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CHAPITRE IV

j:'Jîri ei la Vohpiê.

Entre les nombreux enseignements de Fart, Tun des meilleurs vise à nous libérer de la gouaillerie farceiïse habituelle à qui parle de volupté. Les prescriptions chrétiennes couvrirent la loi de reproduction d'un mystère bizarre, dont les coutumes nous obligent à disserter en chuchotant, la malice aux yeux et des idées grossières à l'esprit. La luxure vaut mieux que ces facéties. La romance et les niaiseries sentimentales correspondent mal à son immense loi d'attraction qui règle le mouvement des astres, qui lève la plante vers la lumière, qui jette le fauve à la recherche de la femelle mère future d'une race d'où sortiront d'autres races transformées, accrues en intelligence, peut-être humaine, si les hordes s'unissent ea sociétés, en peuples : par l'œuvre de ces peuples la planète se regarde et pense.

L'instinct de reproduction eugeiidra, pour l'homme

primitif, le désir de grouper autour de soi les femmes qu'il surprenait, qu'il atteignait à la course, qu'il terrassait en leurs moments de faiblesse, au milieu du steppe, sur la roche du mont, dans l'épaisseur des bois. Conquises, elles servaient sa vigueur, le suivaient à la chasse, traquaient pour lui les bêtes. Elles furent ses premiers veneurs, puis ses premiers soldats, le jour où l'adversaire parut à l'entrée de la caverne, en brandissant la hache de pierre. Les enfants nés de ces brusques contacts augmentèrent, par leur vie, la force de lahorde. Le mâle jugea la famille bonne puisqu'elle lui fournissait de nouveaux défenseurs après des servantes et des amantes. La horde grandit, marcha, devint terrifiante, absorba les familles plus faibles. Considérant que les fils de son sang devaient toujours vaincre et ceux d'autrui toujours être vaincus, l'orgueil naïf du chef interdit à ses épouses d'accueillir un autre mâle. Il punit de mort l'adultère capable, par l'introduction d'une semence inférieure, de nuire à l'énergie de sa race. Ce sont là les précieuses suggestions que nous dispense la lecture de Vamirelh d'Eyrimah^ œuvres insignes des Rosny.

Ainsi fut établie la loi du mariage, que renforcèrent encore les soucis de ne point permettre les rivalités jalouses entre guerriers. Haines qui vouaient au trépas du duel trop d'hommes utiles par leur vigueur. Le prêtre ou le chef ayant donné solennellement telle femme à tel de ses fils ou compagnons, il fut prescrit aux gens de ne point convoiter cette femme et d'éviter la querelle.

Pacifiée, la horde se développa. L'amitié naquit. Elle assembla les adolescents. La tribu s'aggloméra, puis la nation. L'humble instinct de reproduction avait créé le peuple, ses coutumes, ses lois^ un système politique de monarchie héréditaire. L'aîné du chef lui succéda, comme le plus expérimenté et comme celui pourvu du meilleur sang.

Lorsque la descendance eut oublié les motifs premiers de ces coutumes, elles lui étaient une habitude d'atavisme transformée en sentiments que la religion consacra; la religion des prêtres et des chefs. L'amour maternel, le respect de la vieillesse, le sens de la famille, les attendrissements des cœurs épris, ne se souvinrent plus d'avoir été imposés par la prévoyance de l'ancêtre forçant chacun à soigner les enfants, espoirs de la horde, à écouter les vieillards qui possédaient l'expérience aujourd'hui accumulée dans les livres, à revenir au foyer qui avait besoin de protection pour ses réserves, ses ustensiles de pierre, d'os et de bois, à choisir une épouse révérée parce qu'elle allait recevoir en ses flancs la force même de la race, et propager son type vainqueur.

Quand ils écrivent leurs romans moraux, les Paul Bourget, les Edouard Rod, les Marcel Prévost, les Henri Bordeaux savent qu'ils dissertent sur le résultat lointain des premiers instincts sociologiques.

