LES MÉROVINGIENS, LES CARLOYINGIENS
Messieurs ,
Ce n'est pas la première fois, vous le savez, que nous nous occupons de l'histoire de France. Déjà des éludes antérieures nous ont permis de la parcourir dans la plus grande partie de sa durée. En y revenant aujourd'hui, je la reprends tout naturellement au point où nous l'avons interrompue, il y a deux ans (2), c'est-à-dire, à la fin des guerres de religion, après le temps des Valois , pour la continuer
(1) Ce discours et les deux suivants ont été prononcés les 22, 29 novembre et 5 décembre 1839.
(2) En terminant le cours de 1856-57, qui avait été consacré à l'histoire de France pendant le xvi"^ siècle. Quant au reste de notre histoire nationale, pendant l'antiquité et au moycn-àge, nous l'a^ions traité dans des cours complémentaires du soir, faits en 1857 et 1858. Ce sont tous ces cours an- ''éricurs que je récapitule dans ces trois discours d'ouverture, servant d'introduction à l'étude de l'histoire de France au xvii' et au xviu^ siècles.
dans les deux siècles suivants, à Iravers les cinq règnes (|ui les remplissent, depuis l'année 1598 où s'apaise la révolution de xvi'' siècle, jusqu'à l'année 1789 ou éclate !â révolution du xvin*'. Ce que je me propose surtout de faire, en m'engageant dans celte partie de notre histoire, c'est de rechercher quelles ont été les causes de la grandeur et de la décadence de l'ancienne monarchie française , de vous dire comment s'est préparée, a près une période de puissance et de gloire, la première chute de la maison de Bourbon, et de vous exposer les antécédents de la révolution française, par laquelle nous terminerons peut-être un jour la série de ces éludes sur l'enseignement de notre histoire nationale.
Voilà le sujet où nous nous engageons cette année , mais sans espérer quelle nous suffira pour l'étudier entièrement, et avec la pensée qu'il sera nécessaire de lui en consacrer plusieurs autres. D'ailleurs, plus nous lui donnerons de noire temps et de nos soins, plus nous le traiterons comme il le mérite ; et c'est assurément ce que vous en pensez vousmêmes, sans que j aie besoin de vous en faire remarquer limportance et l'intérêt. Sans doule il y a des questions, en histoire, dont la portée ne peut être immédiatement saisie de tous et qu'on ne peut offrir au public sans les appuyer, pour ainsi dire, d'une bonne recommandation. Telles sont les histoires anciennes ou étrangères, dont les leçons n'arrivent à nous que par des voies détournées et des applications indirectes, et où nous ne voyons après tout que le tableau de l'expérience lointaine d'autrui, qui, tout instructive qu'elle est, n'a jamais la verlu de nous toucher bien fortement. Mais l'histoire des temps, dont les vieillards de noire siècle ont pu voir le déclin, le speclacle de la grandeur et de la déca-
dcnce de ce que nous appelons encore l'ancien régime, la recherche des anlécédents, des préparatifs, pour ainsi dire, de la révohilion, qui a fondé Tordre de choses dans lequel nous vivons, toul cela nous louche de Irop près et est pour nous d'un enseignement trop direct et trop personnel, pour que nous ayons besoin d'être avertis qu'il vaut la peine d'y apporter une sérieuse attention. C'est de nous-mêmes que nous nous reportons sans cesse vers ces temps où se sont formés les orages dont notie atmosphère reste toujours chargée. Cette préoccupation curieuse et inquiète d'un passé qui nous a légué les questions si graves que nous sommes chargés de résoudre, fait qu'aucun de nous ne peut être indifférent à rien de ce qui nous le rappelle, et toute société travaillée par les révolutions sera toujours trèsappliquée à interroger l'histoire, sur leurs commencements et leurs causes, parce qu'elle voit dans cette recherche un des moyens d'en trouver le remède et la fin.
Les révolutions des États monarchiques, qui aboutissent toujours à des changements de dynastie, sont des moments décisifs dans la vie des peuples. Successivement effet et cause, elles sont le produit de tout ce qui les précède, et elles engendrent ordinairement à leur tour des crises nouvelles, qui les complètent ou qui les modifient. Chacune d'elles a toujours ses racines dans le passé ; aussi, vous ne vous étonnerez pas si, dans le tableau que je vous esquisserai de la grandeur et de la décadence du système monarchique fondé par Henri 1\', achevé par Louis XIV et perdu par ses successeurs, j'ai surtout en vue de préparer l'étude de la révolution qui couvait dans ses flancs et qui le renversa. Pour le vulgaire, une révolution n'existe qu'au moment où elle éclate. Il n'y voit qu'un mouvement plus ou
moins violent, qui abat le pouvoir élabli, qui eu élève un autre, et laisse ordinairement tout le monde un peu plus mécontenl le lendemain qu'on ne l'était la veille. Mais la chute d'un Irône n'est que le signe extérieur des révolutions, leur effet le plus immédiat. Or, l'effet, et encore moins le signe d'une révolution, n'en peuvent être la cause ; ils ne font qu'en manifester l'action, qui ne produit son oeuvre, au sommet de la société, qu'après en avoir travaillé longtemps toutes les profondeurs. Comme les volcans, les sociétés ne font explosion qu'après une longue fermentation des matières inflammables qu'elles contiennent dans leur sein. Plus le travail intérieur aura duré, plus l'explosion sera violente. A ce compte, la révolution française suppose une préparation bien longue, et ce n'est pas remonter trop haut que d'attribuer aux deux ou trois siècles qui la précèdent, une part d'action el de responsabilité dans la grande éruption de 1789.
II importe de remarquer avant tout que les révolutions dynastiques n'ont pas la même importance dans toules les histoires. Leur gravité est toujours en rapport avec la nature de la société où elles s'accomplissent. Chez les peuples asservis, là où la force est l'instrument principal, unique même de la domination, les révolutions dans le pouvoir ne sont que des coups de main, ou des intrigues qui n'ont d'autre effet que de remplacer un maître par un autre, et de renouveler le personnel du despotisme. Des révolutions de ce genre sont bien faciles à constater dans leurs causes, puis(|u'elles ne s'accomplissent qu'en vertu de la loi du plus fort ; bien simples à apprécier dans leurs résultats, puisqu'elles se bornent ordinairement à abattre (|uelques télés, en laissant toutes les autres courbées dans le commun abais-
sèment. Dans de telles conditions, les cluiles de dynasties ne sont point le signe d'une perturbation sociale, et c'est ce qui a pu faire dire de certaines monarchies asiatiques, où de telles révolutions se répèlent souvent, qu'elles sont ce qu'il y a de plus agité et de plus immobile tout ensemble. Assertion qui d'abord parait contradictoire, mais dont les termes se concilient, si l'on remarque qu'elle implique une distinction du fond et de la surface, qui seule se trouble et se renouvelle, tandis qu'au-dessous d'elle tout demeure intact et reste dans l'immobilité.
II n'en est pas de même en Occident, chez les nations formées par la civilisation chrétienne, et particulièrement en France, dont l'histoire est l'expression la plus complète des transformations que peut subir une société. La raison de celle dilTérence est facile à saisir. Depuis la chute de l'Empire romain, les nations occidentales n'ont plus été complètement assujélies à la volonté d'un seul. Toujours elles ont intervenu, plus ou moins, directement ou indirectement, dans la formation et dans l'action du pouvoir chargé de les régir. Toujours rétablissement d'une dynastie a été chez elles, et surtout dans notre histoire, le résultat des transformations, des besoins et de la volonté implicite de la société elle-même, qui a constamment concouru à leur élévation et à leur chute et qui s'est toujours fait un rôle actif dans ces grands mouvements. Cela étant, les changements de dynastie, dans les sociétés, dont toutes les forces vives ont contribué à les faire naître, sont l'indice d'un changement radical dans le tempérament de ces sociétés, et l'étude de ces révolutions nous révèle tout le travail qui les produit, et tout le mouvement qui transforme et renouvelle les conditions d'existence de la nation. De
— 25=2 — sorte, qu'en généra!, faine l'histoire des dynasties, ce nVsl pas seulement étudier, comme on l'a dit quelquefois, l'ac^ tion individuelle de quelques personnages et laisser à faire l'histoire même des peuples ; c'est réellement considérer celle-ci sous sa forme la plus concrète et la plus vivante. Aussi est-ce bien l'histoire de la France elle-même que je prétends faire, en vous présentant le tableau de la grandeur et de la décadence de la Maison de Bourbon au xvn'' et au xvui" siècles, et en vous montrant comment, après avoir concentré entre ses mains le pouvoir le plus fort et le plus respecté qui fut jamais, après avoir poussé dans le sol de si profondes racines, elle s'est vue un jour ébranlée, arrachée de sa base, et précipitée à terre, laissant à une dynastie nouvelle le soin de reconstruire, avec ses propres débris, un autre système de gouvernement.
