CHAPITRE III
£a peinture des jTrtisies J^rançais.
Les mille procédés d'exécution capables de rendre flatteuses à Toeil les harmonies des couleurs, les grâces des formes, les intentions du sujet, manquent à riiabileté de quelques-uns à peine. Chaque année s'accroît la science des peintres^ Sans trop de gaucherie ils imitent, au hasard de leurs goûts, les prédécesseurs. Naguère on connut des expositions où dominait Tinfluence de Puvis de Chavannes, par exemple; d'autres où la peinture claire avait conquis les assentiments; d'autres où la manière noire triomphait. Maintenant, toutes les visions admises au succès rassemblent, pour les vulgariser, des apôtres. Que la gloire touche l'un ou l'autre des artistes, et dans sa voie se meuvent aussitôt les cohortes d'imitateurs. Sous des noms moins connus on salue les efforts des personnalités notoires, de toutes, depuis Corot jusqu'à Lhermitte, depuis Cabanel jusqu'à Mun-
kacsy, depuis Maiiet jusqu'à Bcsnard. En pleine évidence, il existe une grammaire pour l'art de peindre et de dessiner correctement. Beaucoup en font un usag^e adroit.
Le temps approche qui verra les personnes instruites noter les tons et les lig nés d'un paysage, le costume et les traits d'un type humain aussi commodément qu'elles écrivent une lettre. Déjà, si l'on parcourt les salles où les amateurs de photog^raphie montrent leurs épreuves, on admire l'expérience de certains pour choisir les lumières aug'mentant les valeurs sug-g-estives de la nature.
Les exotismes.
Comme MM. Dumoulin et Dinet, au Champ-de- Mars, MM. Pinel, Rigolot et Rovel, aux Champs- Elysées, démontrent ce qu'une telle dextérité du pinceau peut offrir d'instructif à l'esprit. Ces Aoyag'eurs saisirent l'éclat de la lumière africaine et la fixèrent sur leurs toiles. Ils l'apportent. On jouit d'une nature jiouvelle. Grâce à M. Pinel, il devient loisible de connaître des types du Sud algérien, la marche de femmes courbées sous la charg^e de bois qu'elles récoltent, et leurs visages épais, et leurs coiffures blanches, et leurs ombres violettes, et leur g-este de race lente. On se plaît autant à voir une foule en burnous réunie par M. Rig-olot dans le marché de Ghardaïa, ville de maisons carrées toutes blondes, au flanc de la colline que domine le minaret droit dans la clarté fort spéciale écrasant l'ag-itation humaine, l'architecture des
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maisons. On aimerait môme le soir à Tunis que M. Rovel décrivit avec le sens trop certain d'un modèle pour faïence décorative.
Il semble que ces artistes firent de leur métier remploi le meilleur. Ce serait une mission d'initier aux splendeurs des contrées lointaines, plutôt que de construire les scènes de genre, où l'éternel petit pâtissier, en contraste avec le petit ramoneur, plaisantent le jeune télégraphiste, à moins qu'une âme patriarcale n'assemble autour d'un saladier de cerises une famille à prog*éniture nombreuse pour enchanter, par des rires enfantins, les bonnes mères.
Les progrès de Vart moyen.
D'un examen général, il ressort que l'éducation de l'œil se perfectionne. On apprend à voir. Dans les tableaux, la lumière, sa profusion ou ses réticences tiennent la place majeure. Jadis, la plupart ne voyaient pas. Du moins, on copiait un objet, un groupe d'objets; on les parait d'une intention spirituelle, navrante ou patriotique. L'anecdote suscitait une émotion pareille à celle qui assemble les flâneurs autour d'un incident de la rue. Aujourd'hui, l'art moyen veut émouvoir par lui-même. Il s'évertue à enseigner comment un rayon lumineux unit le personnage aux choses ambiantes. D'abord réservés au seul paysage, ces essais gagnent la peinture des intérieurs et celles aussi des batailles. Dans sa visite aux Salons du printemps, le public peut apprendre à multiplier les sources de joie. Les promenades lui agréeront
davantage, parce qu'il retrouvera, dans la nature, une disposition de couleurs dont certains tableaux l'auront averti. L'homme comparera, s'amusera de cette réminiscence. Il apprendra la satisfaction de voir. Peu à peu il accueillera les assauts du soleil dans son intérieur; il goûtera le délicieux mystère du crépuscule unifiant les meubles, les tentures, les miroirs dans une sorte de personnalité surprenante. Son intelligence se nantira de réflexions. D'un actif, purement soucieux de conquêtes immédiates et de plaisirs quelconques, l'art moyen des Salons aura tiré une âme compréhensive et consolatrice.
Il ne faut donc pas mépriser les efforts modestes de cette multitude ouvrière. Les œuvres aimées par les dilettantes, pour la suggestion, en eux, de l'âme créatrice, ne peuvent susciter les hautes émotions de pensée dans le public. Sans éducation il ne comprend point les idées de Whistler, de Rodin. Leurs esprits ne le peuvent directement atteindre. L'art secondaire remplit auprès des foules la fonction éducatrice.
De même, la chanson de la nourrice éveille, pour l'enfance, le premier sentiment d'art qui lui fera progressivement chérir les contes de fées, les romans d'aventures, les récits de l'histoire, les drames, les opéras^ enfin les livres analysant les complexités du cœur humain, depuis la plus sotte fable sentimentale jusqu'aux plus subtiles analyses des psychologues et aux plus larges synthèses de Hugo, de Flaubert.
L'art moyen établit des étapes pareilles pour l'éducation de l'œil. Tel saura se réjouir devant la beauté
de La Primavera parce que successivement il aura pris plaisir à considérer les chromolithographies, les images du paroissien, les illustrations des journaux, les tableaux de genre, les peintures d'histoire, les marines tempétueuses, les paysages de chasse, les natures mortes, les Salammbôs, les sirènes, les femmes nues, les Persées libérateurs d'Andromèdes et les symbolisations verdàtres. Certains de ces arrangements imparfaits lui auront révélé le charme de la ligne; d'autres auront conquis la reconnaissance de son œil pour l'harmonie des tons juxtaposés.
