‹ Dix ans d'art francaisChapitre 22 sur 24 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Siatues.

La Fillette de Sandoz.

Parmi les statues, une des plus jolies est certainement celle que tailla un jeune artiste, M. Edouard Sandoz. Une fillette de douze ans lit assise, toute nue dans la gracilité de ses formes enfantines. Au plein du marbre rose, les côtes paraissent dans le thorax, au-dessus du ventre plat. Entre cette maigreur du torse et le modelé un peu gras des membres ronds, le contraste crée, en s'unifîant, une belle chose. Ces deux jambes croisées, ce pied de la lectrice révèlent un talent d'observation et une habileté de technique rares. Sous les cheveux en bandeaux, la tête un peu brutale porte le signe du réel. Et quel parti l'artiste a tiré de cette manière friable pour différencier la coiffure du visage! Le gentil, le menu, le déluré de ce jeune corps font merveille.

Au reste, un Faune riant, du même sculpteur, atteste la permanence d'un talent très ferme.

La Femme sortant du bain.

De Bartholomé, la Femme sortant du bain et encore accroupie justifiera toutes les dévotions dues à ce maître qui pensa le monument Aux morts^ rédifia, dota la France ainsi d'un chef-d'œuvre égal aux groupes vénérés de la Renaissance italienne.

Aphrodite et la Centauresse.

— V Aphrodite, de M. Pierre Roche, se dresse pure et ingénue dans le marbre grec, pure comme l'idée même de la beauté. C'est une statuette fine et petite, mais inestimable. Gomment le créateur du colosse qui soutient le rocher du Luxembourg, comment le même put-il obtenir la divinité de cette Vénus en la taillant dans un caillou ? Il en est ainsi. Le jet de cette femme vers le ciel éblouit.

On n'aimera guère moins le haut-relief en plomb qui signifie la brutale et triviale Vérité. L'on étudiera volontiers la Centauresse tracée dans l'albâtre et dont le corps long, uni à la croupe de cheval, ne peut que suivre l'élan de la tête féminine vers les astres, puisque les jambes de devant manquent. Par ce curieux symbole, l'essor nécessaire de la Poésie est fabuleuse ment expliqué.

Une œuvre de iT/'"^ DesnarcL

— Le Buste de jeune fille que M'^^^ Besnard modela très franchement rappelle ces figures demeurées dans les vieilles églises de Toscane. La grâce du visage, de son ovale, qu'une chevelure borde, la beauté pacifique des yeux, de la bouche, de leur vérité touchante sont traitées sans faste inutile. C'est une œuvre excellente.

Les belles effigies.

— M. Dampt présente un buste de femme aux mains nerveuses, agiles, qui tourmentent Téventail. Les bras maigres et actifs semblent incapables de rester en repos même dans le marbre.

De M. Halou, le Buste du vieux philosophe camard figé dans le bronze s'agite presque. Il conviendra de se rapeler la Misère, de M. Durousseau, V Amazone, si nordique par le visage troussé, et la Petite fille au chien, de M. Troubetzkoï, figures parfaitement déliées, noblement campées; V Etude de nu de M» Charpentier ; sa Cérès, et surtout le Buste de M^^ A. M,, par M. Eugène Fagare, qui a soigneusement modelé cette tête dont l'oreille seule est un morceau exempuis- plaire.

rieuï Je signale le Quasimodo de M. Bertrand, un gnome [tmde hideur féerique et qui, de tous les côtés, épouvante.

Les chapiteaux de M. Dejean, chapiteaux que des groupes de danseuses enlacent à la manière de Carpeaux, comme d'une guirlande humaine.

— M. CouUerez a modelé une femme couchée sur le ventre avec apparence d'indiscutable vie.

La princesse Hélène de Caraman-Chimay, MM. Fix, Masseau, Schneg, Wittmann, Arnold, Boissier, Carabin, Wild et Bugatti démontrent par leurs efforts la précellence d'un art qui paraît chaque an plus maniable, qui a pénétré sur l'établi des bijoutiers et dans l'atelier des ébénistes.