Il y a plus ; telle est l'importance des questions dynastiques dans l'histoire de France, que rien ne serait plus propre à en donner une idée nette et précise, que de rechercher pourquoi et comment ces questions se sont successivement posées et résolues. Il n'y a pas en Europe de nation plus monarchique que la nôtre, c'est-à-dire plus disposée à confier ses destinées à une famille, et à concentrer dans le cœur, dans la tète et dans le bras d'un seul, ses sentiments, ses projets et sa force. Dans tous les moments critiques de notre histoire, c'est ordinairement un seul homme qui intervient pour donner une direction aux événements, qui résout les difficultés de la situation, et qui rétablit, avec l'aide et l'assentiment général, la société compromise.
Quand l'Empire romain se retirait de ses provinces, et leur laissait le soin de pourvoir à leur sort, tandis que la
Grande-Bretagne, déjà capable de ce que l'on appelle, de l'autre côlé du détroit, le self- gov crament, s'organisait sous la forme d'une fédération aristocratique, la Gaule metlait à sa tète un chef unique et devenait la première monarchie de l'Occident. Depuis Clovis jusqu'à Napoléon, et l'on pourrait remonter jusqu'à César, qui a commencé par délivrer le pays ([uil devait ensuite conquérir, l'étal de Ja Gaule ou de la France se renouvelle, se relève et se railermit par l'action de quelques grands hommes, qui fondent un pouvoir réparateur et sauveur, et qui le perpétuent dans les dynasties dont ils sont les ancêtres. INolre histoire offre donc une succession de dynasties qui s'élèvent et tombent tour à tour par une série de révolutions entre lesquelles il y a, à côlé de différences essentielles qui les distinguent et qui en constiluenl le caractère spécial, des analogies singulières et des ressemblances frappantes qui rappellent la théorie de Vico sur les retours de l'histoire, et qu'il n'est pas sans intérêt et sans utilité de constater. Considérera la fois toutes ces révolutions, elles embrasser d'un seul coup d'œil, ce serait le moyen de les éclairer et de les expliquer les unes par les autres, et d'arriver, par l'observation des mêmes phénomènes qui s'y reproduisent assez régulièrement, à la découverte des lois et des causes qui les déterminent. Ce serait aussi le moyen d'atteindre, autant que possible, le but de l'histoire (|ui est de proposer à l'homme le tableau des fautes et des égarements de son passé, afin qu'il puisse s'eu garder, s'il le veut, dans l'avenir; car c'est à cette dernière condition qu'est subordonnée l'eflicacilé de ses enseignements. Comme elle ne s'adresse, ainsi que toute science, qu'à la raison de l'homme, elle ne pourra jamais complètement remédier à des maux qui, la
plupart (lu temps, dépendent de la direction que les mouvements du cœur impriment à la volonté. {Néanmoins, il faut qu'elle accomplisse son devoir, et en éclairant les esprits sur les causes de nos erreurs et de nos dangers politiques et sociaux, elle rend toujours service à ceux qui ne pèchent que par ignorance. Avant donc de nous engager dans l'étude du sujet que nous entamons cette année, et afin de l'enlourer de toutes les lumières dont peut l'éclairer l'expérience de nos anciennes vicissitudes , je me propose, de passer successivement en revue, dans trois discours préliminaires, toutes nos révolutions dynastiques antérieures à la première chute de la Maison de Bourbon, et de vous exposer les causes générales qui ont produit l'élévation, la grandeur, la décadence et la ruine des dynasties des Mérovingiens, des Carlovingiens et des diiïérenles branches de la famille Capétienne jusqu'à l'avènement de Henri iV.
Aujourd'hui, il nous suffira de présenter quelques considérations générales sur l'origine et la fin de nos deux premières dynasties. — Quand on envisage ainsi d'un seul regard tout l'ensemble de l'histoire de France, les deux races Mérovingienne et Carlovingienne ne peuvent être séparées lune de l'autre, parce qu'elles naissent et se développent dans des conditions analogues, et que, jetées toutes deux dans celte période d'invasion qui a dissous l'empire romain et renouvelé l'Occident, elles essayent d'accomplir la même œuvre et y échouent tour à tour. 11 convient donc de les réunir dans le même cadre et de les distinguer nettement de la troisième dynastie, dont la domination territoriale a été beaucou|) moins étendue, et qui, réduisant son rôle aux proportions de sa puissance, s'est particulièrement attachée
à créer et à organiser la nalionalilé et l'unilé françaises.
Il est à remarquer, loutefois, qu'il y a des lois générales, des causes premières , demeurant toujours les mêmes, qui président aux destinées de ces trois maisons royales, et que dans toutes les grandes vicissitudes de leur existence, dans leur origine, dans leur prospérité , dans leur décadence et leur chute, on observe une conduite uniforme et une marche réglée (|ui rappellent, au milieu du tumulte et de l'agitation des faits, l'ordre et l'harmonie des grands phénomènes de la nature et qui attestent comme eux (jue, dans le monde moral aussi bien que dans le monde jthysique, il y a une direction suprême qui ramène tout aux fins qu'il s'agit d'alieindre.
D'abord , aucune de ces dynasties ne se fonde jamais tout d'un coup, et son établissement définitif est toujours préparé d'une manière lente et prolongée et comme par une sorte d'incubation. Chacune d'elle débu'.e par des coups d'essai qui signalent son aptitude à accomplir l'œuvre dont la société réclame l'exécution, et qui dénotent une famille marquée du sceau divin et prédestinée au gouvernement des nations. On la retrouve toujours à la tête des événements, pourvoyant aux nécessités, aux dangers de chaque jour, dirigeant ou représentant l'esprit dominant de l'époque, groupant autour d'elle les forces vives de la société , entrant d'in>tinct et comme d'inspiration dans la solution vraie et féconde des (juestions religieuses, politiques et sociales qui agitent leur siècle. Quand elles ont maintes fois et à différentes reprises produit leurs preuves, donné des gages de leur suffisance et de leur vocation, quand elles ont fait, pour ainsi dire, un apprentissage qui dure souvent plus d'un siècle et qui use plusieurs géoé-
râlions, alors la nalioii qui los a vues à l'œuvre, qui a fait rcxpérience de ce qu'elles sonl el de ce qu'elles peuvent, leur conlie délinilivemenl ses destinées et les consacre, par tous les consentements religieux el politiques qui sanctionnent les dynasties et qui leur confèrent une autorité stable et légitime. Alors il s'établit entre elles et la nation qui les accepte, une union qui dure tant que les descendants, attentifs à maintenir les principes de leur élévation, à pourvoir aux besoins des peuples, continuent à remplir, d'une manière progressive et vivante, les conditions qui ont assuré l'établissement et la grandeur de leur race.
Mais il n'y a rien de si grand dans l'bumanité qui ne soit corruptible et caduc. Jusqu'à ce jour, et il n'en pourra être autrement dans l'avenir, aucune race royale n'a offert le phénomène d'une perpétuité non interrompue de capacité, d'intelligence, de force el de vertu dans la succession de ses représentants. La possession du pouvoir dépose et développe en elle des germes de faiblesse el de corruption qui ne tardent pas à la dégrader. Alors aux hommes supérieurs qui ont fait sa fortune , succèdent des descendants indignes et abâtardis, qui sonl bientôt les auteurs et les victimes de sa chute. L'intelligence des besoins publics, des mouvements el des progrès sociaux, la force de satisfaire les uns, de diriger el de modérer les autres, de maintenir tout l'ensemble en conformité avec les principes de vérité el de justice, sans lesquels il n'y a plus d'ordre ni do société possibles, tout cela manque à ces souverains amoindris et déchus auloui' desquels tout marche, et qui restent immobiles, (jui ne savent ni rien piévoir, ni rien diriger, qui se laissent dépasser el circonvenir par l'activité ou l'agitation sociale, dont leurs ancêtres avaient été les mode-
râleurs et les guides. Dépourvus des apliludes spéciales qu'exige la royauté, ils tombent, même comme hommes, au-dessous du niveau commun. Usdétruisenl, parles fautes et le désordre de leur vie privée , le prestige qui entourait leur personne ; ils livrent à toutes les attaques des intérêts contraires, à tous les mépris des passions hostiles, une autorité dont ils affaiblissent et ruinent en eux-mêmes le principe, et qui devient bientôt impuissante à couvrir leur personne avilie.