L'éternelle femme de pêcheur espérant le retour de la barque sur les eaux mauvaises aura montré la puissance de l'expression physionomique pour émouvoir. La curiosité poursuivra Texamen. Le nouveau attirera. Le désir ira vers le compliqué, le subtil^ le pensé. Il admirera la composition pour la beauté de la composition, et il savourera l'extase devant un Botticcelli, le sens de vivre devant un Franz Hais, le bonheur de la suggestion devant un Puvis, alors que ces toiles, soumises à sa vue avant une éducation préalable, n'eussent secoué l'indifférence que pour le rire barbare d'une moquerie. Ces peintres médiocres et adroits enseignent une autre chose encore. Leur enjouement à suivre la mode marque les flux et les reflux de l'action artistique. Qui se reporte à vingt années en arrière se rappelle le triomphe de l'école affirmant pour maîtres Cabanel et Bouguereau, Jules Lefebvre, les émules de ceux-ci. Eux-mêmes, en théorie du moins, procédaient des artistes de la
Renaissance. Ils se vantaient de snivre le Vinci, Sanzio, voire Botticelli; ils établissaient leur filiation par les Français du xvir siècle, par le Poussin. Contre la vulgarisation de leur idée se dressèrent le réalisme et l'impressionnisme. Les réalistes invoquèrent Tautorité des van Eyck, des Memling, des Clouet, des Mabuse, des Dilrer. Les impressionnistes ne parlèrent que de la nature, dont ils furent, au reste, les déformateurs audacieux et géniaux. Ces écoles connurent, à leur tour, le triomphe. Pendant vingt années, les théories se choquèrent. La bataille suscita des héroïsmes. Courbet, Millet, Manet, Monet, Pissarro, furent des noms de ralliement. De Nittis et Raiïaëlli se manifestèrent.
Ensuite le réalisme provoqua la réaction. La peinture allég'orique reconquit le terrain perdu, avec le mysticisme et le symbolisme, qui, munis de procédés divers, s'apparentent, de loin, au g-enre en faveur il y a vingt ans.
Les Nymphes et Persée de M. Frédéric Lauth.
En effet, si Ton s'arrête devant la toile de M. Frédéric Lauth, les Nymphes et Persée, on se défend mal d'une hésitation. Le genre de Cabanel, qui fut le maître de ce peintre, s'est accru, chez l'élève, de qualités actuelles. L'espace, la lumière, une ou deux figures de nymphes caractérisées, appellent la comparaison avec le préraphaélisme bien accueilli naguère par les jeunes sectes françaises. Certes, la pose conventionnelle, au premier plan, d'une nymphe nue
offrant le g-laive du héros, le ton trop g-entil des chairs, la mièvrerie du dessin, remettent vite à sa place cette répétition d'anciens exemples. Mais il a fallu rintervention du raisonnement ; et, à tout prendre, cela n'est point sans plaire.
L'Inspiration de Fantin-Latour.
Il y manque la force de pensée mise en son dessin de V Inspiration, par Fantin-Latour, et aussi la luminosité obtenue, en ce seul fusain, par le groupement des hachures. Une muse, d'ample carrure, au milieu des nuées, devient une sorte de divinité immuable et vivante pour l'homme sombre qui, à ses pieds, la déchiffre. La clarté ne différencie pas sa nature de celle propre au ciel nébuleux. On la sent parente du mouvement, des vapeurs. L'homme reste une ombre, dans l'attente de qui l'illuminera.
Ainsi, en confrontant un dessin avec une vaste composition peinte, on estime les valeurs réciproques. Malgré bien des affirmations dogmatiques, la pensée demeure encore ce qui constitue la valeur d'une œuvre picturale, musicale aussi bien que littéraire. A l'école dont MM. Gabanel et Bouguereau facilitèrent la tâche, il manquera toujours de penser suffisamment. La coquetterie de la couleur et des formes ne compense pas ce défaut.
D'une femme un peu grasse et qui nage parmi l'eau imprécise montant, jusqu'aux limites, en vagues effilées, Fantin-Latour a encore obtenu, par le moyen du pastel, certaines souplesses. Une impression étrange
de solitude, autour de Tondine, est communiquée. On écouterait Tabsence d'autres sons humains. Peintre, le même artiste ne reste pas inférieur, s'il retrace les attitudes où se prélassent Vénus et les Amours. Au deuxième plan, une femme embrasse un amour et le retient avec un mouvement de force.
Cette même force rend monumentale VÈue d'une lithographie, qui paraît mieux ainsi la mère aux flancs mûrs des races. La lumière précisant cette promesse de fécondité caresse, en une autre page, les jolies chairs de baigneuses. Il est admirable que Fantin-Latour, par la simplicité de son dessin patient, atteigne à ce flou plein de reliefs atténués, mais évidents. Son atmosphère participe à la nature ondoyante de l'eau. Elle recule les visions, elle approfondit les ombres, elle renforce la vie des lueurs. Depuis Rembrandt, les mystères de la clarté n'appartinrent pas à un autre évocateur.
La Frise et le Symbolisme de M. Henri Martin.
Dans la Frise destinée à la décoration de l'Hôtel de Ville, M. Henri Martin a dressé des apparitions de muses anguleuses. Verticalement, une fde d'arbres au ton clair raye le ciel mauve. Sous leurs feuilles défilent les personnages. Dante et Virgile apportent à un travailleur en tablier de cuir les statuettes de gloire. M. Jean Dampt, coiffé selon la mode de Charles VII, représente la sculpture à qui cet hommage est fait. Frileuse, une créature ailée s'étonne devant l'œuvre. Ailleurs, la déesse de la musique
accorde une cithare. Toutes les apparences sont maigres, quasi squelettiques, parmi les lis, les champs de fleurs. De cette intention il émane un sens du frêle et du transitoire. Ces artistes, ces nymphes ne sont pas autre chose que des créatures momentanées par lesquelles s'exprime le génie qui passe le long de la frise; il s'insuffle en chaque figure, l'illumine de même sorte. Cette synthèse, si clairement se manifeste que, parmi les groupes de figures ailées, tels personnages en costume moderne ne produisent pas de tache fâcheuse. Les directions, les lignes et les nuances restent en accord. Mais la synthèse dépend d'autre chose. La touche du pinceau appose des traits de coloration qui se mêlent peu, ne se fondent pas. Selon la loi des complémentaires, les tons divisés en leurs éléments se recomposeront à distance sur la rétine de l'observateur. Employée d'abord par les impressionnistes Signac et Seurat, qui obtinrent des effets fort intenses de mer lumineuse, cette méthode donnera toujours des résultats désirables dans les grandes compositions décoratives, vues de loin et d'en bas par le spectateur. Ainsi divisée en stries, la coloration acquiert, recomposée, un éclat incontestablement supérieur à celui que prépare le mélange sur palette.
