CHAPITRE VIII
Valeurs de la iradiiion ei de l'innovation.
Reprocher à l'artiste de ne pas créer selon Testhétique qu'il réprouve, c'est un défaut sing-ulier autant que vulgaire de la critique. Devant une œuvre, le juge se doit d'oublier sa théorie particulière pour choisir, momentanément du moins, celle en usage évident sur la toile, dans le marbre ou le plâtre. Le scepticisme fondamental de nos philosophies servira toujours au mieux l'esprit qui se charge de comparer, puis de préférer. En esthétique comme en politique, on n'agira puissamment que si l'on respecte la diversité des forces productrices pour favoriser leurs efforts parallèles vers le beau, vers le juste. Les dévots les plus opiniâtres de la Tradition et les zélateurs les plus téméraires de l'Innovation fournissent à l'humanité les deux causes indispensable à l'équilibre de son évolution progressive. La Tradition est à la société
ce que le corps est à rindividu. L'Innovation est à la société ce que Tesprit est à l'individu. Supprimer la Tradition ou l'Innovation, c'est tuer l'œuvre social. Secourir la vie de l'une et de l'autre, c'est au contraire le vivifier.
C'est pourquoi nous devons vénérer, en le discutant, l'avis de nos adversaires. Tout fanatisme nous approche de la sottise. Toute tolérance nous approche de la sagesse. Si nous avons admiré, à l'exposition de la Société nationale, des tendances rénovatrices plus rég'lées que dans les œuvres des Indépendants ou du Salon d'automne, nous admirerons, avec la même piété, les thèses conservatrices dont s'inspire l'élite qui préside la Société des Artistes français.
Et d'abord il conviendra de rechercher quelles manifestations objectivent le mieux ces thèses émises dans tous les musées d'Europe par les tableaux des maîtres anciens. Ce que Van Eyck réussit à noter de précis, d'exact et de méticuleux quand il peignit la Vierge du Donateur du Louvre et celle du musée de Bruges; ce que Rembrandt réussit à fixer des glorieuses amours entre la lumière et l'ombre engendrant les formes de la Danaé qui pare l'Ermitage de Saint-Pétersbourg; ce que Terburg réussit à faire valoir d'épais, de souple, de complexe et de contrastant lorsqu'il employa les magnifiques matières de sa palette pour évoquer les étoffes d'une robe, les chairs d'une nuque, les lueurs d'une chevelure; enfin tout ce que l'art du Nord inventa de réalisme somptueux survit en un disciple de ces vérités.
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L'œuvre de Joseph Bail.
Depuis de longues années, M. Joseph Bail étudie très heureusement les principes de la tradition particulière aux grands Flamands. Nous avons goûté la chaleur de son coloris, la sûreté de ses mesures et la richesse de ses variations, chaque fois qu'il put exposer ses intérieurs à personnages de brodeuses, de religieuses, de servantes fourbissant des cuivres aux lumières nombreuses d'indiscutable justesse. L'artiste nous fit connaître une boulangerie ensoleillée qui était une pièce superbe. Son chef-d'œuvre est la meilleure toile que les Artistes français présentèrent au public en i9o7.
On admira le Coin de lingerie chez les Dames hospitalières de Beaune, dans la salle XXXVII. Cette belle chose pourrait, demain, être introduite au Louvre, parmi les legs illustres du passé, flamand et hollandais, sans que ce voisinage lui pût nuire beaucoup. Incomparable vérité du soleil pénétrant, libre, par la porte ouverte et voilé par les rideaux de fenêtre; majesté simple et linéaire de la religieuse portant la pile de linge ; extraordinaire diversité des tons accusant les positions des toiles pliées par rapport à la clarté générale et aux clartés relatives de leur place ; raccourci parfait de l'armoire et de sa surface ; caractères des deux visages, l'un de brutalité calme, l'autre de beauté probable et dérobée ; valeur des obscurs, réalité des étoffes habillant les deux femmes, de leurs voiles, agrément de cette lumière jaune-orange par-
tout répandue ; excellence de la composition déterminée par Tafflux du jour : telles sont les qualités principales. Rien de surprenant aussi comme la virtuosité. On se réjouira d'examiner le trousseau de clefs pendu à la ceinture du personnage de premier plan, et ses mains nerveuses aux longs doigts crispés sur le poids des serviettes. L'anatomie de ces mains, os, nerfs, muscles, est un modèle de dessin adroit.