Idées obscurcies, les sentiments gouvernèrent les actions des hommes. Prêtres, législateurs, poètes favorisèrent leur développement. Loin de la vierge et de la mère, sources de la vie nationale, mille près-

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criptions écartèrent les exemples de volupté propres à valoir la tentation d'adultère qui eût corrompu la pureté du sang noble. L'amour fut enveloppé d^un mystère légitime, et Topprobre jeté à qui soulevait le voile. Au temps du christianisme, afin de sauvegarder la famille du colon romain contre la semence des envahisseurs barbares, le clergé multiplia les précautions. Ce long mystère fit de la production une chose comique, par l'hypocrisie intensive de ceux qui péchaient. La verve gauloise, saxonne et germanique s'amusa des mensonges innombrables dus à la révolte sournoise des amants illicites. Et nous avons gardé l'impitoyable habitude de rire assez bêtement si les apparences de l'amour s'offrent à nous. En étudiant les formes de la nudité, l'art de la sculpture combat ce grossier penchant. 11 nous montre, en mille images exposées, le tabernacle où fermentera la semence de la race. Le plasticien cherche les qualités physiques des corps qui sollicitent les raisons obscures de notre choix occasionné pour déterminer heureusement l'avenir d'une descendance. C'est là toute la mission d'un Landowski.

Les anciens prisaient la force musculaire, parce qu'ils en avaient besoin dans la multitude renouvelée des combats où les armes n'acquièrent de puissance que par la vigueur des membres. Aussi la statuaire assyrienne, la grecque, puis la romaine qui l'imitait chérirent-elles la beauté du colosse, athlète ou dieu, paré d'une face grave, exprimant des idées simples. L'habileté, la ruse sont, de notre temps, les moyens

de conquérir. Instinctivement notre amour recherche la souplesse du corps et la science de la vie que révèlent les visag'es mutins, malicieux, douloureux, navrés, résignés, soucieux ou penseurs. La puissance des atavismes oblige notre inconscience à choisir, pour la propagation de Tespèce, lé ou la partenaire apte, selon Tévidence des signes extérieurs, à produire une descendance tantôt futée, tantôt méditative. Bien qu'il n'en doute pas, en poursuivant la jolie modiste du boulevard, le Parisien rieur obéit à cette loi de conservation de l'espèce. La norme se sert de cet organisme habillé à l'anglaise, muni d'un cigare et chaussé de vernis, pour activer la sélection des êtres les plus intelligents à qui le sort du monde va bientôt échoir, dans la phase présente de l'évolution.

Aussi, dès que l'on entre au Palais d'exposition est-on surpris de voir la foule des filles nues érigées en blancheur de plâtre, de marbre, exprimer, presque toutes, une gracilité maladive de tailles maigres, de chairs peu remplies sous quoi les côtes saillissent, de petits ventres bombés sous quoi les intestins se blottissent et palpitent. Adolescentes fines, maigrichonnes, aux seins trop menus, un peu fatigués, aux jambes longuettes, aux bras fuselés, elles brandissent en vain les emblèmes mythologiques excusant leurs costumes de nymphes. Ce ne sont plus celles qui fuyaient, sur le sol de la Grèce, le rut des aegipans acharnés, ni celles qui suivaient Diane à travers les ronces, avant de faire déchirer Actéon par la meute. Plutôt, diraiton, que l'on a démaillotté de leurs voiles les statues

pieuses du moyen âge, les vierges desséchées par Tespoir mystique du jugement et Tadmiration des martyrs. Une flamme pareille, une recherche ardue vers les choses de l'inconnaissable, les macérations du travail industriel, l'ascétisme d'une douleur révoltée puis devenue ironique envers soi, façonnèrent les vies diaphanes de ces filles. On les retrouve vivantes, pensantes et douloureuses dans les chefs-d'œuvre littéraires de Charles Louis-Philippe.

Qxy'Ève retrouve le cadavre d'Abel, qu'elle penche, à genoux, sa poitrine d'ouvrière lasse, qu'elle incline sa gracilité d'enfant, la croupe en l'air, ronde et ferme, selon l'art adroit de M. Guilloux, elle vous donnera le sens de cette allure contemporaine, malgré le recul de la légende biblique mentionnée seulement au catalogue. On dirait d'un groupe d'amants nus, lui tout exténué d'amour, elle tout inquiète de ne lire point aux yeux du dormeur une révélation attendue. Voilà pour la célèbre Inconstante, de Gérard d'Houville, un symbole.