Cependant, tout l'édifice du gouvernement chancelle sur sa base ; les lois sont méconnues et violées ; la machine de l'Etat se détraque , le jeu en devient faible et irrégulier ; un mécontentement, un désordre, une souffrance universels se répandent dans la société. C'est une maladie publique qui pénètre partout, dans les classes, dans les familles, qui va atteindre les individus dans toutes leurs conditions , qui trouble chez les bons la notion du devoir et qui donne aux méchants toute facilité pour la sédition , la révolte et le crime. La dynastie sous laquelle ce désordre a pris naissance se montre toujours incapable d'en arrêter le progrès. Il faut que tout change, à commencer par elle-même , pour que tout se raffermisse. Tandis que le pouvoir se dissout, la société réagit par la force de son tempérament et cherche de nouvelles conditions d'ordre et de stabilité. Il se prépare lentement, sourdement dans son sein, sous l'action des principes conservateurs et réparateurs qu'elle renferme, une réorganisation sociale plus conforme à l'état et aux besoins du temps. Ce travail intérieur et latent pousse en avant les hommes qui en sont les principaux ouvriers, et un jour se lève où il devient l'œuvre particulière d'une famille intelligente et forte qui grandit à côté du trône, groupant autour
d'elle toutes les ambitions capables , dont elle se fait des instruments et souvent aussi des complices de la sienne, et qui, après une période de croissance égale à celle du déclin de la dynastie qui s'en va, finit par la renverser, par monter à sa place , et cela presque sans secousse , et. sans plus d'efl'ort qu'il n'en faut pour arracher du sol un tronc vermoulu.
Tels sont, dans leur ensemble, les traits généraux des différentes révolutions qui ont remplacé les unes par les autres les dynasties mérovingienne, carlovingienne et capétienne. Quant à celle qui, depuis la fin du siècle dernier, a fait revivre chez nous la question dynastique et nous a engagés dans une période de transition, dont plaise à Dieu que nous ayons atteint l'issue définitive, je ne fais ici qu'en préparer l'étude, et je n'ai point encore à la caractériser. Toutefois, par son côté politique, elle offre avec ses devancières de frappantes ressemblances. C'est ici, comme dans les révolutions précédentes, une race royale en qui s'affaiblit le sens et la force du gouvernement, qui se divise contre elle-même, qui déchoit et tombe à plusieurs reprises; c'est une famille nouvelle pourvue d'hommes suscités pour le commandement, qui savent contenir, calmer et régler le mouvement social et qui restaurent le principe d'autorité. C'est entre ces deux Maisons, comme dans les cri>es passées, une alternative de va et vient, une oscillation qui les ramène et les relire tour à tour, en les soumettant également toutes deux à l'application de cette lui suprême (|ui fait encourir à chacun, dans la politique, comme dans la vie privée, la responsabilité de tous ses acies. On le voit, pur son aspect extérieur, celle dernière révolution d}nastique ressemble à celles qui sont déjà de-
puis longtemps du domaine de l'histoire. Mais comme elle n'est pas seulement une révolution dynastique, comme elle a été autre chose, et plus encore , comme elle a mis en question l'état social tout entier, comme elle a attaqué l'ordre religieux, et qu'elle a revêtu le caractère d'un soulèvement de l'homme contre Dieu, d'une guerre ouverte contre le christianisme et l'Eglise, cette révolution a sa physionomie propre, qui lui mérite une place exceptionnelle dans les jugements de l'histoire et que nous essaierons de lui assigner un jour.
Bornons-nous donc, dans cette élude préliminaire, à considérer dans leurs causes et dans leurs résultats nos révolutions du passé, et voyons maintenant si la théorie, que nous venons d'esquisser, nous rend raison de l'élévation et de la chute des dynasties de Clovis et de Charlemagne.
Et d'ahord comment la Maison mérovingienne a-t-elle remplacé dans les Gaules le pouvoir aflaibli des empereurs et jeté les fondements de la vieille monarchie française ? Messieurs, nos études précédentes nous ont mis à même de répondre à celte question. La dynastie mérovigienne s'est élevée, à la fin du v° siècle et au commencement du vi**, en rendant à la Gaule le service essentiel, nécessaire de lui conserver son unilé nationale et sa foi religieuse, toutes deux compromises par rétablissement des monarchies barbares qui morcelaient son territoire et qui avaient ramené l'arianisme dans son sein. Le pouvoir, à qui revenait l'accomplissement de cette lâche, élait depuis longtemps frappé d'impuissance. L'Empire, où se succédaient rapidement des règnes sans force et sans durée, élait en pleine décadence, et, à côlé des misérables princes qui siégeaient à Rome, à
— no — Milan ou à Ravcnnes, s'élevaient des chefs é( rangers, d'origine barbare, qui exerçaient toutes les grandes charges de l'Elat, en attendant de s'emparer de la souveraineté ellemême. Parmi eux, et au premier rang, brillaient les rois francs et leurs guerriers, qui, engagés au service de l'Empire, en furent longtemps les défenseurs et les gardiens, avant d'en devenir les maîtres. Ainsi se vérifie, dès les débuts même de la famille mérovingienne, cette loi de succession lente, qui fait coexister, à côté du déclin d'un pouvoir usé, l'origine et la croissance de celui qui le remplacera un jour. Application particulière d'une loi générale, eu vertu de laquelle les transformations sociales ne se font pas par des mouvements brusques et soudains, et se produisent par des transitions qui en tempèrent la violence et qui les rendent plus supportables et moins douloureuses aux générations qui les subissent.
Clovis a été plus préparé et a eu plus d'antécédents qu'on ne le pense. L'établissement de sa puissance dans les Gaules s'explique, quand on y regarde de près, autrement que comme une invasion violente et une conquête à main armée. L'Empire romain s'était retiré ; il ne savait plus défendre ses provinces. Sans doute, la suzeraineté nominale des empereurs y était encore reconnue, mais le pouvoir réel était aux mains des chefs de milices fédérées qui en préparaient le démembrement. Aussi la masse énorme des populations paisibles de l'Empire était livrée à leur discrétion, et menacée à la fois dans son existence civile et dans sa liberté religieuse. Tel était l'état de toutes les provinces de l'Empire en Occident, et notamment celui de la Gaule, dont tout le Sud et l'Est souffraient impatiemment le joug des Visigolhs et des Burgondes, et appelaient, à défaut
d'une complète indépendance nationale, alors impossible, une domination moins antipathique el plus conforme aux vœux et aux besoins des peuples.
C'était une grande position à prendre, qui s'oiïrait d'ellemême à toute ambition intelligente el capable, et qui déjà avait tenté ceux qui étaient destinés à la conquérir. En effet, les rois des tribus franques établies dans le nord des Gaules, depuis longtemps, et bien avant les Burgondes et les Visigolhs, en possession de bénéfices militaires dans la Belgique et les provinces du Rhin, défenseurs ofliciels de la frontière contre les incursions barbares^ généraux, grands officiers de l'Empire, et, de plus, étrangers à la question religieuse qui divisait la population romaine et barbare, ces rois se trouvaient, à tous égards, dans les conditions les plus favorables pour jouer ce rôle, accepter la grande mission qui s'offrait à eux et fonder un puissant établissement politique. L'idée de devenir les maîtres d'une contrée qui était attaquée par tout le monde, el qui n'appartenait plus à personne, devait souvent se présenter à leur esprit, et déjà Childéric, roi des Saliens, avait préludé à l'exécution de ce dessein, en se consacrant à la défense de toutes les provinces de la Gaule, entre le Rhin el la Loire, et en engageant avec saint Rémi, le plus digne représentant de l'épiscopat gaulois, des relations pleines de déférence et de respect.
Enfin Clovis parut , et son œuvre, préparée par de tels antécédents, a eu des raisons d être qu'on n'a pas toujours suffisamment signalées. Elle exige encore toutes les qualiiiiés d'un grand homme, et Clovis eut l'ambition, l'activité, les talents militaires et polilifiues qui caractérisent les fondateurs d'empire. Mais elle n'est plus une œuvre purement
— ^G5 — personnelle, accomp'ie par la lêlc et le bras d'un seul et subie passivement p;ir les peup'es. Elle a des côtés par où elle nous apparttil eomme une grande opôralion confoiine aux besoins et auK asp rations de la nation qui s'y est associée, aux dcbuls du moins, avec ardeur, en soutenanl. en acclamant le grand chef de qui elle pouvait attendre le maintien de son unité. En effet, du jour où Clovis reçut le baptême et fut salué du nom de fils aîné de l'Église, l'établissement de son autorité dans les Gaules, jusque-là fort pénible, devint une chose aisée. Les peuples gallo-romains allèrent d'eux-mêmes au-devant de ce jeune roi franc, que recommandait à leurs yeux le double titre de prince fédéré et de chef catholique. Il fut désiré, appelé, favorisé partout, et, sauf quelques exceptions qui signalent toujours des mouvements de ce genre, il y eut une sorte d'unanimité à le reconnaître. Ses guerres furent dirigées contre les Visigotlis et les Burgondes, et non contre les populations gauloises, qui trouvaient, dans la dominalion du roi salien, le genre de sujétion qui leur convenait le mieux, ou qui leur répugnait le moins.
