CHAPITRE VI
Jles Jnielligenis ei les Sensibles.
Après une séparation matérielle, au Champ-de- Mars et aux Champs-Elysées, le Palais des Machines réunit au printemps les deux grandes Sociétés de plastique, dont le schisme, cependant, demeure quelque peu réel. Leur différence réside peut-être en ceci : Fart de la première s'efforce d'introduire dans ses œuvres, considérées seulement comme moyens, les sug^gestions d'une pensée parfois très haute; l'art de la seconde semble considérer ses œuvres mêmes comme des fins n'ayant pas à traduire autre chose que des formes agréables à l'œil, n'appelant aucun effort de l'esprit pour être goûtées, et faisant appel à des sentiments universels. Ceux de la Société nationale s'adressent à l'Intelligence d'une élite, ceux de la Société des Artistes à la Sensibilité du public. Déjà nous eûmes l'occasion de remarquer cet antagonisme.
Les premiers cherchent plutôt des motifs de beauté dans la douleur, les seconds dans la volupté. Les premiers rapprochent la peinture et la sculpture de la
philosophie qu'ils symbolisent en des apparences torturées de Fêtre. Les seconds n'exigent pas mieux de leur art que de la musique d'opéra, c'est-à-dire une manière de sensation nerveuse, prompte et facile, à la portée du vulgaire, et qui l'amuse, lui rappelant sa vie quotidienne. La Société nationale instruit. La Société des Artistes distrait. Celle-là compromet la forme au bénéfice de l'esprit. Celle-ci subordonne l'esprit à la forme de la matière. Maintes exceptions confirment cette règle très générale.
La Société des Artistes français vise à tenter par l'agrément extérieur, plutôt qu'à provoquer l'émotion de pensée. Aussi produit-elle des effigies conçues d'après quelques types restreints, mais d'usage. C'est, à proprement parler, une technique de décoration et d'illustration. Toutes les faïenceries du monde se fourniraient là de fonds d'assiettes. Tous les sucres de pomme y trouveraient l'image de belles filles propres à orner leur chemise de carton doré. Toutes les salles de régiment s'y pourvoiraient de fresques patriotiques bonnes à inculquer le sens du devoir militaire aux conscrits. Tous les manuela d'histoire s'y augmenteraient de gravures interrompant la série monotone des chronologies. Tous les maîtres de lupanars y trouveraient les troupeaux de femmes nues utiles à être exposées dans le vestibule où le voluptueux vieni chercher la plastique vivante de ses espoirs.
Tous les riches peuvent y commander leur figure solennisée et recrépie, en allure béate, impérieuse même, presque aussi bien que chez le photographe
enlumineur. Tous les établissements d'hydrolhérapio peuvent y choisir la statue blanche, vis-à-vis de la vieille dame qui distribue, au comptoir, les cacheta du bain simple.
C'est notre industrie nationale la plus réputée à l'étranger, avec celle de nos restaurateurs, de nos vaudevillistes et de nos actrices. Donc ne prétendons point demander à ces artistes des œuvres de pensée. Tâchons seulement de juger leur production au point de vue de l'image évocatrice et du décor.
Est-ce à dire, pour cela, que les choses excellentes de la peinture contemporaine se trouvent rangées exclusivement dans le local de la Société Nationale; et les choses médiocres emmagasinées dans celui de la Société des Artistes? Non pas. Ces deux compagnies exhibent quelques horreurs dignes de mépris. Si l'une ne put jamais comprendre ni admettre la conception scientifique du coloris promulguée par les impressionnistes qui exposent à part, l'autre ne reçoit pas uniquement des tableaux qui valent l'admiration impartiale. Je crois seulement que l'impression d'ensemble suscitée par ceux du Champ-de-Mars accroît notre intelligence, que l'impression value par ceux des Champs-Elysées accroît notre plaisir; elle entretient dans un état normal notre sensibilité. C'est le sentiment contre la pensée. Mais ces considérations ne visent que la foule des exposants.
Discernons ceux qui s'en dégagent avec gloire, qui sont eux-mêmes et hors du troupeau : Rochegrosse, Lazlo, Henri Martin, nombre d'autres.
'ISS DIX ANS d'art français
Un vieillard de Lazlo.
D'un regard sévère, intellig"eiît, ferme, le Prince (Jlodvig de Hohenlohe considère, semble-t-il, la venue ■ de la mort qui menace son âge de vieil homme las. Il r penche en avant une tête curieuse de craindre et d'affronter. Sur ses épaules étriquées, en habit noir, la mémoire de la vie pèse. La moustache blanche, menue, roide, cache la bouche rentrée qui réprime le souffle, afin de mieux envisager le sort, cette pensée ne se devant distraire par la respiration même. Le modelé des chairs jaunies, creuses, s'adapte à l'ossature du crâne qu'un peu de duvet accompagne, et que la lumière fait reluire aux bosses du front. L'homme se concentre derrière ce qui lui reste de chair fripée, encore un peu sanguine à la couperose. Malgré le désastre du corps, il attend, orgueilleux de son caractère et de sa vie intérieure, orgueilleux de sa race plus noble encore que ne le j)rouve le ruban de large moire jaune traversant l'étroite poitrine, entre les revers du frac.
Je ne sais quelle imagination vous vient de seigneur triste, ayant trop connu les déceptions des grands rêves presque réalisés, et qui sait leur insignifiance atteinte, et qui sent un autre idéal naître, ennemi du sien, se fortifier, prêt à vaincre, à survivre. Une époque, une ère humaine meurt avec cet homme dans le cadre.
Au contraire, l'éclat d'une enfance blonde, aux vifs yeux gris et bleus, illumine M^^e Daniella Grunelius, la
DIX ANS d'.-^rt français 189
petite fille qui offre le rose nacré de son teint, la grâce d'un col flexible et d'épaules maigres où passe le lien de corail pâle. La blanche mousseline glisse et découvre la carnation de fraîcheur, la puérile élégance d'une sveltesse. Heureuse de paraître, d'attirer le sourire à chaque bouche, la fillette se présente à la joie d'exister, de connaître ingénument. Il n'y a point d'autre convoitise que de bondir et d'être chérie, pour cela, par l'univers affable. On dirait que des fleurs poussent en elle.
