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CHAPITRE V

Xe paysage^ la J'igure ef le Symbole.

Fixant, selon les lois particulières de son esprit, les combinaisons des lignes et des couleurs, le peintre peut, à l'exemple de Corot, traduire les apparences de la eampagne par la sensibilité de son tempérament* Ainsi montrera-t-il le reflet de son âme dans le miroir du monde extérieur, ainsi établira-t-il sa parenté entre lui-même et l'objet. Le paysage est l'œuvre égoïste.

Ou bien, tel Franz Hais, l'artiste peut considérer en quelles proportions les conséquences de la vie modi fièrent une personne. Ainsi exprime-t-il le reflet de lai nature agissante sur l'être. Ce devient un triple rapport entre sa propre conception, l'être observé et la réaction des forces. Le portrait est l'œuvrej altruiste.

Ou, tel Puvis de Chavannes, le créateur présente une| image hiéroglyphique de son idée. Il inscrit dans unei

manière de sceau plastique, par le moyen des formes objectives, le dogme d'un vœu mental. Il peint la métaphore d'une philosophie; il tâche de mieux initier l'homme, par l'évocation de la beauté connue, au mystère du bonheur inconnaissable. Le symbole est l'œuvre mystique.

Souvent l'audace heureuse d'un talent réunit en un seul tableau les divers sens.

Trois excellentes toiles affirmèrent nettement, eu i899, ces directions du génie pictural.

Les Idées,

La composition des ensembles décoratifs que dispose M. Besnard séduit d'abord. En celui des Idées, les nymphes onduleuses cueillent les étoiles; la profondeur du ciel où leur ascension se hausse est reculée par les branches d'un cèdre qu'au premier plan une rude et magistrale exécution met en saillie. Aimant la rêverie de la Femme étendue au coté du paon, le complexe assemblage des couleurs, des courbes qui les apparentent; chérissant la Pensée qui, sévère, touche le front d'une statue et regarde sa fille, la ville, aux colonnes de victoire ; admirant les Fruits que mord un garçon devant la nourrice au sein mûr, penchée, en robe jaune et moirée par le soleil venu à travers les feuilles de la treille jusqu'à la blancheur du mur qui l'irise de taches sublimes avant d'animer les bleus lourds du ciel, de la mer, et les teintes des lointains, nous

aurons au moins de Tenlhousiasme pour le panneau du Jour, que le Poussin eût voulu avoir brossé.

Dans Tor, ce sont le ciel, l'eau, les bois et la terre qui, derrière un cercle d'assistance, contemplent les sauts des deux nymphes : Tune proche et faisant rouler les orbes de sa tunique légère, citrine, pourprée, tandis que ses pas frappent la terre d'un baiser joyeux, tandis que son sourire effleure le ciel; l'autre, lointaine, ramasse les étoffes de ses manches envolées, prépare un essor plus fou, bon à vaincre celui de la triomphante émule. Dans la flûte double, un berger souffle le rythme. Orgueilleux d'être couronné par le lierre frôlant ses joues, il creuse le ventre, il tend la tête et les bras, il veut partir avec le son qui pénétrera l'âme des ballerines. Autour, en gammes inoubliables de couleurs, les spectatrices et leurs compagnons se groupent, vêtus de jaune léger, de pourpre molle, de glauques transparences. Les expressions de leurs faces participent à l'ivresse des deux nymphes. Par les tons intenses des eaux calmes, très bleues à l'ombre des feuillages profonds, orangées et pourpres quand les plissures de l'onde réfractent le plein soleil, vertes sous les arbres mirés aux surfaces immobiles, roses sous les terres rougies par la lumière, toutes les choses végétales ellesmêmes semblent s'enrichir du bonheur que dispense le spectacle.

Coloriste, M. Besnard l'est surtout ; mais, à rencontre des impressionnistes, la couleur habille l'idée, la personnifie, au lieu de servir une virtuosité pure

du métier. Aucun labeur n'est plus d'un peintre que le sien, mais peu de peintres sont doués d'une intelligence équivalente. La composition du Jour ne semble pas inférieure à celle du Triomphe de Flore, que le Louvre garde en l'honneur du Poussin. Peutêtre l'analogie dépend-elle de certaines réminiscences. Ce n'est pas un reproche. Ajouter aux trouvailles des vieux maîtres les nouveautés du siècle, compléter les tentatives de la race vers la Beauté, n'est-ce pas un projet de méthode louable?

Ces diverses compositions décoratives conseillent à l'homme : « Rêve d'une beauté qui vaille le dessin de cette femme et de ce paon. Peuple ton esprit de merveilles neuves. Ne cesse point de réfléchir. La pensée engendre la vie sociale des cités, la science des industries, la richesse des nations, la victoire éduquée par les métaphysiques solides. » Les grands philosophes modernes, Kant et Spencer, ont précédé la puissance germanique et la puissance anglo-saxonne. Il manque aux races latines d'écouter leurs philosophes ; elles décroissent pour cela. Que, du moins, elles s'habituent à la magnificence de la nature. Celle-ci constitua la force des Hellènes et l'idée gréco-latine qui régit encore par ses codes, ses coutumes et ses disciplines la vie des conquérants septentrionaux. Voici ia beauté du jour, les formes des nymphes, les lunières des eaux, les nuances de la terre et des bois. Séjouissons-nous de l'art qui inspire le joueur de lûte et les gestes rythmés des danseuses. Par là, îous nous améliorerons, nous raffermirons nos âmes

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inquiètes. Chérissons les arts. A défaut des religions abîmées par la sottise ecclésiastique, ils peuvent fournir à la vie des motifs de noblesse et d^héroïsme. Voici la beauté du jour, vivons en elle.

Thaulow.

Thaulow intitula le paysage Ombres portées (Nuit de Normandie). Invisible, mais clarteuse, la lune, de sa lueur grise où se fond du vert scintillant, baigne tout le pré. Elle éveille l'humble façade de la ferme, là-bas, et projette sur la simplicité du lieu les ombres contournées de branches. Bien mieux que si elle y apparaissait, la vie du satellite anime Tobscur. A la fenêtre de la maison, une petite lampe clignote; cependant il semble que son feu lui-même ne vaut que par Téclat ajouté de Fastre. La superposition de ces deux lumières résulte d^une merveilleuse étude. On discerne la vitre intérieure. Pour minuscule qu'il soit, au fond, près Tangle de la bâtisse, vers ce point du tableau concourent les nuances et les lignes. Il est le foyer véritable de cette belle composition. La lune s'y révèle en reflet seul. M, Cajzin Ty eût mise totale. C'eût été moins heureux. Et dans ce reflet, rien de théâtral. Aucun souci de l'effet vulgaire ne s'impose. Car le sujet véritable est bien la clarté lunaire diffuse, seule puissance dont l'action, à cette heure-là, transforme la figure de la campagne et la fausse, comme l'expression fausse un visage. C'est le repos. Les herbes dorment aux côtés sinueux des sentes qui gravissent la pente de la prairie. Peut-»

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être un vent léger les berce-t-il au pied des arbres dont les ombres tordues divisent la terre. Tout ce qui se meut s'est blotti dans les tanières, sous les feuilles, au gîte. Parmi le silence unifiant les vies, il n'y a d'actif qu'une clarté. Entre elle et le sol, les silhouettes des branches sont intermédiaires. Elles indiquent cette intensité au moyen de leurs contours nets, et par ce qu'elles prennent, en outre, au rayonnement de cette lumière éparse. La qualité de la nuit chassée subsiste à peine sur le toit de tuiles rouges. La valeur de ce ton est d'une exactitude étonnante. II donne la mesure du ciel. Il permet la comparaison avec la lumière absente du soleil, en telle sorte que celle de la lune lui paraît égale à demi.

De tous les Millet connus, celui du Louvre, Le Printemps, laisse la plus savante impression. On se rappelle le contraste entre cette nature neuve aux feuillages ardents, aux branches fleuries, et l'opposition d'un nuage d'encre qui fait mieux briller les splendeurs végétales. Ce moment tragique de la nature où l'attente de l'orage procure l'angoisse, aucun peintre ancien nie l'avait renforcé. On devra, je pense, à Thaulow une gratitude semblable pour sa Nuit de Normandie. A considérer ensuite les toiles de M. Cazin, le Lever de lune, ou celles qui rendent l'ombre par des buées glauques, trouées de lueurs brusques, on comprend mieux la beauté que décrit l'effort de Thaulow.