Tel est peut-être, en définitive, le véritable caractère de l'événement qui a donné naissance à la monarchie française, et qui a longtemps passé pour avoir été uniquement une invasion et une conquête, investissant les vainqueurs de tous les droits que donne la victoire sur les terres et les personnes des vaincus. Les derniers travaux (1) relatifs à celte question, reprenant, en la dégageant de ses exagéra-
(1) Voyez l'Histoire des Institutions mérovingiennes et celle des Institutions cartovingiennes de Lehuerou ; Y Histoire, les Lois et les Institutions de l'époque mérovingienne de M. de Petigny ; et VHistoire du royaume d' Austrasie de M. A. Digot, 4- vol. in-8«, Nancy, 1863.
— 2G3 — lions, la llièse Irop di'criée de Diibos, permeltcnl de soutenir, comme une vérité sufllsammenl élahlie, que ce fait, tout mêlé (\.\\\ est, alfecte plutôt la forme d'une délivrance que d'un asservissement; q:ie les Gaulois n'ont pas été conquis ni di'pouillés par les Francs; que loin d'être en mesure, avec ses faibles ressources, de subjuguer celte vasle province, Clovis a trouvé dans sa soumission' volonlaire les forces suffisantes pour réunir sous son autorité toutes les tribus de la nation des Francs, et pour assurer à sa race la suprématie sur les autres peuples germaniques, dont les Mérovingiens arrêtèrent la marcbe envabissanle, en les fixant au sol, et en favorisant leur conversion au christianisme.
On le voit, le titre des Mérovingiens à la domination des Gaules n'est pas une conquête violente et spoliatrice, mais, selon la loi qui préside à l'élévation de nos dynasties, un service demandé et rendu qui sauve la nation du désordre où se débattait alors tout rOccident, Il y a plus, ce n'est pas seulement l'intérêt d'un peuple, c'est une cause plus générale, celle de la civilisation chrétienne tout entière, qui se trouve servie par cet événement qu'a enfanté une conception aussi simple que patriotique. Quelques hommes sainement inspirés, l'archevêque de Reims, saint Rémi, à leur tête, discernent l'homme qui pourra soutenir la société chancelante, et travaillent doucement à l'élever à l'intelligence du grand rôle qui lui est réservé. Peu à peu, il entre dans ces pensées, et il s'associe une femme chrétienne, qui le prépare à correspondre à ce dessein, et en assure l'exécution. Rientôt Dieu touche Clovis à Tolbiac, et l'acte de foi qui lui fait proclamer, au milieu des hasards de la bataille, la souveraineté du Dieu de Clotilde sur le monde.
l'omle celle de sa dynalie dans les Gaules, el lui confère la prépondérance dans la société chrétienne, que le pouvoir impérial ne savait plus ni gouverner ni défendre.
Telle est la fécondité des inspirations d'en haut, qu'elles seules communiciuent la vie et la durée aux choses d'icibas. Semblables à ces pluies bienfaisantes, que versent les nuages du ciel, el qui, des hauteurs où elles se rassemblent, vont vivifier les vallées et les plaines, ainsi ces grandes pensées, jaillissant de ces âmes hautes et pures qui sont comme les sommets du genre humain, se répandent dans les régions de la politique el des aflaires, et y font germer les institutions sociales, les dynasties et les empires. C'est surtout quand il s'agit de l'histoire de France, qu'il faut savoir tenir compte de ces relations mystérieuses de la terre el du ciel, car c'est là qu'elles ont le plus manifesté leur salutaire influence el le plus ennobli la politique. Et, si on ne sait les démêler à travers les faits qu'elles suscitent, le ressort qui met tout en branle échappe à l'œil de l'historien el le secret des événements lui demeure inconnu. De tous les peuples du monde ancien el moderne, les Gaulois, les Français ont été, el sont encore, les plus dociles aux inspirations qui viennent des hautes parties de Fàme, aux mobiles les plus généreux el les plus désintéressés, à ceux qui élèvent l'action de l'homme audessus de la sphère des intérêts matériels el des passions égoïstes. Sans doute, celle noble disposition peut s'égarer el se démentir, et il est aussi facile d'en abuser pour le mal et l'erreur, que de s'en servir pour le bien el la vérité. Mais enfin, c'est une qualité native de cette nation, de poursuivre des résultats (pie 'd'autres regardent comme des chimères, de s'élever au-dessus des préoccupations qui
absorbent la politique des autres gouvernemenis, et de savoir prodiguer son or pour une idée, un principe, un acte de foi. Dans les temps anciens. César étonnait le scepticisme de ses contemporains en leur signalant la croyance à une vie future, comme le stimulant de la valeur gauloise. Éclairé depuis des lumières de l'Evangile, cette nation devint la nation chrétienne par excellence, et elle ne cessa de puiser dans ses croyances ses plus hautes, ses plus puissantes inspirations, d'y subordonner ses principales entreprises. C'est en voulant sauver sa foi, sous l'impulsion de ceux qui en étaient les plus vénérés interprètes, qu'elle dégagea sa nationalité de l'oppression sous laquelle elle gémissait, qu'elle s'incorpora les barbares qui partout ailleurs restaient des ennemis et des maîtres, et qu'en se fondant avec eux, par l'union dans la vérité religieuse, elle devint le premier royaume de l'Occident, le centre politique et le rempart de la chrétienté. Voilà enfln comment Clovis, en associant ses armes et son génie aux conceptions religieuses et patriotiques d'un saint et de quelques évoques, s'est trouvé le représentant des intérêts de la civilisation chrétienne, et seul, de tous ses contemporains, a fondé une puissante et durable monarchie.
Toute existence est déterminée, dès le principe, par la conception qui la produit, et par la loi qui préside à son origine. On peut modilîer les conditions premières de la constitution d'un être quelconque, et le temps indique toujours ce qu'il faut faire à cet égard, mais jamais les changer et les détruire, car cela équivaut à détruire le sujet luimême. La France ayant été, dès le commencement, un état monarchique et une société catholique, elle restera cela dans son fond, malgré des changements de superficie, ou
eile subirn une révolution qui la fera cesser d'èirc. C'est ce qui a, de loul lemps, élc compris par les pouvoirs qui se sont succédé à la lèle de colle nation, qui ont toujours travaillé, avec plus ou moins de lumière et de force, à la maintenir sur la double ba^^e où elle a été posée par ses fondaleiirs rcli,^'ienx et politiques. Ainsi, elle n'a jamais été gouvernée que par des rois, et il ne s'y est jamais élevé de dynastie dont le premier litre au choix d'en haut, et à la confiance des peuples n'ail été un service rendu à sa foi religieuse. Tel est comme le principe générateur de tous les pouvoirs qui se sont succédé en France depuis la chute de l'Empire romain. El de même que ceux qui tombent peuvent voir, dans leur examen de conscience, que ce qu'ils ont fait, ou laissé faire, contre la religion et les bonnes mœurs, fondements de l'ordre social, a toujours préparé l'ébranlement de l'Etal et la chute de leur trône ; de même ceux qui s'élèvent peuvent comprendre, par l'expérience du passé, que rien ne se raCTermit dans l'ordre politique, si le principe religieux ne se relève, et qu'il ne peut se construire aucun édifice dynastique, si la religion ne consolide le sol et ne se cache dans les fondements. Tous les fondateurs de dynastie ont eu l'instinct de celle vérité féconde, et aux deux extrémités de noire histoire, l'acte de foi plane sur le berceau de tous les pouvoirs qui s'élèvent, depuis l'inspiration qui poussa Clovis au baptistère de Reims, jusqu'à celle qui rapprocha Bonaparte du Vatican et qui lui fit signer le concordat.
Clovis avait su fonder un empire, parce qu'il avait su reconnaître sur quelle base religieuse pouvait s'élever un établissement politique, parce qu'il avait fait marcher d'accord les deux pouvoirs préposés à la direction des affaires des
hommes, lp pouvoir temporel qui rèiile les inlérèts du temps, et le pouvoir spirituel ceux de réleruité. Il avait pourvu ainsi à la satisfaction de tous les besoins permanents et accidentels de la sociélé, et tracé à sa race la voie où elle n'avait qu'à marcher, en l'imitant. A-l-elle su le l'aire eu complétant, en allermissanl son œuvre, et en assurant sa durée? A-t-elle su conserver, comme l'avait fait le fondateur, l'obéissance et la confiance des populations qui lui étaient soumises, et maintenu, en le développant, l'ordre de choses qu'il avait établi? On sait de quelle manière l'histoire répond à celte (|uestion. Deux générations après Clovis, la race mérovingienne s'engageait dans une décadence irrémédiable et déjà s'annonçait la révolution qui devait la renverser.