Certes, on pourra reprocher aux œuvres de M. Joseph Bail la rareté du mouvement. Tout s'y compose ^n lignes pacifiques, en directions simples. Peu de mentalité émane des figilres élues parmi celles des êtres tranquilles. Les gens sont traités à la façon qui convient pour les objets. Mais le peintre a grand soin de choisir des sujets, des attitudes justifiant d'abord cette manière de les interpréter. Il n'y a pas erreur. La réalisation ne dément pas l'intention.
On dira peut-être que c'est plutôt là une peinture de disciple qu'une peinture de créateur. Sans doute. Mais ce disciple ajoute plutôt aux moyens des vieux .maîtres. 11 augmente leur apport.
Je m'explique bien l'injustice qui fit longtemps reconnaître avec trop de parcimonie les mérites de M. Joseph Bail. Il débuta, il se compléta dans le moment où l'impressionnisme triomphait enfin après les luttes très difficiles et très ardentes. Encore tout chauds de la bataille, les apôtres de la doctrine neuve persistaient dans le fanatisme du soldat. Quiconque travaillait en dehors de la formule était un prétexte à iinépris. Il sied maintenant de rétablir la froide
équité, de lui rendre hommage en classant les tableaux de M. Joseph Bail entre les mieux peints que Ton sache, et les plus fidèles à la grande tradition du Nord.
L'observation de M. Klots.
Il convient de louer, en outre, comme très caractéristique de la manière « fmie » qui doit prévaloir au Salon des Artistes français, un portrait que composa M. Klots. C'est une jeune fille assise, en toilette du soir. Depuis le bout de son soulier blanc jusqu'à la plus haute coque de sa chevelure, blond indécis, elle offre une sensation de sveltesse et de grâce contenue inoubliables. Les jambes, assez longues, sont croisées dans une robe en mousseline de soie à broderies rosées et à cadre de satin blanc. Or cette robe sert de thème à Fart le plus subtil, le plus expert pour indiquer les transparences, les reflets, les légèretés, les lourdeurs de tissus éphémères et magnifiques, tels que les conçoit l'esthétique du couturier. Les dentelles du corsage découvrent un coude maigre et un bras nerveux, des épaules menues, une gorge quasi virginale dont les nacres un peu glauques qualifient les chairs propres à nos citadins. Cette nuance infiniment délicate et précise, qu'on comparerait grossièrement à rivoire vert, donne le ton de l'ensemble : une ombre d'appartement clos, d'où émerge, un peu frais, ovale et mièvre, le visage. Une lèvre enfantine, très vivace, humide, le va rendre mobile et affable, diraiton, sous la chevelure bien parée. Le mariage de l'être
et de ratmosphère est aussi parfait que dans les toiles de feu Whistler, maître évidemment étudié par M. Klots! Mais j'ignore quel autre peintre saurait, usant d'un métier aussi riche en ressources, aussi méthodique, traduire ainsi l'orient des perles qui tombent en collier du cou frêle jusque sur la poitrine. Il y a là quelques teintes à peine sig"nalées de feu orange et de leurs reflets sur la peau qui révèlent une observation du détail et une science de la palette à peu près incomparables.
Ce portrait de vie discrète, séduisante et vraie, d'âme osée en un corps maître de ses luxes, qu'on le rapproche des images maladroitement façonnées par certains membres de l'Institut, en cette même exposition, et il deviendra légitime d'affirmer un progrès dans l'art de peindre.
De M. Flameng à M. Klots quelle distance franchie! Vraiment on n'a point perdu le temps, dans les ateliers, depuis 1880, puisque des élites s'y formèrent qui purent produire des talents comme ceux de M. Joseph Bail et de M. Klots, comme celui de M. Marcel Baschet, le portraitiste de Rochefort.
Telles sont les œuvres capitales de i9o7 dans la manière traditionnelle et finie des Artistes français. Je ne mentionne pas ici M. Henri Martin, ni ses deux compositions superbes, parce que cet admirable évocateur de la lumière n'a pas de liens esthétiques avec la Société dont il fait partie. Il ne saurait, d'aucune façon, représenter les tendance de ses collègues.
En logique, il appartient à l'élite de la Société nationale.
De même pour M. Jamois, dont nous admirons la Sortie d'hospice, à Lille, toile dépaysée parmi ses voisines.
