lire les Poèmes barbares, de Leconte de Lisle, M. Prouvé a construit un pupitre incommode. M. Hestaux accole les chauves-souris à des plateaux, met une Eve en mince relief au fond d'un plat dont une grosse couleuvre enfle la bordure. A sculpter ces bois, sa dextérité est grande. De vertes demoiselles, en essor sur la surface d'un étang, sont alertement dégrossies, et l'intelligence s'accroît à considérer les papiers ou les cuirs gaufrés de M. Gustave Charpentier.

Cependant les vitrines de la section avaient été remplies auparavant d'œuvres très supérieures à cellesci. On pourrait croire que le désir d'appliquer un art à la fabrication des objets usuels fait déchoir le goût du créateur sans rehausser infiniment leur élée^ance.

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Sans aucun doute, rimag-inalioUj en un cerveau muni de savoir, doit chercher des voies neuves. L'objet minuscule exige une attention analyste propre à exercer le débutant. Il faut craindre qu'il ne s'attarde à cela. Bientôt le sens se perdrait de la synthèse, de la vision générale. La beauté ne se peut obtenir que par la contemplation d'harmonies embrassant nombre de formes diverses.

Les dessins de Puvis de CJiavannes.

L'ensemble des dessins dus à Puvis de Chavannes Indique cette manière de grandir l'étude étroite et exacte jusqu'aux immenses conceptions plastiques.

Le mouvement, M. Puvis de Chavannes ne l'a pas connu dans ses heurts, dans ses brisures, dans sa lutte d'affirmation et de négation. De plus haut, l'artiste a contemplé les choses. De l'amour et de la mort il a conçu l'équilibre sans se passionner pour l'un ni redouter l'autre. Que la joie engendre la peine, cela lui paraît une splendeur nécessaire. Qui, sans savoir la guerre, se délecterait du temps pacifique? Et qui, sans l'image du mal, rechercherait la consolation du bien? La lumière nous réjouit à cause de l'ombre. La mère rit à la naissance de sa chair refleurie dans l'enfant parce qu'elle a redouté la mort totale de son être lors de la première étreinte trop heureuse aux bras de l'époux.

On dirait qu'en certaines oeuvres, Puvis de Chavannes, voix peut-être inconsciente de l'humanité pensive, répond à l'anxiété de la Vierge inclinée^,

par Michel-Ange, dans la Pieta, sur le trépas du Fils.

(( Il n'est pas de mort. De la corruption d'un seul corps renaissent cent mille vies embryonnaires qui vont charrier à travers la nature les forces désagrégées. Les francs-maçons créèrent le symbole de la branche d'acacia épanouie sur le tombeau. Tout renaît de tout. Aucune interruption ne scande le mouvement éternel des forces. A concevoir cette grandeur, nous pouvons gagner le charme de la vie. »

Les belles lignes que Puvis de Chavannes dirigea sur ses tableaux nous procurèrent cet apaisement. Aussi la présentation de tous ses dessins vaut-elle une thérapeutique souveraine pour nos âmes soumises à la douleur.

Là disparaît l'expression des visages où se manifestent avec véhémence les angoisses puériles de l'instant. Les têtes s'inscrivent dans le rythme entier du corps. La précision du jeu des muscles est le point capital de ces académies. Il se rencontre fort peu de figures traitées à fond ou pourvues de détails aptes à dire leurs pensées. Douleurs et joies n'intéressent plus devant la splendeur d'une courbe parfaite, d'un torse exact. La ligne efface l'anecdote du geste, Chaque être devient un temple pour la beauté pure. Il représente une colonne, un fronton, un motif de l'architecture universelle. La remarque est surtout sensible en deux ou trois pastels d'un réalisme inattendu au milieu de l'œuvre. Une femme blême qui lit à côté d'une bouillotte n'offre aucune précision de

sa face. Même les cheveux sont traités sommairement. Une autre, sorte de Madeleine rousse, assise et lisant aussi, laisse à peine, entre ses cheveux et le corps, se trahir Tangle final du nez. Dans une étude, la femme qui entraîne la main d'un personnage indécrit reste drapée vue de dos. Partout le mépris du visage s'affirme. Un prêtre, dessiné presque selon la manière de M. Raffaëlli, cache sa figure dans ses mains.