Comment s'est opérée celte première décomposition de la monarchie française ? comment s'est accomplie la chute des Mérovingiens ? Telle est la double question qu'il nous faut mainlenanl résoudre.
Remarquons d'abord que celte révolution n'aura aucun caractère religieux. La situation religieuse est fixée désormais, et ne sera pas de longtemps compromise. L'Église a sa domination spirituelle sur le monde. Son empire sur les âmes n'est plus en question, et, sauf robstacle des passions qui sont de tous les temps, elle a le champ libre pour travailler à la création d'une civilisation chrétienne. Si donc, par ce côté, la sociélé n'est pas mise en péril, il n'en est pas de même de TElat qui se brise, et de la monarchie qui se décompose et qui s'en va, La situation des Mérovingiens était fort complexe et hérissée de difficultés. Rien de plus hétérogène que leur Empire. Ici, des provinces civilisées par la loi romaine et par le christianisme; là, des peuples vivant
— im —
encore dans les traditions de la barbarie et du paganisme germanique. Ces rois mérovingiens étaient donc à la fois rois barbares, et bériliers de la puissance impériale. Justinien leur en avait cédé les droits sur la Gaule, et cet acte, plus important qu'on ne le pense, quoique resté presque inaperçu des bistoriens modernes, avait été pour rétablissement de la monarciiie des Francs, ce que serait un édit du Sultan, renonçant à la souveraineté de l'Egypte, et la cédant à la famille de Mébémel-AIi. Déjà Clovis avait reçu des charges et des dignités impériales. Il avait été à la fois roi des Francs et consul romain. Son père, roi des Saliens, avait été aussi maitre des milices. Ainsi nulle unité, ni dans la composition de l'Empire franc, ni dans la constitution de son gouvernement. De là, d'une extrémité de la société à l'autre, une lutte, une contradiction, que les Mérovingiens seront incapables de concilier, et devant laquelle ils finiront par succomber.
Qu'y avait-il à faire pour conjurer les difficultés d'une telle situation et organiser cette informe et disparate monarchie ? Il fallait choisir entre trois systèmes. Ou bien maintenir chaque peuple dans son état, le régir par ses propres lois, en les contenant tous les uns par les autres, sans se hâter de les pousser vers l'unité, suivre, en un mot, le régime qui a été longtemps, qui est encore celui de la Maison d'Autriche pour le gouvernement des différentes nations qui forment son Empire. Mais aux temps mérovingiens, l'équilibre entre l'élément germanique et l'élément gallo-romain était impossible à maintenir et il fallait opter. De là un second système, celui qui aurait donné la prépondérance à l'esprit et au\ institutions barbares, et effacé tous les vestiges de la civilisation romaine. Mais l'exécution
de ce plan n'eiil élé possible qu'à la suite d'une conquête, qui eût entièrement livré les Gallo-Romains à la discrétion des vainqueurs, et ce fait, supposé longtemps par les hisloriens el les publicisles, élail trop au-dessus des forces des rois francs. 1! neul jamais lieu, au moins pour la plus grande partie du centre et du midi de la Gaule, où la tradition romaine, respectée des nouveaux maîtres, demeura longtemps le droit public, et la loi des peuples. Restait le troisième système, consistant à soumettre les Francs et tous les autres peuples germains de la monarchie à la loi et à l'administration romaine, à s'attribuer en tout et sur tous les prérogatives de la puissance impériale, el à rétablir l'empire d'Occident au prolit d'une dynastie barbare. Ce dernier parti, les Mérovingiens I adoptèrent. Toutes les aspirations, toutes les tendances, tous les actes de leur pouvoir les ramenaient dans les voies de la tradition romaine et dans le maintien de ses procédés administratifs. Du reste, tous les hommes éminents que l'invasion germanique avait jetés dans l'Empire, l'avaient entendu ainsi ; et il n'en est aucun qui ne se soit flatté d'être le restaurateur d'un gouvernement qui leur apparaissait, à tous, comme l'idéal de la grandeur sur la terre.
Rien de plus naturel et de plus facile à expliquer que cette tentation. On ne comprenait alors l'Etat qu'aux conditions où l'Empire romain l'avait organisé. De plus, la passion du pouvoir et des jouissances, exaltée chez ces barbares par leur triomphe même, trouvait à se satisfaire plus complètement par la possession de l'autorité impériale, (jue par celle des prérogatives bornées de la royauté germanique. On vit donc les rois mérovingiens s'essayer à faire revivre, dans leurs cours grossières, les pompes et le
— 270 ■— cérémonial de la cour impériale, avec ses divertissements et ses jeux, conserver, autant que possible, la hiérarchie des fondions et des charges, et le système administratif çt financier que leur léguait le Bas-Empire. Mais cet ancien régime devenait de plus en plus incompatible avec les dispositions des esprits et l'étal de la société. Ni les races germani(|ues, incorporées dans l'Empire, ne voulurent jamais subir un absolutisme qu'elles avaient repoussé, quand il était dans toute sa force ; ni les populations romaines, que l'Empire avait écrasées de son poids, sans pouvoir les protéger, n'étaient disposées à en subir de nouveau l'arbitraire et les excès, aggravés encore par les désordres qui signalent toujours une époque de dissolution sociale. Les Mérovingiens se trouvèrent donc en face d'une double résistance, et ils ne purent la surmonter. Ils comprirent mal les conditions d'existence qui devaient convenir à la monarchie dont Clovis avait jeté les bases, et, en s'atlachanl à restaurer la tradition du pouvoir impérial, dont les Germains n'avaient jamais voulu, et qui avait lassé les populations gallo-romaines, ils soulevèrent tout contre eux, ils s'isolèrent de plus en plus dans ce monde agité, où se produisait un besoin de liberlé politique et d'aiïranchissement social, qui devait enfanter un régime nouveau et préparer l'avenir d'une nouvelle dynastie.
L'inintelligence et l'incapacité sont toujours, dans une dynastie, le signe d'une décadence morale. Les Mérovingiens préludèrent aux fautes, qui les perdirent comme rois, par des désordres qui les dégradèrent comme hommes, et qui brisèrent le nerf de leur famille. D'abord, celte rude et énerg'qiie race se porta à elle-même les coups les plus terribles, par ses propres dissensions, tristes fruits des pas-
sions voluptueuses et sanguinaires qui la dominaient. Au milieu de ces fureurs eonvulsives, dont Grégoire de Tours nous reproduit le sombre et lugubre tableau, l'opposition qu'ils auraient pu contenir et vaincre, par l'union et la concorde, trouva des forces, devint menaçante, et contraignit la royauté à compter avec elle. Ces rois voulaient èlre souverains absolus, et il leur fallut subir et signer des conslitulions qui limitaient leur pouvoir et assuraient la part de l'aristocratie ecclésiastique et laïque dans le gouvernement. Celle de 615 inaugurait un régime nouveau, dont les Mérovingiens essayèrent d'ajourner le triomphe, mais qui dut prévaloir sous la direction des maires du palais, chefs naturels de l'opposition aristocratique, et sous celle de la grande famille d'où naîtra plus lard Charlemagne. En vain, les derniers rois virils de la race, les Clotaire 11, les Dagoberl, essaieront de replacer le pouvoir royal au sommet que l'ambition de la dynastie avait voulu atteindre. En vain cette tentative sera-t-elle reprise plus lard par un ambitieux violent et sans scrupules, par le maire Ebroïn, qui servait ses faibles mailres à la manière de Richelieu, faisant du pouvoir royal une arme terrible pour tout écraser et courber sous son joug. La dynastie marchera de défaites en défaites, et finira par succomber devant le triomphe du régime aristocratique et germanique, et par l'avènement de la famille auslrasienue qui avait conduit le mouvement.
Il y a, Messieurs, dans cette première révolution de notre histoire plus d'un enseignement à recueillir; mais, dans la rapidité forcée de ces aperçus, nous ne pouvons que les indi(|uer en passant. C'e^t d'abord ^impos^ibilité où se trouve le pouvoir de s oiganiser d'une manière cou-
Iradicloiro à la conslilulioii sociale du peuple cju'il régit. Les Mérovingiens avaient lente de faire revivre le Bas- Empire dans un monde violent et énergique,, qui s'organisait arislocraliquement. Or, avec les fortes aristocraties, il ne peut s'établir de pouvoir absolu. A celte époque, loul contribuait à préparer l'établissement de la féodalité, qui est la plus puissante, la plus universelle des constitutions aristocratiques dont l'histoire fasse mention. Ce travail de dissolution intérieure, qui a joué à la fois le rôle de cause et d'effet dans la ruine de l'Empire romain, devait se poursuivre à travers les siècles, emportant, les unes après les autres, les dynasties qui lui firent obstacle, et ne s'arrêlant qu'après avoir aboli, dans l'Occident de l'Europe, toute institution, toute centralisation administrative. Entreprendre de résister à ce torrent, c'était aller, ce semble, contre la force des choses, et il était facile de prévoir qu'on serait lot ou lard entraîné.
