CHAPITRE X
J)^dîires défunts.
Sur Car peaux.
C'est une très heureuse coutume de notre temps que de réserver, dans les expositions d'art, plusieurs salles à quelques maîtres défunts, aux ensembles des œuvres conçues par chacun d'eux. La filiation des idées esthétiques se marque ainsi pertinemment. Une saison, Carpeaux fut choisi. Il impose la mesure de sa grâce comme type de splendeur vivante, agile et diverse aux jeunes écoles et à leurs néophytes, parfois téméraires.
Rien de plus rassérénant que de contempler les bustes de femmes si véridiques et si distingués, la délicieuse statuette de Watteau affilée, amenuisée, allègre, comme tels personnages de V Embarquement pour Cythère, le groupe de Daphnis et Chloé, adorable symbole de la caresse, lorsque nous admirons aussi les essais contemporains, lorsque nous aimons encore
la chair brute de la fille magnifiquement brossée pa/ M. Charles Guérin, les dessins rudes et profonds que M. Bernard Naudin traça pour le Scarabée d'or d'Edg-ard Poë.
Il est infiniment suggestif de comparer les moyens ^t les résultats de générations distantes. On goûte mieux la diversité ordinaire de toutes les opinions, les variétés surprenantes des caractères, quand on constate les manières opposées de percevoir le Beau, soit que le charme de Têtre et des choses séduise l'observateur, soit qu'il passionne pour la réalité violente de laideurs particulières, soit qu'il vénère la solennité des lignes pures, et leur composition imposante.
Garpeaux reprit, au xix^ siècle, la tâche de Houdon. Il la parfit en y joignant toute une malice des gestes, toute une psychologie des attitudes jadis ignorées par le créateur des nymphes marmoréennes qui parèrent les jours délicieux de Versailles et de Trianon. Elles nous semblent la plupart des innocentes gaies, saines, des efflorescences directes de la nature. Garpeaux leur prêta beaucoup du vice spirituel et de la mentalité ardente qui tourmentèrent les âmes de son époque. Si le groupe de la Danse bondit au rythme des musiques inaugurées par Offenbach, si les mots de Meilhac et d'Halévy jaillissent de certains sourires ouverts dans le marbre, d'autre part les figures qui soutiennent, au Luxembourg, la planète résument <3tonnamment ce que nous présumons des races évoluées en Afrique, en Asie, en Amérique.
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La passion du nègre et la fierté de l'Indien égalent, dans cette œuvre, les meilleurs symbolismes de la Renaissance. Autant que la verve d'Offenbach, la science des Taine, des Renan, des Flaubert, semble avoir influencé Tintelligence de Garpeaux. Comme tous les grands artistes, il exprime à la fois la vie subjective et la vie objective de ses contemporains. Gœthe, dans les deux Faust, a montré l'exemple.
Au Salon d'automne, dans la rotonde centrale, il y eut, pour cette partie sublime de la préoccupation humaine, le groupe d'Ugolin et ses fils. La douleur y apparaît torturante et concentrée dans le visage du père qui se mord les mains. Elle est pénible et chétive dans le corps fragile du petit garçon qui déplore, qui supplie le bras levé. Elle est angoissante et meurtrière dans réchine si profondément tourmentée de Tadolescent qui se penche vers Tautre flanc d'Ugolin, et que le mal intérieur ronge, aspire, tord. En se plaisant aux lignes parfaitement agencées du groupe, on songe aux incomparables souffrances décrites par Flaubert quand il enferme, dans le défilé de la Hache, ses Barbares affamés sous le vol des vautours. Les deux arts s'apparentent. On relirait utilement le chapitre de Salammbô devant TUgolin. Les deux efforts voués à la même douleur, celui du plasticien et celui du littérateur, valent d'être comparés. L'un la voulut plus individuelle et plus cruelle. L'autre la souhaita plus effroyable et plus résignée. Toutes deux sont insignes dans l'histoire de l'art, par l'éclat de leur évidence.
Les Fauves.
Ni Garpeaux ni Flaubert ne siégèrent à l'Institut. Cette erreur double peut servir d'encouragement au délire des peintres qui garnissent de leurs furieuses ébauches une partie du Grand Palais. On les a surnommés les « Fauves ». En deux ou trois salles ils étalèrent leurs essais, qu'on eût qualifiés proprement de barbouillages autrefois. Moins d'indulgence accueillait alors les ambitions puériles. On y voit des formes vermiculaires, des femmes rouges et vertes, des mers de crème tournée, d'indicibles monstres mous et asymétriques, des ciels d'encre épanchée parmi du bleu de lessive. Gette indulgence, assure-t-on, va finir. Les bardes de ces extravagances songent à détendre les cordes de leurs lyres. Peut-être n'auront-ils pas tort. Le principal défaut de pareilles tentatives est le manque d'originalité. Depuis vingt ans, quelques-uns des « Indépendants » offrirent à foison ces travaux amorphes, ces taches et ces sinuosités vagues. Elles ne trouveraient congrûment leur place que sur les matières de la poterie. Ge sont là des labeurs d'ouvriers, non des œuvres d'artistes. Gar le propre de l'art est d'intellectualiser l'objet, de le transformer en symbole d'une pensée. Or, poser un ton contre un ton ne peut constituer une œuvre. En vain le signataire nomme-t-il fleurs ou fruits son amas de pâtes. Nul artiste sincère ne pourra tenir cela pour autre chose qu'un élément de controverse dans un laboratoire de chimistes étudiant les lois des
colorations. Paul Signac seul réussit à fixer des
paysages de lumière par des moyens d'ailleurs très différents. Les autres échouent.
