CHAPITRE Vil
X'^omme qui marche.
En i9o7, si Ton abordait le temple de TArt que nous construisirent des architectes ing'ënieux, mais sans génie, par le perron décorant Tavenue d'Antin, on avait la chance d'entrer au Salon de la Société nationale, pour saluer d'abord, vers le centre de la rotonde, VHomme qui marche, de Rodin. Et ce premier contact avec l'expression esthétique de notre patrie put valoir au visiteur le meilleur orgueil. Il semble que cette académie de plâtre doive servir dans toutes les écoles de l'univers pour enseigner aux disciples la science du mouvement humain. L'inclinaison légère du corps vers le but, l'effort respiratoire inscrit dans la concavité du ventre, la solidité de la jambe sur laquelle va s'appuyer le pas voulu, cette tension élastique des muscles formant la cuisse, cette vérité d'une chair un peu blette, d'une ossature plus forte que son enveloppe amollie, ce sont là des éléments nombreux, divers et merveilleusement coordonnés par la svelte ligne de l'ensemble. Il sied même qu'à ce corps la tête
manque. Elle ne saurait mieux indiquer à Tesprit du contemplateur ce que suggère toute la physionomie de ce torse, de ces jambes. Car la poitrine et les membres manifestent si parfaitement l'essor du pas qu'ils révèlent les ordres du cerveau. Aussi bien qu'un visage, ce corps trahit son désir d'action.
Quand nous adorons, au Louvre, l'élan décrit par la Victoire de Samothrace, peu nous importe la perte de la figure. L'essentiel c'est le triomphe et la certitude signifiés par la vigueur de la déesse. L'Homme qui marche procure la même émotion de pensée. De lui certaines directions se projettent, qui nous inspirent le sens de la région linéaire où il se meut. Comme les grandes œuvres de l'antique, celles de Rodin nécessitent leur ambiance. Elles ne finissent pas avec leurs contours. Elles sont toujours des centres pour l'imagination qui crée leur rayonnement vers le lointain, vers des espaces projetés. Elles se dépassent par le prolongement virtuel de leurs courbes.
En gravissant les marches à droite, on aima les trois mondaines éternisées dans leur buste de marbre grec par le maître; une Russe innocente, enthousiaste, les yeux au ciel, la face pleine et saine, deux Anglo- Saxonnes fines, raides, amenuisées par la contrainte que leur impose la noblesse de caractères éner- I giques.
En l'une, le profil de l'épaule est un morceau magni- I fique. Les vertus de races différentes obtiennent d'être évidentes sous la transparence de cette matière délicate. Les volontaires et la sensible offrent le contraste
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de leurs âmes que détermina révolution des familles aïeules, reines de la mer septentrionale et reines du steppe asiatique. Elles portent toutes trois le sceau de leur histoire au front.
Le mieux était ensuite, pour le visiteur, de redescendre ces marches de droite, de revenir à VHomme qui marche, puis d'aller au fond, vers les ailes du génie qui symbolise V Enveloppement de l'Amour et de la Mort, On apprécia la grâce déliée de ces formes, et le deuil pieux que M. Kafka sut faire émaner d'elles.
Traversant la rotonde et se dirigeant vers les marches de gauche, on alla compatir à la peine des Aveugles, que M. Charlier érigea dans le plâtre d'une composition bien massée. Les personnages, le glabre et le barbu, le guide enfant valent par leur vie exacte, mobile et différenciée. Le premier des infirmes semble flairer le monde, ne le pouvant apercevoir; et c'est une idée heureusement traduite.
Que l'on gravît les degrés pour une halte devant le Sphinx. C'est une extase douloureuse et espérante incluse en une tête menue de femme par le labeur excellent de M. Bourdelle. La peau collée au crâne, les paupières fines et fragiles sur des yeux gonflés dénoncent l'usure d'une âme qu'exténue la ferveur de penser.
La Matière et la Pensée.