Il a logé dans le cadre l'image de l'âme lunaire. Consciemment ou inconsciemment il a cuvé toute la

Volonté de Taslre qui darde vers la terre ses lueurs de repos. Et cette vie lui fut exquise. Elle permit à l'artiste le développement de sa nature contemplative, toute férue des minutieuses observations qui situent avec exactitude les apparences du monde. L'œil qui contemplait, la main qui reproduisait, Tesprit qui assemblait les sensations, devinrent la nature même dont ils essayaient de rendre Tattitude. L'artiste fut un geste en plus de la lumière diffuse, un souvenir qu'elle voulut paraître devant l'attention émerveillée des hommes, un instant de génie qu'elle engendra afin de s'y mirer.

Thaulow fut un très grand peintre. Pour acharnée que semble aujourd'hui l'injustice de ses émules, pour ardent que s'avère le décri jeté sur sa fécondité par la jalousie des paresseux, jalousie manifestée de tout temps contre ceux qui préfèrent le travail à la sottise de la vie extérieure, à des passions vulgaires, à la redite de ses haines simplettes, de ses enthousiasmes saugrenus, à des bavardages vains dans les salons et les cafés, Thaulow n'en aura pas moins une place de maître aux musées de l'avenir.

Le Portrait de ma mère.

Le Portrait de ma mère, qu'offrit M. Lomont, est beau. Dans le velours noir sobrement traité, une dame paisible existe à l'aise. Elle reste sur un canapé entre les coussins de soie éteinte que retiennent les fines volutes du bois doré en mat. La structure du visage, d'une anatomie sévère, tend la peau intégra-

lement mariée à la lumière extérieure. Cette union de la chair et du jour rassérène. C'est un jour de fenêtre parvenu en Tappartement clos de boiseries sombres, ertainement l'épaisseur des rideaux doit filtrer le l;oleil intrus en cet intérieur fermé au monde. Par eur fente, il atteint la courbe du siège, la pâleur crasse des mains croisées sur la nuit de la robe, la ace petite qu'on dirait espagnole et qu'entoure, par-

Ilessus les ondulations plates de la chevelure ainsi achée, une dentelle. Celle-ci flatte la saillie des pomnettes, le menton légèrement avancé, elle complète 'harmonie de noir et de lumière éburnéenne anoblisant la sobriété de l'œuvre. Sous le nez droit, un souire de finesse rentre pour ainsi dire. Il confirme la ouceur malicieuse du regard qui, non timide, insiste t se plaît à savoir.

Ce portrait vaut mieux que par la vigueur d'une xpression tragique ou hautaine. Il n'a point exprimé arrogance d'une coquette, ni la sévérité héraldique 'une douairière. Des nuances spirituelles, quant l'esprit, de savantes harmonies quant à la techique, instituent sa grandeur. On reconnaît mal une robité si rare. On préfère ceux qui bruyamment apiyent, qui excitent l'instinct par Taffiche sensuelle une posture. Ici, le personnage n'arbore point de )uleur, d'amour, d'orgueil. Simple, véridique, noral, il semble pétri d'un bonheur lent et discret, [itles )tenu, sans doute, à la suite d'une existence soireJu leuse et qui accepte, ironique, les propositions du léçra- »stin excusé à l'avance.

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Rien n'aidait Tarliste. Il fut audacieux de tenter cela. Il est merveilleux d'avoir réussi. Il faut louer le total du tableau : les formes voilées du corps si lâcher et si fermes à la fois, le menu de la personaeque rien n'étrique, la vérité des mains pacifiantes, les tons variés du noir qui se multiplient dans la robe, ai bord de la chevelure, aux dentelles de la mantille Tadmirable valeur des chairs et l'accueil de la lumièn ivoirine en elles. Dans les fonds, les lignes obscurei de la muraille accroissent le caractère de l'ensemble aussi bien que le damas verdâtre du canapé improprà faire ressortir, au moyen d'habiletés, les souplesse du velours noir.

Avec les plus célèbres portraits de Whistler, celui-clui peut être admiré sans décevoir. M. Lomont, en outref

n'emprunte à personne. De son œuvre, tout lui appai tient. Il a traduit la simplicité tranquille d'une âm forte.

La Bataille d'ANQUETiN.

« Ecartez la dévotion à la guerre, enseigne M. Ai quetin. Voyez la joie de celui-ci qui tue; sa boucl bée, ses yeux luisent, soii bras enfonce la lance. I voilà tout pareil à la bête qu'il chevauche et qui moi| celle de l'adversaire. Ces gens-ci s'entre-tuent, pleii de rage évidente, et leurs coursiers, de même, s'égo gent arvec les dents . Les uns et les autres ne sont pi qu'un élément mené par l'ivresse obscure des cruaut originelles. »

La Bataille exaspère, immense, les corps

Rubens sur les chevaux que Delacroix rendit illustres

en leur prêtant les physionomies d'âmes volontaires.

Cela s'aborde, se groupe, s'escalade, se transperce et

s'assomme. Furie monstrueuse. Les crinières des

montures ressemblent aux vagues d'une mer folle.

Chacun de ces êtres acharnés a perdu sa personne

illelpour devenir le geste d'une colère unanime qui se

iènkléchire soi-même. Un flot de force se meut et se

ureifrompt, comme une vague s'élève, puis croule. A terre

ible,le cheval irréel, d'un violet cru, un cheval de triton

opn mythologique, mord l'homme dont le dos convulsé en

esse ses muscles est digne de ce que Rubens dessina le

mieux. Ailleurs, c'est l'heureuse audace d'un raccourci

luw sur le bras du combattant qui pousse le glaive contre

)ulrcun nègre dont la poigne le saisit aux cheveux. Devant

ppaile profil de l'homme barbu, au front bossue, à la

àiB gueule béante, aux yeux saillis, et que l'espoir de tuer

illumine, on ne saurait contenir son admiration.

M. Anquetin a dessiné la tempête d'un élément, dont

la grande vague équestre se bouscule, jaillit au ciel

.Aieecoué aussi par le vent, et déjà retombe. C'est un

effort âpre peu compromis par la brutalité facile de la

ice. 1 couleur. Celle-ci gêne l'approbation qu'on voudrait

iiioi entière pour cette puissance évocatrice, pour ce trait

plei] franc et solide qui réalise, en avant, la forme d'une

^éçi branche coupée net à coups de sabre.

'uaiii

Évocations,

Feuilles mortes de M. Bieler, gracieuses filles, qui tournent au gré du vent automnal, dans les draperies

rousses, brunes, envolées de leurs gestes frissonnants. A terre Tor des feuilles tombées éclaire les visag'es de celles qui fuient encore, de celles accroupies déjà : taches de nuances riches le long- de la toile décorative.

Une même idée de Filles-Fleurs inspira M. Fortuney pour présenter un gentil harem d'orchidées serpentines, aux faces vulgairement fardées.

La forêt et la mer se fondent dans une même buée argentine et bleue, tandis que des sirènes sortent de Tonde afin d'écouter Toegipan perché sur la falaise, la lisière des futaies lunaires. Le vaste murmure des eaux répond ainsi aux frissons tumultueux des arbres éventés; et c'est là une harmonie savoureuse.

Marines.

Mais M. Auburtin fit mieux en brossant le ressac de la Méditerranée qui lève la barque de la Pêche au gangui La lumière violente de l'espace illuminé pose sur les membres du matelot nu jusqu'à la ceinture, sur la chemise rose du vieillard à bonnet napolitain, sur les voiles alourdies qu'amène un mousse au torse bien dressé en la veste violàtre. Elle s'y reflète et donne, par la dureté de ses clairs, l'impression de l'immense étendue marine. Du même peintre on peut aimex encore une synthèse dessinée de la falaise et de la mer à Etretat, parmi les brumes d'avril, entre huit aquarelles très satisfaisantes.

Passage de la Barre, Vague échevelée, MaréM^ montante, visions larges et franches de la forc< rci océanique cahotant les barques en roulis, crachan

récume contre les roches, et que M. Maufra sut connaître. Son élément se meut, il enfle, il se distend, il cahote, et il jaillit, lourd, empâté, ruisselant, réel.

M. Iwill observe une mer d'octobre à Etaples, qui envahit d'un bleu sombre la plage, qui menace ce villag*e g"risâtre aux murs, rougeâtre aux toits, qui saute, là-bas, en une poussière d'argent brusque vers le ciel noir et tombant.

Devant M. Mesdag*, elle fut un lac brun, pâteux, semi-circulaire, que rident trois longs frissons d'écume incurve. Les bateaux oscillent sous le terne des nuages : un Temps tranquille.

La mer mange les hommes. C'est une terrible dévoratrice. Par milliers, les tempêtes engloutissent les pêcheurs. M. Cottet se fit le pleureur de ces deuils.

La Bretagne de M. Cottet.

Longtemps il montra leurs femmes en noir, êtres ésignés et patients qui se réfugient en leurs châles, m leurs mantes, qui regardent, de leurs yeux tristes ît vagues, la fatalité du sort.