Une autre pensée qui vient encore à l'esprit, quand on voit tomber une famille de rois, c'est qu'il est plus facile de fonder une dynastie que de la faire durer. La raison de celte différence, c'est qu'on arrive au trône par des qualités et des vertus qui se perdent, quand on y est parvenu. Les ancêtres, les fondateurs les possèdent toujours, et c'est ce qui fait l'élévation de leur race ; mais les descendants s'en dépouillent ordinairement bien vile. Car, nés sur les marches du trône, et exposés à ces séductions et à ces flatteries qui entourent inévitablement la grandeur, leur éducation manque de ces rigueurs salutaires qui élèvent un enfant à la dignité d'homme, et le rendent capable de devenir un roi. Chez les races neuves et barbares surtout, où l'instinct a le pas sur la raison, la nature humaine n'y
résiste pas longtemps, et, au bout de quelques générations, elles ne donnent plus pour maitres à un peuple, que des hommes dégénérés, qu'on méprise, en attendant qu'on les écarte ou qu'on les renverse.
Tel fut, comme on sait, le triste sort des derniers Mérovingiens. Rien n'est déplorable comme le temps de leur décadence. Ce fut un désordre et une faiblesse qui dépassèrent tout ce qu'on avait vu jusque-là. La société chrétienne, qui avait conflé ses destinées temporelles à la race de Clovis, se désorganisait sous ses auspices. Plus d'ordre et de force au dedans, plus de sécurité au dehors. Les invasions barbares, qui s étaient arrêtées devant les frontières de l'Empire mérovingien, débordaient de nouveau sur l'Occident. Le christianisme, d'abord en progrès, reculait devant la barbarie germanique et musulmane. Au nord les Saxons, au sud les Sarrasins, se précipitaient sur le territoire de la vieille Gaule, dernier rempart de la civilisation chrétienne. L'Église, la société tout entière, couraient de plus grands dangers qu'au temps de Clovis, et l'on n'attendait plus rien des Mérovingiens dégénérés. L'avenir était à ceux qui sauraient remédier aux périls d'une telle situation, et qui pourraient conjurer la crise redoutable dont le monde était menacé.
La dynastie qui devait accomplir cette œuvre existait déjà. Depuis un siècle, elle faisait cet apprentissage du pouvoir, qui dans notre histoire prépare les races à la royauté, et elle grandissait tous les jours, en remonlant la pente que descendaient les Mérovingiens. Ici, nous voyons se reproduire les vicissitudes qui signalent l'avènement de la première race, et nous rentrons, pour ainsi dire, dans un cercle déjà parcouru. Au vin", comme au v" siècle, le
monde est en péril; comme aulrefois les empereurs, la dynastie de Clovis est hors délat de le défendre. iMais la postérité de Pépin de Landen et de siint Arnulphe se charge d'accomplir cette œuvre, et elle signale par d'insignes services son aptitude au gouvernement des peuples. Elle apparaît à leurs yeux, entourée de tous les dons d'en haut, la sainteté, le génie, la valeur, la richesse, la puissance, de tout ce qui concilie les respects et l'obéissance des hommes. Elle enfante plusieurs générations de héros, qui arrêtent les barbares du Midi et du Nord, rassurent les peuples, réorganisent l'Etat, font refleurir l'Eglise, rétablissent la société sur ses bases éi se placent tout naturellement à son sommet. Après avoir fait toutes ces grandes choses, après avoir pendant près d'un siècle respecté le droit dynastique des [Mérovingiens, la famille qui avait produit Pépin de Landen, Pépin d'Heristall et Charles iMartel s'asseoit cnlin sur le trône dans la personne de Pépin-le-bref aux acclamations des chefs de la nation, et avec l'assentiment de l'Église (1).
(1) Cette approbation donnéft par l'Église à l'élévation de la seconde dynastie est un fait incontestable qui ressort de tous les témoignages du temps. Mais ce qui est beaucoup nmins avéré, c'est l'ambassade de Pépin au pape Zacharie et la célèbre consultation touclianl les rois francs. Quoique ce fait reste toujours en possession de la créance publique, sur le terrain de l'érudition, il est sans cesse contesté, et il a déjà élé plus d'une fois aussi vivement attaqué que défendu, selon le point de vue des combattants, toucbant la question des rapports du spirituel et du temporel au nioyen-àge. Certains docteurs du xyii*" siècle, comme Jean de Lauuoy, Noël-Alexandre, traitent d^liistorielte le fait de celte consultation, et rejiardcnt comme interpolés les passages antérieurs à Éginhard où il en est fait mention Mais il leur a été inimédiatement repondu par les savants de l'école opposée. Dans ses notes sur Anastase le bibliotliécaire, à l'article du pape Zacharie, Baldini refuie toute l'argumentation de Noël-Alexandre. Plus lard,
Voilà le sceptre transféré, et la première substitution dynastique accomplie dans noire histoire. Or, jamais révolution n'a été plus légitime et plus légale. Plus légitime, puisque depuis longtemps, les .Mérovingiens étaient tombés dans une incapacité complète, et qu'ils étaient hors d'étal de pourvoir au salut des peuples, ce qui est la première condition d'existence de tout gouvernement. Plus légale, puisqu'elle ne fut pas l'œuvre d'une faction, le produit d'une émeule ou d'un audacieux coup de main, mais une résolution mûrement délibérée dans les conseils qui réunissaient toutes les lumières de l'Eglise et de l'Etal, et qui, dans la défaillance où était tombée la dynastie de Clovis, retrouvaient le droit naturel à toute société de pourvoir à sa conservation, en plaçant à sa tête ceux qui se sont montrés capables et dignes de la souveraineté. Aussi cette révolution ne renversa rien et raffermit tout. Elle ne niait aucune vérité de l'ordre religieux, ni de l'ordre politique, elle ne portait atteinte à aucun principe. C'est le propre de
la question a été repris? et décidée dans le même sens par le P. Bianclii, dans le livre intitulé : DcUa polestà et dellii polil.ica délia chiesa, Traltati due coniro le nuovf opinioni di Pietro Giannone, 7 vol, iii-i», Roma, 174K^ et dont une partie a été traduite en 1837 par M. l'abbé Pultier, sous le titre de Traité de la puissance ecclésiastique dans ses rapports avec les souverainetés temporelles, 2 vol. in-8", cf. T. H^p. 367. Mais, de nos jours, la question vient d'être encore reprise, dans le sens négatif, par le savant Daaiberger, qui ne voit aussi dans cette consultation qu'une anecdote sans fondement. (Voy. Synchronisliche Geschictite der Kirche und Welt im Mitlelalter. T. II, p. 338, 341, et aussile Krilikliefi du même auteur, passiin.) .'^!. l'abbé iMuty, de Strasbourg, qui a résumé la discussion de Damberger dans son solide et consciencieux Précis de l'histoire politique et religieuse de la France, t. I , p. 193, nous promet une étude spéciale sur celte question. Ce !-era, il faut l'espérer, un travail définitif. Pour le moment, il nous serait impossible de nous prononcer. Adhuc sub judice lis est.
— 27G — ces temps-là de posséder, au milieu d'uu grand désordre malériel et de beaucoup de violence dans les mœurs el dans les faits, une unilé doctrinale qui maintenait l'ordre dans la sphère des idées, qui mettait hors de cause les principes fondamentaux de la société cl qui la garantissait de cette invasion systématique de l'erreur et du mal qui se produira plus tard, par tant de ténébreuses et mall'aisantes conspirations. Sans doute, il y avait alors des révolutions, comme de tout temps, mais elles ne s'en prenaient qu'aux hommes, el non aux institutions elles-mêmes. On renversait des rois, mais on respectait la royauté. On maltraitait des papes, mais nul ne tramait ranéantissement du Saint-Siège. Aucun des grands pouvoirs sociaux n'était menacé dans son existence. Les maximes du droit public n'étaient ni altérées, ni méconnues, et s'il y avait des troubles el du tumulte sur le terrain des faits, tout restait calme et serein dans la région des idées. Aussi, tandis que le mouvement et l'agitation étaient partout, l'inquiétude n'était nulle part. La société savait bien qu'elle n'était pas mise en question pour un changement dynastique, et ses révolutions n'étant que le remède et la fin d'une situation usée, lui permettaient de se reconstituer et de se ralfermir, sans qu'elle fut condamnée à recommencer systématiquement le lendemain.