Cette méthode de peindre rajeunit la tradition qui conseille de personnifier par des figures ailées l'esprit évocateur de l'artiste.
Les trois sortes d'apparitions, dues aux arts, si différents, de MM. Fantin-Latour, Henri Martin et Frédé-
rie Lauth, affirment que l'essor du réalisme n'a nullement éclipsé la symbolique picturale. Quel tort est celui des novateurs déclarant effacer du monde les tendances qu'ils attaquent !
La conception de détruire reste barbare. Il appar tient au siècle nouveau d'admettre l'émulation de toutes les formules. Car il n'est pas de réel ni d'irréel. Tout se nomme humain. Le surhumain naît de la réflexion humaine, phénomène psychique aussi positif que celui constatant la présence d'une maison, dMn arbre, d'un animal.
Au reste, les philosophies nous apprennent comment il demeure impossible de démontrer l'existence extérieure d'objets correspondant à nos sensations. La matière devient une hypothèse de l'esprit. Seule la perception constitue le fait. Les erreurs des sens et le daltonisme, probablement universel, révélèrent, grâce à la science, que nulle réalité certaine ne correspond aux images survies dans l'intellect. Le moi est une arche populeuse où nous faisons paîtreF des troupeaux de créations personnelles. Aucune force n'ouvrira jamais les fenêtres sur le dehors.l Notre personnalité nous emmure. Le réel et le surna turel naissent de la même essence mentale. Ce sontl des catégories artificielles, par quoi nous distinguons! les phénomènes habituels des phénomènes plus rares Elles quantifient simplement.
XijinpJies, L'influence du symbolisme guida beaucoup de
peintres vers le goût du phénomène rare. Les nymphes sont nombreuses qui voltig-ent entourées d'écharpes, dans le bois roux. Mais elles ne présentent plus cette beauté facile que le g^oût d'il y a ving-t ans leur prêtait. Elles ne montrent plus d'yeux énormes, ouverts dans l'ovale parfait de visages en nacre, ni de chevelures en manteaux, ni de nudités replètes et pareilles, par la profusion répandue de lis, de roses. Celles de ce temps, un peu blêmes, sveltes et plutôt maigres, adolescentes, les cuisses longues, la poitrine embryonnaire, la taille haute, attendent encore l'âge de femme. On les aperçoit agiles et pâlies, dans VAu- , tomne, de M. Albert Laurens, puis ombrées de crépuscule autour de la Naiisicaa que voulut évoquer M. Boyé, abîmées par le plaisir entre les Bacchantes chevauchant le lion de Briggmanii, ou glorieuses dans le Cortège païen que M. Foreau décrivit à l'honneur de Bacchus. De plus, à l'occasion d'une Fête antique ^ près d'une statue de dieu, M. Buffet les groupa, hiératiques, solennelles, en marche vers les montagnes jaunes et roses. La mystique les verdit. De gracieuses victime^, espérant, au pied du roc, que saint Georges tue le monstre, baignent dans une lumière verte. Nombreuses sont encore les têtes de femmes laurées, les porteuses de lyres, les bravoures de héros à auréole, que cette nuance consacre. Pour la plupart, le vert signifie la participation au mystère.
Les f/histratenrs de Salammbô.
De pénombres bleuâtres, lunaires se dégagent les
Salammbôs. Flaubert l'avait dit. On ne pouvait forfaire à son intention. Une tête d'idole taillée rudement inspira sans doute M. Girardin lorsqu'il imagina cette prêtresse de Tanît parvenue sous la tente de Matho. L'œuvre merveilleuse de l'écrivain sug*g"ère d'ailleurs bien d'autres tentatives. Non sans plaisir, on note que les lecteurs du livre admirent les chapitres développant l'existence des mercenaires. Pour consacrer avec l'image cette splendide et première étude psychique des foules, plusieurs artistes composèrent des toiles importantes. Ils y relatent les angoisses des barbares enfermés dans le défdé de la Hache, ou la tactique du Carthaginois faisant piétiner par les éléphants les restes de l'armée rebelle. Ils comprirent que le bel effort de l'œuvre était dans la reconstitution de cette âme collective. Là Flaubert annonçait un avenir nouveau pour l'art. Malheureusement, les interprètes ne surent point assembler les individus dans la foule. Des modèles divers ont posé séparément. Ils ne frissonnent pas de la fièvre totale. L'écrivain, lui, conçut une humanité cohésive de toutes races en marche vers cette Carthage, ville de bienêtre, de repos, pour l'illusion des hommes simples.
Christ et Saints.
Avec le même piétinement de barbares à la recherche maladroite de l'aise, l'humanité marche à la conquête du ciel promis par le Christ, sans rien trouver de Lui que la douleur. En étalant aux regards du monde le Dieu, bouche ouverte par le dernier râle, et ses chairs
mortes, M. Henner exprime, à son tour, après tant d'artistes chrétiens, la désolation du sacrifice inutile, de l'effort inutile. C'est dans la lumière d'aquarium habituellement préférée par l'œil de ce peintre que l'aspect du Christ descendu de la croix convie à renoncer. Et cependant les hommes, forts de l'espoir offert sur les bords du lac de Tibériade, se précipitent à la conquête spirituelle de la terre. Ils meurent pour l'espoir vain de paix, de pardon, d'amour. Le cadavre de saint Sébastien est recueilli par les femmes, la nuit, sur l'échafaud dominant la douceur nocturne du paysage ordonné par M. Goetze, vers un calme fleuve, avec l'épaisseur des forêts et l'espace sublime du cieL Ailleurs saint Patrice baptise deux Irlandaises, que M. Etcheverry conçut très lasses de la joie, prêtes à chang-er le mal de la fête contre le mal de l'ascétisme. De ces dévouements, de ces martyrs naît la civilisation des Gaules.