Cette exposition sembla tout illuminée par les^ deux grands panneaux de M. Albert Besnard, quil
|lai aux mai
furent très évidemment les deux toiles mag^istrales du Salon de i9o7, avec le Portrait de Thomas Hardy, par M. J.-E. Blanche, la Grand'Messe, de M. Simon, la Vieille femme dans la neige, de M. Raffaëlli, et la Venise, de M. Le Sidaner. Comme thèmes de la décoration promise à la coupole du Petit Palais, on ne pouvait mieux choisir que la Matière et la Pensée^ celle-ci multipliant les métamorphoses de celle-là pour créer les arts plastiques dont ce monument est Pasile officiel. M. Albert Besnard a donné la Pesanteur pour caractéristique à la Matière,
C'est la chute d'un Satan, contracté, massif comme le roc, et qui tombe vers le centre de la terre en arrachant du ciel une créature d'élection, incapable, elle, de retenir l'enfant de lumière, son rêve, rappelé dans les espaces du firmament. L'effet de cette décoration, une fois mise en place, ne peut manquer d'être considérable. L'œil mesure la vitesse acquise du démon précipité; même, si Ton voit de trop près, contre le mur, et dans un plan très peu favorable aux combi-^ naisons du dessin, fait pour une voussure de coupole. On admirera la gradation des lumières, depuis le verdâtre de la morte fleurie parmi l'herbe jaune, jusqu'à l'éblouissement du zénith. Point d'opposition facile. Nulle antithèse de couleurs. De haut en bas, les tons de la fresque se déduisent l'un de l'autre. Rarement M. Albert Besnard réussit de la sorte à nous imposer la preuve de sa science. Cette œuvre peut se comparer aux meilleures de celles qui parent l'Ecole de pharmacie, mais elle a plus d'ampleur. Si le génie peut se
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définir comme Tesprit de synthèse, la Matière représente un total de qualités rarement unies en un seul peintre, durant toute l'évolution de Tart.
La Pensée ne saisit pas moins. Un être vague, étoile, repose sur l'orbe de la planète, en suspension dans les nues. La sévérité de leurs lig'nes, de leurs nuances faibles commande à l'atmosphère décrite dans tout le panneau. De cet être mystérieux, de la planète, ellemême observée, comprise, l'esprit émane invisible, mais détermine les méditations du couple humain qui s'avance, las, grave, douloureux, intrépide, acceptant pour amie la Mort, dont la nécessité divine est apparue au Savoir. L'Adam et l'Eve des races semblent magnifiquement musclés, parce que la pensée demeure la plus grande puissance de création. 11 fait apprécier avec soin le modelé de la femme au premier plan. C'est un exemple.
Depuis le jour où, dans la galerie de la rue de Sèze, l'œuvre entier du peintre, exposé là, nous affermit dans la conviction que la France possédait, à cette heure, un des plus grands maîtres de tous les temps, rien ne pouvait nous surprendre. Néanmoins il est clair qu'en ce printemps de i9o7 deux pages très glorieuses se joignirent au trésor de notre esthétique nationale. A peine les censeurs méticuleux pourrontils reprocher quelque lourdeur au nuage gris devant | lequel s'abîme le démon de la Matière. Du reste, on | ne pourra porter de jugement définitif tant que ces deux compositions n'auront pas été mises en place dans la coupole.
Nécessité d'une exposition comparative.
Afin de comprendre de telles beautés, quand on chasse de son esprit la manie dénigrante de Tépoque, quand on répudie ce snobisme entiché de tradition au point de tenir le présent pour inférieur au passé contre toutes les évidences artistiques, littéraires et scientifiques, on souhaite une exposition comparative des plus g^lorieuses toiles ou statues anciennes, et des meilleures dues à MM. Besnard , Jacques Blanche, Rodin, Bartholomé, Landow^ski d'abord, à MM. Raffaëlli, Rochegrosse, Marcel Baschet, Joseph Bail, Pierre Roche et Bourdelle ensuite. M. Georges Petit devrait bien organiser cet examen d'un intérêt prodigieux qui confronterait l'art actuel et celui des Poussin, desWatteau, des Fragonard, des Ingres, des Delacroix.
Les Porteuses de guirlandes.