En une assez grande composition où apparaissent un campement, des chevaux, des guerriers, des captifs, les traits des faces sont également perdus. Et Ton songe à V Apollon amoureux de Daphné que peignit le Poussin. 11 y a parenté entre ce tableau du vieux maître, son Triomphe de Flore, et plusieurs des compositions signées par Puvis de Chavannes. L'un et l'autre effacent l'expression des figures. Avec elles, l'évocateur du Bois sacré, de Ludus pro Patria, du Rhône et de la Saône, efface aussi la Douleur. Il enseigne à gravement contempler les lois, à regarder la merveille de la nature, la noblesse d'un bras levé, l'essor d'une gloire, le contour d'une lyre, le dessin d'un laurier.

Nous souffrons parce que nous pensons au fragment de la vie, parce que nos peintres ont « traité le morceau ». Il convient, au contraire, de la composer. Il convient de réunir ses éléments divers, d'établir des sommes, de grouper des joies tempérées par le rappel du chagrin, mais fortes aussi parce qu'elles se .sentent délivrées de sa gêne.

Pour la bibliothèque de Boston, Puvis de Cha-

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vannes, en cinq panneaux de fresque, a retracé, dans cet esprit, la croissance de la raison humaine. D'abord en baisant au visage les bergers chaldéens, la froide lueur des étoiles sollicita leur pensée. Dans la fresque, elle les appelle. Ils sortent de la hutte pour savoir. La calme majesté du ciel leur répond d'un scintillement. Ils ne comprennent pas encore, mais ils devinent que la cause de la vie, le mouvement universel se révélera par la danse lente des sphères. Appelée aussi, la femme se traîne à demi hors de la tanière. Et graves, à la cime des monts, ils contemplent les rythmes qui inclinent vers TOrient un cortège ordonné d'astres. Parce qu'il apprit à les distinguer, parce qu'il divisa le temps selon les apparences stellaires, le berger a connu les aides successives des saisons pour le travail humain. Dans la prairie grasse, il a détourné le ruisseau. Les ruches attirent les abeilles sur la rive; et le miel des bonnes ouvrières, bientôt mêlé au jus du raisin, augmentera la douceur de vivre. Virgile, au \âsage de femme au bras viril, va chanter la bucolique. Tout s'apaise. Le temps vient de souffler dans a flûte vers le soir, et de laisser, en nobles plis, omber, du cou jusqu'à terre, la robe de laine.

La cupidité de savoir torture l'homme qui goûta le jruit sapide de la connaissance. Prométliée arrache le eu du ciel; et le voici cloué sur le roc tranchant. Le autour d'angoisse reviendra chaque jour dévorer le louveau désir reformé dans l'esprit. En vain les llusions diaphanes, les espérances légères, les harlonies aimées voleront-elles autour du Douloureux.

Du fond du ciel révélateur accourra Toiseau puissant pour détruire le bonheur d'illusions. En tristes vêtements violets, l'autre personnalité de l'homme, le spectateur, Eschyle, relatera le drame qu'il joue, et les périls de l'action, et la détresse de réaliser.

Ulysse a parcouru les mers. Partis d'Orient au gré des voiles, les fils des civilisations mères ont semé, dans les anses et les havres, le germe de leur esprit. On a combattu autour de Troie. Aveugle comme le vieil Homère pour son destin, l'homme chante la peine de son labeur, et glorifie sa tâche. Auprès de lui s'attristent, immobiles, les deux figures de la guerre et de la navigation, de la lutte et de la recherche, de ses deux angoisses, de ses deux ivresses.

Pour évoquer les époques, l'Histoire va descendre là où paraissent les colonnes des anciens temples enfouis sous les cataclysn>es du temps. Elle reconnaît l'œuvre parente de la sienne, la même. Elle admire la conscience de la terre qu'elle est. Et de tout cet enseignement des philosophies vont conclure qui n'assagiront pas ; car, pareils à tout organisme, les peuples connaissent successivement les élans guerriers de l'enfance avec les rois, les orgueils de la jeunesse, qui se pare de justice avec les républiques, les ambitions de l'âge mûr avec les empires, les avarices et les hési tations de la vieillesse avec la démocratie cupide, disputeuse et pacifique. Le scepticisme devant l'action signifie rafTaiblissement et la décadence.