M. Lazlo peint méticuleusement. Il vernit et il glace. On le lui reprocherait. Ce soin excessif le plus souvent fige la ligne, éteint même la surprenante vie de ses personnages. Hormis ces deux portraits, l'ensemble de l'œuvre fut sans prestige quand on l'exposa totalement.
Une tragédie.
V Assassinat de Vempereur Geta fut peint et superbement composé par M. Rochegrosse.
Un élan d'hommes résolus à en finir avec leur besogne de meurtre se précipite vers le gros garçon de vingt-trois ans qui se blottit derrière l'épouvante de sa mère, haute femme brune, aux regards béants où toute l'horreur entre. Opposé à l'entreprise de son autre fils, Antonin Garacalla, son corps arrête les pointes des glaives et des poignards; mais un tueur, se courbant, parvient à crever la ceinture pourpre du malheureux, par-dessous le bras de Julia Domma; il y enfonce l'arme plantée, agrandit l'entaille, tout à
rinstinct rageur d'une veng-eance que rien ne détourne, qui renversa brutalement le trépied de métal. Les cent directions des lignes humaines vont à ce coin du cadre où se réfugia le lâche, vert de peur, qui se raccroche au sein de sa mère, veut se glisser entre elle et le mur, sans comprendre comment, de l'autre côté, Caracalla, l'homme aux boucles rousses, tente de l'atteindre.
Echapperait-il à ces bras de centurions hâlés, veineux, musclés de bronze qui dardent comme des ongles les lames empoignées? Eviterait-il la mort voulue par ces faces de silence que les maxillaires obstinés tendent? Apitoierait-il ces hommes d'astuce, aux poitrines de fer lumineux, au dos d'airain bossue, celui-ci un peu chauve et raisonneur qui attend de son acte la récompense d'un proconsulat; celui-là forcené qui voit dans la somme promise la fin de ses maux, le triomphe de ses amours, de son ambition jusqu'alors malmenée. Chacune de ces existences, pour réussir un rêve de grandeur propre, a besoin de cette vie lamentable qui se recroqueville devant la certitude atroce. Quelle villa de Tusculum, blanche à colonnes brunes, quel somptueux embrasement de ville, quel commandement glorieux derrière les licteurs, devant les enseignes de la légion et ses cimiers hirsutes, à travers les villes soumises qui versent des bassins de monnaie aux sabots des chevaux, quel air de volupté magnifique, quel désir de noble triomphe hallucinent ces soldats prêts à détruire le seul obstacle entre leur espoir et la réalisation?
Ils ne montrent pas de grimaces démoniaques; ils accomplissent une opération nécessaire, froidement, énerg'iquement disciplinés. Celui qui, un bras autour de la colonne et penché vers les clartés de l'atrium, veille sur Findiscrétion du palais, Tépée à la main, le casque en tête, le corset d'airain bouclé; celui qui, la poitrine chargée des médailles du vétéran, et la figure prise dans les larg"es jugulaires métalliques, accourt d'un pas souple de g-ymnaste; celui qui appuie au mur sa poig*ne armée tandis qu'il écarte l'empressement des émules avec l'autre bras; chacun de ces hommes aux jupons de cuir et aux caleçons étroits guette l'essor de sa fortune qui va surgir dans le dernier souffle de l'adversaire.
Ainsi les parfaites qualités de composition que M. Rochegrosse fait valoir suggèrent l'idée d'âmes spéciales. Il sied autant de se plaire à 1*\ beauté des couleurs. Haute figure terrifiée, pleine de chair, étendant ses bras qu'elle voudrait plus longs afin de protéger son fils, afin d'arrêter la force meurtrière de l'aîné, Julia Domma occupe le centre de l'action.
La robe d'un rose assombri semble le ton majeur d'où rayonnent les autres nuances : pourpre violâtre d'une ceinture, de la toge, rouge lisse du panneau mural où des images de minuscules danseuses brillent, et qu'un reflet de jour extérieur blanchirait presque, en une intention de peintre savamment habile.
Parmi ces rouges, ces roses et ces pourpres, les autres tons s'effacent. Il n'y a plus que la lumière de l'atrium qui s'est réfléchie contre les marbres, et qui
arrive entre les colonnes, au-dessus de la tenture suspendue. En sorte que, discrètement, le tableau est tout en valeur pourpre heurtée par le froid de la lumière, presque avec la franchise propre aux techniques impressionnistes. C'est un tableau de musée contenant révocation vraie d'une époque.
Séî^énite.
M. Henri Martin répète son art. Il est des meilleurs. Plus de variété ne nuirait point à cette gloire. Les arbres droits, fuselés, que des hachures parent de lumière rose et jaune, végètent depuis bien des expositions, en ses toiles décoratives. Les ciels qu'inventa Watteau s'y rajeunissent tous les printemps. Les femmes volantes ondulent dans les mêmes étoffes, à vrai dire, miraculeusement illuminées. Les porteuses de lyres sont inspirées et diaphanes. Le petit ruisseau que Puvis de Chavannes canalisa dans quelques fresques murmure pour le repos de groupes nobles que les ombres et les clartés de feu rose-jaune modèlent un peu roidement. De trois marcheurs en route vers la vérité de leur illusion, l'un, le torse demi-nu, s'éclaire de toute sa foi. Un penseur assis tend la tète qui prend, à un rai du jour, une expression très belle d'intelligence mystique. Au loin, une ronde eurythmique de filles en robes sinueuses, tourne, comme une succession d'idées entrevues, de causes. Leur mouvement est d'un noble rythme. Une jouissance profonde, intérieure, est marquée aux visages des gens couchés, aux sourires faciles, ouverts dans leurs
barbes de sages. Peuplé d'imag*es grandioses, le firmament se mire aux regards des chercheurs. Voilà de la félicité. Elle empreint les postures; elle anime la marche, elle éclate à la candeur des étoffes imprécises. Le bonheur est dans la méditation, il est au spectacle intérieur de Tâme^ enseigne Tesprit du tableau qui s'intitule Sérénité.