Ce n'est pas très différemment que s'embrassent Héro et Léandre accouru sur la vague asiatique jusqu'à la terre d'Europe. La prêtresse de Vénus récompense le nageur en offrant à la bouche mâle le fruit savoureux d'un sein joli, elle souffre un peu de toute la peine imaginée que supporta le courageux.

Et c'est une œuvre pleine d'habileté facile, de gentillesse décorative, que M. Laurent ainsi disposa.

Chaque année. Ton remarque le progrès de la moyenne en art. 11 n'est point entre ces bataillons de

filles nues et d'amants groupés une effigie trop lourde ou un corps de proportions honteuses. On se défierait plutôt de l'exactitude universelle. Il semble que les mouleurs participèrent trop. Sur le corps d'un modèle vivant ils ont étalé le plâtre, obtenu le creux, puis coulé dedans la matière du relief; quelques retouches ont suivi. La statue se dresse. C'est l'empreinte d'une humanité vivante, réelle. Mais l'art de l'invention y contribua peu.

Quelle charmante demoiselle de magasin se prêta, moyennant redevance, à des pratiques semblables, afin de servir la notoriété de M. Levasseur? Avec des jambes longuettes, d'un galbe doux, la gracieuse attache de l'épaule, la rondeur rétractée d'une gorge modeste et frissonnante, la Source se caresse à la chute de l'eau qui pleure le long de la roche. C'est une volupté savante et naïve, toute fraîche, contemporaine. On cherche, à côté de la nymphe, les bas noirs et les jarretières bleues, le corset pourpre, le petit tas d'épingles à cheveux soigneusement déposé derrière le flambeau, comme dans les contes parfaits de René Maizeroy, dans les livres passionnés de Gabriel d'Annunzio.

Pourquoi donc qualifier de source cette intéressante personne ? Pourquoi ne pas la montrer franchement sur la peau d'ours que s'offre tout célibataire habitué à recevoir des visiteuses agréables ?

Adorons la Douce Volupté de M. Lemaire. Cette femme jaillit bien du socle, et s'étire, très suggestive. On la sent contre sa peau baisser les cils bas. A

ses chevilles, le chat qui frotte sa tête, lubrique, insiste sur le genre de la caresse émouvant cet organisme délicat dont les seins s'élèvent aussi, entraînés par le geste des bras au ciel, assouvisseur anonyme. Les lignes de cette figure sont plaisantes, depuis la pointe des orteils jusqu'à la chevelure, surtout quand elles traversent le dessin renflé des hanches discrètes.

Contre une colonne de porphyre, la Salammbô^ de M. Ferrary, fixe son torse étroit qui se creuse et qu'énerve l'approche du serpent, des plaisirs froids, visqueux, muets, de l'étreinte onduleuse et robuste. La matière est fort bien amollie, jusqu'à paraître une chair blanche, sous laquelle les côtes fléchissent, le péritoine se tend, les intestins se contractent. Evidemment née à BatignoUes, cette fille d'Hamilcar se décolore les cheveux au moyen de Teau oxygénée. Le génie de Gustave Flaubert l'avait imaginée tout autre, sans prévoir que les produits de nos parfumeurs hygiénistes étaient d'usage chez la prêtresse de Tanît. Il faut savoir gré à M. Ferrary d'avoir réparé cette omission. Cependant, la polychromie brutale qui différencie la colonne, le serpent, la fille et la chevelure couvrant un petit museau de valseuse anémique dépare les qualités de souplesse et de maniement très apparentes.

On va. Les adolescentes dévêtues se multiplient toujours. Elles se dressent, le gras du sexe en avant. Leurs bras minces, haussés, découvrent les lignes arides des hanches, retroussent les petits seins pendus aux carcasses que le corset comprima. AssoifféeS|^