Celle qui substitua les Carlovingiens à la dynastie mérovingienne porta tous les fruits qu'on en avait attendus. Tous les grands et légitimes intérêts du monde chrétien étaient en soulfrance depuis près d'un siècle, depuis que la souveraineté et le pouvoir avaient cessé d'être dans les mêmes mains. Quand l'avènement de Pépin les eut de nouveau réunis, l'incerlitude , la division firent place à la décision el à Tuniié. Une impulsion vigoureuse fut imprimée
à toutes les aiïaires, et toutes les questions (rinlérèt politique et religieux furent promptemenl et heureusement résolues. La dynastie nouvelle avaient trois grandes choses à accomplir : arrêter les progrès de la barbarie qui avait repris sa marche envahissante pendant la décadence mérovingienne , el qui menaçait l'Europe à ses deux extrémités ; sauver le Saint-Siège, devenu la clef de voûte du monde chrétien, des tentatives ambiiieuses des monarques lombards et lui assurer l'indépendance nécessaire à l'accomplissement de sa mission spirituelle ; remettre l'ordre dans l'Étal en faisant cesser l'antagonisme de la royauté et de l'aristocratie, en raffermissant celle-là sans la rendre oppressive, en satisfaisant celle-ci tout en contenant son esprit factieux. L'œuvre était immense ; mais des hommes comme Pépin d'Héristall, Charles-Martel, Pépin-le-Bref et Charlemagne étaient à la hauteur d'une telle tâche et ils réussirent à en résoudre toutes les difficultés.
Ils y parvinrent, on le sait, par cette union de la force et du bon sens qu'on n'a jamais revue depuis, au même degré, dans la politique. La barbarie musulmane fut refoulée au-delà des Pyrénées et de l'Hèbre, et l'Occident garanti de l'invasion de l'islamisme. Le monde germanique fixé au sol, arraché à la barbarie, par la conversion de la Saxe, vint grossir les forces de la société chrétienne, et fut désormais son rempart contre les invasions Scandinaves et asiatiques. L'unité spirituelle de l'Europe fut assurée par la position politique faite à son chef religieux. Pour favoriser l'indépendance nécessaire à son action, Charlemagne fortifia sa souveraineté temporelle, et le pape devint le chef d'un État, qui est le plus légitime, le plus pacifique, et le plus ancien des États de l'Europe, et dont, à tous les titres.
la chute définitive serait le signal d'un grand bouleversement, ou le triomphe dune grande iniquité. La difficulté intérieure, celle qui avait, à proprement parler, causé la ruine des Mérovingiens, fut résolue avec non moins d'habileté et de succès. Chefs de l'opposition aristocratique et représentants de la partie austrasienne et germaiii(iue de l'Empire franc, les Carlovingicns ramenèrent le gouvernement à des formes et à des procédés plus en harmonie avec les mœurs et les institutions nationales, en même temps qu'ils purent, avec l'assistance du Sainl-Siége, faire rentrer dans l'État cette unité que les Mérovingiens avaient en vain poursuivie, et relarder pour quelque temps, par le rétablissement de l'Empire romain, devenu chrétien et germanique, l'œuvre de dissolution sociale commencée depuis quatre siècles.
Tous ces résultats grandioses furent obtenus par cette succession d'hommes supérieurs que produit la dynastie nouvelle et dont Charlemagne est le terme et le sommet. En lui et par lui vinrent s'achever les grandes œuvres qu'elle avait mission d'accomplir, et dont le temps et les circonstances réclamaient l'exécution. Charlemagne y a mis la dernière main, et l'achèvement de ces immenses travaux, commencés par ses pères, a donné à son nom un tel relief que l'idée de la grandeur en est désormais inséparable, et qu'il est devenu comme un type qui plane audessus de l'histoire moderne, ou personne ne peut lui être comparé, ni pour la puissance, ni pour la sagesse, ni pour la fortune, et dont les plus grands ne le sont, surtout, que par les côtés où ils lui ressemblent.
Après lui, sa race est épuisée, la décadence commence et l'Empire se dissout. Comment s'est accotiiplie celte seconde
chute de dynaslie? Quelles sont les causes de la. nouvelle révolution qui renverse les Carlovingiens ? C'e>t ce qu'il est bien facile de dire aujourd'hui, tant le sujet a exercé les recherches et les méditations de la critique et de l'histoire. Le puissant Empire de Charlemiigne est tombé sous l'action des mêmes causes qui avaient fait périr l'Empire romain et empêché l'Empire mérovingien de se consolider. Comme l'Empire romain, il a été assailli par une invasion qui jeta sur l'Europe l'arrière-han de la barbarie septentrionale. Comme l'Empire romain, il fut livré, au milieu de celle crise, à des princes incapables et divisés, qui s'acharnèrent à s'entre-délruire, au lieu de s'entendre pour le salut de leur Empire , et la conservation de leur race. Comme l'Empire romain, et plus que lui encore, il fut travaillé audedans par l'opposition de peuples dill'érenls d'origine, de langues, de mœurs, d'institutions, s'agitant en sens contraire, et brisant le faisceau commun par leurs secousses. Enûn , de même que l'Empire romain, dans sa défaillance, maintenait à grand 'peine sa cenlralisation administrative contre le retour du palronage et de la clienlèle qui lui enlevaient son aciion directe sur les populations de ses provinces, de même l'Empire carlovingien avait à lulter contre ce mouvement désorganisateur, auquel l'infusion du sang germanique dans le corps social avait encore donné plus de force , en y déposant tous les germes de la féodalité. Ce régime couvait dans les flancs de cet Empire, qu'il fera éclater par son explosion, et qu'il remplacera par une forme nouvelle de gouvernement , sous les auspices d'une troisième dynastie qui sera la dynastie capétienne.
11 eût fallu, non pas pour arrêter ce mouvement, ce qui était impossible ;, mais pour le diriger et le modéier, la
pcrpéluilé du génie clans la famille carlovingienne. Mais après les quatre gcMiéralions de héros qu elle avait enfantés, non-seulemenl le génie, mais toutes les aptitudes nécessaires à la royauté manquèrent aux successeurs de Charlemagne. Là est la cause première de toute décadence dynastique. Les diflicullés et les périls semés sur la route péuihle où marciient les rois, n'entraînent pas fatalement la ruine de leur pouvoir, et ils les surmontent quand ils sont des hommes. Ainsi les pierres du chemin ne font pas tomber le voyageur dont le pas est ferme et assuré. En politi(iue, une situation ne devient mortelle, que quand on y ajoute ses propres fciutes.
Or, Louis-le-Débonnaire, qui fut le meilleur des hommes, et le plus nul des rois, était de ceux qui compromettent les trônes les mieux affermis. Il laissa avilir en sa personne l'autorité paternelle et la majesté impériale. Ses fils augmentèrent le chaos par leurs révoltes, leurs ambitions et leurs rivalités. Un premier démembrement partagea l'Empire en trois royaumes où Ton voit poindre et se dégager, de l'unité qui les effaçait, les trois grandes nationalités modernes, l'Allemagne, Tltalie et la France. Toutefois, ce premier partage effectué à Verdun, en 843, ne semble pas définitif. Ni lEglise, qui a réuni le monde germanique et le monde romain dans une même unité spirituelle, n'abandonne la pensée de réaliser une unité politique qui ei» consacrerait les conséquences sociales. Ni la race carlovingienne ne renonce à l'espoir de rétablir la haute position que cette grande conception lui a faite. Elles réunirent donc leurs moyens d'action pour prolonger l'existence de l'œuvre de Léon 111 et de Charlemagne. Toute la fin du ix'' siècle y est consacrée. La couronne impériale reparait encore sur quel-
(|ues tètes. Charles-le-Chauve, Charles-Ie-Gros s'épiiisenl en eiïorts infructueux pour restaurer l'Empire dans son inlc^ grilé. Vaine poursuite ! La loi de capaeilé qui préside au sort de toutes les dynasties, se produit ici dans toute son évidente nécessité. La hauteur des prétentions de la Muison carlovingienne ne sert qu'à donner plus de relief à son impuissance. Le dernier qui réunit tout l'Empire ne peut tenir devant des bandes de Normands. Il tombe sous le coup du mépris public, et la catastrophe de Charles-Ie-Gros vient désabuser, en 888, ceux (|ui se berçaient encore du rétablissement d'une unité chimérique. La couronne impériale se brise dans celte dernière chute et, de longtemps, nul ne songera à en ramasser les débris.
Ici, Messieurs, nous sommes en présence d'une nouvelle révolulion dynastique, qui amène au pouvoir la race des Capétiens, et qui inaugure l'hisloire de France proprement dite. Arrêtons-nous, et remettons à un second discours les considérations que comporte l'étude des causes, des vicissitudes et des résultats de ce grave événement.
