‹ Dix ans d'art francaisChapitre 17 sur 24 · RODIN · texte numérisé non relu

RODIN

rinlloz.phot.

Saint Jean-Baptiste.

Ce sont les mêmes têtes basses, les mêmes vêtements décolorés par Tusure, que les loqueteux des mers avaient en France. Le soldat traîne des semelles attachées avec des cordes. La porte est salie, éraflée. Les mains de la promise sont empâtées, et ses cheveux ternis par le mal qui anémie.

Vues cV Afrique.

A Tanger, M. Dagnac-Rivière découvre l'humanité sordide d'Islam. C'est, devant une porte crénelée de vâlle, les billots et les étals du boucher, le sang" fig"é )ii les mouches butinent; les haillons bruns du marhand, bleus de celui qui s'endort accroupi, dans une îtupidité qu'éveillera seulement la joie carnassière le contempler 5j têtes de rebelles clouées par Voreille lu faite de la porte. Véritable Orient, loin des imagilations magnifiques du romantisme. Orient ignoble, )uant, recuit, brûlé, saur, tel que le font les mœurs narocaines et l'implacabilité de l'astre. Au retour d'une razzia^ ces bandits en souquenilles ombres traînent leurs ennemis enchaînés, des cheaux arabes nerveux et fins de jambes, harassés, hargés de fusils, de ballots conquis. La cohorte se |iultiplie au fond, blanchit au soleil. Avec la couleur t Tart de Courbet, M. Faber du Faur nota parfaitelent l'exactitude de l'épisode comme celle ^Un \amp de bataille, en collines de sable, d'où émergent es cavaliers sales et féroces, où des chevaux éperdus ,î bousculent, dans un dessin très libre. Les siècles n'affranchirent pas ces races de meurtre

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et de paresse. C'est le fouet à la main que les cavaliers nègres de Louqsor repoussent la foule lamentable des mères, des amantes, des sœurs venues appeler une dernière fois, à la porte de la caserne, les conscrits égyptiens incarcérés qui agitent, entre les barreaux, Tadieu de leurs bras étiques. Ces femmes fellahs, en cokue, sont bien représentées par M. Clairin qui peignit encore les flots sablonneux du désert où germe la décomposition des cadavres engloutis, où les sacs, les fourniments, semés ici et là, marquent la place du bataillon enseveli : Le départ des conscrits^ le retour des conscrits.

Au milieu d'une cour en ruines, le Montreur de serpents accomplit ses exercices devant une masse accroupie de gens haillonneux, grouillants, effondrés sur eux-mêmes. M. Lévy révèle un Orient honteux, avec une technique particulière très heureusement adaptée à l'ignominie des couleurs, à la lâcheté des attitudes. Au café maure, l'Ouled-Naïl danse, négresse aux pieds gigantesques, vêtue d'une ridicule étoffe rouge et pailletée, et qui s'agite. Un Maure bat le tambourin, amusé, ou feignant de l'être. M. Taupin a peu d'indulgence, lui aussi, pour nos rêves que le beau livre de Jean Lorrain, naguère, émerveillait encore.

Une Vallée d'Abyssinie, paysage abrupt dû à la palette de M. Buffet, r^ous enseigne des pentes verdoyantes, un arbre qui se tord en un double tronc, des cimes de montagne orangée, une plaine plate, e<, au milieu du sable, cette tente brune habitée par de lamentables hères.

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Par chance pour rhumanité, quoi que ron puisse «écrire, l'Europe refoule partout la féroce féodalité des Africains. Un désir d'aise générale enlève à ses propriétaires le sol stérilisé par leur énerg*ie, mais qui fut autrefois riche en civilisations illustres, vers le temps où Joseph échappait aux ardeurs de la Femme de Piitiphar, dont M. Boudoux restitua la belle croupe €t l'intérieur, frais, colorié de tons simples. En i839, derrière les étendards du goum, les chefs à burnous écartâtes, l'état-major français trotta pour entreprendre V Expédition des Portes de Fer. M. Girard le rappelle 'en traçant les claires montagnes pierreuses du défilé que franchit la colonne.

Hindous et Persans.