Le subjectif et V objectif.
On a loué le dessin de Fantin-Latour; un peu moins sa couleur. Que dire en outre? Admirer les mains de ses portraits est un devoir. L'auteur, qui interpréta les poèmes wagnériens, ne modifie pas leur beauté. Il en montre des apparences. Les mêmes formes jaillissent doucement, ondoient, jusqu'à n'être que la matière vaporeuse d'une idée.
On ne regrettera jamais trop l'aise que certaines intelligences esthétiques trouvent dans la contemplation infinie de leur premier triomphe. Il ne les séduit pas de se renouveler. Cette réflexion gâtait déjà notre plaisir, à la Société nationale, devant les Fragments de la décoration pour chapelle que M. Maurice Denis y indiqua. Par réaction contre la rude onjectivité de la peinture documentaire, des artistes ont cru devoir, à l'imitation de Puvis, abandonner l'étude des formes vitales et traduire des concepts par le moyen de symboles schématiques. Ils laissèrent l'apparence commune des êtres, pc af adopter celle plus Imaginative de fantômes diverL
Après mille expériences tentées dans cette intention,
il faut reconnaître que les essais ne complètent pas. Fantin-Latour, Henri Martin, Maurice Denis produisirent certainement des œuvres que seules Tinjustice ou la sottise pourraient dénigrer. Cependant, faire Yoler en lignes onduleuses un fantôme porte-lyre ou dresser, sur une prairie, la forme aveugle d'une sainte qui tâtonne, afin de marquer la confiance en sa religion, sont aussi faciles que de construire les politiciens exacts de M. RoU. Au moins pourrait-on le soutenir. La maîtrise sera d'unir, sous la même apparence, la réalité vivante, objective et l'expression de la pensée puissante ou subtile. Les portraits de Whistler valent pour ces deux vertus assemblées. Les livres de Tolstoï et de Flaubert portent cette marque du génie. L'idée est contenue dans sa gaine de réalité qui la révèle. 11 convient d'abandonner aux talents secondaires la spécialisation qui formule l'esprit hors de l'objet ou l'objet sans l'esprit.
Un exemple très certain de réussite complète est donné par M. Cottet. Sa. Bretagne exprime l'âme d'une race passive et en deuil que la mer dévore insatiablement. Autant d'idées s'y nombrent qu'en la Sérénité de M. Henri Martin. Pourtant M. Cottet offre davantage. L'extérieur de ses Bretonnes est, en outre, une vérité poignante.
Disciples et Professeurs.
On affirmerait à tort que le labeur des « Artistes Français » reste stationnaire. Les élèves développent assez les moyens de leur facture pour surpasser com-
lètement les protagonistes illustres. On a toutes 3S peines du monde à découvrir l'étiquette de arfumerie que M. Bouguereau nomme L'Amour t Psyché. Sans les cris enthousiastes de familles ourgeoises qui jugent l'œuvre après avoir pruemment lu la signature, personne n'attribuerait
M. Donnât le portrait de M"^^ D... On le croirait ruelle par quelque commis de province, en l'aprèslidi d'un dimanche à loisirs. Le Christ de M. Henner, ulgairement roux et glauque, dort, confit dans l'anélique, sans attirer le badaud. N'importe laquelle [es toiles ambiantes écrase par une incontestable upériorité ces travaux de l'Institut. Comparons le létier actuel de M. Bonnat à celui de M^^^^ Beauryaurel, par exemple, élève de MM. Bouguereau, Robert leury, Jules Lefebvre et Benjamin Constant. Cette [emoiselle a peint un magistrat, M. Ballot-Beaupré, [ui, la figure rose, la bouche de coin, l'air moqueur, ilein de force réprimée, tend le visage à la lumière ranche et cambre le torse dans une superbe redinl'ote méticuleusement, savamment imitée au pinceau, vec toute la gamme des noirs bleuâtres. Jamais aucun les maîtres dont cette artiste se réclame n'a brossé de a vie un morceau de relief aussi solide. Elle peut luvrir son atelier et faire asseoir sur les bancs ses professeurs. Ils ont à s'instruire auprès d'elle.
Pour avoir confié à M. Benjamin Constant le soin le consacrer son effigie, M^^^^ l, yon Derwies regretera de paraître, sans épaisseur, en un banal camaïeu euille-morte, dans l'attitude et sous le physique d'un
mannequin de couturier qui essaye le prétentieu: costume de g*ala destiné au couronnement de la rein( d'Honolulu. On la verra quelque jour collée sur un» boîte de cig-ares cubains. Préférons vite le portrait di Baron Sipière, dont la mine fatig-uée mérita la tenta tive meilleure de ce peintre qui mit au macfarlane A\ monsieur un bouquet de violettes bien traité.
M. Comerre cloua dans un cadre la photog"raphi( coloriée d'un joli Député sémite.
Comparons encore ces deux notoriétés avec 1 magistrat de M^ie Beaury-Saurel, et à l'avantage indiscutablement, de cette dernière.
Blond, l'air finaud, Tœil voilé d'astuce et la bouch retenant du cynisme, l'abbé M... peut se mirer véri dique, en la toile de M. Lauth, élève de Cabanel, qu surpasse de beaucoup cet adroit et vigoureux talent Ailleurs, un Explorateur et son fils doivent, Tun s physionomie pensive, dure, encadrée de barbe courte l'autre sa grosse face ronde et brune, celle même de 1 mère, sans doute à l'habileté de M. Georges Sauvage dont le maître, Gérôme, ne connut en aucun temps 1 souci de réalité.
On multiplierait les témoignages.
Toutefois, M. Jules Lefebvre évoqua dignement 1 sévérité agressive de M. Edouard Sorroyer, son col lègue de l'Institut. On craint ce grand visage dui clair de gros homme grisonnant qui va réprimander
Mais que reste-t-il de M. Bouguereau, son profes! seur, dans l'art si personnel de W^^ Dufau?