Depuis i896, M. Cottet accrut singulièrement son irt. De réaliste qu'il se présentait alors, il devient, 3ar des transitions excellentes, protagoniste de )eautés linéaires que ne contrarie pas le voisinage de ilhouettes rudes, pitoyables. En plusieurs toiles irliommées Deuil, il trace d'admirables têtes doulouirc euses, filles de celles qu'éternisa le Vinci. Soit une iUe rousse, aux bandeaux étreints par le bonnet

d'étoffe noire, et qui, sous cette humble coiffure nouée au menton, prend le type d'une âme si torturée que rien ne s'en exprime, sinon une g-ravité de paupières closes, de sourcils réguliers, sur un front pur, de joues mates. Aucune larme, aucune grimace de sanglot ne serviraient autant le thème de la douleur. 11 semble que l'être entier s'est distendu, qu'il renonce, et que ce renoncement à la lutte contre la mort, contre la vie, lui ôte du visage le mouvement. Alors l'harmonie des lignes s'impose. Ni la crainte, ni le regret, ni l'intérêt des yeux pour le spectacle des choses ne la troublent plus. L'être se confie sans résistance à la loi incomprise, maîtresse. Cela lui restitue toute la beauté naturelle du type. Une jeune fille, ainsi traitée, penche la joue sur l'épaule d'une vieille aux grosses rides et aux yeux quêteurs de pitié. Accolée à la laideur de la grand'mère, cette beauté demeure intégrale. L'opposition n'est même pas visible d'abord, tant l'art subtil réussit à masquer d'une même atmosphère les deux personnages.

Les Gens d'Ouessant veillant un enfant mort se groupent vers la table où, sur la nappe mise, est posé le petit cadavre, blafard, sculpté par l'ombre qu'infligent les lueurs des bougies. Des globes à fleurs artificielles, des rubans rouges semés dans la verdure d'un pot mettent une parade barbare autour du défunt qu'enserre la ruche roide du linge. La fillette au bonnet de damas, serrant les cheveux contre la nuque, écarquille toute son attention, surprise de la magnificence funéraire, pareille à celle d'une pâtis-

série. L'homme réfléchit lourd, immense. Une écolière prie, très solennelle.

Il importe de connaître les dessins faits pour les études relatives à ce tableau. On appréciera Tarran^ g-ement d'un ruban de coiffe violet tendre placé entre le visage verdi et la mante noire d'une femme. Les détails de cette sorte dénotent une science avisée des harmonies propres aux sug'gestions nécessaires.

Soleil dliiver dans le port est un disque blanc et diffus qui perce malaisément la brume g-lauque où dorment les mâts noirs des barques^ où s'étendent les mailles sombres des filets séchants. C'est une infinie tristesse des gens, des choses, de la mer gloutonne.

M. Cottet considère la créature ainsi qu'une part du décor. Les afflictions y penchent l'être comme le cli-^ mat défavorable penche la ffeur qui va se flétrir. Cet art exclut l'individualisme des portraits. 11 ne souffre pas la peine humaine, sinon par les idées g'énérales. Il en conçoit trop les avantagées esthétiques. Au reste, Fétrange Bretag'ne demeure primitive, presque orientale par le fatalisme de ses marins voués aux caprices mortels de la mer. Ces vieux Celtes refusent encore l'audacieuse réaction de l'homme contre la matière. Les leçons du chemin de fer et du télégraphe les avertissent mal. Dans l'ivresse du cidre, ils somnolent ou chantonnent, tels les arbustes que le vent anime parfois, qui souvent s'immobilisent au soleil, se renfrognent à peine sous l'averse. Résig-nés au pire destin, les Bretons se contentent des joies de l'air et, passivement, attendent l'accident, la tempête, la vieil-

lesse même. Ils sont bien des motifs de paysage. Leur âme reste confondue avec Tunivers. C^est un peuple fait pour les poèmes de synthèse que M. Jules Romains a réunis dans la Vie unanime^ puissamment.

Les Bigoudens de M. Lucien Simon.

Cela se marque mieux encore dans les attitudes des femmes de Pont-FAbbé que M. Simon consacre en de fermes aquarelles. Leurs mitres de linge roide couvrent des chignons cambodgiens, des visages ronds et frustes, de races mal éveillées, aux formes grossissant les plis noirs des jupes rondes. Oui, ces statures courtes, cet éclat des rubans, ces dessins des corsages appartiennent aux Indo-Chinoises. Nous savons, par feu Soldi, comment les graphiques de leurs broderies ressemblent à celles en usage sur les rives du Mékong. Et voilà que se dresse toute l'évocation épique de Ram, le héros celte parti d'occident lorsque le déluge eut englouti l'Atlantide, bien avant les histoires, pour aller avec son peuple établir, aux pieds de l'Himalaya, le berceau des races qui subsistent encore dans les vallées de l'Indus, du Gange, parmi les Annamites du fleuve Rouge. On pense aux curieuses inductions de Fabre d'Olivet, qui conta cet exode, si Ton prête une attention sérieuse aux toiles solidement brossées de M. Simon.

Luttes, Un homme va terrasser l'autre qui plie. Les l gens du Finistère font cercle, dans une âpre plaine, sous un âpre ciel. C'est un antique jeu que ces parents

des hommes contemplent en costumes portés là-bas, passé tant de mers, sur des épaules fraternelles sans doute. On louera Texcellent dessin de ce peintre et la sûre méthode de sa composition qui assemble les types en une foule indolente, lourde, assise comme des pierres.

Cornettes.

Dans une ombre bleue, M. Charlet a réuni la famille du Pêcheur, Lui prononce le « Benedicite » devant l'inexorable Dieu qu'il invoque, tandis qu'une épouse hâve, la poitrine découverte pour allaiter, s'attriste des soucis devinés en cette prière. Malheureusement la peinture est plate, l'ombre truquée, et la composition emphatique.

Cornettes légères, blanches et bleutées, cornettes amples, roidies, qui chargent les nuques des Bretonnes, à Saint-Jean-du-Doigt; celle de la tricoteuse,, si vieille, devenue toute mâle, par son grand nez bourgeonnant, et qui finit un bas bleu; cornettes qui ombrent les visages des pieuses venant d'assister leur amie moribonde au faîte d'un haut lit; cornettes qui coiffent les dévotes encombrant l'église illuminée après des perspectives d'ombres par un vitrail bien ooloré : voilà ce que sait rendre, assez habilement, M. Roger.

Dans un courtil ombragé de vastes arbres, les cou-

-urières assises dans l'herbe travaillent sous le soleil

lui filtre et tache de lumière le sol. M. Le Pan de

igny copia leurs poses studieuses, leurs figures

vieillies, les tons de leurs coiffes et de leurs corsets en drap.

C'est une suprême vision de la Bretagne, le pays triste où nous conduisent les aspects de la mer, élément sournois, emporté parfois en vag-ues démentes, comme la vag'ue humaine de la Guerre que M. Anquètin rêva, poussant au ciel la furie de ses chevaux à tritons.

Les Sonneurs,

De M. La Touche, dont le coloris est entre les meilleurs, on doit priser fort les Sonneurs. Deux filles bretonnes, un garçon se pendent à la corde et tirent, tout imbus de la rousse lumière que dispense le vitrail enchâssé dans la maçonnerie du clocher. Le mouvement des trois énergies est harmonieux, plein de force vivante. C'est l'allégresse de l'effort au faîte de la basilique où implorent, dans le bas, tant d'espoirs Ces gens ont la joie de jeter une promesse divine à l'attente des âmes humbles. Ils le savent, ils se démènent. Bien qu'on distingue peu les traits des figures, la physionomie des corps marque cette liesse certaine. Et cela, non moins que la radieuse joaillerie étincelant aux vitraux, marque la précellence d'un talent que nombre de belles oeuvres illustrent.

Zélande.

C'est encore la notation synthétique du paysage, de ses nuances, de son animation humaine que M. Piet signale aux marchés de Zélande. Ses cohues à nom-*-'

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breuses têtes affluent contre les murs clairs de maisons. Elles forment un seul être indistinct. Ménagères coiffées de cylindres de paille par-dessus leurs bonnets^ elles marchandent, en bras nus et musculeux, les faïences bleues. Le ciel lourd du pays batave ternit les chairs, assombrit les couleurs brunes des vêtements, les teints saurs des visages, les verts épais des charrettes» Seuls éclatent les badigeons des façades. Cependant, ainsi que dans l'atmosphère lucide qui précède les orages, les contours sont nets et fermes. M. Piet révèle un talent majeur, très apte à traduire Timpersonnalité bovine des foules, humbles et pataudes, lentes à penser. Il possède une science acquise de la couleur, des tons neutres unifiés dans une même atmosphère noircie, qui, néanmoins, se distinguent par des valeurs multiples. En culotte courte et surmonté d'un chapeau de haute forme, tel promeneur renferme une gamme surprenante de sombres,

Finlande.