Bouches inutiles, par Tattegrain.
Autour des couvents, les champs ont été fécondés. A l'intérieur des cellules, les moines errants s'amas« sent, les métiers ronflent, la navette court, le marteau retentit sur le cuivre, les villes grandissent. Mais l'espoir d'amour ne se réalise pas. L'homme se rue contre l'homme. Tragiquement, M. Tattegrain évoque l'épisode d'un siège au moyen âge. La neige blanchit l'abîme des remparts, et là, les Bouches inutiles, chassées hors des murailles, achèvent leur agonie. Grises et violettes, les faces de la plèbe affamée épou--
vantent. Des infirmes sautillent sur leurs moig-nons. Des vieilles se recroquevillent dans leurs loques sans couleur. Certaines mettent à l'estomac leurs poings qui compriment la torture de la crampe. Près de mourir, un homme se tord devant l'effroi des siens. Un autre vient de tomber, et plusieurs se ruent le couteau à la main pour le dépecer. Les morceaux sanglants, ils se les disputent. Certains regardent la querelle avec horreur, et d'aucuns pensent à s'y mêler. L'air terne pèse sur la glace du fleuve, enveloppe les tours de bois que l'assiégeant pousse contre la place. Au dos des pauvres êtres, les guenilles, pareilles de teinte, à cause de l'usure, ne se différencient guère des figures violacées, des cheveux salis. Inexorablement blanc, le pays contient une foule brunâtre, hideuse.
Sans moyens de coloris, sans habileté de composition, l'artiste réussit à donner l'angoisse.
Scènes Ji istoriques.
Deux garçonnets en collants rouges somnolent dans un cachot circulaire. Ce sont les Otages que l'habileté décorative de M. Jean-Paul Laurens a fait surgir de l'histoire, aussi bien que la byzantine Irène.
La méchanceté du fort perpétue son œuvre. Ce que souhaite la philosophie récente de l'Allemand Nietzsche, l'écrasement des faibles au bénéfice de l'orgueil et de la vigueur physique, se perpétue par les siècles. Les vainqueurs fondent la Toison d'or. La pourpre et le collier précieux seront décernés aux plus experts en crimes profitables. M. de Yriendt, disciple
remarquable des van Eyck, des Memling-, des Brueghel, fixa sur la toile les figures sournoises, bestiales ou adipeuses des seigneurs, des évêques. A force de poindre et de férir, de fouiller, en imagination, les entrailles des vaincus, ces nobles perdirent la face humaine. L'hyène et le renard guettent par les yeux des fondateurs siégeant coifTés du chaperon écarlate. Ainsi, sur les stèles qui nous livrent les guerriers d'Assur, le rictus du félin agriffé contre sa proie caractérise les vainqueurs aux tiares coniques, aux barbes annelées, aux bras musculeux, bandant Tare du haut du char. Les siècles vont. L'homme tue toujours. C'est l'épopée napoléonienne. Dans un village, M. Le Dru fait se précipiter les soldats en délire de meurtre. 11 en débouche de toutes les rues. Pour fusiller, il en agenouille derrière la margelle du puits que surmonte une statuette d'homme pacifique. Le héros s'enchante de revivre les heures bestiales de la curée, le temps où, anthropoïde muni du poignard en silex, il éventrait le porteur de colliers, par plaisir, par sens du triomphe, par convoitise de s'applaudir maître.
L'étude des mouvements de foule ne sollicite guère les artistes que dans les peintures de carnage, et elle ne produit rien d'égal à la Bataille cVArbelles, de Jean Brueglicl, ni aux chocs de cavalerie de Wouvcrman, soit que l'on nous montre tel épisode de la guerre d'Afrique, où vm bataillon entouré repousse les Kabyles, soit que M. Duquesne, dans une atmosphère massive, agglomère les soldats de 1870 à l'assaut d'une position allemande, soit que de multiples
amateurs entretiennent, par des images sans mérite, la haine contre ceux nés outre-Rhin. Tantôt le créateur confond ses soldats dans la généralité trop artificielle d'un élan confus, tantôt il se contente de traiter en détail quatre ou cinq personnages réunis, par de naïfs subterfuges, à des hérissements de fusils, à des champs de képis rouges. Les essais avortent. Il faudrait pourtant se convaincre que, de Fessor des foules, un art émouvant peut naître. Un Hollandais, M. Luyten, Fa deviné, comme Flaubert le réalisa.
Les Grévistes de M. Luyten.
Sous le plafond bas d'un cabaret belge, des grévistes acclament le haillon rouge fixé par Fun d'eux à la hampe. Tous, vêtus de cottes bleues, hurlent le serment de haine. Un buisson de mains noires, calleuses, entamées par la matière et l'outil, se dresse au-dessus des épaules. Cinquante visages troués de bouches en vocifération livrent cinquante expressions tragiques de vigueurs exaspérées, jeunes, mûres, vieilles. Sans beauté ni grâce, de véridiques femelles en caracos glapissent. Cela s'agite dans un éclairage exact, n'empruntant ses valeurs ni à Fartifice d'une ombre expresse, ni à l'éclat d'un soleil complaisant. On reconnaît ce jour, issu du brouillard extérieur à travers les puits des cours, par Fintermédiaire de crasseux vitrages.
Et ces hommes ne sont pas héroïques. Simplement furieux, ils se grisent de leurs cris pour acquérir un courage dont ils doutent. Cependant, sur un matelas,
le camarade assommé par la police saigne de la bouche. L'accident vient d'aigrir la haine sociale. Gamine plate et maigre, en un caraco rose, une fillette crie si fort que son nez se plisse dans la touffe de cheveux peignés bas sur le front. Tous se serrent, se sentent les coudes et cherchent la communication du fluide. Dénonçant ce besoin de troupeau, la lumière blafarde s'arrête aux plis des manches bleues, aux cassures des cottes, aux pommettes blêmes, aux chapeaux de cuir, aux casquettes flasques, en luisant sur les tendons des cous qui se haussent, sur les arêtes des nez, sur les figures anémiques.