A ces sept tableaux et au portrait frappant de Mil® Cerny, la brillante comédienne, dont M. Gayron (salle XLlll) a fixé toute une silhouette de grâce spirituelle, le goût des amateurs experts alla d'abord, tandis que le sentiment public s'intéressa fort au réalisme peut-être excessif de M. Bonnat, qui présentait! audacieusement une image trop massive de M. Fallières, président de la République.
De la robe en politique.
Ce législateur éminent doit, à certaines heures, marquer, en sa figure, plus d'éveil, plus d'intelligence. Si je ne m'abuse, l'artiste est quelque peu réactionnaire. 11 y a, dans cette toile, une satire "évidente des politiques régnants. Un pamphlet assez rude fut ainsi tracé par l'habileté soigneuse de M. Bonnat.
La foule se pressa malicieusement contre cette effigie.
Il semblera longtemps fâcheux que le chef de l'Etat ne porte point la toge du jurisconsulte. Debout, en robe rouge, le grand cordon de la Légion d'honneur sur la poitrine, M. Fallières, incarnant le pouvoir suprême et latin de la Loi, offrirait une autre près-
tance et plus digne de la République. Toutes statues et portraits de citoyens illustres gagneraient infiniment si les formes défectueuses du corps étaient voilées par les plis de la toge romaine qu'avocats et professeurs arborent durant les cérémonies. M. Fallières débuta comme orateur de prétoire. Il eût été plus majestueux dans sa parure de défenseur. Et cela n'eût point offensé les farouches radicaux. Qu'ils évincent les bottes, les sabres et les panaches de Funiforme présidentiel, soit; mais la tenue du procureur ou du conseiller de Cour n'évoque rien que l'arbitrage raisonné du Code. Ainsi le Droit triompherait de la Force, perpétuellement, même sur les emblématures officielles.
Le Piédestal.
— M. Laparra construisit, avec des cadavres, des fumées, des foules lugubres et du sang, une intéressante, une monumentale chose intitulée le Piédestal destiné à flétrir le rôle du conquérant que l'on aperçoit à cheval tout en haut, devant la coupole d'or et dans le halo rouge d'un manteau plein de vent. L'individu triomphe à la cime des hécatombes. En bas, quelques femmes en deuil, les mères du peuple, souffrent, debout, assises ; une variété remarquable de physionomies et d'attitudes. On regrettera la pauvreté relative du coloris, on approuvera l'agencement général de cette littérature un peu vulgaire, mais convenablement brossée.
Les Roufions.
— Le couple ensanglanté, déchiré, battu par une foule gréviste qui conspue les Roufions, excitera la pitié. M. Jonas a magistralement évoqué le mineur demi-nu, noir de houille et crevé par des entailles saigneuses. Sauf une figure trop conventionnelle de femme portant le drapeau rouge, cette cohue hargneuse vit par toutes ses faces disparates. On remarquera le mioche du premier plan qui tient un bâton à loque écarlate, et, sur le fond, la ligne militaire des cuirassiers bien établie dans un terrain montant.
L'Enfer du Dante.
— Les lecteurs du Dante se plairont devant cette illustration de VEnfer, cette humanité nue roulant de monstrueuses boules d'or vers le feu dévorateur, et que M. Benedito-Vivès a rendue dramatique à souhait par les vertus espagnoles de son dessin.
Le Pas-de-Calais.
— L'harmonie en vert et bleu de la toile où deux femmes et un enfant causent Au Jardin mérite qu'on étudie tout le relief valu aux feuillages par l'impressionnisme robuste de M. Carrera.
— Espace et terrains remarquablement traités par le pinceau de M. Hugh Stanton. Il choisit son motif dans le Pas-de-Calais. Cet Anglais est un des rares naturistes qui sachent comprendre la succession des plans, leurs quantités, leurs perspectives, et les
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noter avec scrupule. La toile porte le meilleur des trois paysages exposés au Salon. On n'en appréciera jamais trop retendue.
Soldats.
— On applaudira les troupes napoléoniennes pourchassant, la veille de Waterloo, des éclaireurs anglais que M. Chartier évoque.
— Dans un chemin bourbeux, les soldats qui emportent leur officier mort sont assez tragiques. M. Jacquier ne les fit point trop poser. Ils marchent vraiment las, déconfits en leurs nuances déteintes et tristes. Mais pourquoi Tinévitable tambour crevé que Ton rencontre dans toutes les images guerrières?