Voici une mer clarteuse qui clapote contre les brisants de la côte, où s'acheminent les Pêcheurs finlandais de M. Edelfelt. Portant leurs engins de pêche, trois misérables vont, le mâle quadragénaire tanné par les sautes du vent, une fille hâlée en fanchon de laine déteinte, une femme blonde dont les os grelottent sous la chair vêtue d'une misérable altruiste. Ce sont trois portraits de douleur et de fatigue, d'une vérité louable. Les lassitudes des âmes transparaissent aux yeux malheureux.

Bohême.

Entrons dans celte salle blanchie à la chaux et qui accueille sur tous ses plans une lumière grise. Deux paysannes de Bohême y échangent leurs confidences en attitudes jolies, malgré leurs faces de rustaudes. Elles ont des tabliers de soie à bandes multicolores, des bas rouges, des serre-tête noirs qui retombent gracieux, châles, aux épaules emmanchées de linges bouffants. Elles jasent. Médiocrement, M. Dvorak les a peintes.

Espagne.

La même chaux a paré l'intérieur de Faïencerie à Séville, où nous introduit M. Barrau. C'est un lieu gentil, clair, plein de tasses brillant d'un nouvel émail, et de jolies grisettes. Les cheveux aux yeux, lès fleurs à la bouche, elles s'ennuient là, aimeraient mieux l'amour du passant.

Les Cigarières de M. Canals sont plus véridiquement sordides et grouillantes. Ainsi que Pierre Louys nous l'a dit dans sa nouvelle La Femme et le Pantin, l'une nue jusqu'aux cuisses, toute jaune, le corps flétri, semble une assez horrible gorgone. M. Richon- Brunel nous guide par les rues de Séville : un mendiant d'opéra-comique y marmonne, accroupi; un paysan d'Andalousie, noble comme un Maure, dévisage, fier de son costume de toréador; la rue Tiana nous est indiquée réelle. En trois beaux cartons, Juerga, Chutas, Dans V Église, M. Pichot restitue l'Espagne de Goya, l'Espagne noire et sincère; les

femmes écroulées dans leur accroupissement sous les châles de couleur; quelque silhouette gratte la mandoline, au fond de Tombre; une bouche édentée chante. M. Pichot mérite d'être vanté pour la liberté de son dessin et l'intelligence de sa composition qui livre rame de cette race arabe, tombée en décadence, catholique ou musulmane, à Bagdad et à Malaga. I Pourquoi tel éditeur avisé ne choisit-il pas dépareilles images pour illustrer Tadorable Maison des Danses de Paul Reboux ?

Maroc.

M. Girardot présente Tanger au clair de lune, puis Une Terrasse ensoleillée, qui déborde l'horizon marin de sirupeux indigo. Des tapis de laine rutilante, du linge qui sèche, des femmes évidemment sales sous la défroque bariolée, sous le diadème chargeant leurs cheveux. Dans la montagne, deux Mauresques se hâtent à travers l'aride paysage de pierres jaunes et violâtres, que les tons d'aquarelle rendent nettement. C'est une fillette au visage ovoïde, aux ^eux en saillie que les paupières couvrent, comme des aies, et qui, nonchalante en son paquet de voiles ompliqués, laisse aller la jambe le long du mur, sur e faîte duquel elle reste assise : La Terrasse d'une voisine à Tanger.

La fervente luminosité obtenue par les moyens simplistes de M. Girardot devrait avertir bien des rtistcs au talent moyen d'aller prendre, en pays l'Orient, les leçons du soleil. Beaucoup qui n'inté-

ressent point inscrivent ici des scènes communes d'intérieur ou des portraits de commerçants, de filles galantes, découvriraient dans l'Afrique et dans l'Asie des motifs de curieuses images. De Montmartre au Thibet, il faudrait un exode de gentilshommes habitués à la palette. Nous manquons de Fromentins. Une place, vingt places sont à conquérir, dans l'estime des amateurs, pour qui rapportera du Levant des impressions sincèrement dessinées ou peintes. Il est honteux qu'en une exposition française, vers i9oo, l'on ait aperçu si peu de Madagascar, du Tonkin, du Soudan, alors que de pitoyables tartines de couleurs exhibent mal les dos, les figures et les toilettes de gens quelconques, inaptes à valoir une sensation.

UOrlent de M. Dinet.

L'orientalisme peut servir la fortune d'un artiste, affranchir ses idées, lui prescrire un nouvel emploi des teintes, un autre sens de l'atmosphère. Chaque an, M. Dinet grandit notre admiration. Sa Tempête de sable est un merveilleux morceau de paysage. L'espace y est contenu. Le rideau de poussière accourt du fond sur la plaine aride. Léger, diaphane, multiple en ses teintes, lourd de ses ondulations, il roule d'un mouvement qu'on redoute. Les Chansons de jeunes filles animent des figures extrêmement vives, diverses, pleines d'âme : portraits qui agissent. Si l'on compare son tableau historique, la Vengeance des enfants d'Antar^ avec, par exemple, l'enluminure de M. Boutât de Monvel qui peignit, pour baraque foraine, sa

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Jeanne d'Arc à Cliinon, on n'hésite pas. M, Boutet de Monvel a cru rajeunir la composition d'histoire en transportant les procédés de Tenluminure d^e missels sur vingt mètres de toile. Il a construit, de la sorte, des mannequins nombreux, roides, chargés au couteau de couleurs en relief, de morceaux de métal, et qui semblent la réclame d'un costumier pour figuration de théâtre suburbain. Chacune de ses étoffes est de carton. Les chairs des personnages manquent. Des jambes de pjapier et des visages de décalcomanie semblent rajoutés par un maladroit colleur aux échantillons des draps, des velours, des samits, des cendals, des hermines, des fourrures. On vend de pareilles figures chez les opticiens : une jupe de tulle, qui se colore diversement selon les variations météorologiques, est appliquée sur le dessin rudimentaire d'une minuscule ballerine. Le même procédé fut mis en usage par M. de Monvel. Quelle que soit la délicatesse de certaines physionomies seigneuriales, l'ensemble, propre à étonner les bourgeois, n'offre aucune sensation de vie.

Au contraire, la Vengeance des fils d'Antar marque le progrès manifeste d'un artiste qui va, tout à l'heure, retrouver le coloris et la composition du glorieux Delacroix. Le squelette est lié, dans un manteau écarlate, sur le chameau qui traverse une lumière chaude, en or fluide, très adroitement renforcée par l'ombre bleuâtre d'un roc, sans doute hors du cadre, invisible. Au bout de la pique, une tête de jeune homme rit du dernier sanglot que la mort figea. Les fils élèvent

encore, au haut d'une autre lance, le cadavre décapité d'un adolescent maig-re, long* de buste. A terre les corps vaincus saig-nent que piétinent les triomphateurs. Le chameau hésite à fouler ces chairs palpitantes; ces visages meurtris, cette femme aux jambes écartées, dévêtues par le profanateur, et qu'une flèche tua. L^espace s'élargit jusqu'à la colline où l'incendie se déroule, étincelles, fumée, à la cime d^un terrain rug'ueux, cuivré, rôti par les ardeurs de l'astre.

La justesse du coloris est sans défaut, le dessin facile, la vie des personnages très souple. Et l'horreur du spectacle ne s'aggrave point de grimaces inutiles. Calmes d'avoir accompli le devoir familial, les vainqueurs montrent au squelette les têtes des ennemis, pour ainsi dire, solennellement, gravement, ainsi que cette race aime se voir.

Vraiment il sied que beaucoup d'exposants aillent, à l'exemple de M. Dinet, quérir, outre-mer, le secret d'une couleur qui a tant donné de gloire à la littéral ture de Pierre Loti, de Louis Bertrand, de quelques autres comme M. Robert Randau, Fauteur des Colons.

Le coloris de M. Jean Veber.

Beaux jardins traités par M. Jean Veber : l'un de pivoines rouges qui regagnent les richesses de mille tons verts étages sur les arbres, et qui deviennent exquisement rose tendre dans la fraîcheur des feuillages ensoleillés présentant leurs feuilles comme des scintillements. L'autre jardin gravit la pente jusqu'à la maison surgie du lierre bleuâtre et sang, auquel

aboutit un champ de vigoureux géraniums. Une femme les cueille, en robe lie de vin que tachent de rose les baisers épars de la lumière tamisée au crible des ombrages.

Un troisième jardin est une simple montée verte, masquée d'ombre, où reposent deux femmes à la fraîcheur. La saison radieuse rehausse d'or léger les fleurs jaunes dressées en l'ovale d'un parterre.