de science, elles la demandent aux mâles trop peu nombreux qui, sur d'autres socles, fuient, Caïn, le châtiment céleste, ou piétinent, Flercule la terre écrasée d'un pas g-éant. Sera-ce cet Apache de bronze, qui tend les bras mélancoliques, du haut de son cheval arrêté? A-t-elle de la chance, la demoiselle qu'une dame romaine unit, malgré son drapeau tricolore, au lig-nard en épaulettes, pour célébrer, par un symbole de pierre, la Dotation de la Jeunesse de France? Au moins ce brave soldat de plomb choisit une connaissance. Les autres, là-bas, qui en bronze défendent une Alsace outragée, avec des épées héroïques et des képis sur l'oreille, s'occupent seulement de l'improbable gloire attendue, depuis trente années, sous l'orme du Rhin, par deux enfants très patientes, mais abandonnées au sort germanique. Comment, lourds de leurs tuniques en métal, affaiblis par leurs bl^sures de théâtre, épuisés par le cri de leurs bouches patriotiques, pourraient-ils prendre tout à coup une vie suffisante qui apaiserait l'intarissable hystérie des nymphes, des sources, des Dianes, des Salammbôs, des catéchumènes fixées aux croix de plâtre par un païen insolent jusqu'à ne s'apercevoir point de la peine avec laquelle les orteils de la victime touchent la terre !

Aussi beaucoup de jeunes filles se sont endormies, telk la Bacchante de M^^^ liasse, élève de son père. Cette personne antique s'est mise sur le dos, ayant écarté une jambe, de façon à faire mesurer la valeur d'appas intimes. Si, bustes, tant d'hommes considé-

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râbles, de généraux, d'industriels et de députés n'étaient pas privés de membres, depuis les pectoraux, j'aime à croire qu'ils n'hésiteraient pas à rompre l'ennui de leurs attitudes rangées devant les verdures, pour faire une politesse à la bonne âme. N'empêche que la volupté de ce joli corps ouvert comme une fleur mérite l'intérêt qui s'y attarde. Le fléchissement des formes est heureux; le modèle sans défauts et la pose, audacieusement éparse, n'a point coûté d'efforts visibles à l'artiste.

La Source dort^ nous murmure M. Badin. La voici dans sa niche de marbre gris; elle a laissé sa chevelure se répandre contre la roche; et, après le saut d'une pierre, l'onde de cette chevelure descend, liquide, gazouillante, origine d'un fleuve.

Tout est délicat, gracieux, fini, comme le travail d'un soigneux disciple. Relisons la Cité des Eaux que le noble Henri de Régnier composa en strophes immortelles pour excuser cette gentillesse.

La Source se réveille, nous confie M. Gasq. Il nous la montre qui s'étire, en effet, lasse de la torpeur exquise.

Près d'une source encore se désaltèrent les Fugitifs en détresse. Afin de nous prouver leur peine, M. Bouteiller les fit s'agenouiller devant nos yeux. Les corps se mêlent, en dépit de la fatigue. Voici la consolation brève d'un frôlement. Il convient d'aimer la composition du groupe, l'eurythmie des lignes courbes, l'effroi lassé des figures farouches, le regard anxieux et sournois de l'homme. C'est une bonne expression d'idée complexe.

Ce que Tamour prêta d'aide à la vie sociale, en accroissant de confiance mutuelle l'habitude de la volupté entre deux êtres des premiers âges, se trouve symbolisé dans la facture ingénieuse de ce groupe.

Deux gens traqués, perdus, non loin de la mort, à se toucher, se délassent et se réconfortent autant que par la fraîcheur vivifiante de Teau. L'instinct attractif les fortifiera.

De toutes ces images, directement ou indirectement évocatrices de la volupté par l'exposition du nu féminin, la meilleure est, de beaucoup, celle intitulée Victoire. On la doit à IVr^^ Charlotte Monginot.

L'aigle percé d'une flèche est arboré à un bras menu de femme qui hurle son triomphe, de toute sa face maigre, à demi voilée, aux joues, par les cheveux pendants. Un corps aride se dresse sur d'invisibles ergots. La chair mince gante étroitement les organes anatomiques relevés par l'élan du bras. Rarement fut procurée l'impression plus complète d'une créature alerte et cruelle, ivre d'orgueil. Le réalisme de cette figure menue est intense. Elle va sauter de joie comme un enfant, et elle braille de triomphe comme un mâle. Le pétrissement du plâtre a chargé de tavelures un corps d'anthropoïde que les vents ont séché pendant les longues chasses. Les seins de bonne heure se sont flétris un peu, à être saisis par les mains brutales des mâles qui terrassaient au hasard de la rencontre. La course quotidienne a maintenu sveltes les jambes, les cuisses, la coupe abrupte de

rêtre qui s'exalte sous le drapeau effiloché d'une chevelure inculte.