On pourra goûter le portrait de Miss Ella C. . • que M. Aman Jean^ pour ainsi dire, dessina en couleur. Ce n'est pas indigne de ceux qui assurèrent la notoriété de cet artiste, soucieux de finesse et de précision. On se plaira justement près de ses Porteuses de guirlandes, ]oU motif de décoration, aux courbes harmonieuses.
La carafe et les verreries de M. Zakarian sont diaphanes à souhait, ses Instruments de musique, ses ^Raisins affirment la sûreté d'un métier scrupuleux. C'est (( la toile d'amateur », comme on dit à l'Hôtel des Ventes.
La Venise de M. Trughet.
Dans la Venise nocturne de M. Truchet, les lueurs jaunes, les emmêlements de g-ondoles confuses fixent une impression de réalité mystérieuse très particulière à la Tille des littérateurs. Excellente notation rendue par des moyens adroits et simples.
Après la tourmente.
Après la tourmente. Les valeurs de l'eau g*rise où le rayon de Fastre caché glisse un reflet opalin; celles 4'un ciel trouble, nuageux, éventé; celles de la lueur enclose dans le fanal du bateau^ que la marée d'équinoxe poussa très avant au sein de Tansé; celles de cette rive morose et brune : toutes s'arrangent en un accord parfait. On prêtera une ferme intention à cette tragédie des éléments, dont M. Raoul Ulmann .marque ainsi la fin.
Les Paysages de M. Dauchez.
Le Village lointain^ au sommet d'un monticule et centre d'un terrain largement traité, donne le sens d'une immense étendue. Ce tableau complète une série d'études qui suscitèrent une émotion très flatteuse pour M. Dauchez.
Seul, avant lui, Chintreuil, dont les œuvres paraissent puis disparaissent contre les murs du Louvre, sans qu'on sache pourquoi, avait ouvert, sur des régions entières, ces sortes de fenêtres que forment les cadres. M. Dauchez est le peintre de l'espace, de
terrains, de rivières allongées à travers des perspectives variées. On ne saurait voir sans joie luire doucement le fleuve qui divise le pays breton révélé derrière les Grands pins d'un si noble épanouissement.
Une Leçon de M, Cottet.
— Portrait du peintre Lucien Simon^ par M. Cottet. Fine et haute stature encore allongée par le tube du chapeau, par la barbiche, et en qui s'exprime toute une intelligence sobre, probe. On dirait d'un de ces hommes du xvi<^ siècle qui renouvelèrent Tâme humaine vers la fin de la Renaissance. Les noirs, les verts et les bruns se marient, se diffusent, se mêlent pour confirmer cette droiture du corps et de l'esprit. La toile mérite l'examen le plus sérieux. Il y a là tout un enseignement, qu'on pouvait attendre de M. Cottet, l'évocateur des océans bretons, de Constantinople aux
j glycines et de la rouge Ségovie. M. Cottet peint les personnes comme il peint les villes : en synthèse. Un détail mis en pleine valeur, sans être exagéré, livre tout le caractère. Ici c'est la ligne fine et svelte de M. Lucien Simon, sa rectitude et son unité. On n'admirera pas .moins la Jeune Fille au grand chapeau noir, aussi belle que les femmes d'Ouessant^ illustres dans la peinture française.
Les nuances de M. Edouard Saglio.
— La Femme étendue de M. Edouard Saglio. Le jour terne heurte la jupe rose, la forte jambe en bas
f|marron; il laisse, dans une pénombre, la tète grise
chargée d'une chevelure brune, et les plis de la housse blanche qui recouvre le canapé. Ce rose, ce gris, ce blanc, ce dessin d'une extrême souplesse qui les enclave, dépendent d'une fort bonne esthétique. On. pense aux belles tentatives d'un Degas. C'est un jeu de nuances qu'on voudrait qualifier de musicales. Comme une sonorité, cela vous frappe, vous émeut et vous attarde.
Oies, Enfant, Fleur.
— M. L. Chialiva mène au bord de la rivière un Troupeau d'oies^ tumultueux et bancal à souhait, que le couchant touche de ses pourpres et de ses roses comme les eaux mauves et bleuâtres des eaux serties dans les lignes parfaitement élues du paysage.