A voir les Hindous s'effarer devant l'éclipsé, sur les bords du Gange, on ne plaindrait pas mieux les sujets de l'Angleterre. En un beau dessin, M. Mackensie les évoque, tels qu'une colonie de bêtes noires qu'une pierre dérangée par le promeneur lui découvre subitejment. De l'Inde en Perse, le trajet par caravane nous

(laissera remarquer ces chameliers de M. Weeks, Iraniens au nez courbe recouvrant la moustache, habillés de blouses bleues, indolents, les yeux vagues, parmi le steppe désolé qu'enténèbre à demi une terne Aprèsmidi de novembre.

Impressions de voyage.

A Moscou, M. Bouchard arrête sa troïka tintinnabulante, ses chevaux, devant la Cathédrale multicolore,

héritag'e mixte des architectures italiennes, asiatiques et byzantines, au confluent des races tartares, grecques et slaves.

Plus loin, M. Luigini présente une Femme hollandaise et son enfant, de la meilleure réalité. Voici de la volonté intelligente. Il faut louer la composition du geste. La mère attire contre soi l'enfant placide, Tenclôt dans ses bras qui versent cependant le contenu de la bouteille en une cuiller.

En Bavière, M. Max Kahn nous initie aux débats d'une Question d'intérêt. Le paysan au bonnet de fourrure, au justaucorps écarlate, suit anxieusement l'explication de la jeune femme en coiffe de dentelles, et assise sur le bord de la table. La vieille écoute, défiante, caresse ses bras ligneux, rudes, nus. Entré par le rideau de la fenêtre où transparaît la ville, le jour s'immisce dans les couleurs grasses et vives, anime tout.

M. Inness (junior) offre une vue parfaite du Pont d'Alcester (Angleterre). •

Mais cette intelligence fécondante et libératrice ne s'est point acquise sans le labeur des consciences, la lutte des convictions, la guerre, le sang, la mort.

L'Europe a le droit de civiliser parce qu'elle a souffert de toute sa sensibilité dix siècles, pour enfanter l'idéal de la liberté. Tournons les pages de cette douleur longue. Éh

Hier encore, c'était la bataille entre Latins et Germains, entre les races héritières consanguines du patrimoine gréco-romain et celles dont la force s'assi-

mila les institutions du vieux monde, codes, littératures, philosophies, que Justinien, Eschyle, Aristote inventèrent.

Scènes de guerre.

UEffort suprême des Gallo-Romains en septembre 1870 est retracé par M. Bouard, dans une assez bonne composition, où se mêlent les soldats fiévreux défendant la race française contre Finvasion allemande; M. Berne-Bellecour peint avec minutie le défenseur contemporain, un capitaine à cheval dirigeant les Manœuvres d'artillerie ; ses canonniers embarquent le caisson sur le truc du chemin de fer.

Un tel art valut à Meissonnier la fortune et la gloire. M. Berne-Bellecour dispense à ses personnages plus de sincérité, et à ses paysages plus d'air.

Voici répopée de l'Empire qui porta jusqu'à Moscou le nom de liberté et le texte des Droits de l'homme.

Au Soir d'Iéna, M. Flameng range, acclamant Napoléon, des soldats qui ne se battirent point, mais sortent du magasin d'habillement frais et tapageurs.

Au Soir de Monfmirail, M. Sicard aligne une compagnie d'êtres salis, boueux, éreintés et vociférants, qui saluent leur courage dans l'allure indifférente et maussade du chef prévoyant la brièveté de ce triomphe.

Après la charge, un blessé se fait panser par le

jchirurgien de 1806 sans abandonner le drapeau gris

ue ses mains flattent; M. Sargent campa naturelle-

ment les autres militaires, le général qui arrive, d'un pas tranquille, pour voir le trophée. Avec un sens égal du vrai, il rassembla dans un chemin creux les républicains de 1796, maigres, en hautes guêtres noires, en culottes blanches, et qui, harassés par la retraite, s'asseyent.

M. Henry de Groux avait, à la Société nationale, exposé de vastes cartons, la Retraite de Russie^ le Retour de Vile d'Elbe, Sainte-Hélène: pleins d'épouvantables fantômes cadavéreux, casqués, cuirassés, d'uniformes à brandebourgs hallucinés par l'espoir mystique de l'héroïsme, et qui tendent leur effort vers un Christ explicateur de ces tortures universelles. Le génie incomplet mais évident de M. Henry de Groux traduisit là une vaste idée du poème hugolien.

Remontons le cours des temps.

Lasalhy le soir de Rivoli, se coucha sur les drapeaux autrichiens conquis par ses escadrons. « Tu l'as bien mérité ! » lui dit un joli Bonaparte en redingote dorée. Et il contemple ce hussard qui se déboutonne, qui s'affale.