Abandonnons maintenant, fiers de cette impression, l'armée des filles nues qui pullulent et voyons ce que nous a valu l'étude de la Douleur.

L'Enfant prodigue y de M. Desruelles, est un rustre maigre, dur, méditatif, à demi étendu sur le roc. Il envisage le souvenir des heures riches et bonnes passées en la maison du père. Il les regrette haineusement. On eut donc raison contre lui? Les conseils qui l'outrageaient tant étaient véridiques? Des courtisanes ont cueilli ses illusions. Les ivresses ont engendré la haine, la colère, la lutte et la défaite. Les amis, les ennemis et les amantes disparurent, emportant rires, louanges, baisers. L'homme est moins jeune. Une barbe qu'on devine roussâtre, toute rude, barre sa joue plate. Ce visage est beau d'une expression de fureur concentrée et qui accuse la puissance adversaire du destin. Car son idée du magnifique fut terrassée par le sort.

Digne en son désastre, il se ronge, il s'accuse. Lui fallait-il plus d'audace, moins de pitié? Au ventre une ride profonde marque, peut-être, l'effort qui se contracte dans une aspiration, pour soupirer plus amplement. En bas, le cochon, sans pensée, flaire du groin et grogne. N'était-ce que cette animalité-là, sa splendide vie de danses, de cprtèges, d'étreintes et de parfums ? Sans doute. La pensée seule vaut d'être vécue. Rien du monde ne la peut entamer. Rien du inonde ne dissipe les merveilles intérieures que notre

mentalité construit. L'œuvre est d'un dessin sévère, rigide, qu'il faut absolument louer. Elle semble digne de V Education sentimentale où le génie mental de Flaubert exprima la même tragédie.

De M. Saubo, un Sisyphe pousse le roc de sa tâche infernale sur la pente mauvaise. La pauvre tête ridée, chauve, s'appuie contre le bloc de malheur que l'épaule droite ébranle, tandis que la main gauche veut soulever la masse de l'infortune humaine. Les membres amaigris s'acharnent. Le ventre se creuse. 11 semble que tant de souffrances diminuèrent l'homme. Les fesses se ratatinent. 11 n'est plus qu'un instrument ; un qui ne sait pas et qui agit par l'ordre incompréhensible des forces souveraines, si loin de notre justice. Frontispice pour l'admirable Fardeau de Rosny.

Sont-elles les apparences de ces forces, les furies géantes qui soufflent la Tempête, de M. Larche, sur ce peuple de pierre, de plâtre et de marbre? Les seins pendants, les joues enflées, les cheveux en arrière, la femme colossale se précipite, horizontale, à travers l'espace. Dans le tourbillon une s'est tordue, derrière elle, et hurle, de fureur, eu une grimace pareille à celles dont Michel-Ange caractérisa ses damnés. Gela est énorme et léger. Cela se rue, gronde, siffle avec l'essor du bronze. Cela domine. Cela règne comme la fatalité d'un élément. On se récite les passages glorieux du livre de Rachilde, La Tour d'Amour. Réjouissons-nous de savoir que cette œuvre appartient à la Ville de Paris. Ce groupe

pourra se comparer aux créations de Rude et dotera la Ville d'un nouvel honneur.

Le Faune de M. Boucher rit joliment vers la grâce de la nymphe, à quelque distance, en sa malice amoureuse qui se soucie du plaisir prochain. Le Caïn de M. Pelgrin se détourne de son crime avec trop de remords trag*ique; le geste appris dépare les qualités de la plastique. Aux stèles de deux tombeaux, MM. Bloch et Ducuing installèrent des femmes en deuil. Tune vieillie, le visage usé par la douleur qui longtemps y coula, Tautre debout, en une vaste robe de plis funéraires, desquels elle émerge, telle une vie de plante svelte sur les limbes de la mort. Celle-ci, toute en finesse faciale, jouit de sa peine intérieure, l'analyse et l'accepte. Le Diogène de M. Boisseau montre des chairs de vieillard étudiées heureusement. Empruntant aux artistes du moyen âge leur type de vierges ligneuses, amaigries, ridées, M. Guillaume Ta restitué à la souffrance de sa Mater Dolorosa. Malheureusement, toutes ses peines sont un peu banales. Avec des moyens nouveaux, elles n'expriment guère plus d'âme que la tradition vulgaire n'en accorde à ces sortes de personnages.