La jaune nudité de cette Espagnole à la hanch
haute, au profil orgueilleux, d'une seule lig'ne, son accroupissement qui décèle la sveltesse et la force, le parfait dessin du buste et des jambes; la campagne '''I tourmentée, la ville imprécise apparue dans le loin, ™\ face au visage de la fille : tout est autre que ne le pensa le maître dans l'œuvre de la disciple. Je ne prétends pas nier l'excellence du dessin qu^il enseigne. Mais tant de choses s'ajoutent ici à l'interprétation de la méthode! La ville se repose au cerveau d'une de ses filles et se contemple, dominant les terrains déserts de la campagne. Elle se plaît, elle attend l'heure de sa nouvelle gloire, comme cette beauté citrine attend le nouvel amant passionné.
Si différent de la leçon fut jugé le devoir que l'on a placé très haut le panneau décoratif pour soustraire à son voisinage qui les eût annihilées les enluminures de la cimaise.
Est-ce M. Donnât qui put conseiller à M. Berges le coloris flamboyant de ses Flamencas ?
Sur la rampe de la scène, une danseuse en soie safranée se courbe, arrondit les bras comme des anses où claquent les castagnettes à flots de rubans verts. Le bord du chapeau plat, le profil à l'épaule, la fleur rouge à l'oreille, les cheveux noirs reçoivent la rude lueur du gaz bordant le tréteau.
La croupe en l'air s'illumine aussi, ses souliers de satin cramoisi piétinent.
En vis-à-vis se balance une sorte de faunesse populacière. Ses dents luisent dans le sang des lèvres. lianfB L'œillade propose une volupté avinée. Son châle écar-
late est un incendie de tons bousculés, envolés. Le coup de hanche, en satin blanc, l'exhausse à droite. C'est la fusion de la lumière et des êtres. Ces danseuses se tordent comme deux flammes. Tune d'or, l'autre roug-e et brune. Elles forment l'embrasement d'un foyer. M. Bonnat évite avec soin cette truculence, malheureusement.
Au fond du tableau, les gitanas assises, en jupes rouges, orangées, bleuâtres, traversées d'écharpes vert cru, et qui ont aux chevelures du clinquant, semblent les personnifications des couleurs. Pourvu d'un robuste talent, M. Berges est un coloriste digne presque du génie que M. Gomez Carillo consacre aux danses de la Méditerranée.
Images.
Les rêves de MM. Henri Martin et Fantin-Latour, les portraits M. Lazlo, l'évocation historique de M. Rochegrosse, la Tolède de M^^^ Dufau et les Flamencas de M. Berges furent les seules pièces imposantes de cette exposition.
Signalant les meilleures illustrations, nous allons tourner les principaux feuillets de l'immense album joint à ces œuvres.
M. Glaize a signé Mutuel appui : une vieille dame, de physionomie très remuante, est soutenue par une petite fille timide et gracieusement posée, en robe rouge. Le visage de Grand'mère, très fondu, pâli, usé, calme, diffus déjà dans les choses, note heureusement l'étude qu'en fit M. Estienne. Elle lit assise en un fau-
teuil de bois courbé. Heureuse harmonie des tons noirs au bonnet, à la robe. La légèreté des cheveux blancs est exquise; dans le fond, une silhouette élégante, d'un bon dessin, range la bibliothèque. M. Laparra emprunte la technique de Ribot, sa manière noire et bistrée, pour donner de la vie à un portrait de personne d'âge. Voilà pour les aïeules.
Dames prestigieuses.
M. Cayron suggère toute la finesse aristocratique de Mme G..., l'ayant peinte en profil. On aimera, certes, l'impérieuse finesse de la figure, le sourire rouge, le noble arrangement de la chevelure brune, la carrure discrètement indiquée des épaules fortes que recouvre à demi la fourrure ouverte sur le décoUetage.
De M. Woodberry, une femme, académie dessinée nettement sous la robe rouge, gantée de noir, fondue jj lans une atmosphère glauque, est surprenante : Rouge oquelicot. Il faut louer, en dépit de la même atmosphère qui emboit trop les modèles, le portrait de iliie S. . . dû à la palette américaine aussi de M. Kim- 3all. Figure aplatie, joues creuses, bonté tout évidente de la bouche, ombre adroite du grand chameau, et, surtout, délicatesse excellente de la silhouette n costume tailleur, droite sans raideur, amollie à la lexion de la taille. La couleur rappelle un peu celle lu glorieux Sézanne. M. Chabas traduit la personnalité ie Mme Daniel Lesueur de façon agréable. Il a trouvé m geste, celui dé la main qui écarte du corps une
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chaîne joaillière. La robe de mousseline noire, sur transparent, est traitée avec soin. Rousse de cheveux, carminée des lèvres, d'un sourire crispé, la tète aquarelle. Voilà pour les dames.
Enfants et Vierges, f
L'enfance est amusante et fraîche aux yeux du lan petit pierrot à fig-ure féminine que M. Symonds nota, et dans une miniature de M^^e Weil représentant un garçon à longs cheveux qui porte au visage toutes les prémices de Tintelligence habilement expressives.
La jeunesse se traduit, angélique, dans la grâce de Stolhj, vierge candide et vert pâle, au col frêle hors de la collerette rabattue, que M. Dickson montre. Au crayon noir, une composition de M. Sautai nous fait connaître rame naïve, délicieuse et sage de M^i^ L. D... qu crayonne un album. Au pastel, M. Jacob dresse la toilette de bal rose qui habille une jeune fille d( visage qu'on dirait bestial et laiteux, rosé vers h bouche, les narines : physionomie certaine, parlante Une plantureuse figure saine, munie de vastes yeu^ bruns, accompagnée de bandeaux, et d'une mint réjouie, fut bien composée par M^^^ Frédériqu< Vallet.