Quatre grands coloristes imposent leurs noms : MM. Besnard, Dinet, Jean Veber et La Touche.

Autour de leur talent, une école évolue parallèlement à celle des paysagistes qui ont développé la manière glauque. MM. Dauchez et René Ménard obtinrent de créer ainsi de merveilleux crépuscules où se résuma le repos de la terre. Il convient de se satisfaire l'âme par l'examen attentif des fort belles compositions intitulées Le Marécage, La Lande, Harmonie du soir. Terre antique. Sur la Mer, que ces deux plasticiens célèbres instituent. Il faut rechanter devant ces toiles les vers des Roses latines que scanda le talent dionysiaque de M. Ernest Gaubert.

Lumières,

Qui ne se plairait au rouge soleil descendu jusqu'à la rive cendreuse du Mouillage sous la côte, dû à M. Ulmann, et au feu écarlate du phare qui perce la brume verte étendue par M. Bouvet contre le visage de ses maisons endormies sous La Nuit à Sauzon ?

M. Le Sidaner prête une vie fantastique aux maisons flamandes. Leurs fenêtres éclairées reçrardent

l'ombre lunaire qui les habille, elles et l'espace, le quai, le canal. Les lampes veillent avec l'homme, cerveau de ces demeures trapues unifiées dans le vert sombre du soir. La ville veille au bord du canal. Elle veille et pense peut-être aux quatre nymphes, formes d'idées passag^ères et douces, qui courent dans le Soir léger. Peut-être, derrière les physionomies de ces façades, deux filles blanches s'embrassent-elles, éloquemment, avec l'ambition de tout étreindre, l'univers en un corps d'amie suave, comme la Tendresse.

Mais l'égoïste joie de savourer le jour l'emporte auprès des tempéramentsaudacieux. La lumière intense de midi joue avec toutes les feuilles des arbres, avec toutes les herbes drues poussées sur la rive que les Lavandières de M. Lhermitte animent du bruit de leurs battoirs. Les choses se chargent de clarté. C'est l'été puissant et touffu, ses murs de feuillages, ses hautes graminées, accrochant les lueurs fauves, ses perspectives obstruées de branches.

M. Pierre Fons a, sur de telles impressions, érigé les beaux vers de la Divinité quotidienne:

Ces jours d'été sans cesse avec des mains brûlantes oppressent mon exil de joie et de soleil, Et chaque nuit, riche des lang-ueurs de ses plantes. Voluptueusement vient tenter mes sommeils.

Mais cet azur me blesse et ces parfums m'offusquent; De tristesse et d'ennui, je me satisfais mieux. Oui, parmi tant de vie éblouissante et brusque, La mort seule fascine et l'oubli ténébreux.

Car vivre loin des yeux, des mains et des sourires Qui parèrent mon cœur de si purs reposoirs

Est un tourment si dur qu'il me force à maudire La Rose de l'aurore et la Rose du soir.

Et pourtant quand aux lieux, Amour, où tu fus maître, J'erre et je m'étourdis de tes forts souvenirs, Défaillant et vainqueur, j'approche de renaître. Et mes sang'lots ne sont qu'un vœu vers l'avenir.

Très savamment, M, Lhermitte a jauni de soleil les verdures chatoyantes. Il a modelé les plans d'ombre, non sans une maîtrise qui depuis long^temps s'affirma. Le Réveil du Faucheur que sa femme encourage est entouré par la même opulence de diversités lumineuses. On aimerait reconnaître moins l'influence de M. Raffaëlli dans les blancheurs et le dessin tremblé (ïUn ouvroir de béguignage à Gand, et celle de Millet dans la composition de Llieureuse Famille. M. Lhermitte n'a que faire de ses réminiscences.

Le Soir d'été de M. Garrodo offre une belle harmonie en jaune, vert et bleu que justifient les eaux et la forêt. A travers le buisson normand, M. Ferry étale de nombreux feuillages en justes tonalités qui se prolongent et diffèrent. Les landes de M. Guignard valent qu'on les visite, et il faut apprécier le jour spécial qui entre par la porte, qui tombe sur les toisons des brebis pressées à la Sortie de la bergerie. Les paysages de M. Griveau illustreraient bien un livre sur la Bretagne désolée. Au bord de l'étang de Berre, on s'étonnera de l'eau pâteuse et violâtre qui emplit la toile, vient mourir au bas de la montagne ensoleillée que M. Aubin sut voir. Le Midi de M. Montenard est plein d'une poussière aveuglante, de routes

crayeuses, d'ombres bleues, d'arbustes gris. Au loin les charrettes disparaissent parmi les nuées. La mer indigo borne La route de VEstaque, Entre les monts violets de Provence, les moutons dorés soulèvent la poudre du chemin. Les Pins de M. Maurice Eliot ont des colorations rouges chères à Monet. Bien que ces deux artistes aient été classés maintes fois parmi les impressionnistes, on jugerait incomplètement, d'après leurs œuvres, le génie de cette école. Les grands impressionnistes, Monet, Pissarro, H.-E. Cross, Luce, Signac, van Rysselberghe, exposent à part, dans les galeries particulières. On comprend mal que les rivalités d'école, les caprices d'un jury aient longtemps écarté ces maîtres, par mille tracassements ridicules. A la Société nationale, la salle des impressionnistes manque. Il serait temps de parer à cette absurde lacune. L'art de la lumière intense mérite une place de premier rang, parmi les productions de la peinture française contemporaine.

Les Interprètes de la Ville.

Je ne voudrais pas reprocher de nouveau à M. Ulmann la buée glauque dont il enveloppa la Soirée d'octobre, à l'île Saint-Louis. La note est juste. Le ciel vert et l'eau verte enclosent la cité d'ombre qu'éclairent les feux régulièrement alignés du gaz. Le pont sort des maisons, enjambe la Seine. Nous surprenons un peu l'âme de la ville, qui recèle les crimes méditants et l'orgueil des passions ardentes. Des vies s'agitent et circulent. Tâchons de les comprendre comme nos

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romanciers nous y convient. N^est-ce point là que g-émit tout le cycle (les passions, des savoirs et des bêtises parant le superbe Enfer d'Henri Barbusse, enfer ég-al à celui que le Dante évoque plus irréel mais non plus tragique ?

Après avoir connu les âmes de MM. Thaulow, Lomont, Anquetin, nous avons commencé le voyage à travers Thumanité laborieuse qui les symbolise par des actes. Nous la regardâmes souffrir devant les mers féroces, pleurer dans la désolation de la Bretagne, piétiner calme aux marchés du pays batave, sommeiller au soleil de l'Espagne, tuer dans Tâpre Afrique, peiner devant les campagnes touffues de M. Lhermitte, s'aveugler aux poussières de Provence. Nous voici parvenus dans la ville. Ici Ton pâtit d'autre sorte, moins par le corps que par l'esprit. Ce monstre de pierre, ce monstre vert et feu que M. Ulmann érigea dans ses toiles va nous enseigner le mystère de ses millions d'existences lacérées par Tangoisse comme le sombre ciel qu'ouvre une déchirure lumineuse audessus de Notre-Dame, harmonie en vert et jaune, d'un tragique évident. M. Marquet a évoqué la grandeur de Saint-Etienne-du-Mont. M. Houbron indique avec bonheur la lumière inconstante du jour variable sur les façades, parois de l'immense précipice^ au fond de quoi les camelots se hâtent qui déploient les gazettes, et les omnibus sont tirés par les ressorts musculaires des gros chevaux. En de bonnes peintures à l'eau, en quelques aquarelles, le peintre a suggéré, de façon surprenante, le mouvement de la cité, les

aspects de ses rues : Paris, boulevard Saint-Martin, Paris, quai de la Tournelle, Saint-Etienne-du-Mont, etc.. C'est un art complet. Paris tout entier g"rouille au bas de ces hautaines façades. Même exactitude savante en M. Prunier, auteur de Taquarelle Boulevard Bonne- Nouvelle ; une femme vêtue d'une jaquette rouge marche réellement. La silhouette, miraculeuse de vérité, suggère toute la précipitation de la foule noirâtre qui frôle la base des gigantesques bâtisses dressées contre le ciel, en tours quadrangulaires. Jusqu'aux manifestations publiques de ces deux artistes on avait pu regretter que Fanimation violente de la cité n'eût pas séduit le talent. Aujourd'hui on se peut contenter. Cependant, nous rappelions déjà les belles images blondes, sèches et frêles que M. Raffaëlli aime construire. Son Paris est une femme aux cent visages élégamment fardés. C'est bien la ville. La voici. Un vol courbe d'oiseaux prolonge la nette architecture de Notre-Dame de Paris, qui s'effile dans l'air, vert â peine. L'omnibus jaune clair cahote sur le pont. Au long de la berge, des tombereaux attendent derrière les gros chevaux qui ruminent. Cette vision ravit, légère, blanche et grise, toute de clarté. Touches pimpantes et frêles, les promeneurs filent devant La Trinité, Parmi les arbres verdâtres, les rousseurs de l'un allègent le bouquet. Une silhouette de lampadaire s'élance. Aux Champs-Elysées, un buggy luit de ses laques sombres, les arbres dépouillés se détachent des façades pâlies. L'enfant rouge va crier. A la pointe sèche, le dessin de cette blanchisseuse qui hanche

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SOUS le panier est excellent, comme celui de cet arbre automnal, tout en sveltes feuilles d'or branlantes.