Les grouillements de M, Devambez.
— Réjouissante foule assidue à la Fête. M. Devambez excelle à peindre le vrai d'une masse humaine. On se souvient du tableau célèbre représentant la charge des sergents de ville le long des cafés du boulevard. Il semble que devant cette place Pigalle on entende le fracas des musiques animant les manèges à chevaux de bois. L'attention des spectateurs est spirituellement observée, notée par les touches d'une brosse qui pique les tons adéquats aux êtres décrits. Reconnaître l'aspect Soldat de plomb que prennent les pioupious cependant très charnus de cette foule.
^ V Assaut, du même : Merveilleux grouillis d'une fourmillière belliqueuse et antique escaladant le mont
de défense. On dirait d'une bataille d'insectes armés «et qui culbutent. Prodig"ieuse invention de l'artiste.
L'Homme de peine et Les enfants heureuxir
— U Homme de peine^ étude très consciencieuse et belle de M. Fougerat, pour la belle étude psychologique de Charles Géniaux.
— Deux scènes charmantes par M^^^Demont-Breton, dont une Baignade. Ces enfants nus sentent le sel de l'air marin.
— M. Déchénaud suggère toute l'âme d'un jeune garçon en maillot bleu qu'on croirait volontaire sous les cheveux noirs.
— Le Vent d'ouest lève une belle vague écumeuse contre les bateaux amarrés, vers le ciel noirâtre et bien distant que M. Duvillier sut inscrire dans le cadre.
Les Marguilliers.
— Les Marguilliers, de M. Jonas, qui nous initia magnifiquement à la fureur gréviste. Au banc de la fabrique plusieurs portraits vivants d'un vieil apôtre barbu, d'un capitaine en retraite, d'un ouvrier docile, •d'un boutiquier rougeaud. Du moins les personnages rappellent ces types ordinaires de la bourgeoisie. Une femme en deuil prie devant, parmi le clair-obscur brouillé de l'église. Facture et observation parfaites.
L'Essor.
— Essor d'un navire filant avec la brise en poupe,-
toutes voiles gonflées et rosées par le couchant, sur la mer que fend la proue. Symbole du mouvement et de la vitesse dû à l'œil de M. Pellegrin et aux trésors de sa palette.
L'esthétique étrangère.
— Il convient de vanter la jeune dame aux jolis bras, à la robe ajustée, que Fart serbe de M. Ivanowitch a su dresser pour notre joie, dans une gamme de couleurs blondes et pâles, très séduisantes, très travaillées, très unies.
— D'une Américaine, W^^^^ Greene-Blumenschein, il faut chérir la jeune fille au chapeau noué sous le menton, cette Rose assise dans un canapé, le tout en nuances délicieusement claires et passantes.
— La petite personne hors de La chemise n'est pas moins attirante.
Le meilleur de la moyenne, en cette exposition, appartient aux peintres étrangers. Sans doute, leur poncif, moins connu de nous, ne fatigue pas autant que le poncif français. A la longue, nous les jugerons plus sévèrement, comme il fallut juger les deux portraits de M. Gabriel Ferrier, dont nul ne blâmera jamais suffisamment la vulgarité, outre le total de défauts que l'on rectifie à l'école. Sur les vieilles boîtes à bonbons du second Empire, certaines étiquettes persistent tout analogues à ces deux images.
La postérité croira-t-elle que l'Institut préféra cet ouvrier à l'immortel Carrière comme professeur de beaux-arts? Blasphème historique. Il est vrai que, par-
fois, M. Gabriel Ferrier peint des odalisques replètes, affriolantes et coruscantes^ dignes des boudoirs où Ton s'attarde.
Raoul DE Gardier.
— D'un artiste plus heureux à l'ordinaire, M. Raoul de Gardier, on a vu les Gondoles sur une eau lourde et balancée, aux claquements fertiles en variations de verts techniques. Sans restrictions on prisa toute une exquise promeneuse dans V Avenue du Bois. Mais qui dira le charme de telles estampes en couleur et vraiment non pareilles du même artiste ?
— Les brillants de cuivre que fourbit une servante au corsage rose sont un témoignage d'étonnante virtuosité. M. Paul Deligny l'employa sur une sorte de brasero qui illumine cette longue galerie.
Souvenirs de l'Épopée.