L'art du peintre ne le cède pas à celui de l'observateur. Malgré l'unique couleur des costumes, ils ne se confondent point. Des os, des chairs et des corps pointent, se gonflent ou s'affaissent sous la toile dure. Dans l'armure de travail, l'homme qui érige le drapeau creuse sa hanche très souplement. Parfaite, la composition attire les gestes bleus, les visages blêmes, les élans vers la loque sobrement rouge.
Là un pic, un marteau sont brandis, sans que cela prête une attitude aux exaltés. On chercherait longtemps, parmi les souvenirs, un tableau de foule meilleur, qui ne noie point l'individu dans le mouvement ou ne sacrifie pas le mouvement à peu de types mis en exergue, pour le caractériser. L'œuvre de M. Luyten atteint une supériorité. L'impression émane de l'ensemble, non de trois visages. La synthèse est obtenue. A l'étude des directions, au faisceau bien arrangé des gestes, à la simplicité des tons, à l'écrasement heureux
des masses entre le plafond bas et le sol, Tartiste doit la réussite.
Le soudain épanouissement de la sociologie ou psychique des peuples, que le siècle impute à la Ijhilosopliie d'Auguste Comte, de MM. Letourneau, Roberty, Kowalewsky, Tarde, Izoulet, nécessite un art parallèle. Flaubert l'instaura en créant Tâme des mercenaires, en disant les appétits contemporains qui se pressent autour de Mme Bovary, dans le bourg' d'Yonville. Les foules deviennent le grand trag*édien anonyme. Sans doute, elles le furent toujours. Commodément, les annalistes d'autrefois enregistrèrent, sous le nom des héros, les actes des peuples. Les prétendus g-rands hommes, écrit Tolstoï, ne sont que les étiquettes de l'histoire. Ils donnent leur nom aux événements que produisirent seuls la haine et l'enthousiasme des élites suivies i)ar les foules. C'est la thèse du penseur slave que corrobore aujourd'hui la |)ersonnalité nouvelle de la foule en effervescence sociale sur tous les points du monde.
Tableaux de douleur.
Intitulant Humanité la toile où il oppose, à une série de faméliques échoués dans un square de roses, d'opulentes nourrices, de saines bourgeoises, des enfants frais, M. Pelez dédia ses heures de bon travail à la préoccupation immédiate du monde. La peine des pauvres n'inquiète pas moins M. Diercky, qui étudia soigneusement les figures ternes, les habits tristes des mères rerues à l'œuvre de la Douchée de pain. Sur un
banc voisin de rëglise Saint-Sulpice, M. Besson groupa de même Tembrassement de misérables amoureux adossés à une femme chauve que la faim halluciné et qui allaite un nourrisson serré contre ses loques. Vers réglise défde le cortège en surplis des séminaristes incapables d'offrir la certitude consolatrice du ciel. M. Décote dessina un Joueur de vielle, homme noir. Son visage se ferme sur la rancune d'atroces misères intérieures.
Les Doclx's de Cardijf, par M. Walden.
Non loin de ces armées en présence, riches et pauvres^ un Américain, M. Walden, présente la magnificence de rinvention mécanique. La lumière électrique brille sur les DocL's de Cardijf, elle se reflète dans le ballast humide où se courbent les lueurs infinies des rails. Rouges, les falots protègent la route. La locomotive trapue souffle et glisse, abandonne rapidement les quais, les mâtures des paquebots, la mer. Du 3rouillard rend diffuses les lumières. Delà force som- 3re progresse entre les vapeurs. 11 apparaît bien que, e premier entre ceux qui voulurent fixer Timpression ralue par la vigueur majestueuse des machines, \l. Walden y réussit. Aucune sihouette humaine n'ap- )orte de contraste. Seule, la locomotive s'élance de on domaine noir et poli à travers Thumidité locturne. Elle existe d'une vie propre, sourde, rapide ît déterminée. La création de Prométhée prend essor L travers la féerie d'une gare éclairée par ses lunes lectriques suspendues, par ses falots de couleur. Et
Ton songe au bien accompli déjà, à la paix que promettent les relations plus faciles entre les hommes; à la diminution de Feffort ouvrier, à la production abondante et meilleure, à tout ce que des intellig^ences fraternelles tireraient encore de la bonne mère Science afin d'assourdir les cris de la misère matérielle, pour dure que soit aussi la peine de Fâme.
U Angoisse humaine de M. Roghegrosse.
En un assaut d'hommes, de femmes, d'ouvrières, de filles, de mondaines, de travailleurs, de g-ens de fête, M. Rochegrosse a symbolisé l'Angoisse humaine escaladant le roc afin de saisir les Illusions qui volent au ciel. Accourue de l'horizon fumeux, la foule s'étouffe, s'écrase, s'étrangle et se piétine. Un se hausse sur le cadavre du suicidé. Les coudes virils s'enfoncent dans les épaules des femmes décolletées Les plus forts se hissent à la cime, et, alors, c'est la glissade éperdue. Insensible à sa propre chute, le poète tombe raide dans l'abîme, le regard vers les apparitions. Au fond brillent les blanches croix du cimetière.
De son art expert, le peintre dés superbes tragédies qui se nomment La Mort de VitelliuSj, Astyanax, La Mort de Geta, M. Rochegrosse dirigea l'élan réel de cette sombre foule, fixa des caractères dans un geste, dans une lumière d'œil, dans un mouvement de lutte. On regrette que l'artiste ait cru devoir joindre à cette terreur la peinture des fantômes célestes. Si un accident eût coupé la toile et laissé la foule s'écraseï
lac
tïur
contre le cadre, sans qu'on aperçût la raison du délire, notre esprit eût gag'né à ce mystère une émo^ tion açrrandie.