La Manufacture de Sèvres.

D'abord et chaleureusement nous féliciterons les directeurs et chefs de travaux qui surent remettre en honneur les délicieux biscuits du xviii® siècle. En toutes les expositions luttent et gesticulent, une fois pour toutes, tant de colosses et de filles nues, sourient tant de têtes décorporées, sans qu'une de ces choses rivalise heureusement avec Le Nègre et la Négresse, La Beauté couronnée par les Grâces, ou le Buste de Catherine IL Comme les Hellènes, ceux de l'époque encyclopédiste eurent un sens unique des proportions. Des érudits affirment que certains modèles furent , dessinés par Boucher. Voyez plutôt le groupe de Pyg* malion. Mesurez les rapports des jambes avec les tètes et les torses. De cette mathématique une harmonie résulte que l'on n'égale plus. Dans tout le peuple dej plâtre, de marbre et de bronze qui grouille sous les!

:de

palmes, en bas, vous ne trouverez pas une figure, un groupe détenant la gracieuse beauté des Lutteurs.

La Fontaine cVHelslngfovs.

Tout à l'honneur de M. Vallgren, rîlluslre sculpteur finlandais. Ses otaries de bronze si bien contournées, tendues selon un style de courbes qui ne retire rien à la vérité vivante, sont des œuvres insignes. Les corps gras et musclés de ces amphibies, leurs croupes élastiques, leurs queues puissantes pour projeter le bond de l'animal, tout est en place et en mesure. Ce n'est point du métal que l'on devine à l'intérieur, mais des organes, des muscles, des nerfs, des os en action. La nymphe érigée au milieu du bassin supérieur offrira certainement aux foules intelligentes et libertaires d'Helsingfors un type de sublime.

Formes en mouvement.

On analyse, sans y découvrir de défauts notoires, l'angoisse du chauffeur exécutant un virage périlleux, et de qui M. Girardet pétrit la matière de façon magistrale et dramatique.

— Les dryades de M. Clémencin qui personnifient les Murmures de la Forêt ne manquent d'aucune grâce.

Imaginons une guirlande de figures déliées, joliment vagues, qui sont les souvenirs entourant l'homme

300 i>i>^ ANS d'art français

au Soir de la vie. Désirons la danseuse espagnole bien cambrée pour le fandango, par M. Vincent. Le tombereau embourbé de M. Jean Tarrit, les efforts du cheval, ceux des trois charretiers rappellent les meilleures vertus du glorieux Constantin Meunier. Avec le Laboureur At M. Bouchard, ce sont là deux ex-voto suffisants pour la divinité créatrice du Travail.

— Le vol aigu, tendu, vibrant des quatre filles aériennes, Nos Espérances, lancées vers l'horizon par M. Rauner, c'est la conception la plus originale que ce groupe patiné de corps vierges.

(3o8i) De M. Loiseau-Bailly, V Ouragan et ses Voix. Un Pan tient dans Tétreinte de ses bras deux vieilles hurlantes et se précipite avec elles sur le monde. Le modelé de ces chairs blettes, la direction de cet élan furieux méritent d'ardents éloges.

— Deux hyènes hérissées, arc-boutées, furieuses d'être dérangées par une Alerte. Très souple travail de M. E. Mérite, qui se révèle ainsi comme un animalier de premier rang.

Femme polychrome, à face voilée de rouge, mais à la bouche transparue dans cette étoffe, aux masques pendus sur la jambe. C'est un essai de céramiques appliquées à la statuaire et des plus intéressants Mensonge, par M. Alaphilippe. Les yeux noyés indécis marquent ingénieusement le symbolisme d( Tœuvre.

Un Caïn solide sur des jambes robustes, et pensif su un torse magnifique digne de l'antiquité. M. Grouille" le façonna.

Une belle chose.