— On partagera la gloire des marins survivants, grâce à M. Fouquerau, que le pont du Ça-Ira, après le combat naval de Noli, et Tenthousiasme de Tarmée jacobine en route Vers la frontière que M. Raymond Desvarreux situa dans la moisson piétinée par l'héroïsme des demi-brigades. Remercions les artistes qui dédient à nos piétés ces impérissables souvenirs de la grandeur nationale.
Plaisantes et déplaisante.
— Le Portrait de 71/"^^ H... par M. Klots, entre les meilleures toiles de i9o7 avec celle de M. Joseph Bail. '
La précellence de Tœuvre est d'autant plus évidente qu'on la peut comparer ici avec la grossière image bleue attachée en face et signée par M. Flameng, si cher aux snobs.
La naïveté de cette effroyable chromo, de ses badigeons, de cette tête en bois bariolé, fait mieux concevoir les difficultés que se proposa l'art probe de Klots, et que tant de sagacité surmonta.
— La Jeune fille de Mj^^ Le Roy d'Etiolles attire par un réalisme très saisissant, par le visage un peu rustique, par les paupières en bourrelets autour d'yeux vifs, par l'arrangement provincial de la collerette rabattue, de la coiffure à fleur rouge et à chapeau imparfait, par ce singulier aspect de vieux tableau que confirment des couleurs fondues et sombres.
Un mécompte devant le portrait insuffisant de i[/"e Z. F... que revendique le célèbre M. Humbert. Cette figure mal émaillée, aux cils noirs et aux cheveux roux, opposition commode, et les tons quelconques de la robe blanchâtre déconcertent les plus indulgents.
— On se peut réconforter en aimant la jeune femme aux bandeaux noirs que M. Hubbell assit dans la pénombre, au milieu de ses amies, derrière la table que surmonte Le Samovar. Toute la composition vaut qu'on l'analyse, depuis la boîte aux franges rouges posée sur la nappe, à côté de faïences japonaises très fines, jusqu'à l'attitude de la servante bretonne. Cette toile est caractéristique des recherches poursuivies par l'école américaine, de son amour de la nuance glauque
pour rendre l'atmosphère des appartements que n'éclairent ni le soleil, ni la lampe.
— Une agréable fille nue à tête gracieuse, à seins frais, mais peinte de la façon banale par M. Guinier.
Vallées.
— En dépit d'un ciel sans vérité ni profondeur, La vallée de la Ganche mérite un coup d'oeil pour le dessin de ses arbres droits et roussâtres, de ses terrains courbes, pour les tons sincères de ses maisons crayeuses et de ses toits rouges, pour l'espace dans lequel M. Fred Mayor planta ses divers motifs.
— L'appétit s'ouvrira devant les oranges de M. Lauri, qui les rendit lumineuses et savoureuses autant qu'il faut.
— Enfin on regardera très volontiers La vallée de la Pilatte en Oisans de M. Hareux, les montagnes et le cours de ce ruisseau nocturne dont la lune d'août surgie éclaire intensément un détour l'argenté. La note est curieuse. Les moyens gris et bleuâtres de traduire la nuit et ses clartés vaporeuses sont élus parmi les meilleurs.
Visions anglaises.
Il importe de faire halte à proximité de l'eau fluide et sombre qui baigne Le mur du fossé : par delà, c'est, dans une ombre de parc touffu, une vieille maison en son habit de feuilles, une pelouse, un pan de jardin ratissé, la tonalité d'avant le crépuscule que relève la nuance d'une femme assise. L'harmonie^
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générale voit une singulière et profonde sensation de calme. Ce tableau procurera le goût de la paix au spectateur dévoré par la plus orageuse passion. C'est une vertu de l'école anglaise que de communiquer ces impressions pénétrantes. M. Kortrigtht a fort réussi celle-là. Succès de Fart britannique si manifeste au Musée du Luxembourg et dans les expositions internationales.
— Les Poissons rouges qui distraient la gracieuse dame de M. Hubbel, Américain fervent de la manière glauque, sont très frétillants. On remarquera l'élan des lignes larges et souples qui font le corps de la femme.
— L'école de Londres encore offre une Fin de lutte entre deux anthropoïdes qui s'étranglent sous les yeux de la fille cause du combat, par Laurence Koë.