M. Marchand brossa, pour ce sujet, une grande toile historique, pleine de qualités manifestes : le soleil qui se couche, illumine sobrement, nettement les soldats nombreux, la taille du dragon sec, aux revers amarante, à la culotte plissée.

Bonaparte, contre le soleil, est une ombre fine, rechampie de broderies éteintes. 11 serait souhaitable que de telles œuvres pussent remplacer dans les galeries de Versailles les immondes coloriages perpétuant ^

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la plupart des souvenirs épiques, autour de Napoléons blafards et charpentés g-rossièrement.

Les artistes officiels de la Restauration, du second Empire et ceux de Louis-Philippe étaient, en général, piteusement éduqués. On devrait g-arnir les cantines régimentaires avee les livides chromos de Versailles, puis substituer, au palais, les toiles contemporaines, mieux parées d'exactitude et de plastique.

Ainsi le tourisme pourrait-il y voir Hoche à Freschwiller, mettant aux enchères les canons ennemiSy belle imag-e pleine de mouvement; le Combat de Cholet, que M. Boutig-ny tasse dans une étroite rue provinciale, où se fusillent les blancs et les bleus avec une tragique obstination.

Au xvii^ siècle, Tère des idées libres n'est pas ouverte. Le Parlement, Colbert après Richelieu essaient de timides réformes économiques. Règne encore la barbarie des gens de guerre.

Peignant un intérieur où viennent de jouer les Gens du Cardinal, M. Frieman atteste la dure effigie d'une courtisane virile, brune, les cheveux roides, la gorge sèche dans le décolletage en drap vert, et sa main ramasse les pièces d'or.

Ce sont encore les mœurs des reîtres qui tant bataillèrent pour la Réforme, cent années avant, ainsi que le rappelle la Guerre, hideur douloureuse de femmes à genoux, retrouvant parmi les décombres, sous les poutres, entre les blocs de pierre, les cadavres chéris qu'une croix blanche marque au pourpoint. Les

galères victorieuses s'en vont dans la brume d'une mer blême.

M. Fouqueray sut faire la synthèse de ces évocations en une couleur violâtre d'atmosphère hiémale.

A Saint-Quentin (août lôSy)^ Philippe II fait expulser de la ville les femmes dépouillées que poussent les soldats à coups de hallebarde, qu'un boute-feu ricaneur, balafré et rugueux, tâte au passage, sous les loques des chemises blanches ensoleillées. C'est un immense troupeau de créatures en larmes, les enfants aux bras et qui s'en vont sans voir, épouvantées de reconnaître les morts, les débris, les blessés geignants, le rire des gorges.

M. Tattegrain assembla cette cohue en une large composition très claire, très nette. Il y a peu de variété aux figures trop lavées des malheureuses. Elles se ressemblent toutes comme des brebis. Un officier en surtout jaune, qui se retourne à cheval vers la vieille basilique, fixe un mouvement très exact.

Résurrections.

Les gens du xvi^ siècle nous ressemblaient étrange-' ment : nos passions, notre esprit, nos appétits, avaient déjà, sur leurs faces, inscrit les mêmes rides.

A Harlem, si l'on examine les tableaux de corporations peints par Franz Hais, on saluerait ces amis, ces parents, de qui l'on serra la main l'avant-veille.

M. Roybet, s'élant aperçu de cette particularité, fabriqua maints tableaux en y copiant les figures du

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Hollandais génial. Il y a peu d'années, il retraça ligne à ligne, ton à ton, une Femme de Franz Hais que le Louvre exhibe dans la salle Las-Gaze. Les gens de notre époque connaissent mal leurs musées. On vanta cette bonne copie ainsi qu'une œuvre originale, et M. Roybet prit un bon rang au nombre des admirés. Afin de perpétuer sa réputation, il a peint le Portrait de M. Guillemet. Et ce n'est guère médiocre. Mieux vaut de bonnes copies consciencieuses que de mauvaises inventions. Le tout est de remettre l'éloge au point.

Dans le même mode et avec un talent égal, M. Duluard reconstitue la figure d'un savant vénitien, Girolamo Grimani, de famille dogaresse. C'est 1~ un homme à l'estomac proéminent dans une très belle veste d'orfroi blanc et glauque. Une barbe grise encadre l'énergie de la face. Il faut regretter que ce morceau soit traité comme nature morte.