Cest la ville des beaux quartiers, quartiers poudrés, grattés, balayés, un peu déserts. Non loin de là, M. Rossert situerait bien ses pelouses d'aquarelles. Les gens minuscules, éloignés y paraissent en même valeur que les animaux ou les arbres à la cime des pentes audacieusement lavées de verts pâles, dignes de Bonnington.

Imitées en partie de Manet, les harmonies brunâtres de M. Morrice suggèrent exactement l'atmosphère de la cité, un peu lourde. On sent l'air circuler vers les voiles raidis de la Communiante, vers le dessin de sa mère en noir, de la bonne au panier. Ailleurs, V Effet de neige donne du réel à la blancheur bourbeuse du trottoir qui longe la grille, où grelottent deux gamins empotés, où glisse une dame frileuse, exprimée par la synthèse de peu de traits.

L'œuvre d'Evenepoël.

Les vastes capotes bleues des soldats que Evenepoël lâche dans la Fête aux Invalides forment une double silhouette frappante. Au Moulin Rouge, les danseuses mêlent, au cours del'entrechat, leurs jupons nuageux, leurs gestes fous, inclinent des bustes san* glés. Charles est un enfant malin, qui dévisage, moqueur à l'ombre du front proéminent. A la main, son grand chapeau paillasson ne l'embarrasse point. 11 semble au courant de toutes les choses. Son petit nez retroussé de baby flaire Favenir, résolument. N'est-il

pas sûr de plaire, par un covert-coat sélect et de fins cheveux blonds, nuancés depuis For jusqu'au chanvre? C'est une âme puérile, une âme de petit homme fier et certain qui se fie à soi. Evenepoël a montré l'enfant que la vie contemporaine instruit, que, par mille sensations évoquées, renouvelées, elle mûrit d'intelligence prématurée, d'audace et de convoitise, d'ironie même.

La Partie de tric-trac et le Soleil cVjivriL

Selon le mobilier, l'apparence des salles, la mode des meubles n'intéresse-t-il pas d'induire au caractère de l'hôte ? Il faut franchir, à présent, le seuil des façades. Le rare çénie de M. Prinet nous introduit en une pièce aux panneaux nus, à l'ang-le de laquelle une raide demoiselle en gris joue avec le quinquagénaire adroit la Partie de tric-trac. La jeune fille s'applique. Elle se tient droite, elle médite. En une autre pièce, le Soleil d'avril éclaire de nuances froides la lectrice au châle rouge, l'alcôve à deux lits. Les études sont d'une exactitude unique. Voilà la véritable atmosphère de deux chambres, les tons précis des boiseries, les reflets menus des meubles. C'est d'une grande force. La conscience du peintre n'a point cédé aux exagérations que l'art conseille. Depuis Drolling, nous connaissons peu de sincérité. Elle revient.

Intérieurs.

Nous la saluons encore dans V Intérieur y de

M. Saglio, qui n'ajoute rien à la vérité de la jeune fille en gris et noir à genoux devant la bibliothèque. Sur la terrasse, les demoiselles du balcon de pierre examinent une rue merveilleuse par la minutie des couleurs exactes, ternes ou solaires. A ces deux peintres parfaits de milieux bourgeois, proprets, sans luxe, refuge d'âmes sages, il convient de joindre M. Walter Gay.

En décrivant les laques blanches de la rampe, le chêne de la haute horloge, les portes aux croisillons contournés qui parent le logis américain du poète Longfellow^, M. Walter Gay ne s'écarte point non plus du précis. Le Fair-ban/iS-hoiise nous est ouvert dans le même esprit : cuisine impartialement éclairée, frag-ilité des assiettes en piles sur les rayons, lueur de 'huile dans le verre des lampes à pétrole, métaux des casseroles, du fusil pendu, transparence des bocaux. Jne telle probité préside à la présentation des intéûeurs qui se dénomment : la Console, le Déjeune/^ la ^ Tapisserie, une portière plissée avec les gestes de ses j personnages de haute lice. Ce sont des lieux de con-

|ort élégant, où Famé nette se doit plaire, contente le soi, solitaire et pratique, savamment évocatrice du assé luxueux.

Mlle Druon, avec une maîtrise incontestable, M. Bouird, moins finement, poursuivent les mêmes recherlies.

L'œuvre de Lobre.

Patient et laborieux, M. Lobre, depuis des années,

reconstitue les salles du palais de Versailles. Le premier il nous fit connaître le charme de cette vérité restreinte et, chez lui, somptueuse. Au Salon de M^^ Adélaïde règne le noble délice d'un clair obscur qui atténue les pâleurs d'un buste à grande perruque, les cuivres des pieds contournés soutenant les consoles, qui assombrit les choses mirées dans le glacis du plancher. Les rideaux sont tirés. Néanmoins, un rai de lumière par leur interstice pénètre, allume de rares lueurs aux cristaux du lustre, se révèle dans la glace du trumeau, ainsi que toute la fenêtre située hors de la toile. Les voussures dorées des angles brillent à peine, comme le marbre violâtre de la cheminée. C'est le domaine du silence et du souvenir. Les ombres s'entrecroisent aux joints des linteaux, Poète des reflets et des nuances, M. Lobre les distribue merveilleusement sur le vernis des meubles acajou e1 cuivre qui parent le Salon intime de la reine Marie- Antoinette. Est-ce pour peupler le charme de ces inté rieurs de féerie que le peintre, en un autre tableau fixa les blanches attitudes de jeunes filles souplei feuilletant l'album, sur le canapé Louis XV? Visage? ovales et pleins de fraîcheur naïve, aux yeuxépeurés

Chartres, massée autour de sa cathédrale, parai ailleurs, les maisons boivent le silence de la rivière UEvêché de Chartres reçoit, dans ses construction! anciennes, tout un jeu de luminosités variables, d pénombres, de clartés solaires.

Pour compléter l'évocation palatiale de Versailles M. La Touche a mis les rousseurs, les fauves, les of

du couchant parmi Tair d'une pièce d'eau que les cygnes habitent, se prélassant.

M. Henri de Régnier éprouva le son de ses beaux vers en faisant de Versailles une fastueuse Cité des Eaux.

L'art de M. Hawkins.

De pareils artistes créent Tâme de la maison. Chacun ne la pare-t-il pas de ses goûts, qui résultent de ses pensées, de ses coutumes, de ses philosophies? La maison est un être dont la physionomie révèle la conscience des hôtes.

M. Hawkins le démontre en deux belles œuvres, sa Demeure, Le Foyer, En celle-ci, la pelouse neuve et IX printanière gagne le pied du mur en pierres bleuâtres, régulièrement jointes. Au centre de la fenêtre close, discrètement la lumière du parc s'est posée et la lumière intérieure veut transparaître. C'est la communion de l'âme recluse avec la nature. Sûrement un esprit habite là, qu'enchantent l'ordre et l'harmonie.

11 écoute le feuillage, les oiseaux. Sobrement, exactement, tout est traité par un pinceau fidèle. L'herbe de la pelouse paraît véritable. La couleur en est grasse et riche. Il convient d'admirer les oiseaux posés, dans l'autre toile, sur l'inclinaison de l'arbre. L'art en est délicat et parfait. Le mystère de ces fraîches murailles abrite des pensées franches. C'est la peinture d'une émanation mentale.

Les primitifs italiens aimèrent entourer de semblables suggestions onjectivées les portraits des mar-

tyrs. M. Hawkins continue leur tradition de sincérité évocatrice. La Sainte, qui coud au pied du tilleul illuminé par la radieuse auréole, n'est-elle point, au reste, la maîtresse de la demeure dont les deux faces nous apparaissent? Le geste de la pieuse semble sacré. Une paix indicible descend sur les choses, allège encore l'exquise forme de Tarbuste contre les plis de la robe mauve.

Les statuettes de Valgren,

Afin d'orner une demeure de pensée identique à celle-là, M. Valgren a sans doute imaginé son Pied de lampe, bronze.