^1 L'Homme aux poupées^ par M. Jean Veber.
A mesure que l'homme assouvit ses désirs, d'autres succèdent, plus impérieux et qui commandent une nouvelle action. Nul espoir ne persiste de se jamais satisfaire. Que la société se renouvelle, selon le vœu révolutionnaire, et l'ang-oisse n'aura fait que de changer de motifs, le lendemain. Aussi bien que la conscience des besoins du corps, les convoitises pour la chimère détruisent le charme de la vie. Désirant de dire, M. Jean Veber a peint VHomme aux poupées. Exténué de vivre, ricanant au milieu de ses rides, sous ses cheveux blonds et gris, dans sa barbe blonde et grise, l'amant contemple les mannequins de son rêve, ce qu'il eût voulu que parût l'aimée. Vierges saintes, prêtresses voluptueuses et savantes, Béatrices laurées d'or, il les a rejetées tour à tour. Lasse de se savoir délaissée, la femme réelle s'est endormie dans son propre rêve, dans son simple rêve d'amour naïf.
Puérilement, sans doute, mais avec un coloris savoureux et de tendres lumières transparues dans les étoffes, M. Jean Veber exprima de la sorte cette vérité : nous souhaitons juste des êtres chers ce que, de par leur nature, ils ne peuvent offrir. Les qualités plastiques et spirituelles de la courtisane engagent les cœurs épris d'elle à désirer ridiculement sa vertu. De
iCO DIX ANS d'art français
rëpouse courageuse pour préparer la forte race, nous réclamons des splendeurs contraires à sa foi essentielle. Notre temps perd la science de chérir.
Les Lumières de M. Lomont et de quehiues autres.
M. Lomont pria d'admirer la seule magnificence de la lumière, celle que, dans la vie quotidienne, elle nous peut surprendre. La lumière est consolatrice. Elle berce Fheure. Elle caresse les formes. Elle anime les couleurs, les orne de triomphe; et, disparaissant, leur laisse un masque de chag^rin. Entrée par une fenêtre, elle envahit les lambris d'une chambre où se coiffait une Femme à sa toilette, M. Lomont présente cette lumière sous plusieurs apparences, selon qu'elle s'étale en xjleine vigueur, qu'elle se rencogne, qu'elle monte à l'altitude du plafond, qu'elle pénètre les ombres des angles, qu'elle s'insinue dans la cime d'une chevelure, qu'elle met en vie les élixirs dormant sous le cristal des flacons. Au long d'un bras nu, elle court, ondulation d'or. Opposée par la stature de son corps à l'afflux de clarté, la femme, sous l'épaisse capuche de ses cheveux, reste dans l'ombre. Le vrai sujet de l'œuvre est bien la lumière seule, son resplendissement. Aucune toile n'éciuivaut peut-être à cette belle compréhension.
La religion de la lumière exalta encore M. Dessar, quand il peignit la blonde Elisabeth, en mousseline devant la radieuse fenêtre d'un beau jour voilé d'autres mousselines diaphanes. Bien qu'élève de MM. Bouguereau et Robert Fleury, ce peintre, d'oxi^
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gine américaine, n'a point omis sa personnalité. Les murs blanchis à la chaux, les plinthes fraîchement badigeonnées de vert clair contiennent la réalité proprette d'une maison en Flandre française. Le goût espagnol- de Mirallès-Darmanin choie de même la divinité du jour. Une première communiante vient faire visite à ses compagnes dans l'atelier de tapis. Sur des types hardiment exprimés en maigreur de prolétaires ibériques, la profusion de la lumière se répand. Matinale, pure, toute sainte, elle descend avec un vol de pigeons dans la cour déserte de l'école, vers la cornette de la religieuse venue à la splendeur du soleil que M. Sauvage a peint en Loir-et-Cher. Automnale, anémiée, en déclin, elle bénit les deux formes de vieillards achevant de vivre, au balcon couvert de leur pauvre métairie, comme, savamment, M. Henri Marre les a vus.
Or M. Bouguereau instruisit MM. Lomont et Dessar; M. Cabanel guida les débuts de M. Henri Marre; c'est à M. Bonnat que M. Sauvage doit, en partie, son habileté technique. L'enseignement de ces professeurs forme des luministes. Il est juste de constater les résultats de leur pédagogie.
Loin de cette direction, M"^^ Laurat Mûntz étudia la clarté des temps pluvieux, venue de la fenêtre lointaine, le long des luisances du parquet, et dans toute la chambre où valsent, en robes roses, deux babies, parmi une pénombre humide, et les reflets ternes au bois verni des meubles.
Le chef-d'œuvre de M, Struïjs.
M. Struïjs, Anversois, n'emprunte à aucun exemple les tons qui, dans la triste salle où le drame de la mort se dénoue, valurent tant de relief au personnage du prêtre s'éloignant, le dos couvert d'une étoffe liturgique, le ciboire en ses pieuses mains, à l'enfant de chœur emportant la lanterne et un feu véritable, à la femme agenouillée et sanglotant, la tête, les bras enfouis dans le coussin d'un humble fauteuil. Le réalisme de M. Struïjs est complet. Il n'ajoute rien à la nature. 11 ne l'interprète pas. A peine épaissit-il un peu les atmosphères dans le dessein d'obtenir quelque synthèse.
Et cette exactitude renforce certainement l'impression tragique de ses vues sur la maladie et l'agonie humaines. Le réalisme hollandais des Steen, des van Ostade, de leurs disciples, se poursuit par son effort. Seulement, à la joie des anciens maîtres la recherche de la douleur se substitue. Quelles que soient les^ races, les contrées et les histoires, l'être partout cesse de rire à la vie. Il ne l'égaie plus de boire, de se moquer et de vaincre. De Steen à Struïjs, quelle distance d'âmes successives, encore que les impressionnent de même la lumière du jour et l'importance du détail !
Mariage de convenance^ par Lorimer.