Qu'en cinq panneaux de fresques un esprit humain ait réalisé une vision pareille des Temps; qu'un art

personnel Tait orné de merveilleuses fig^ures, de teintes unifiantes ; que le procédé extérieur ait répondu exactement à Tintention ; que Ton puisse admirer sans réticences un panneau comme celui de Prométhée vu par Eschyle dans le lointain bleuâtre où volent les apparitions ég'ales, par leurs lig'nes, à la grâce de celles mises aux meilleures œuvres de la Renaissance ; que les visages des bergers portent à la face le reflet à peine trahi, mais sensible, de la clarté stellaire, par une notation éloignée de TefFet; que la figure de Virgile atteigne à la noblesse par des procédés simples : cela montre, même si cette œuvre n'équivaut point à certaines autres du maître, la puissance synthétique , c'est-à-dire l'incontestable génie créateur de Puvis de Ghavannes.

La Cène,

Un trop rude éclat s'irradie de la robe du Christ présidant La Cène, peinte par M. Dagnan-Bouveret, Saillie du vêtement divin, la lumière, comme d'une rampe de théâtre, saute aux douze visages des apôtres, à la nappe, au vin et au pain, à la tête blanche du Mes^e. L'obscurité immédiate de la voûte courbée par-dessus tous renforce, en contraste, l'intensité du rayon.

Léonard de Vinci, depuis lequel il reste toujours téméraire de décrire la Cène, évita cette transfiguration. Sur la fresque de Milan, la divinité émane de l'attitude. Le signe divin dépend encore de la nature

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apparue parmi le ciel et la campagne, aux trois fenêtres du fond. En celle du milieu, plus grande, la tête du Christ s'encadre, image de Tabsolu, entre les deux formes inférieures de l'affirmation et de la négation, du bien et du mal. L'harmonie pure dénonce Dieu. Trois dénonce Dieu.

Certes, il faut applaudir l'espoir qu'eut M. Dagnan de montrer avec art comment, à travers la série de siècles, le type moral se perpétue toujours luimême.

Le peintre a choisi dans l'époque contemporaine et imprégné des passions contemporaines les modèles de ses douze annonciateurs. Peut-être semble-t-il vain de prêter à Judas, par exemple, le physique analogue à celui d'un politicien blâmé.

Pour marquer la petite importance du temps, M. Dagnan n'aurait pas dû se contenter de dire les analogies entre le caractère présent et celui propre à l'entourage du Messie. Les Esséniens et le Christ continuaient l'œuvre des religions asiatiques. La parole des Evangiles conquit rapidement le monde romain parce que, depuis les envahissements réalisés à la fin de la République, l'esprit d'Orient s'y vulgarisait, Héliogabale commandera l'Empire selon la tradition de Sardanapale. Ce n'est pas en vain que, dans l'histoire de la Nativité, les rois Mages viennent ave. l'étoile jusqu'à la crèche. Douze apôtres se groupe rent parce que les signes du Zodiaque se comptent avec le même nombre. L'hostie catholique est une image du rythme solaire, de la giration circulaire des

planètes, de rinfini cosmique. L'ag*neau qui dort au milieu des rayons, sur la chasuble du prêtre, représente TAg-ni, le grand principe vivifiant, le feu védique, celui de l'Inde et de la Perse, qui engendre la vie des astres, qui échauffe la terre, qui fait mûrir les plantes dont se nourrit le troupeau du peuple pasteur, mangeant ainsi son Dieu : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang* ».

Evoquer, outre Tanalogie morale entre nos caractères contemporains et ceux des apôtres, l'analogie intellectuelle entre ces douze personnifications des signes zodiacaux et les penseurs de Ghaldée, eut mieux affermi, dans cette œuvre importante, le caractère d'éternité.

Le Stylite de M. Brangwyn.

Le sens de Tendosmose entre la pensée abstraite d'Orient et la pensée concrète d'Occident anime aussi le tableau où M. Brangwyn peignit saint Siméon Stylite agonisant au faîte de la colonne qui domine la ville. Emacié par le jeûne, si faible qu'il ne se lève point devant celui portant le ciboire et l'hostie, l'anachorète a encore la force de l'extase. Contre le mat prolongeant la colonne vers le ciel, il s'adosse stupéfié de la venue de l'Eglise, de ladalmatique et de la lente ascension du prêtre. Or derrière le manteau sacré se déploie le monde, avec ses collines que l'aube rend vermeilles, la forme des nuages, les terrasses de la ville pâle où des lumières achèvent de brûler, avec la

mer où se doublent, par reflet, les mâts des navires à l'ancre. Il sent bien, le pieux, que la douce harmonie du monde va passer en lui dans Fhostie blanche; il sent que son âme se vivifiera en concevant la splendeur des équilibres naturels. Avec le symbole de Fhostie monte à ses lèvres le monde matinal et beau.

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