Mais la France imposa, parmi ces heureux essais, les vertus de son esthétique, dans une toile de simplicité charmante : Intérieur de Pêcheurs, par M"^^ Qonyn de Lurieux. La lumière qui s'épanche de la fenêtre laisse dans la pénombre la jeune fille du premier plan, son bol et sa cuiller, toute l'attitude paysanne cernée par un dessin ferme. Cette lumière qui révèle l'humble logis est savamment discrète.
— 11 siéra de contempler l'étendue à fond rosé, sous les cyprès nobles qu'aima M. Montagne : Un soir à Villeneuve-lèS'Auignon,
Vieillesses, Personne ne marquera d'indifférence pour une dame
en deuil de M. Troncy. La figure, qui fut jadis éveillée autour d'un nez retroussé, conserve toute cette jeunesse enfuie sous les rides et chairs un peu mûres que décrit le pastel. Les voiles de deuil, la porcelaine de la tasse à café sur les genoux dénoncent un art soigneux.
— M. Raphaël Collin travailla pour un chef-d'œuvre de la littérature française. Les Chansons de Bilitis, dû au meilleur styliste de notre temps, Pierre Louys. Ce livre de poèmes incomparables méritait une autre interprétation.
— Un morceau de maître : la main âgée, fiévreuse, parcheminée sur la saillie des veines torses et qui tient un chasse-mouches enveloppant la dame au visage viril et agressif, les étoffes sont traitées de façon exemplaire par M. Joron.
Hivers.
— M. James Kay, d'Ecosse, a fixé le Soleil cV hiver sur la Clyde et ses eaux grises, ses brumes, les mâtures fuligineuses d'innombrables bateaux, leurs cheminées aux couleurs expertement atténuées par le pinceau qui put constater leurs relations d'intensité dans cette atmosphère trouble.
— On admirera les deux aveugles si pareils aux mendiants des vieux Hollandais et qui, dans la neige, à tâtons, achèvent leur Retour aux roulottes, après la recette de la journée. M. René Pierre juxtaposa sur ce panneau des nuances savoureuses, des verts curieux et toutes les modifications que le voisinage de la
neig-e, avec rapproche de la nuit, imposent aux tons, aux formes.
La mer et la ville suggesiiues,
— Très beau paysage d'Harpig-nies. Ces arbres obliques éventés, cette mer courante, tout le mouvement des fluides sont inscrits glorieusement dans le Souvenir du Cap Martin, Dans cet admirable pays de Provence, tant de livres chéris furent conçus. C'est là que Gilbert de Voisins, je crois, parfit Le Démon secret,
— L'heure douteuse de la ville à l'instant où s'allument, dans la pluie, les phares des tramways, les vitrines des boutiques, inspira bien M. Luigi Loir quand il saisit l'aspect de cette avenue humide, de ces passants affairés sous V Averse !
L'art du professeur,
La Méditerranéenne que M. Jules Lefebvre a peinte en profil, selon son antique coutume, ne justifie point la renommée de ce dessinateur, pas plus que ne la justifièrent jamais ses autres Giovannina et Marguerite, Mais il fut un professeur sérieux et discipliné. 11 forma des élèves qui lui doivent une précieuse sûreté de la ligne.
Les opticiens de la peinture.
— Si M. Ernest Laurent avait pris la peine d'étudier comment se tiennent des gens assis, on aurait un meilleur plaisir à vanter ses adresses de coloriste que M. Henri Martin persuada. La figure du monsieur est
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d'une douceur très observée dans cet air que décompose quelque prisme de cristal invisible pour montrer les nuances de Tarc-en-ciel en toutes choses vivantes, ligneuses, soigneuses ou marmoréennes. C'est savant. Cela démontrerait bien à un public de conférence comment la rétine est impressionnée avant que l'esprit ait refait le mélange durant le phénomène de la conception. Ces artistes éduqués dans un laboratoire d'optique ont le tort de ne pas pousser assez loin la division des tons, jusqu'à ce que personne, sauf les initiés, ne devine la texture, jusqu'à ce que pour le vulgaire, la touche réduite au point minuscule soit imperceptible. Les pointillistes étaient dans la bonne voie. MM. Signac et feu Seurat furent logiques. Ils s'arrêtèrent en chemin aussi. Poussée jusqu'à son excellence, cette technique devrait donner pour résultat l'apparence des peintures classiques. Mais nul n'eut le courage de passer dix ans à diviser les tachesj d'un tableau, comme il eût fallu, doctement. Aussi nej connaissons-nous de cette coloration savante que l'aspect de tapisseries aux laines polychromes, mal jointes par un tisserand gauche. Cela ne veut pas dire que M. Ernest Laurent et ses émules ne méritent le acclamations de l'amateur pour ce genre de recherches Mais recherches plutôt que résultat.