Animaliers.

Bien qu'il importe de saluer le profil austère et la vitalité méchante des Lions que M. Gardet expose, on les égalerait faussement à l'admirable Combat de panthères de i896.

Les Kanguroos, de M. Navellier, sont des animaux

très réels, guetteurs, prêts à bondir. Leur museau flaire le péril. La compréhension de leurs formes est parfaite. Ils sont à la fois lourds et souples.

En un groupe de crinières échevelées, de sabots battant Tair, de croupes crispées, de naseaux hennissants, les Chevaux sauvages de M. Solon-Borglum fuient leur épouvante dans un mouvement très libre.

Ailleurs, le Jaguar de M. Bureau a renversé Faigle surpris au gîte. Le félin rampe dans Taile déclose, menace de sa mâchoire le bec ouvert pour la dernière défense. Ils vont se porter le coup suprême, avant qu'un retombe mort. Ils mesurent leur effort. Cet instant de Tangoisse apparente les animaux à leur frère humain qui vivrait avec une âme identique cette phase de lutte.

Le Balzac de Falguière.

Sans prétendre diminuer Timportance des travaux dus à M. Anton in Mercié, qui présentait une belle statue en plâtre du poète Vestreparij et à M. Denys Puech, dont VEnfant au poisson et le Portrait de M. Brouardel affirmaient les excellentes preuves d'un talent mûr, il faut avouer qu'une œuvre capitale de i9oo fut le Balzac de Falguière.

Les zélateurs de Rodin s'amuseront à dire que la conception du romancier colossal, au cou de taureau, traité en bloc, appartient au sculpteur des Bourgeois de Calais. Certainement il y a du vrai dans ce reproche. Mais il était difficile de concevoir sous une autre apparence le pétrisseur génial de la société

française. Tel qu'il se montre, avenue Friedlancl, le Balzac de M. Falguière est incontestablement très beau.

Assis sur un banc, les jambes croisées, ses mains énormes de bâtisseur unies au genou qu'elles serrent, il semble se ramasser en soi pour un effort qui va projeter l'œuvre, Textérioriser. Massive, la carrure du corps est monumentale. Elle contient beaucoup. Elle est l'enveloppe de vastes organes qui fonctionnèrent à l'excès, solides et vivants, pour donner à l'esprit mille sensations en foule, miroirs innombrables du monde, de ses lois, des passions et des hommes. L'artiste a merveilleusement imaginé cette nature. Balzac paraît large comme un édifice. La tête est grande. Sous le front obstiné qui surplombe des yeux malins, petits, perçants, enfouis dans l'arcade sourcilière, un visage aux joues plates s'assemble vers la bouche charnue qui va souffler un bruit dédaigneux. Tout l'être observe par ces deux regards, dont les paupières plissées concentrent les rayons. L'écrivain scrute le cœur de l'univers en celui de l'homme qui le crée, par l'esprit, selon la mesure de ses appétits, de ses haines. Ainsi que sur le médaillon de David d'Angers, les cheveux rejetés en arrière libèrent le front bombé, toute la figure glabre, sauf les bouts de la moustache aux coins des lèvres.

Mais les mains sont extraordinaires. Epaisses, nobles cependant, l'une sort de la manche retroussée pour étreindre l'autre, la retenir, empêcher, semblet-il, une action inopportune à l'instant où la pensée

travaille. La volonté s'acharne à comprendre. Elle attire au giron le genou qui pourrait la distraire, par un mouvement réflexe. C'est l'admirable statue de la Concentration mentale.

L'excellence de cette œuvre ne peut nuire nullement à celle de Rodin. Nous avons vénéré, n^est-ce pas, en dépit des sots, cette sorte de colonne humaine qui portait, eût-on dit, le ciel sur sa nuque et ses épaules. Le Balzac de Falguière fouille admirablement le monde. Celui de Rodin le portait aux épaules, tel saint Christophe, le géant, ployait sous l'enfant Jésus. Ce sont deux interprétations fort bonnes. Rodin le vit synthétiste, Falguière le vit analyste. L'une et l'autre vision s'adaptent au génie complet de Balzac, miraculeuse effervescence de l'esprit français entre Saint-Simon, Casanova, Restif et Hugo, Flaubert, Zola, Mendès, France, Rosny.