De M. Lottin une étude d'enfant qui descend l'escalier. Il faut s'intéresser à cette grosse face nimbée de boucles jaunes, à ces jambes en bas blancs, incertaines de leur marche, à tout- ce corps mou et timide, à ces lingeries soigneusement ombrées.
Une Driavka papilionacée fortifie la réputation de ce peintre de fleurs à peu près incomparable.
Vues, •
Il est charmant de regarder, comme en voyage, les ports, les plages, les bateaux, les fleuves de M. Gillot, très puissamment fixés, et aussi V Artois de M\ Louis Dumoulin, qui eût pu tirer vraiment un autre parti de cette riche contrée, de ses mille visages historiques agricoles, industriels.
Willette.
Aimons nous enchanter à loisir devant les vivantes, palpitantes et plaisantes figures dessinées par Willette dans La Fumée, la joyeuse sarabande si diverse en ses mouvements ag-iles, en ses chairs renflées, en ses visag-es mafflus, en ses malices de g-estes et de mines. Quel art spirituel, aisé, sûr de ses moyens ! Au-dessous, en un petit panneau horizontal, une exquise bande s^agite à la gloire du dessin qui Tinscrivit. (1220) La Sainte Vierge et VEnfant Jésiis^ aux cheveux rouges, sont charmants par leur simplicité de bonne petite mère naïve et de mioche rétif, déjà viril. Willette a fait pour notre époque ce que firent pour le xviii^ siècle les Boucher, les Hogarth, les Boilly. Heureux le collectionneur qui possédera dans sa galerie ces savoureuses imaginations !
Uœuvre de M. La Touche.
Entre toutes dévotions, il importe de vouer une
jlongue admiration aux toiles décoratives de M. La
Touche. Surtout à VAmour maternel de qui la
)oitrine reçoit une si belle lumière blonde. Les quatre
)anneaux destinés à l'ancien hôtel de M"^e j^ Barry,
levenu ministère de l'agriculture, sont unifiés par le
nême emploi de rouge clair, mariés aux jau-nes cé-
èbres de cet éminent coloriste. Aujourd'hui, surtout, il
ônvient de les analyser, depuis le feuillage mélangé
ieTautomne jusqu'aux lueurs des lanternes sphériqugs,
baissées vers leurs reflets sur l'eau par ces singes
musants et significatifs de l'œuvre.
Tel celui qui prépare le bandage pour la jeune femme pansant le fauve blessé. En un temps où, bien à tort, les apôtres d'école préconisent l'omission du sujet, de l'esprit et de la composition, pour s'en tenir exclusivement à l'excellence de la technique, M. La Touche donne l'exemple d'un artiste qui refuse d« s'abaisser au rôle d'artisan.
« L'art, c'est l'idée d'abord, servie par le métier ensuite. » Quiconque renverse l'ordre des facteurs se veut ouvrier. Autant louer le charron qui polit une jante de roue, si le fait de juxtaposer un rouge et un gris l'emporte sur toute combinaison visant soit à; interpréter le sens des caractères humains, soit à revêtir les dogmes sentimentaux ou philosophiques de leurs symboles objectifs, charnus, vivaces. L'arrt est avant tout une méthode de suggestion.
Cavalier, jeune fille y nymphe.
— Le Portrait de Master John S. Wilson, jeunej|( garçon en habit équestre, par M. Bertieri, nous offfe|| la transition subtile entre l'enfance fragile et la jeu-| nesse vigoureuse.
— La Jeune Fille en bleu de M. Pinot présentelj une réalité saisissante, avec son front large, l'anj de son menton et l'ossature de son corps, dont uû4|n gamme de bleus nuancés affirme la grâce un peu sèche.j
— La grasse petite nymphe de M. Dubufe, cnfaB tyie par le visage, féminine par le torse, donne, avdBj toute l'éloquence de sa belle chair, la joie du Prif\ temps.
Tanger.
- La Place du Marché, à Tanger, attire les amants du voyag-e. M. Lavery a noté là un grouillement de foule orientale plus séduisant que ses deux portraits d'Anglo-Saxonnes tout à fait inférieurs à Tancienne manière de cet artiste.