Blue Lady, de M. Lévy, est une personne mince anguleuse, assise dans une bergère. Il faut distingue parmi ces images le pastel de M^^^ Mâcherez, qu reproduit élégamment l'esprit et l'allure de M^^^ de M.. Voilà pour les jeunes filles.
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Éphèbes méditant
M. Pascau sut localiser, dans Teffig'ie de M. Gabriel R. . ., tout un caractère de jeune homme, sa vergogne, son dédain, sa certitude, sa beauté de race, affirmée par le teint mat, la courbe du nez sémite, les lèvres épaisses de l'Orient, par Tinclinaison des cheveux secs, dont une mèche rebelle traverse le front. Un corps d'androgyne et mince érige son ossature dans le drap de la redingote. Cet enfant couve une pensée violente et savante; aussi bien que V Etudiant à demi couché sur les coussins, dans sa lévite noire, et qui, le livre clos, médite les yeux à la fenêtre de son intérieur, reproduit par M. Delétang. Voilà Télite des hommes nouveaux, tout intérieure, nourrie par l'abondance des livres, et qui aime àprement l'esprit. A considérer ces deux toiles, on s'effraie de prévoir la collision prochaine entre la brutalité des masses et cette minorité frêle qui ne dominera point. Les barbares vaincront. Il y a toute la tristesse fière de cette défaite aux attitudes des deux éphèbes.
L'action passée.
Le poète polonais célèbre en France vers i84o Adam Mickiew^icz est dignement perpétué par l'art de M. Piatkow^ski. Sa face de vieillard rose, encadrée de poils neigeux, rasée aux lèvres, luit d'intelligence. z, \ Les lèvres s'appuient l'une à l'autre pour mépriser la force du tsar qui ravagea sa patrie lithuanienne. Elles s'écrasent, elles dédaignent. L'homme se
réfugie en soi, un corps étroit, charnu cependant, que la redingote enferme, boutonnée. L'exécution est ferme. C'est presque un semblable vieillard que restitue à nos regards M. Mac-Ewen.
Le pastel a heureusement servi le dessin. Pieter van Wint^ maître des drapeaux^ est un grand homme plat, vêtu de drap noir, qui porte à l'épaule un étendard orangé. Outre la solidité de l'attitude, le'coloris est remarquable en cette opposition : rose de la chair faciale, blanc de la barbe, noir de l'habit, orangé de l'emblème.
Il faut assimiler les vertus de ces deux œuvres étrangères à cet étrange Portrait de l'auteur, exposé à la Société nationale par M"^^ Roederstein, qui paraît une dure Valkyrie aux sourcils froncés, aux yeux clairs et féroces, aux joues épaisses, blêmes, aux rares cheveux blonds échappés du béret. On songe au Condottiere d'Antonello de Messine. C'est la même dureté furieuse qui empreint la figure allemande de cette contemporaine, à qui l'on doit plusieurs singulières études, filles de ce que les Cranach produisirent, entre autres une Baigneuse, de carnation et de stature anciennes.
La Servante de M. Bail
Hors de l'imagerie, citons la Servante de M. Bail, belle peinture selon la manière des grands Hollandais.
Une main à la hanche, la fille attend que l'eau achève de remplir le vase en cuivre fourbi. Elle est robuste, plus très jeune. La dentelle en bavolet
couvre une figure de prolétaire robuste et résig'née, le sourcil rêche. Telle souplesse de Fétoffe jaune, au buste maig're, au bras patient, est remarquablement dite par la valeur des tons, richesse ingénieuse de la palette. Mais Texcellence réside dans le dessin de Tattitude, simple, solitaire, d'une fidélité sans égale.
Humbles.
Les Bretons en prière de M. Buland sont des portraits d'humbles. Un vieil homme en manches de chemise, coiffé comme un chevalier d'antan, rit à son idée d'un Dieu amical. La Procession d'une fille simple, tenant un cierge, d'un ouvrier en jaquette du dimanche, étonne par la superbe vérité des figures, des habits usés, fripés, plissés, passés. Malheureusement le relief manque. Il y a de la gaucherie partout, et la composition est trop simplifiée.
Les Musiciennes.
Pimpante, légère, en robe de bal safran, une jeune fille essaye un pas de contredanse dans l'intérieur qu'éclairent tristement lampes et bougies. Au piano, la sœur, en chemise^ tapote. Une jolie lumière filtre par les abat-jour. Un groupe danse. Des étoffes frêles luisent et s'assombrissent. Un coin de chair de nacre. Ce sont les Jeunes filles de M. Bréauté. A la Société nationale, M. Morisset avait, dans une tonalité ougeàtre, mystérieuse, suscité les émois de trois f>ersonnes : l'une, femme, au clavecin; l'autre, homme,
voilant de sa main les yeux pour entendre, recueilli, sur le divan du fond; le troisième tournant les pages de la partition qu'il lit à mesure. Cela se nommait Musique, A comparer les deux interprétations, on retrouve encore la différence des esprits dans les deux sociétés. La musique de M. Bréauté excite la danse gentille et tout extérieure d'enfants joueuses; celle de M. Morisset traduit l'émotion mentale de dilettantes qui invoquent l'âme de Wagner^ Berlioz, Schumann, Beethoven ou Palestrina. Et ce dernier peintre ne se dispense pas d'assortir à l'état subjectif de ses personnages une couleur, comme celle vue lorsque les paupières se closent. 11 y a suggestion par la nuance.
On est presque sûr qive ces mélomanes évoquent des idées à la façon de M. Ricciotto Ganudo quand il écrivait sur Beethoven et la IX^ Symphonie des pages de génie.
Elles.
Ces qualités enrichissent la toile de M. Truchet, Elles, Dans un jour d'aquarium, de maigres femmes, chargées de coiffures lourdes, méditent, croirait-on, sur la science vicieuse des mensonges et des voluptés, parmi les meubles anglais, aux lueurs furtives. On les sent reptiliennes et dissimulées au fond de leurs âmes douteuses.
Citadines.