En la tige d'une monstrueuse tulipe, trois statuettes s'érigent au-dessous du calice. Elles s'étirent de la tige même, ainsi que des efflorescences adventices de la plante. Elles participent à la nature végétale par l'élancement des longues tailles, et à la nature humaine par l'arrogance de minois mutins, fiers de vivre cette originalité. Les mains aux hanches, l'une mesure la mesquinerie du monde; les mains aux seins, l'autre aspire le souffle des vents; une main à la hanche, l'autre aux seins, la troisième parade, embellie et paisible. La ténuité de leurs corps est un charme pour l'esprit. Voici leurs plus grandes sœurs. Celleci, tulipe, s'en va, morte ou endormie, toute balancée par la brise, avec la tige qu'elle personnifie. On la sent qui se creuse et qui se penche. Orgueilleuse, celle-là oscille sur ses hanches et défie, la main à la

croupe. Cela se nomme Danse de fleurs. Une autre encore se grandit le long" d'une tige, prétend, Curieuse^ voir dans le calice qui forme porte-bouquet. Pour Consolation, une fille se hausse sur la pointe des pieds et baise les cheveux de celle qui s'attriste.

Les statuettes de M. Yalgren sont illustres déjà. Celles-ci ajoutent aux réalisations précédentes, par plus de force libre en leurs allures fines.

Un Encrier.

Le thème de la personnification des plantes permit l M. Fix-Masseau de créer aussi un encrier, qu'il appelle le Geôlier de la pensée.

Des clefs pendent à la ceinture du personnage assis dont la tète vers les genoux finit en pétales de gueulede-loup. Cela s'ouvre. La plume puise l'encre; et les idées délivrées s'inscrivent en vie. Au même artiste on doit un beau plat de poisson, des poteries faites à l'image de figues.

Objets d'art.

De M. Carabin, Cinq Danseuses ballerines en bronze fixent de beaux mouvements. Sa Table de travail pour chimiste, revêtue de cuivre, où une araignée gravée tisse sa toile, s'accompagne d'une custode ouverte par la statue en bois d'une fille charnue, mus- 3uleuse, puissamment sculptée.

Les reliures de M«ie Yalgren sont des merveilles, pour enclore les pensées des écrivains chers.

Des portraits.

L'œuvre altruiste du portrait est nombreuse, à la Société nationale des Beaux-Arts.

A l'occasion d'une cérémonie publique, M. RoU a peint le Tzar, Félix Faure, la Tzarine, quelques personnalités politiques, des jeunes filles en blanc qui viennent faire hommage à l'Impératrice, et gravissent les marches de l'estrade. Crépines d'or, velours rouge, première pierre du pont Alexandre III. Le succès de ce tableau fut grand. La foule s'y pressa pour justifier ses sympathies envers la nation amie et alliée, qu'elle trahira en chassant du Tonkin, pour les livrer au désastre de Tsoushima, les vaisseaux de Gronstadt. Seul M. Jean Béraud obtint une affluence égale devant le Cours de comédie au Conservatoire. Chacun voulut reconnaître M. Le Bargy et son geste. Cela plaît infiniment aux Parisiens qui aiment la comédie. Ou les comédiennes?

Quelques figures de M. de la Gandara

M. La Gandara a presque exprimé toute l'incomparable beauté de M^i^ Henry Fouquier qu'il campa, d'ailleurs, en belles lignes. On doit louer son experte adresse qui sait traduire les reflets de soie, les diaphanéités des mousselines, le relief des broderies. On aimera les qualités de rendu si l'on considère les robes qui habillent les postures si heureusement plastiques de la Princesse de Caraman-Chimay et de M^^ R... S... L'œil bleu d'un Vieillard, sous une paupière chauve, vit plus magnifiquement que les

la

fig'ures calmes des deux dames. Il convient surtout (le vénérer un dessin, le portrait de Jean Moréas, fort remarquable pour la noble cnerg-ie de la figure au monocle, pour l'attitude du grand poète des « Cantilènes » et des « Stances )).

Le chef-d'œuvre de M, Dagnan-Boiiveret

M. Dagnan-Bouveret immobilise, dans la bergère jaune, une jolie femme vêtue de mousseline noire qui, attentive au monde, se penche, la tête pensive appuyée sur la main nerveuse. La jeune fille persiste encore aux yeux bleus de la dame inquiète et qui envisage la venue de Texistence. Mais on ne saurait trop louer le bel arrangement du geste, toute la vie fixée là.

Danseuses.

M. Carrier-Belleuse substitue a la photographie des procédés de pastel qui procurent les mêmes avantages. Ses portraits sont des clichés en couleur pourvus d'agrément. L'insignifiance de telles figures n'exigeait peut-être pas un art meilleur. Deux danseuses, aux allures géométriques et de piquant visage, méritent plus de sympathie.

Evoquant le souvenir de Pie YII, captif de Napoléon, M. Frappa lui laisse une attitude simple de doux vieillard qui va jusqu'à la fenêtre aux humbles rideaux de guipure. Gela est sobre, comme il convient, et restitue la vérité du milieu, du temps, des circonstances.

Le Saphir de Bourdelle

Le Saphir brille aux doig-ls d'une femme vêtue de gazes bleuâtres et blanches, vaporeuses^ envolées. Le sourire mystérieux et savant du Vinci trouble la bouche. Dans le visage fondu, nuageux, deux rares yeux blonds saillis discourent, semble-t-il, et proposent, par leurs fortes lueurs. Ce sont deux boules sphériques blondes, elles se dardent. L'impression surprend. Les nuages du pastel font songer àTurner. Un homme de feu se découvre d'un manteau que toutes les nuances de l'incendie drapent : c'est le portrait de M. R. P..., sans doute aperçu en corps astral. Rien ne déconcerte autant. Une autre figure à la lèvre minuscule, à la cascade de chevelure dorée, étonne moins. M. Bourdelle ne cherche pas, dans ces effigies, à inscrire l'âme connaissable du personnage, mais à dégager, par des agencements de nuances, le mystère que chaque être porte avec lui. Aux richesses de Tûrner il emprunte les moyens de cette expression très neuve.

Pastels de M^^^ Breslaii,

Mlle Breslau réussit à faire refléter dans son miroir une jeune fille en blanc qui se coiffe. Sa maigreur <lu cou, des épaules est vraie. Les variations du blanc, très nombreuses, trahissent une rare virtuosité. Ailleurs, la Couseiise, aux tresses rousses, justifie les mêmes essais techniques. M^^^^ Breslau s'occupe peu du caractère à traduire. Les êtres ne lui sont qu'ob-

jets d'étude pour sa palette ou son crayon. Elle joue avec les lumières, les lignes, peint avec les apparences de rame. Gela se prouve dans le Portrait de il/'ïie s. /?... La figure rondelette, agréable, ne décèle rien de l'esprit. C'est une noble dame en tricorne et en habit de chasse gris, cravache à la main, gracieusement posée au revers de la hanche. Ce reproche s'évanouira cependant si l'on considère la Tête d'une écolière aux yeux noirs pleins de vigueur étonnée, au visage décidé; puis le Portrait de M. F, 0.,,, jeune homme encore féminin, dont le regard bleu, très doux, pense.

Faces et postares.

Une fillette, en vaste robe de soie blanche qui la couvre, assise, jusqu'aux pieds, a tendu, entre les grandes boucles à l'anglaise, une figure d'éclat, prête à rire, toute vive ; Mlle Gabrielle Roques l'a peinte au mieux. M. Mélick trace le Portrait de M, Léon Dierx, le prince des poètes, sa belle figure à moustache g*uerrière, ses yeux de pensée, sa lèvre diserte et Tranche. M. KoUmann a penché une longue femme iGiince vêtue de violet vaporeux et qui laisse aperce- ►^oir une face de finesse britannique, méditative, dourdie par le poids blond des cheveux.

L'enfant aux pommettes rouges, aux cheveux châains, une fleur dans les doigts, pose, assis, très sage, fin de ne pas contrarier M. James Guthrie qui le desina.

A M. Laperche-Boyer on doit le curieux portrait

d'une vieille dame dont le teint déjà est mort, dont tout le visage s'est évanoui, s'est collé contre le nez; il ne reste rien du corps dans la robe brune. M. Perret a peint de même la vieillesse de V Aïeule, qui navre. M. Mansuy incline pour la marche, dans une position juste, le portrait d'un jeune homme en noir.