Dans la vaste mise en scène de M. Barbin, Vox populi, la confusion des bitumes et des noirs, de quelques verts bronze empêche de distinguer même les silhouettes florentines qu'un peu de lumière indique à l'angle du vêtement, du bonnet.

Tout cet essor d'intelligence aux xv^ et xvi^ siècles, qu'on a nommés la Renaissance, fut surtout le savant apport des Byzantins chassés de Constantinople par les Turcs, installés d'abord à Venise, où les Aide imprimèrent, ensuite dans les républiques italiennes. Ils vulgarisèrent leurs doctrines grecques, expliquèrent Aristote et Platon.

Lés Médicis introduisirent en France cet esprit

que Racine et Corneille solennisèrent, comprenant la Rome des Césars, ainsi que les rhéteurs de l'Hippodrome le comprenaient. De cet établissement spirituel la Réforme jaillit et la Science.

Peu avant, Christophe Colomb avait voyagé; Pizarre et Cortez envahirent l'Amérique avec des soudards et des moines ignorants que la Réforme, la littérature et la science chassaient d'Europe. Ils détruisirent la civilisation mexicaine. Les archéologues, de nos jours, tâchent péniblement de la reconstituer.

Tenochtitlan.

M. Leftwih-Didge contribue à cet efTort en nous contant, par le pinceau, les derniers jours de Tenochtitlan.

Voici les architectures angulaires du vieux Mexique, si curieusement analogues à celles de l'ancienne Egypte.

Voici les mêmes hiéroglyphes des murailles. Peutêtre avant l'histoire une seule civilisation avait-elle bercé les ancêtres des deux peuples que les exodes divisèrent. Les barbares, les chevaliers chrétiens, leurs moines fous descendent, sombres armures de fer, les larges degrés d'un escalier. Les cadavres sanglants marquent leur victoire. La lumière et l'ombre y sont adroitement disposées.

Les Gueux.

Dans les ténèbres du moyen âge, les Gueux précur-

seurs de tous les révoltés, fils de ces foules anarchistes que les croisés menèrent, pillant, violant et tuant jusqu'au tombeau du Sauveur, les gueux, levés en mie formidable force, combattent leurs maîtres, ces chevaliers au nasal de fer qui les chargent. Effarés, ils se blottissent en lig*ne les uns contre les autres, s'épaulent pour soutenir le choc qu'ils croient terrible. Résignés déjà, leurs figures ne se crispent point en grimaces de haine, de rage ou de désespoir. C'est un amas de loques et de lâchetés qui s'étonnent de leur courage fini.

Cela, malheureusement, est peint avec de la boue et du bitume, cela demeure indistinct : une nuée d'ombres. M. Hofbauer subordonne fâcheusement à cette faute la composition excellente et les anatomies.

Hystériques, grêles, déments, en costumes tailladés, des gueux analogues exécutent la Danse macabre, au cimetière des Innocents, et gambadent selon le dessin de M. Czernichowski.

Horribles, squelettiques, les seins morts, les Sorcières de M. de Monts attendent les chevaliers apparus dans la buée de leurs marmites. Le peuple cherche son rêve à tâtons, dans la fumée du bois, dans les sentiers du cimetière. Son bonheur est vague et lointain. Il faudra quatre siècles d'Etats généraux et de guerre pour qu'il s'aperçoive que le bonheur est dans la conscience de sa force propre.

Jamais M. J.-P. Laurens n'avait si pauvrement interprété une évocation de l'histoire. Toulouse contre Montfort est une^pitoyable ascension de pantins déco-

ralifs, sortis d'un donjon de briques, que réhabilite seul l'âpre dessin d'homme nu en coiffe de toile nouée sous le menton, et qui, penché entre les créneaux, regarde de toute son angoisse l'assaillant.

Saint Jérôme,

Quel long calvaire escalada le rêve humain ? Etaitce cette longue Passion de l'Homme que les ancêtres pleurèrent dans les Thébaïdes, aux premiers siècles chrétiens? Est-ce elle qu'ils redoutaient dans la personne des filles nues qui les tentaient au désert? Saint Jérôme se cramponne au rocher afin de ne pas accueillir le charme de la vicieuse enfant qui monte devant sa figure à la barbe longue, aux cheveux longs et gras, mais penseur des villes, reconnaissable encore, tel que le décrivit M. Bonis?

Mijriam de Magdala.