Hommage délicat à un émule, M. Rodin voulut exposer, cette année-là, le buste de Falguière.

On le trouve en plâtre et en bronze. L'énergie de la bouche est fortement marquée au centre d'une figure solide, amenuisée vers le menton, que rejoignent les rides profondes des joues. C'est le masque de la force pensante. Il s'y exprime en vigueur mûrie par l'âge et qui se règle. Le regard creux mesure les sensations^ les limite, les distingue. Il fait, dirait-on, le cadastre de l'espace. Rien de ce qui vit n'échapperait à cette inquisition de l'œil qui darde les rayons visuels comme les pointes du compas. C'est miracle de rendre une telle expression mentale avec la simple ressem-

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blance physique imposée à la matière malléable par le pouce de Tart.

L'Eve de Rodin.

On n'a pas encore assez loué M. Rodin. Chaque jour dénonce en lui plus de puissance créatrice. En une face, il pose l'empreinte de l'univers que le cerveau du modèle a conçu. Aussi donne-t-il peut-être une définition de l'art plastique : « l'œuvre d'empreindre avec évidence, en un être, sa conception du monde ».

VEve, de bronze, se cache la figure dans les bras, vieillie de son péché, rugueuse en ses formes à cause de l'inachèvement de la nature, vers le temps de l'Eden^ Elle a cueilli le fruit du Bien et du Mal. Elle a distingué la Mort et la Vie que jusqu'alors elle admettait harmonieuses, ainsi que les phases des métamorphoses. Et d'avoir craint soudainement la Mort, toute sa chair s'est fripée. Honteuse devant le regard de la Lumière, pour sa faute, elle dissimule sa face de péché, sa face aux angles durs, sa face pareille au minéral dont la vie organique, toute récente, ne s'est pas encore bien dégagée. L'Humanité-Eve, l'Humanité qui veut savoir la raison des choses, est en cette statue sombre du désespoir. Elle se souvient des époques antérieures. Elle ne craignait pas de finir alors. La mort ne la terrifiait point. Elle ne terrifie pas non plus l'animal qui flaire à peine le cadavre de son semblable et passe. La peur du trépas fut acquise bien

plus tard, quand Eve commença de raisonner. Elle voulut perpétuer son g-este. Elle n'accepta plus la métamorphose de la corruption, qui engendre des millions d'êtres en la pourriture d'un seul. Elle ne consentit plus à se multiplier, à se disperser par l'univers, en communiant à toutes ses forces. Eve prévoit toute la doulc'ur de ses descendances.

Maintenant le Mal existera, c'est-à-dire tout ce qui peut servir l'approche de la mort. Les fils vivront dans la terreur que la mère aura, par sa faute, enfantée, par son avidité de savoir mieux que l'humble animal, son frère.

Et voilà l'univers qui se reflète en cette femme noire, alourdie par le péché irrémissible, le péché qui commença l'évolution mentale des races.

Face à tant d'Eves différentes qui furent, dans les diverses expositions, de jolies filles à tâter, celle-ci est une autre œuvre et toute formidable. La vision de la peine humaine l'effarouche. Honteuse de la faute, sa chair se renfrogne. Tous ses membres paraissent vouloir éviter l'air hostile et la clameur des siècles qui souffriront.

D'ailleurs, il est évident que si les artistes français qui exposèrent jadis aux Champs-Elysées ont le culte de la volupté, ceux des Beaux-Arts avaient déjà inauguré, au Champ-de-Mars, la vénération de la Douleur. UEue de Rodin est le sig'ne d'une religion qui se groupe autour d'elle; et qui a pour prières les grands poèmes de ce temps, ceux de Gustave Kahn, d'Henri de Régnier, de la comtesse de Noailles.

La Femme de Loth de Pierre Roche.