Figure de volupté.
- M. Quentin-Brin semble avoir audacieusement peint une pensionnaire de maison close en costume de volupté. Cette grande femme blême et narquoise, nue dans une robe de gaze noire, le masque à la main, affiche le type même des odalisques enrôlées dans les^ harems de luxe. Essai d'ailleurs fort curieux.
L'Enchanteresse et V Aveugle.
Et voici Tœuvre d'un très grand artiste, M. Dinet.. Sans réserves, il sera licite d'admirer V Enchanteresse Zeinel, son corps de femme, enfant rustique et chaste, la merveille de la posture coquette, et la douloureuse convoitise de l'amant pour l'étreindre. L'Orient nous est mieux livré par cet art somptueux et véridique, par ses colorations grasses, orfévrées^ qu'il ne le fut jamais.
On aimera Y Aveugle entraîné par les deux enfants «piègles et l'ébouriffement de l'oiseau captif qui se ébat au bout d'un fil. Le meilleur de ce qu'inventa le omantisme fut le legs de M. Dinet, qui sut adjoindre n souci du vrai méticuleux ignoré jadis. Évidemment,
Ton peut reprocher que les détails trop nombreux, trop finis, nuisent à l'aspect général de Y Aveugle, par exemple. Pourtant nous ne connaissons pas le rôle de la lumière orientale, si puissante et qui ne laisse rien dans Tobscur, qui ne permet guère la fusion des traits. C'est le soleil africain que dénotent ces mille choses sur la chair, sur le vêtement, sur le terrain. L'Orient est vu là-bas, non ici, parmi nos brumes et nos pénombres. Croyons donc ce qui se trouve ainsi révélé.
La procession antique de M. Montenard, La Forêt et la Mer de M. Auburtin, avec ses nymphes et son faune bleus : compositions très agréables, propres à égayer les murs des salles à manger.
Uart de Jeanniot,
On goûtera beaucoup les petites toiles de M. Jeanniot exquises études de lumière et de corps savamment infléchis. La Matinée d'été comprend toutes les qualités d'adresse et de sincérité clairvoyante qui firent la réputation de l'habile artiste. Cette harmonie en mauve et jaune nécessite les louanges des dilettantes autrefois conquis par la belle conception de Ligne de feu et par les Vieilles du Luxembourg.
— Le portrait de facture rude dû à M. Zorn, celui d'une dame à cheveux blancs et en velours gris délicatement ouvré par M. Jacques Baugniès, sont deux œuvres dignes d'attention. Leurs personnages muets méritent pourtant qu'on les interroge.
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Nus.
Apprécions les nudités de M. Caro-Delvaille. Très disculée, la manière de ce peintre ne me satisfait guère. Pourtant, je constate un mérite évident dû à l'étude approfondie, sans doute, des nus qu'émailla Renoir. Ce sont trois créatures enflées, d'apparence graisseuse et blafarde. Les corps ni les visages ne possèdent de physionomie. Toutefois on nierait injusement la vertu de la construction propre à la fille lu Sommeil fleuri et le réel des corolles peintes utour. Mais il est naïf d'oublier que toute forme a me signification et qu'il s'agit de la rendre évidx3nte, Inon point d'art.
Un chef-d'œuvre de Raffaëlli.
Heureusement, face à ces trois inertes, brille 3ute la merveilleuse vie que M. Raffaëlli put con« entrer aux yeux, au visage de la Vieille femme ans la neige. Les anciens maîtres ont-ils atteint Ite façon de rendre la flétrissure d'une peau qui î dessèche, jaunit, se colle au crâne, et dont les ores s'évasent? Nul n'a su mieux, en tout cas, unir le flet d'une neige voisine au teint, à l'étoffe du caraco, la jupe; cette neige dont la blancheur répète, attéées, les mille nuances de l'air, du ciel, des choses i l'influencent. Tout le froid pénètre ainsi la uvresse épuisée de qui le regard intense espère ec rage, de qui la bouche se rétracte amèrement. Et mme il est sain de voir le même artiste exposer,
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contre ce personnage tragique, la profusion des mouvements qui animent Le Boulevard des Capucines. La diversité des œuvres, c'est la marque des plus^ rares talents. Trois paysages voisins l'attestent encore.