— Etude de figure tombaley par M. Scolte. On aimera les chairs pleines de ce corps délicieux, la main très fine et très véritable du bras qui cache la tête pleurante. On appréciera la mollesse de la posture, la lig'ne parfaite qui, de Tépaule extérieure, joint la hanche, la croupe, et s'affine avec les jambes adolescentes.

Bacchanale.

Un haut-relief de plâtre dans lequel une bacchanale mouvementée dégringole. L'intérêt du morceau réside dans la progression du relief, depuis la figure à peine estampée du fond jusqu'à la statue de la fille qui s'ouvre pour le plaisir du faune, en bas.

L'Adresse de M. Tisné et de il/i^^ Monginot.

J'ai gardé de l'amour discret pour une élégante fille à face puérile, vêtue selon la mode. C'est un exemple de proportions et de goût. Juste à point le sculpteur, M. Tisné, sut amplifier ou fondre Tétoffe de la robe, les accessoires du chapeau.

Fort sagace, W^^ Monginot modela tragiquement la misère d'un chemineau barbu, effrangé, recroquevillé sous le froid et soufflant dans ses doigts gelés.

Wa Ideck-Roiissea ii .

— Il sera nécessaire de contempler Texcellent buste de Waldeck-Rousseaii par M. Marqueste, qui, sur le marbre, sut inscrire le caractère du g*rand politique, avec l'éloquence voulue pour l'histoire et la postérité.

Pour la Joie du souvenir.

Selon nos caprices, évoquons la Jeune Faunesse de M. Piron, le Départ du village de M. Antonin Pélacié, ce Péladan très expressif du g-énie propre à cette rare, cette féconde intelligence, par M. Boni de Lavergne et une Tête de femme, du même sculpteur, déjà célèbre pour ses effigies du très pur poète Léon Dierx, d'Anatole France. Cet artiste réussit, qualité rare, à mettre l'àme sur les visages qu'il façonne. Le Passage de Bédouins, que M. Perrault-Harry pétrifia noblement, nous hantera quand nous relirons les pages captivantes de Myriam Harry qui portent le même titre.

— On se passionne pour l'adorable figurine de la Jeunesse que M. Pierre Poisson a construite avec élégance. Le ventre et le torse valent la peine qu'on les étudie.

De M. Raymond Sudre, VHéléna, figure assise, plaira fort pour la majestueuse simplicité de l'attitude, comme le marbre polychrome de la Poésie et la gracieuse épreuve en biscuit de la Tricoteuse sélandaise.

Je recommande aux amateurs avertis une délicate, une précieuse Gamine nue, de M. Forzio, et la Chanson de la Vie, tentative extrêmement remarquable de M. Lucien Alliot.

U Aigle de Meaux.

— M. Ernest Dubois a taillé dans le marbre, pour la cathédrale de Meaux, un Bossuet et quelques personnages historiques d'une belle attitude que dépare malheureusement l'essor fâcheux d'un aigle inopiné. Exemple de l'influence d'un seul détail mal conçu sur l'ensemble d'une œuvre très respectable en soi.

Notre suprématie en danger.

Telle fut, en ses lignes générales, la création collective des Artistes français pour i9o7, création qui ne révéla pas de génie particulier, mais qui attesta l'évolution progressive d'une élite ayant pour émules dangereux les peintres d'Angleterre, d'Amérique et d'Espagne. Il faut travailler davantage, si l'on veut garder une suprématie qui devient précaire, assurément.

Je pense que nous pourrions très vite récupérer Texcellence, si nos artistes donnaient plus de leur temps et de leur effort à l'esprit de leurs compositions. Ils deviennent trop des ouvriers. Considèrent-

ils rintellectualisme comme indigne de les attarder? Que ne s'attachent-ils à élire pour sujets de leurs tableaux les merveilleux motifs que renferme notre littérature? Balzac, H\jigo, Flaubert, Zola, Villiers de risle-Adam, attendent toujours des illustrateurs dignes de leur renom. C'est une tâche magnifique que d'interpréter la vie de ces textes.

Page 1