Le Jardin de Cupidon.
— 11 faut admirer constamment l'école anglaisel soit qu'on s'égaye devant la danse des jeunes filial que M. Lorimer lâche dans le Jardin de Cupidon, sait
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qu'on goûte aussi les blancs-jaunes de la robe Empire habillant la dame qui regarde un Ancêtre, dans l'attitude raide et vraie notée par M. Mac-Ewen de Chicago,
La Chronique.
M. Jean-Paul Laurens dément sa notoriété en exposant des images nigaudes comme le seigneur de la Renaissance à barbe blonde et à pourpoint noir qu'il aomme Pietro.
— Uautre toile, où quelque Ghildéric écoute une petite fdle lire La Chronique, rappelle vaguement les bravoures anciennes du maître qui brossa Les Eniniuxs de Carcassonne et VExcommunié, enluminures uperbes.
L'avenir de M. Jamois.
L'une des toiles capitales : Sortie de l'Hospicey à
Aile. Il est rare de considérer une harmonie de lignes
pit de couleurs apte à trahir par leur extérieur tout
iiiliatériel une sensation aussi nette de température.
our de force étonnant, et que M. Jamois a supérieu-
ement exécuté. Les tons de Tédifice, du pavé, des
nseignes, des cache-nez et des pèlerines sur le dos
es vieux désignent indubitablement la fraîcheur âpre
e Tair pluvieux. En outre les virtuosités audacieuses
e Courbet, de Manet, nous les retrouvons mises au
oint de cet art neuf, en ces constructions solides des
rspectives et des corps. Les leçons des meilleurs
aîtres modernes furent parfaitement comprises par
laisi
M. Jamois et utilisées avec un goût, une discipline, une méthode irréprochables.
Cela vaut presque VEnterrement à Ornans et le Déjeuner sur l'herbe, chefs-d'œuvre de la manière vigoureuse. Supputez le bleu du tablier féminin et qui fait centre pour les directions de ce tableau composé.
La Scène champêtre,
La gloire de M. Henri Martin. — La Scène champêtre est admirable absolument avec ses hauts peupliers frissonnants au soleil, le relief unique de leurs feuillures et des herbes cachant le creux du ruisseau. L'éloignement bleu du ciel stupéfie par sa réalité. Les personnages déparent un peu l'ensemble. Mais il faut gagner de la distance, puis, de là, contempler cette magnifique expression de la nature française. C'est peut-être alors un des instants où l'on oublierait qu'entre elle et l'œil il y eut un chevalet, la toile, une! palette et des brosses. Plutôt imaginerait-on que, pari une fenêtre ouverte, le paysage objectif se reflète dans! un très pur miroir. Je ne sais rien de la peinturel ancienne qui nous eût munis de pareilles sensa-| tions.
— Crépuscule, Une mer qui s'embrouille avec lel ciel et que regarde un berger moins vraisemblable;! des moutons se pressent selon l'âme du troupeau;! quelques arbustes tourmentés, secs, cela dans une lueur violâtre extrêmement triste. De ces deux pan-j neaux on pourrait dire que l'un est l'emblème de ls| joie, l'autre du chagrin.
Les soirs de Pointelin.
Un paysag-e de Pointelin, très dig-ne des œuvres qui firent la réputation de ce maître. Si dextrement, il étudia les soirs à la lisière des forêts, sur les prairies que le crépuscule endeuille. On vantera la manière sobre et puissante dont furent traités ces terrains de la Côte moussue.
La mémoire se plaît encore à l'évocation de quelques œuvres ag'restes :
Un excellent effet de vent au bord de Teau sur des arbres en lig*ne, et que M. Quittner, de Vienne, intitula Feuilles tombantes.
Les paysages de M. Montagne, dont nous avons loué Le Soir à Villeneuve -lès- Avignon , de Louis ICabié, dont chacun gardera en mémoire la sensation offerte Sous les Chênes verts, île de Noirmou- [liers.
En outre, quelques animaliers : M'«e Diéterle van
l^larka, avec sa Sortie du troupeau ; — M. Desvar-
reux, avec son bétail de la Matinée à Bléneau; —