11 convient de s'attarder à la désillusion de l'amour que M. Lorimer, Ecossais, décrivit en traitant le Mariage de convenance. Le siècle ne possède plus la '
vig"ueur spontanée, pour, au sort entier d^une longue vie commode, préférer le court délire d'une passion intense. Après tant de livres qui consignèrent les aveux déçus, la jeune fille sait trop la misère de Tamour, pauvre besoin physique que Torgueil viril masqua de sentimentalité, d'emphases mensongères. Elle n'ignore plus que Tivresse de se chérir, corps et cœur, dure le temps d'une ivresse. Venues la satiété, la lassitude, rien ne lie plus les époux. Ils se découvrent alors tels que les fit la vérité de leurs caractères. Consciemment ou inconsciemment ils se reprochent de n'avoir pas prolongé à l'infini ce qui ne pouvait luire qu'une saison. Ennemis, ils se nuisent, et la désespérance consomme leurs âges. La jeune fille contemporaine ne maudit pas les parents qui la préservent de cet excès de liesse, de cet excès de douleur. Elle accepte la loi de l'expérience. Elle se résigne; elle s'unit à l'être d'intelligence et de force, lui apporte la douceur de sa beauté, sa loyale confiance; mais, au moment du don, elle succombe à la faiblesse de regretter le bref éclat de l'amour. M. Lorimer a choisi cette heure de faiblesse pour émouvoir. La délicatesse d'un coloris parfait aide encore à goûter
l'image.
Le coloris de M. Jean Veber.
De M. Jean Yeber, le coloris, tout autre, est une richesse. Un paysage de jardin contient les merveilles de la joaillerie florale. Des parterres offrent une grasse vie végétale en expansion. Fraîches et sombres, les verdures des bosquets enchantent. De ses fleurs, le
relief solliciterait la main prête à cueillir. Au longdès sentes, dans la profondeur de la futaie, l'espace se développe.
La mémoire songe à la palette de Delacroix, pour comparer la splendeur de celle-ci. Et ce n'est pas débauche. Sûre et sobre, la composition dispense les touches du pinceau, d'après une mesure. Les frondaisons s'épaississent, s'éclaircissent aisément. Rien ne pèse. Point d'effet d'opposition intense, d'ombre pour noircir, de camaïeu. La sincérité, la science et le tempérament s'unissent.
Soleils, crépuscules, soir.
A la recherche du soleil, M. Alphonse Yisconti a peint solidement les architectures entourant un bassin dans le parc de Versailles. De Bonington, Manet et Nittis, M. Visconti ravive un souvenir triple. Sur les seigles annuels de M. Quignon, le jour s'épanouit exprès, afin de les jaunir. Il s'atténue joliment vers l'église basse devant laquelle M«^e Marie Duhem assembla ses plates paysannes, au temps des Viijiles, non loin de ternes quinconces. M. Pointelin, avec une maîtrise infaillible, saisit la lumière au moment où, dans la nuit, elle va mourir, unifiant les espaces. De cette heure aussi, M. Parton, en un Lever de Lune exquisement grisâtre, emprunta la tendresse. La clarté fine tombe sur le marais, sur les roseaux de la berge. Le silence grandit. Les travaux cessent. L'homme commence à penser.
A la lueur étrange, intense, rougeàtre des bougiesj
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éclairant un salon, quelques personnes interrogent sans doute le mystère. Les yeux bandés, un g'entleman, que mène la main d'une femme en toilette de soir, atteint une corbeille de fleurs. Dans les tentures, dans les coins, Fanxiété des assistants fige leurs poses et les traits pâlis des visages. Thoiight reculer ajoute à la notoriété de M. Harcourt une preuve de son talent coloriste par un œil Imaginatif et une science physionomique. Le dessin dresse dans le jet de lignes simples la précision des personnalités.
Les types de M. HerKomer.
Une vertu semblable honore M. Herkomer quand il présente la Séance du Conseil de Landsberg, en Bavière, Des types germaniques aux épaules vastes, aux faces barbues et sans souci de beauté faite, s'adossent contre les murs de la salle en roide perspective, jusqu'à la table où le maire parle, debout. A ses côtés, deux fenêtres s'ouvrent sur la petite ville, morte. Le spectacle des rues n'attire pas les yeux garantis de lunettes, et les bons citoyens écoutent en silence l'allocution. Toutes les figures sont des portraits d'hommes timides, simples et réfléchis. Une race entière expose là ses qualités de résistance, d'abnégation, de courage passif, de sagesse, de santé robuste, de vie interne. Malheureusement, comme beaucoup de peintures allemandes, celle-ci manque de couleur et de jour. Dépourvue de gradations, la même clarté passe faussement de la rue dans la salle.
Portraits de femmes.
Ames contraires, frivoles, amusées de soi, caractères enrubanés pour la parade se trahissent dans la foule des portraits de Françaises. M^e Région, entre elles, note un type de vive grâce. Parmi les tons fauves d'une pèlerine en fourrure, d'une toque, d'un manchon, d'une chevelure au henné, éclate la joie de joues rieuses, avivées d'une légère couperose. Telles les peignit, au siècle passé, bien avant M. Humbert, le talent de Greuze.
Par M. Henri Lévy, une dame blonde en toilette noire donne merveilleusement l'impression de vie. Nez fin, yeux graves, et sur la fragilité du cou, des perles fixent la nuance exacte de l'âme solide, pure. L'épiderme des niains pâles ne varie pas l'exquisité grisâtre.
Comme celle-ci, plus universelle que française, est la jeune brune que M. Henri Martin, sur fond de tapisserie beige à chardons, posta pour avertir d'une imagination qui reflète Elseneur, Hamlet, Ophélie, tout le drame de trop prévoir l'action avant l'action. On admire l'étoffe lourde de sa robe. Rouge et verte, sombre chatoie la rigidité des plis. Les deux bandeaux noirs définissent Fangle pâle du visage. Du portrait de Mme Héglon à ceux-ci, peints par MM. Joannon et Henri Martin, la différence se marque encore parfaitement entre l'art qui traduit l'extériorité de l'être et l'autre qui recherche à exprimer les postures d'esprit. Aux yeux profonds de la dame peinte par M. Henri
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Martin, il semble que persiste le souci de comprendre les causes de la vie, de scruter le mystère du sort. Eu soi-même, elle se recule, pourrait-on dire, afin de mieux apercevoir Tensemble des choses, cette marche de Fhumanité vers le mystère futur que rappellent, aux panneaux exposés dans ces salons, tant de pensées diverses, depuis les visions de Fantin-Latour, celles de nymphes symboliques dansant parmi les bois roux, et toute révocation des histoires : les luttes des mercenaires, les barbaries, Tamour de Salammbô, la fondation de la Toison d'or, jusqu'aux nuées des sombres foules contemporaines peintes par MM. Luyten, Rochegrosse, jusqu'aux repos d'admirer la lumière dans les paysag'es et les jardins, autour des êtres, jusqu'au désir joyeux de plaire si franchement mis au visage des dames de France.