A la Redoute, le pastel de W^^ Boulier érige, ainsi que des fleurs singulières, trois dames rieuses, trois
colombines à la peau fatig*uée et que Téclat des soies vertes ou violettes assimile aux plantes. Il y a des âmes dans ces visages parisiens, malicieux, affables. Aman-Jean et Burne- Jones inspirèrent M. Ridel lorsqu'il conçut le groupement des Sirènes, où séduit jne nuque très jolie de femme en robe rose gonflée par la marche dans un pays fictif. C'est fort plaiant.
Toutes ces femmes sont des citadines. On lit aux ronts des curiosités. De leurs toilettes et de leurs corps, îlles constituent des œuvres valant les statues et les ableaux. Au reste, l'exposition leur doit le meilleur les images qui les représentent. Leur art intime, celui le leur toilette, de leur vice, de leur grâce, ressus- :itent les couleurs, les dessins et les marbres. Elles 5ont, pourrait-on dire, les premières créatrices de 'invention plastique. Et quand l'une d'elles fixe ses 9ensées, peut-être sont-elles semblables aux lyrismes bxtraordinaires et magnifiques de Marguerite Bumati^rovins, de son Livre pour Toi.
11 nous agrée d'apercevoir certains de leurs gestes léfinitifs fixés par la gravure de W^^ Desaille, qui nontre la jolie fille toute dressée, fuseau de lignes leureuses, afin d'attacher la Violette; par les sanguines de M. Bonnéncontre, qui révèle le nu de leurs ittitudes innombrables et belles pendant le Caiihemar d'une nuit d'été; par les eaux-fortes de VI. Robbe, qui rappelle les évocations de Constantin jhys, en burinant et coloriant la Balançoire, où leux êtres s'étirent, enivrés du tangage ; par les
lithographies de M. Gottlob, étudiant les rencontres dn Boulevard extérieur ; par celles de Louis Legrand; par les eaux-fortes de Heidbrinck.
V Attaque prévue de M. Lecomte révèle l'instant où le flirt devient possession mutuelle, au fond d'une pièce qu'un effet de lampe étudié éclaire ag*réablement.
M. Beaumont vous introduit dans la Chambre de malade. Une jeune femme y sommeille, amaigrie, les cheveux blonds épars sur les oreillers, parmi les blancheurs exactement rendues des draps. La clarté de la pièce est très juste aussi bien que l'attitude de la personne en peignoir gris surveillant, inquiète, le SQuffle de l'alitée.
Les Deux mères choient chacune leur fils, autour de la lampe familiale à lueur douce et heureuse. La vieille, en bonnet de linge, flatte son aîné dont la jeune épouse déshabille l'enfant. Rivales, semble-t-il, elles luttent d'affection évidente. M. Cayron a distribué sur ce groupe une intéressante pénombre.
C'est une autre lueur de quinquet plus intense qui met en valeur, dans V Eglise Saint-Vincent-de- Paul, les cornettes des religieuses et, entre elles, la figure paysanne d'une orpheline qui se retourne, en une altitude de vérité surprise, grâce à M. Letourneau.
Vues de Paris.
Sous la statue de Diderot, embrumée, une forte ouvrière s'avance, et d'un coup d'épaule remonte le
le.
ik
lé
^^ Fardeau de Touvrage qu'elle reporte au magasin. La femme de somme avance une face bovine. Bien en vain, Diderot et les encyclopédistes préparèrent la Révolution française. Le philosophe en bronze peut méditer sur la lassitude du vieil ouvrier en blouse blanche écroulé contre le socle de pierre, la silhouette voûtée, chancelante du travailleur à cotte bleue qui va, corps lamentable et machinal, vers ^abêtissement
^^ du labeur excessif. La tonalité grise et violâtre de temps pluvieux où M. Besson anime ses personnages prête une apparence très réelle à la composition. Les
^^ mérites d'un dessin souple, très rempli, qui, pourtant, varie tout à fait lorsqu'il cerne, dans le coin de la toile, deux fines promeneuses, gratifient l'œuvre d'un prestige.
De même en est-il pour le tableau de M. BrugairoUes Un coup de collier, pont Sully. Deux chevaux enlevés par le grand geste d'un charretier tirent de l'ornière le tombereau sur la berge de la Seine.
L'homme s'exalte. Les bêtes tendent les muscles. L'effort commun se précipite. En haut, Notre-Dame, silhouette massive et bleuâtre, obstrue le ciel.
Au marché de Ménilmontant, M. Geoffroy rassemble un serrurier en plein air qui lime sur l'étau, un pauvre marchand de lacets qui grelotte contre la lèpre du mur. La misère d'un peuple comprimant l'instinct de révolte anime la rage blême du serrurier îau béret rouge. Il mange sa barbe et sa lèvre. Les Ipans du vieux paletot s'effîloquent. Il a plu sur les tentes brunes des maraîchers. Le vendeur de lacets
La
tremble ; hocherait la tête chauve. Il n'ose peut-être pas.
Dans le Crépuscule, place Clichy, les lumières électriques du grand magasin ; au fond, les lueurs du gaz rivalisent, clignotent, sont multitude pour rendre plus sombres les altitudes des maisons, les grêles silhouettes des femmes troussées enjambant la flaque, les vives allures d'un gamin. M. Cagniart n'ignore^ pas les valeurs de ses tons ; il sait mille trucs convaincants pour répéter, sans les confondre, les lanternes, les lampadaires, et pour traduire la faiblesse relative de leurs feux qui laissent grouiller la foule dans le chaos de Fombre humide.
A la même heure, M. Luigi Loir note la couleur lilas que revêt la neige lorsque les gaziers allument, à la Porte Maillot. Le tramway glisse, formidable comme une bête. Les voitures vont, les passants, s'éparpillent. C'est une seconde du cinématographe,' nuancé, taché de grosses lueurs.