Le peuple américain se trouve en nombreuses effigies de sa forte race, entreprenante. M. Marsh a bien noté les lignes de la croupe féminine en une robe de soie jioire dans le portrait d'une grande femme belle ; et M. Kendall la vigueur franche d'un jeune Yankee solide. La supériorité musculaire plaît à cette nation. C'est en guêtres bouclées, en pèlerine de chasse que lord Robert D... pose pour le tableau de M. Melchers. La figure ouvrière du gentilhomme ne manque point d'un caractère brutal. M. Tudor-Hart a couché dans ^a toile la beauté d'une femme nue, au regard de lubrique nonchalance, et que distinguent deux gros noeuds pourpres aux tempes. Pour elle faut-il se rappeler cet envoi du rare poète Victor-Emile Michelet:

Maîtresse élue aux fins d'une haute aventure, Sois la parfaite amante au g-rancl cœur de héros, Si tu veux, de l'amour terrible aux créatures, Nous faire un dieu propice et non pas un bourreau.

Le Portrait du professeur John Tijndall est celui d'un vieillard blême; un collier de barbe encadre sfi figure rasée aux lèvres, de mine acariâtre, aux yeu3 faibles; celui dé M. Ridley Corbel explique l'énergit intelligente d'un quadragénaire sec, à la barbe er pointe. M. Hamilton a tracé ces deux effigies excel

lentes où paraissent deux esprits décidés, fermes, autoritaires. Une femme laide et blonde, Fœil effaré sous le sourcil qui s'équarquille, est merveilleusement posée dans un costume g'ris et noir par le talent de M. Jamieson, Ecossais.

Russes et Vénitiennes de M. Aman-Jean.

C'est une figure noblement virile que M. Aman-Jean évoque dans le Portrait de M. S, de Potemkine. La face brune s'offre tournée sur le pli de la chair qu'elle entraîne. Accueillante et belliqueuse à la fois, elle va sourire ou réprimander. La double intention de la physionomie est parfaitement dite. C'est une figure à deux âmes, qui sans cesse se combattent^ se terrassent, se concilient, et puis rompent. Une pivoine, au cœur de la robe en tulle noir, symbolise exactement cette violence spontanément contrariée. En tulle bleu, tes bras jolis, le visage pacifié par des yeux clairs, adouci encore par les cheveux châtains, W^^ de Potemkine ressemble au portrait précédent, dont la vigueur se trouverait atténuée. Les Vénitiennes, l'une debout, la peau brune écartant la percale rose du peignoir, cache à demi, de sa silhouette, la ville dogaresse, très sombre, et ses eaux troubles ; l'autre, accroupie, s'incline, en toute tristesse, comme une puissance déchue qui se souviendrait.

Espagnoles de Zuloaga.

Les Espagnoles de M. Zuloaga sont des types absolus. On admirera sans restriction la vérité de leurs

d80 DIX ANS d'art français

teints bruns où la veloutine fut semée, Féclat des yeux noirs, humides, le sang" des lèvres en sourire, les joues qu'un duvet brun ombre devant les oreilles, vers la bouche; les formes un peu épaisses de la plus petite, que sangle le noir de la robe, la sveltesse de la plus grande, et la forme jolie du bras jeune. Celle-ci a la danse du sang, comme on dit, passé les monts. On croirait qu'elle va s'élancer, frapper du pied le sol. Déjà le poing s'assure à la hanche. Il faut relire, en songeant à cette toile, les précieux volumes de Gomez Carillo sur les danseuses de la Méditerranée. Mais on ne peut se lasser de voir les visages si vrais, leurs chairs duveteuses, le sourire des dents, bien que l'attention soit saisie par la belle couleur des fleurs jaunes piquées dans le noir des costumes. Verdâtre et pailleté, un éventail est celui même dont Goya parait les mains de ses femmes. La silhouette de l'homme enveloppé de sa cape, son profil dur, ne manquent pas non plus à la vérité de cette œuvre.

Trois garçons.

Trois jeunes garçons vêtus du même costume grisbleu. L'un est assis, avance une bonne figure blonde, un peu bestiale et rose, que son poing soutient au menton. L'autre, maigreet fin, debout, nerveux, s'agiterait, supporte difficilement d'être immobile et réfléchit à mille choses. Le plus jeune, en arrière, laisse paraître l'insouciance aimable de son sourire. Trois caractères, le bon, l'intelligent, l'indécis, se trahissent

avec évidence par ces simples portraits sans attitudes convenues que M. Prouvé disposa.

U Ergoteur.

A côté de personnages méticuleusement et affreusement peints, M. Lempœl a placé un Ergoteur, d'une exécution parfaite. Memling*, Van Dyck produisirent des images analogues. Un jour terne tombe de la fenêtre sur la blouse blanche, sur une figure de sacristain retors, au visage plissé par la malice sournoise. Les yeux vainqueurs clignotent. L'argumenteur croit triompher. Il redresse sa face rouée, sanguine, hâlée, couverte de cheveux roides et drus. Par la croisée ouverte, les bâtiments sont aperçus, qu'une extrême minutie d'art a reproduits, brique à brique, détail par détail, sans négliger de les parer d'air, de lumière authentique.

UEcharpe rouge.

De Manet, M. Robert (Henri) a retrouvé toute la technique. UEcharpe rouge décore d'un ton centrai le portrait d'une femme en brun au visage net, âprentient brossé. De la sincérité éclaire cette figure ovale iux sourcils arqués, et que les bandeaux de cheveux encadrent sous l'ombre du chapeau à plumes. Sou- 3lement campée dans son costume brun, elle regarde 'univers, avec l'expression de rude, d'intangible naïeté. Tout un esprit instinctif, orgueilleux, qui se épare, est manifeste en elle. C'est une des belles •hoses exposées.

On goûtera de plus la silhouette malingre et de guingois qui représente Tenfant au mac-ferlane.

Sur Carrière.

Carrière, dans ses habituels méandres d'atmosphère fumeuse, met en évidence des figures troubles. Il faut regretter que le procédé de cet excellent artiste ait persisté comme celui de M. Henner, pour qui les gens vivent dans un glauque aquarium. Ceux de M. Carrière ne nous apparaissent qu'à travers un brouillard. Ils n'en séduisent pas moins l'esprit.

Le Réveil : dans un baiser de grâce parfaite une jeune femme s'incline vers l'élan de la fillette.

U Etude est toute dans la pensée qui se marque sur la face grave de la femme peintre attirant à la lumière, de la main, la tête du modèle. La lumière, dans le recul de ces ombres factices, acquiert une puissance particulière; la diffusion augmente, pénètre la vie des personnages. Mais ces avantages ne dépendent-il pas trop du procédé ?

Portraits de J,-E. Blanche.

Entre tant de portraits, ceux de M. Jacques-Emile Blanche l'emportent de toutes manières, surtout par la qualité de la facture, l'intensité du coloris, la science du métier.

En une pose de bravoure, Chéret chevauche, devani le chevalet, son escabeau. Les cheveux gris s'envolen de la tempe. Toute l'attitude militaire du modèle esi] un prestige. La figure dénote une vie miraculeuse.

Dans leur effig-ie, M. et M"^*^ Gauthier-Villars apparaissent en plein relief. C'est de la grande peinture, à la Franz Hais, mais toute moderne. On aimera la fig-ure de teint clair, barbue en noir, la bouche charnue penchée, le geste de retenir le monocle qui synthétise André Mevil. On appréciera beaucoup le portrait de M^^^ Y-J. L..., la merveilleuse étude de main nerveuse, blanche, qui soutient cette figure ligneuse et pensive. Mais toute l'admiration doit se vouer aux deux toiles intitulées Lucie lisant. La mousseline blanche de la robe, par un dessin de composition magistrale', prend le profil de Fêtre au cou, descend en une volute répandue qui unit la jeune fille à Tintimité entière de la chambre. La posture est exemplaire. Le bras qui soutient la tète est une tige de chair nerveuse, vibrante, impatientée. La souple finesse des cheveux en masse charge la nuque frêle d'une jolie nuée. Vue de face, la lectrice ressemble à une fleur renversée : les pétales blancs de la mousseline s'élargissent. Le buste s'en dégage, se courbe vers le livre ouvert sur les genoux, et l'on ne voit rien de la face que cette légère chevelure en nuée châtain, 'est le tableau de l'attention. C'est fort près du chef- 'œuvre qui résume en une toile l'âme et l'esprit d'une poque. La vierge s'instruit, elle veut connaître, éçue, à l'avance, d'aimer par le sentiment qu'elle méprise, trop intelligente pour ne lui préférer pas la pensée.

Un Pliais,

Est-ce la femme d'autrefois que Puvis de Chavannes, le maître, a peinte douloureusement, presque fantomatique, dans un admirable fléchissement des lig-nes corporelles qui se lassent? Le masque résigné a vieilli, sans sourcils, sans cils douloureux. Des voiles de deuil enveloppent le cou, la tête, la taille. Deux mains sortent, les veines saillies. Et voilà toute la douleur humaine, chétive, qui se laisse affaiblir, qui incline au tombeau, grave comme une chose.

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