Si elle reste grave ainsi, la jeune femme en bandeaux noirs, devant le cours de la nécessité, c'est qu'elle ne pense plus à vouloir.
Portraits d'hommes.
On sent le même dégoût du triomphe au visage du jeune homme dessiné par M. Léandre. A son front trop haut, dans ses yeux myopes, la tristesse persiste. Lui non plus ne saisit pas l'utilité de la lutte. Il n'appartient plus au temps de barbarie, où la gloire militaire et royale satisfaisait les plus nobles ambitions. L'avidité de savoir succède à l'avidité de conquérir. Il se compte parmi la foule de la jeunesse nouvelle, munie à vingt ans de tant de science, de philosophie
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et de scepticisme pensif qu'elle ne croit même point favorable de modifier les pires états sociaux, certaine de la perpétuité du désir, de Terreur.
Celle génération diffère de celle que Henner synthétisa dans le Portrait de M. Carolns Diiran. En profd, la face haute regarde Tépoque avec la naïve certitude de Favoir conçue. Nul doute. Ceci est bien. Cela est mal. Les gouvernements ont pu trahir, les républiques se succéder, les guerres bondir, les découvertes de chaque heure démentir le positivisme de la science, les religions s'écrouler, les métaphysiques se contredire, l'histoire galoper comme une folle, nos prédécesseurs ne s'étonnèrent pas. Ils n'eurent point même Tironie coquette léguée par l'esprit encyclopédiste aux vieillards spectateurs et que rend le Portrait de mon père, M. Victor Marec traduit, avec le privilège d'un art vigoureux, cette sorte d'intelligence. Le front plus clair, le visage plus rouge se rejoignirent vers l'œil qui va devenir glauque et qui scrute. A la racine du nez roide, en se pinçant, les narines aspirent la subtilité des odeurs. Au bas du menton, deux pointes de barbe blanche ajoutent encore à raffinement. Assis dans un fauteuil de cuir, les jambes croisées, les mains libres, le sec vieillard réprime le sourire venu aux fines commissures de ses lèvres rasées. Finalement, il se moque en lui-même du siècle. La vie de Tâme le remplit.
Sa mémoire l'amuse, comme l'apparence présente qu'il y compare.
Dans une fourrure, un autre vieillard, excellemment
peint par William Lockhart, montre aussi son âme spectatrice et forte, reposée de Faction.
Le colonel Amstriither-Tliomson, par M. Lorimer.
Le besoin de l'action inspira un merveilleux portrait de vie, M. Lorimer Texposa. Le musée du Luxembourg* le possède. En vaste habit noir, botté, le fouet à la main, Le colonel Amstruther-Thonison contient mal l'expansion de sa force. Sous la broussaille blanche du sourcil, l'œil petit darde un regard bleu clair d'enfant impétueux; et cela contraste avec la tête chauve, rose, flanquée, aux joues un peu blettes, de courts favoris ras. Sous la lèvre nue, le mépris de tout se précise dans le sourire commençant, sourire de dérision colérique. Et depuis le plastron tourmenté de la cravate blanche jusqu'aux pieds impatients qui terminent deux jambes grêles et nerveuses, toute l'atitude indique l'homme prêt à la violence.
L'admirable est d'avoir su, dans la même figure, oindre l'impression donnée par le regard d'enfant rompt à celle de vieillesse agile et sanguine. Venu e grands espaces, un jour franc illumine, en outre, personnage, le tapis, les tentures blondes. Une érité entière émane de ce portrait. Car les hommes 'action sont bien ceux qui demeurent toujours des nfants, qui gardent à travers la vie leurs âmes d'enince. A trop s'instruire l'homme perd sa confiance en |a vigueur. Il doute de sa précellence. Il ne se croit lus le fort, le sage, le juste. Le courage militaire ne it jamais que la naïve et sûre admiration du barbare
pour lui-même ; car il ne doute pas de vaincre. Qui sait les choses ne s'admire pas. On se comprend infime dans l'énorme jeu des forces inconnues. L'enfant agit par ignorance. Aujourd'hui l'homme visite trop de philosophieSj trop de littératures, imagine trop de civilisations défuntes, pour oser se dire capable de certitude. On prévoit les obstacles avant la réalisation, et l'on sourit du dessein, plutôt que de s'élancer aveuglément. La clairvoyance tue le caractère. Les castes intelligentes s'éloigneront davantage de l'action^ durant la vieillesse de l'Europe. Les inférieurs commanderont. Fiers de soi, sûrs de leurs dogmes, ils présideront au désastre des races latines, sans douter^ enfants misérables de leur excellence.
Ainsi, en dressant le portrait de notre monde social dans les lignes et les couleurs, dans le bronze et le marbre, les artistes enseignent à l'époque son destin. Et de tout ce que nous fûmes peut-être ne restera-t-il plus, dans peu de siècles, que les chefs-d'œuvre d'orfèvrerie pareils à celui de M. Falize vCt de ses collaborateurs. Ayant vidé ce hanap d'or, les barbares surgis dans nos villes riront en s'émerveillant des figure? ciselées autour du vase magnifique. Ils s'étonneron de tout ce vain labeur d'artisans apparu sous l'émai translucide, dans la frise qui contourne la haut< timbale où personne sans doute, d'ici là, n'aura bu malgré le symbole ornemental des vignes. Car 1 siècle regarde la vie pour n'en pas jouir, et fabriqu des vases sans le goût d'y boire.