Cézanne.
Afin de satisfaire cette série de chercheurs dévoyés, on rassembla, dans une salle particulière, maintes ébauches de Cézanne. Avouons le désastre du résultat. Cézanne perd la moitié de son renom. Ceux qui, très justement, vantaient ses fameuses pommes, la netteté parfaite de leurs contours, la solidité des tons verts et roug-es vus, pour ainsi dire, au tomber de Tarbre, ceux qui, pour cela, vénéraient la mémoire de ce spécialiste opiniâtre, ceux-là déplorent le ridicule qui, dès aujourd'hui, entache une honnête notoriété.
A ces bonshommes dessinés, peints de la manière la moins savante, certainement le bon Cézanne ne souhaitait point la publicité. On exceptera pourtant la vieille paysanne au chapelet. Son front têtu, son nez gourd, frappés par une lumière jaunâtre, marquent une sorte d'ossification, de durcissement de tout l'être atteint par l'ankylose de l'âge. Et le bleu du tablier arrondi sur la proéminence du ventre mérite qu'on l'apprécie.
Berthe Morisot.
Voisine, l'œuvre de Berthe Morisot diminue, par contraste, encore celle de Cézanne. Comme Ta si bien
écrit M. Teodor de Wyzewa, c'est la sensibilité de la femme qui se révèle. Sans rien emprunter aux manières viriles de voir, Berthe Morisot sut découvrir, comprendre et fixer ces admirables tonalités grises enveloppant les postures de dames et de jeunes filles dolentes, ces dessins des têtes penchées mollement, ces architectures de corps menus et attentifs, ces nonchalances de fillettes, ces fards des corolles épanouies. La Copie d'un Boucher au Musée du Louvre révèle une âme noblement séduite par la tendresse du vieux maître pour Funion des chairs et des mouvements. Elève de Corot, belle-sœur de Manet, Berthe Morisot n'a cessé de rendre hommage aux créations de ces grands peintres, en regardant, avec leurs sincérités, ses modèles. On s'arrêtera devant la coquette se mirant, adossée à la fenêtre, dans la lumière que tamise la guipure d'un rideau, que reçoit la housse du canapé, le tissu des bas et la dorure des souliers. L'exactitude de cette notation stupéfie.
L'esthétique belge.
Dans les salles dévolues à l'exposition très complète et très belle de l'art belge, il sera plaisant de comparer les femmes de Stevens. Un mâle adorateur de leur luxe et de leurs souplesses aima celle en jaune, accoudée sur une table et l'éventail par-dessus la tête rousse, insolente. Une autre se chagrine, sous la chevelure au nœud de satin bleu, en appuyant la tempe contre une main nerveuse dont les doigts s'agit
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tent vers Tobscur de la face, de l'épaule, de la g-orge pesante. Ces créatures sentent encore le patchouli qui parfumait les cachemires de Tlnde. Mais elles no diffèrent pas tant des nymphes que Houdon et Carpeaux façonnèrent. La Pêcheuse de vignots eût pu, enlevée par un Brésilien, vêtir ses jambes rondes, sa taille longue, ses bras robusteis, de ces robes collant aux hanches, évasées aux chevilles, dont Stevens soigna tant les plis, les falbalas et les dentelles.
FÉLICIEN Rops et Charles Guérin.
L'œuvre de Félicien Rops éternise une fille bestiale et rudement charpentée, des épaules larges et nues dans la jupe à traîne mauve. Déjà cette image contient le principe de réalisme qui pousse aujourl'hui M. Charles Guérin à construire sa Femme nue, brune de chair, rousse de tignasse, avec un corps point dulcifié, une peau qu'on sait rude, quasi virile nalgré la vie des seins, malgré le vice habituel des :*egards et d'un petit visage sournois. Tout le corps 5st en saillie d'une façon saisissante. Le trait qui :erne les contours met de l'espace entre le fond et le Dersonnage. Sans doute est-ce là le plus curieux ivènement du Salon d'automne en i9o7. Après des 'echerches longues et scrupuleuses, M. Charles Guérin i composé une figure qu'on pourrait dire aussi sur- )renante que VOlympia de Manet, tant par la simpliste des moyens que par l'aisance de la réussite.
Avec la Frise de M. Desvalières, où il y a un
homme couché, très beau; avec le nu lumineux de M. Synane, la tête aux yeux intenses de M. Vallotton, en pleine maîtrise, lui, de ses facultés; avec la grande décoration bretonne de M. Lemordant, les fleurs de M. Abel Truchet, les paysans de M. Eugène Martel, les deux portraits de M. Lavery, les dessins, de M. Maxime Dethomas, les fleurs très délicates de M. Drésa, les belles décorations liturgiques de M. Sert pour une cathédrale espagnole, Texcellent Daumier en bronze et l'enfant gras en marbre de M. Marque, cette Femme nue de M. Charles Guérin atteste que le génie de la plastique française demeure digne des espoirs formulés par Carpeaux lorsqu'il dressa, dans la pierre, le métal et le plâtre, la vie de son élite. Car c'est à son ciseau que Garnier l'architecte, Dumas le vaudevilliste, M»^^ Sipierre et le Prince Impérial devront de survivre physiquement à la société triomphante, puis vaincue, qu'animèrent les destins de la France pendant la seconde partie du siècle passé.