Pour ce rêve de libre bonheur humain, Marie- Magdeleine pleura le Christ détaché de la croix et mis sur ses genoux, le Christ qui avait voulu toute la joie des hommes. M. Ferdinand Humbert l'a peinte douloureuse merveilleusement, dans cette posture, au centre du triptyque. Il l'a peinte noble, belle, sobrement parée, courtisane des grands et des savants au panneau gauche. Sur le droit, elle prie de toute l'àme. Dessin louable et solide. Mais comme vingt pages de Théodore Cheze donnent mieux toute la vie de Myriam, de son temps, de son dieu !

Images pieuses.

M. Burny a vu la Descente de croix dans un Orient moderne que rehausse, une très belle figure de la Vierge en manteau bleu, d'un bleu de turquoise diaphane. La douleur a usé la pâleur de la face. Les gibets brutaux obstruent le violâtre du ciel qui neutralise les couleurs des turbans, des robes, des chairs.

Ce n'était qu'un moment, sa victoire de dieu, lorsqu'il apaisa la Tempête accourue contre lui, en une vague énorme, incurve, verte, et où transparaissait le jour blafard du Mal. Ses disciples s'étaient blottis au fond de la nef recourbée, ainsi que le montre M. Girardot. L'esprit du mal a-t-il repris le dessus, selon la croyance des Manichéens ?

Le Sermon sur le bord du lac.

M. Gardier, élève de Gustave Moreau, et digne d'un tel maître, enferme dans l'intimité d'un vallon dentelé l'assistance syrienne qui écoute le Fils de* Dieu prononçant le Sermon sur le bord du lac. L'atmosphère est d'une limpidité réelle, l'image d'une beauté ., linéaire impeccable.

Le sermon convertissait à l'amour des hommes, et depuis dix-neuf cents ans nous tâchons de nous convertir les uns les autres, malaisément.

Antiques.

Un peu plus tard, Rome était en toute sa puissance.

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Le peuple latin dressait des têtes rases, hâlées, au bout des cous tendus, nerveux, pour suivre, du haut de la muraille, les péripéties des combats d'animaux au cirque. M. du Mond le rappelle en dressant, au Théâtre de Néron, un gigantesque éléphant qui serre entre sa trompe et ses défenses le corps troué d'un tigre.

Auparavant, les Funérailles de César avaient sus-^ cité rémeute du Forum. Les femmes avaient bondi de leurs litières empennées, les plébéiens avaient tiré leurs glaives, des vierges s'étaient évanouies. Antoine agitait la robe tachée du sang héroïque et appelait aux armes les vengeurs. C'était une confusion autour du cadavre que suivaient les enseignes des légionnaires, confusion intelligemment rendue par M. Piatti.

En vain déjà, bien avant le Christ, Orphée avait tenté l'harmonie sociale, unissant les hommes vers le chant de sa lyre. Mais il n'avait pu se dégager de la passion pour accomplir entièrement son œuvre, et il avait pleuré la tendre Eurydice trop naïvement, ainsi que le marque M. Beronneau. La chair de Circé toujours détourna ses amants de l'idée, les rendit pareils aux sangliers stupides qu'elle regarde s'abreuver, dans la vasque, à la faveur d'une lumière magique colorant son visage, la nudité précieuse de son corps, qu'inventa le pastel de M. Coppier. De même, l'instinct vicieux des Oréades tenta l'homme, le détourna de sa route claire, l'attira jusqu'à l'antre où ricanent vers leur proie les filles de luxure, aux physio-^ nomies savantes, aux seins pesants. La finesse de

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Tart méticuleux que préfère M. Gourse les fait séduisantes.

Oh ! quel élan de l'homme, à travers les temps,, vers Tespoir de l'idée ! Faut-il croire que les forces ennemies, obscures, se lig'uent contre l'effort vers la bonté, vers la justice? Faut-il croire aux Esprits de rabîme qu'évoque la somptueuse aquarelle de M^ïe Sonrel? Créatures belles, hautes, en robes blanches angéliques, coiffées d'oiseaux aux ailes> étendues, d'auréoles ceignant la sévérité de leurs profils, et qui marchent dans le précipice, au bord de l'eau sans fond, le glaive des malédictions à la main.

Telles paraissent, inégales et successives, les images de la vie humaine qui, de siècle en siècle, refait le tissu fragile de son espoir, et par qui la planète ardemment se pense.

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