M. Wostry a complaisamment traité la foule qui se bouscule, vers la librairie Marpon, en Un coin de bou^i levardy mais ses oppositions entre les masses et les' lumières sont mauvaises, de valeurs inexactes. 11 con*. vient de préférer le curieux Steeple-Chase qui évoque| la société de i83o, ses berlines jaune serin, ses citadines cerise, l'amas très mobile de « lions » en chapeaux à bords plats, en redingote à taille en pantalons étriqués. Une délicieuse lorette, rose de robe, claire| par le visage fleurissant le chapeau cabriolet, tente de voir les pelouses de la piste exécutées à la manière
de Bonninglon et de Manet, par larg-es touches du pinceau. M. Wostry sait remploi multiple des bistres et en tire un bon parti.
Si la couleur n'en était point maussade, plate et pauvre, la Partie de football mériterait des louanges considérables. La mêlée des joueurs est d'un mouvement extraordinaire. On ne contesterait point la vérité d'une attitude, d'un geste. Ces forcenés ruent, détalent ;oi]| ^^ s'élancent avec une vigueur d'élan non pareil. 11 est surprenant que M. Guillonnet ait obtenu cette puissance par le dessin seul, et un dessin net, solide, soigné, savant, dépourvu de toute emphase, comme, il faut bien le dire, de toute fantaisie. Que cette bravoure du crayon fût transportée en un tableau de bataille, et l'on aurait une pièce du musée de Versailles.
La sottise du sujet choisi par M. Béraud compromet le résultat d'un coloris chaud, vibrant. Mais pourquoi lâcher ainsi de lourdes nudités volantes dans le salon carré du Louvre, afin de leur faire offrir un hommage Aux maîtres d'autrefois?
Campagnes et Provinces.
Les visions de Paris se sont effacées. Pénétrons dans la sage province. Une Histoire y est lue par une fillette noire à l'aînée qui écoute debout, à la mère simple et tricotante. Bonne étude de chairs et d'attitudes à la manière sombre de Ribot, que M. Auguste Le Roux restitue.
2i0 DIX ANS d'art français
L'observation de M. Royer évoque une rue de petite ville En Flandre, le soir.
Comime dans la Bretagne de M. Cottet, l'âme morte du pays se décèle émane. Fantômes déjà sont les dévotes ailées de mantes sombres qui frôlent les maisons glauques, sans exciter la surprise du chat endormi. L'atmosphère grise du cauchemar baigne les demeures usées. On attribuerait à un maître seul le merveilleux mouvement de la femme qui s'en va, la mante secouée par la marche. Aux plis de ce vêtement on devine la hâte du pas, la célérité de la course. Point de faces évidentes. Les pensées humbles se dérobent à l'examen, existent en dedans. Cette toile compterait parmi les huit ou dix meilleures. Elle illustrerait parfaitement un livre de Rodenbach ou d'Eckhoud, digne de ces belles littératures.
En Picardie, la Fin d'une rude journée accable les maraîchers de M. Victor Bourgeois. Ils ne bougent pas dans la barque qui glisse lente, selon l'efFort las d'une fille. Le paysan ombré va se fondre dans la nuit ; il est fidèlement transcrit.
Du labour reviennent les enfants que le cultivateur a perchés sur ce gros cheval de charrue. Cet animal est singulièrement construit par touches polygonales qu'on dirait morceaux de marqueterie.
Il y a de l'air dans le vaste paysage où finissent les Derniers beaux jours de M. Smith-Lewis.
Et voici le labour encore : Labor. Le soleil qui s'abaisse coiffe de rayons sanglants les têtes des bœufs, la face de l'homme qu'on voit à peine. La terre
monte à l'astre, de tout son espace montueux et vert, telle que Ta vue M. Boggis. L'astre embrasse l'homme d'un baiser rouge. On se rappelle les descriptions sublimes de Joseph Caraguel et ses Barthozouls, gent héroïque.
Partout la planète se peigne et s'arrange par le moyen du travail imposé à la race humaine, son encéphale, son action nerveuse. Le Greffeur de M. Thurner émerveille l'enfant qui le contemple ajouter à la plante une tige neuve, dans un verger plantureux.
Le Tisserand de M. Jamat.
Ailleurs le soleil aide le travail du Tisserand^ que M. Jamat peignit, poussant la navette à travers les rais de la lumière dont s'anime le triste logis. Le producteur se hâte. Tous les fils brillent et luisent entre les poutres du métier. C'est une étude puissante. L'homme semble tisser le soleil, tandis que la femme, assise, allaite un informe nourrisson dans l'ombre. 11 faut se complaire au spectacle de cette œuvre forte.
Les Bruyères.
M. Didier-Pouget peint aisément l'illusion de l'espace. Ses Bruyères en fleurs, ses Derniers rayons en jdonnent deux aspects satisfaisants, très éloignés cependant de valoir les sensations que le néo-impressionnisme procure. Quelques cimes d'arbres colorées |par le couchant marquent la mesure de l'altitude.
212 DIX ANS d'art FRAJs^ÇAIS
Ailleurs, un même éclairage confond bien les moutons grouillants et les bruyères roses.
Cloître.
Au dire de M. Cesbron, les feuillages du pré heurtent la grille qui ouvre, sur la nature, un panneau, dans le mur froid du Cloître. Les arceaux s'élancent avec leurs ombres savamment distribuées. Les angles des maçonneries se creusent. C'est un refuge frais et silencieux pour les nonnes impersonnelles et mystiques, que M^^e Marie Duhem, à la Société nationale, invoqua dans la fantasmagorie d'un paysage saint et crépusculaire, le Soir de Pâques.
Les Ombres.
Avant l'orage, le pays entier ternit et se métallisé, les bouleaux dépouillés du bois frissonnent ensemble; l'eau s'épaissit, s'alourdit, court. Les nuées s'abaissent, obscurcissent V Etang de Saint-Bonnet-le-Désert, dans l'Allier où travailla consciencieusement M. Salle.
VEffet du soir aux Martiniques, violet, rosàtre, encadre la rivière qui reflète, avec précision, l'éclat changeant du ciel. Une herbue blonde s'affaisse.
Des barques perdent, dans la pénombre, la physionomie de leurs détails extérieurs, se font blocs. Mme Nanny Adam sait au mieux traduire en tons sobres, très distincts, l'émotion de cette heure apaisante.