Voici, par contre, un g-rand masque de plomb, La Femme de Loth, d'une originalité précise. C'est une face de vieille tourmentée par l'épouvante de voir s'effondrer au loin la ville maudite, sur qui pleut le soufre de la colère céleste. Certes, des réminiscences de Michel-Ange guidèrent M. Pierre Roche. Mais son labeur probe a marqué d'un sceau vigoureux le terne de la matière, l'expression des yeux grossis, hors les paupières, l'effarement de la bouche tordue, les vipères de la chevelure, la musculature frénétique des grandes joues.

Bien plus de choses inspirant la douleur, la variété des suggestions paraît nombreuse. Au contraire, la volupté ne fait pas différer à l'infini ses symboles. Par conséquent, l'âme s'accroît davantage au:x spectacles de la peine. La femme de Loth évoque toute l'histoire de Sodome et de Gomorrhe, la terreur panique de celle qui assiste à l'anéantissement et qui, pour s'être retournée, se fige en statue de sel, avec cette horreur sur la face.

A peine indiquée sous les voiles du marbre, la Loïe Fuller en repos est une jolie statuette de belles lignes, très près de la pureté grecque. On la doit aussi à M. Pierre Roche.

La Guerre de Bourdelle.

Ce qui nous étonna, dans cette marche à travers les salons de sculpture, ce fut certainement la Guerre, de

M. Bourdelle. Comme arrachées des épaules titaniques, trois têtes ensemble paraissent dans le mouvement deviné de la bataille. On se rue. L'une, au front monstrueux et découvert, s'incline en un sourire qui râle, après l'assouvissement du meurtre, contente d'avoir tué, lasse de son agonie. L'autre finit de se distendre dans la mort et penche. La troisième, mufle à gueule béante pour une hurlée, sous les narines troussées de rage, se lance au bout de la force invincible, va fracasser. Le nez aplati renifle et se crispe férocement. Aux yeux enfoncés l'extase d'une vision fulgure. Rien d'humain ne subsiste en ces trois masques de brutes. L'animalité a reconquis l'être. La figure béante se distingue peu de celle d'un grand faune qui rugirait. C'est génial et magnifique simplement. L'artiste a imprimé cela dans le plâtre. C'est de la rage et de la mort en une épique réalité. Tolstoï, dans ses prodigieux volumes, Zola dans Le Désastre, les Margueritte dans Les Tronçons du Glaive, seuls imaginèrent autant, et si haut.

La même main a-t-elle taillé les visages imprécis des Trois Grâces, qui se libèrent à demi du marbre, telles des figures de sœurs jumelles mal éveillées dans l'oreiller commun. L'une lève une mine moqueuse, l'autre sommeille, l'œil gros sous une fragile paupière; la troisième, aux lignes arrêtées, semble en défiance. Trois psychologies différentes sont couvées là, qui se manifestent et surprennent, étrangères l'une à l'autre par l'esprit, sœurs cependant par la même délicatesse des faces frêles.

Œuvres de Lambeau.

Autrement altière, définitive est VImpérfa de M. Lambeau. La tête tournée sur Tépaule, elle laisse la beauté de ses lèvres accueillir l'hommage, tandis que l'orgueil des yeux menace et repousse. Et le contraste de ces deux idées nécessite la personnalité de l'illustre courtisane, qui s'offre pour commander.

Du même sculpteur il faut admirer le Belluaire. Un homme a saisi le tigre qui terrassait le chasseur à demi redressé maintenant. Le dompteur écarte la gueule menaçante pour lui de la bête, et l'effort est tel que l'échiné du fauve sera rompue, semble-l-il. La torsion des trois corps noués en une seule lutte est savamment rendue.

Nonce Casanova, Louis Dumont, vos Messaline, somptueuses méritent de pareils monuments pour leur perpétuité.

La Vieillesse de M^^^^ Goloubrine.

Une vieille, nue, est accroupie, le genou au menton. Les os du squelette paraissent à travers la peau de la main. Desséchés, les muscles se divisent autour du fémur. De la graisse blette pend à la taille, dans les plis de peau flasque. Dans les cavités des sourcils, les yeux déjà ne sont plus que des boules saillantes, recouvertes aux deux tiers par les paupières défuntes qui ne se relèveront plus. Elle paraît endormie dans l'ankylose de ses membres; toutefois l'ironique résignation au destin luirait en ses pupilles qui ont vu,

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