Les Baigneuses.
Toutes les promesses tenues depuis furent dans les^ Baigneuses de M. Charles Guérin, aux chairs savam-* ment influencées par les feuillages lourds de Tété,, verts et bleus.
Peintres du silence.
II faut donner son attention au Vase de Bouew installé par M. Félix Carme, dans toute la beauté^ de son émail limpide sur une console de style. La facture de ce tableau mérite d'être vantée comme celledes Intérieurs que signa M^^^ Druon, si doctement! experte dans le soin de perpétuer l'atmosphère vibrant; autour des meubles des cheminées, entre les murs' Ce sont les peintres du silence.
L'esthétique de M. Ménard.
Ce que l'antiquité grecque sut imaginer de divin M. Ménard Ta complètement et magnifiquement restitui dans Le Jugement de Paris. Cette Vénus de chair mais aussi de marbre par la netteté des lignes, pad l'attache sculpturale des bras, peut être transférée! dans le temple incontinent. Elle s'y dressera déesse.
Et du paysage vert-noir doré se dégage une géom
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trie déterminante de beauté comme les Hellènes la dégageaient toujours de la nature confuse, soit qu'ils érigeassent des monuments, soit qu'ils élevassent des simulacres d'humanité forte. M. Ménard ainsi procède.
De sa Forêt, de son Marais, de ses Pins, de son Mont Blanc, il sait extraire les lignes lumineuses et colorées qui, les limitant, les ennoblissent.
On se souvient des temples qu'il peignit avec la Sicile, des nuages qu'il immortalisa avec les remparts de notre cité gallo-romaine. La tradition subsiste en tous les gestes de son talent.
Les dessins de Carlos Schwabe.
— La Vague ^ de M. Carlos Schwabe, satisfait peu» Une eau trop solide, point fluente, retombe sur des femmes vociférant comme le flux. Les feux du soleil couchant derrière la crête du flot paraissent appartenir à cette eau même.
Mais les dessins faits pour ce tableau étonnent par la perfection des formes et par l'énergie du drame incarnées dans ces ondines criardes, mugissantes, pleurantes, invectivantes, avec la voix de la mer furibonde.
On chérira la femme Auprès de la Source et 1'^^pagnole de M'^^^ Lee-Robins. De cette Sévillane, la robe mauve et le châle jaune seront vantés.
Devant le portrait et les deux toiles peintes platement de M. Dagnan-Bouveret on s'assure que l'engouement indu dont jouit cet artiste n'a pas amélioré sa
manière trop fidèle au goût suranné des Cabanel et des Bouguereau. Cependant quel portrait insigne, jadis, il traça de la dame penchée, le visage dans la main !
Le chef'tV œuvre de M, Le Sidaner,
Le Triomphe de Venise, Une Venise vibrante au milieu des soirs, et à laquelle le génie de M. Le Sidaner s'est étroitement adapté. Jamais la ville que vulgarisèrent trop les opéras et la littérature n'avait trouvé un amant capable d'en connaître ainsi les heures pathétiques. Le Canaletto l'avait vue comme une cité glauque et blanche remplie de foules assemblées sur les parvis. Ziem la vit en oripeaux. Celle-ci a des maisons pour visages graves et illuminés.
C'est devant le palais au delà des eaux, la masse des gondoles en attente durant la Sérénade; c'est. Place Saint' Marc, une façade blonde avec des fenêtres dorées par les lampes intérieures; c'est Le Palais Rouge surtout. M. Le Sidaner, jusqu'à présent, avait choisi ces luttes du soir entre les lueurs artificielles et la croissance du crépuscule. Le thème permettait au virtuose d'innombrables variations selon les minutes de cette lente métamorphose des choses embues progressivement par la nuit. Tout ce qui fut acquis par le peintre au cours de ses essais s'objective en cette évocation vénitienne, qu'on ne saura trop étudier pour garder en mémoire ces tons fins superposés en transparences, et si favorables à l'impression totale.
Blancs et roses.
La Réprimande de M. Robert Besnard contient une