Filles nues.
Avec les Brumes qui s'envolent de la prairie, de graciles créatures, pâles et roses, se dispersent. Elles sont timides et de chair tendre. M. Bœswillard les évoqua dans une lumière favorable. C'est tout un atelier de gentilles modistes dévêtues pour notre plaisir, et bien fardées. M. Le Ouesne en chasse cent autres sur la terre hellénique afin de faire honte au roi Midas qui arbore ses oreilles d'âne. Elles sortent en foule des roseaux où elles se trouvaient encloses.
Elles montrent les pointes roses de leurs jolis seins. Elles écartent les cuisses, renversées dans Therbe. Elles sautillent, elles sont prêtes à choir. Ces deux compositions décoreraient à propos le boudoir et la chambre à luxure.
Au plafond de la nouvelle Sorbonne, M. Schommer en a peintes de glorieuses, qui, en beaux raccourcis, proclament la beauté de la science et ses voluptés.
Dans une rivière, M. Chabas fait piétiner celles des Joyeux ébats. Leurs figures très vivantes, que Ton rencontre dans la rue, au salon, au magasin, promettent beaucoup de leurs corps affriolants, enveloppés à peine d'étoffes tombantes. Quel jouvenceau ne saisirait la gorge de la brune malicieuse qui la laisse trembler à notre vue? Les autres rient de joies faunesques bonnes à partager. Du soleil flatte les eaux et les branches.
A l'exemple de Renoir, au moyen de sa couleur qui ne précise pas mais qui exprime la saveur pleine et
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laiteuse de la chair féminine, M. Bourgonnier coucha, dans une étoffe cramoisie, une Enigme; fille nue, éclairée vers la plaie courte de la jbouche, les cimes des seins lourds, la pente du cou, l'étonnement des yeux.
Il faut louer l'excellence de cette étude, la meilleure des deux expositions, avec la Femme de M. Robinson accoudée, à la Société nationale, en un divan brun et qui rappelle, par la souplesse des tons, Taisance de rattitude, les proportions exemplaires de l'académie, certaines figures célèbres de l'école de David.
M. Lotus lance une horde féminine de sept nymphes criardes, mais chacune d'une anatomie différente, horrible ou gracieuse, très sincèrement peintes. Il en est de cagneuses et de maigres, de lourdes aux seins pendants, d'autres à la chair violette meurtrie de tavelures. Le vice abîma la plupart. Leurs figures lassées, fines, naïves, brutales permettent de reconstituer leur costume absent de cocottes, de bourgeoises, d'ouvrières, d'écolières aussi. La Vie les a toutes déflorées. Elles galopent, en braillant le long d'une plage.
Embruns.
Avec elles, gagnons la mer.
M. Bohm y conduit une troupe de misérables qui, dans le terne de l'air obscur, rapportent les engins et la pêche à leurs dos. Une silhouette de fille est atroce comme une évocation de Goya. Simple squelette en jupon loqueteux, en bonnet de nuit collé au crâne.
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elle va, les tibias nus, sous la hotte. Seule, la face mal formée prête Tapparence de vivre au fantôme de danse macabre. C'est l'épouvantable misère des- gens de mer que Télémenl dévore. Plus près, M. Jean Pierre les montre g-randis, ombres d'efforts qui poussent la barre du Cabestan en une seule plainte des corps confus. Pilleurs d'épaves^ les mêmes inondés des flots de la mer furibonde et rugissante ouvrent à la hache les coffres, tirent sur la grève les caisses et les barils du navire naufragé. Sournoises, ravies, leurs hures de sabbat s'éclairent. Enduits du lourd suroît, ils ressemblent à de monstrueux crabes. M. Hirschfeld les imagina tels.
Au long d'une jetée que l'embrun mouille, dans la pluie, vingt femmes se penchent, agitent les bras, haussent leurs enfants vers le brick au Retour cV Islande.
Ceux-là sont les riches. Des bas bleus recouvrent les fortes jambes, et la laine incolore des jupes les fortes croupes. Une joie franche excite les gestes, tend les cous. M. Démarest l'inscrit.
Ombres en mantes noires qui pendent à la maigreur des épaules, ombres menues, étroites, longues, les femmes se succèdent, le long des pauvres bicoques terreuses, pour suivre VEnterrement à Cancale de M. Lhuer. — Une vieille, après tant de calamités, joint les mains, dans la solitude momentanée de la rue, et raconte tout à l'impassible christ de pierre que va sans doute émouvoir le sanglot de cette Prière fixée ipar M. Guy.
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La Lutte permettra, sans doute, au mousse de prolester contre la misère, de revendiquer et de gagner, d'imposer la justice au monde qui le condamne d'abord pour faire fructifier les capitaux de^ armateurs. Aussi les vieux matelots guident sa main, avancent la bougie qui met aux rudes visages des reflets dignes du vieil Hollandais Schaalken, dont M. Marinitsch répète le bel art.
Peut-être possédera-t-il, plus tard, dans un pays de climat meilleur, le blanc canot de plaisance, doré du soleil méridional, abrité par de somptueuses roches rouges, et où il goûtera, en retirant les filets, la Fin de belle journée que M. Walden marque de couleurs intenses.
En attendant, la mer enfle. L'éclaircie argenté les cimes des lames. La marée soulève la flottille, la balance parmi les vagues dures. Le ciel va se dégager des brumes. C'est V Appareillage, que largement peignit M. Ravanne.
\J Ancre remise à son poste occupe de blancs marins, les officiers qui se penchent à l'intense éclat solaire dont M. Rudaux réconforta ses couleurs.
Au loin.
Si le navire nous porte en Espagne, nous verrons, au Retour de la guerre, parvenir jusqu'à la maison le fantassin qu'une balle américaine éborgna. M. Play Rubio le confie au bras de sa fiancée en désolation. La mère, derrière l'humble porte ouverte, pousse un gémissement. C'est la misère véridique et résignée.