DEMIÈME DISCOERS^^)
LES CATÉTIENS DIRECTS
Messieurs,
L'événement qui fit dispnraîlre toutes les dominations établies en Gaule, au v'' siècle, pour y substituer celle du chef de la tribu des Francs saliens, sera toujours diversement jugé, à cause des aspects contradictoires qu'il présente, AU'ectant tour à tour des formes gracieuses ou violentes, on voit qu'd se refuse, au fond, à un classement net et tranché, qu'il lient à la fois de la délivrance et de la conquête, et qu'il est un de ces faits de nature mixte, comme il y en a tant en histoire, qui donnent à une situation compromise une solution qu'on accepte autant par nécessité que par choix, et qui sont surtout justifiés par leurs résultats. C'est en ce sens qu'il faut conclure sur cet événement qui, après tout, a été avantageux à l'Église et à la société temporelle, et qui a jeté les fondements de la nationalité et de la monarchie françaises.
Cependant, on a souvent fait un reproche aux évoques des Gaules de leurs sympathies pour celte révolution et de la part, activement fort restreinte du reste ("2), qu'ils y ont
(1) Voyez les notes l et 2 do la pa^o 247.
(■2)001111116 l'a (léinontré l'alii)é Gurini , de ^aMinlc iiiéiiioire, dans sa Défense de l'Erflisr', t. I, cli. 8,
— 'J83 — prise. Les uns oubliant que les évèques, outre que plusieurs d'entre eux étaient choisis par les fulèles dans les premières familles du pays, avaient, comme défenseurs des cités, le droit de veiller aux besoins temporels de leur troupeau, ont blâmé leur intervention dans les affaires politiques de leur temps. D'autres se sont attachés à établir que les peuples n'avaient rien gagné à ce changement ; que les Francs, assez forts pour défendre, Tétaient encore plus pour opprimer, et qu'ils avaient souvent exercé d'une manière bien rude le patronage militaire qu'on les avait aidés à prendre.
Assiuément, l'établissement d'une nouvelle dynastie d'origine germanique dans les Gaules ne put s'eflVcluer par des voies purement pacifiques, et je ne veux pas dire (|ue ce fut un moyen de sahit absolument bon. Mais ce n'est pas en cherchant ce qui est le mieux en théorie, que ceux qui sont à la léle de la société se tirent d'aiïairc et sauvent les peuples. La sagesse pratique consiste, non à poursuivre la réalisation de ce qui est en soi excellent et irréprochable, mais à se contenter de ce qui est possible. Oublier cette maxime, quand on apprécie la conduite et les sentiments des hommes, c'est de toutes les sources de nos faux jugements une des plus fécondes. C'est ce qui fait qu'ici, par exemple, on critique à tort une conduite qui, en définitive, a été sage, et qu'on se refuse à reconnaître que l'Eglise des Gaules, qui était dans son rôle en se mêlant des affaires de son temps, a eu raison d'être favorable, contre des maîtres plus fâcheux, à l'établissement d'un gouvernement duquel on pouvait beaucoup espérer, et dont on était sûr d'avoir moins à souffrir.
Il y a plus, Messieurs, et, à considérer les choses avec
celle foi en la Providence qui est le vérilable optimisme, et {|ui permet de voir (hms les événements ce que Dieu y met de bien à i'insu, et souvent en dépit des hommes qui les accomplissent, il faut bien reconnaître ici, comme le prouve la prière exaucée de Tolbiac, que Dieu a véritablement mis la main à cette œuvre, et qu'il en a tiré des eiïets qui dépassèrent les intentions de ses auteurs, et dont toute la chrétienté devait se ressentir. En effet, la Gaule n'avait voulu pour elle-même qu'un chef catholique, qui garantit sa foi des atteintes de l'arianisme de ses maîtres étrangers; et il se trouva qu'elle avait donné, en recrutant la vigoureuse nation des Francs, à tout l'occident de l'Europe un rempart contre les incursions germaniques, à l'Fglise une protection et des moyens d'agir avec plus d'efficacité sur la barbarie, qui va désormais s'ouvrir plus facilement à l'invasion de la civilisation chrétienne. Il se trouva qu'en baptisant Clovis et en se faisant l'apôtre des Francs, saint Hemi, qui ne pensait peut-être qu'aux besoins présents de l'Église et de la nation gauloises, pourvoyait aussi aux besoins généraux de l'Église universelle, et assurait l'avenir temporel de toute la chrétienté.
En effet, au moment où l'Empire romain disparaissait en Occident, ce qui, moralement, sauva la société, ce fut l'Église, et ce qui, matériellement, sauva l'Eglise de tous les périls dont elle était entourée, ce fut la nation des Francs, d'abord sous les auspices de la race mérovingienne, et, après sa défaillance, sous ceux de la dynastie de Charlemagne. Grâce à cette union, rarement troublée, des grandes dynasties franques avec le Saint-Siège, le monde occidental vécut à l'abri de ces discussions ihéologiques où s'agitait stérilement le Bas-Empire. Aucune
opposition systématique ne vint contrarier le travail de réparation sociale que l'Eglise entreprit au milieu de la dissolution du monde romain, et ce fut un grand bonheur pour l'Europe, au moment où elle eut à se reconstruire, de n'être travaillée par aucune révolution religieuse, et de pouvoir, par l'unité de ses croyances, réparer ses ruines, et sortir du chaos où elle était plongée.
Mais s'il n'y a plus, et pour longtemps, de question religieuse, il y a toujours une question politique, et c'est d'elle que sortent les révolutions dont je vais continuer à vous présenter le rapide tableau.
L'établissement des barbares dans l'Empire avait mis en présence deux systèmes de gouvernement, deux formes sociales différentes; d'une part, les mœurs , les coutumes, les institutions germaniques, et de l'autre, les mœurs, les lois et les institutions romaines. L'unité religieuse s'était faite dans les consciences, sous les auspices du principe d'autorité dont Rome était le siège. Mais un profond antagonisme divisait l'Etat, la société temporelle tout entière, et suscitait aux dynasties régnantes des difficultés qu'elles ne surent pas surmonter. Nous avons décrit , dans sa première phase , cette lutte intérieure , d'où sortit la révolution qui renversa les Mérovingiens, et où se prépara celle qui substitua les Capétiens à la race carlovingienne. Il nous reste à en voir la conclusion qui ne fut alteinle qu'au bout de cinq siècles d'un travail latent dont toute l'Europe fut affectée, mais qui eut dans la Gaule son principal théâtre, et qui y produisit ses plus complets et ses plus importants résultats.
Déjà la Gaule s'était signalée par son aptitude à se transformer au gré des événements , et par sa facilité à se pré-
— 28 G — ter aux expériences politiques et sociales dont les temps et les circonstances lui faisaient une nécessité. C'était dans la Gaule que le régime romain avait le plus facilement et le mieux réussi. Rome avait mis quatre siècles à réduire l'Italie sous sa suprématie militaire, et deux cents ans à dompter TEspagne. Jamais la Grande-Bretagne ne lui fut entièrement soumise, et en Germanie, elle ne fonda rien de durable au-delà du Uhin et du Danube. Quant à la Gaule, si féconde en guerriers, il suffit à César de dix années de campagne, pour l'enchaîner à la fortune de Rome, et l'amener à se plier à cette transformation administrative qu'elle opérait partout, et qui a laissé sur notre nation une si profonde empreinte.
Puis quand l'Empire eut fait son temps, quand le pouvoir passa aux mains des chefs étrangers qu'il armait pour sa défense, la Gaule fut la première de ses provinces à pactiser avec les alliés barbares, et à contracter avec les Francs, sous les auspices de la religion, une union si étroite qu'elle y sacrifia son nom, et que la France y trouva le germe de son unité nationale.
Toutefois, dans le principe, ce rapprochement subit semblait n'avoir mis en contact que des incompalibililés. En dépit de la fusion religieuse, les dilTérences de races, d'institutions et de mwurs , séparèrent longtemps les Francs de la Meuse et du Rhin du reste de la population gauloise, et la division de lEinpire mérovingien en Austrasie et en Neus- Irie exprima nettement celle opposition. La Neustrie, c'était la Gaule restée romaine ; l'Austrasie, la Gaule devenue à peu près gcrmanitjue, et qui l'est encore en partie. Ces deux contrées en vinrent aux mains comme les deux systèmes qu'elles représentaient. La INeustrie fut vaincue avec les Mé-
rovingiens qui essayèrent vainement de s'y maintenir ; l'Austrasie fut victorieuse avec la famille carlovingienne qui s'y était puissamment installée. Ainsi fut assuré le triomphe (lu système germanique sur le système de gouvernement gallo-romain, et, avec le temps, la Gaule, que la conquête romaine avait si coFiiplétement transformée, le fut de nouveau en sens inverse, par l'influence germanique, et, devenue société féodale, elle répudia tout à fait les traditions d'unité politique et de centralisation administrative que les Romains lui avaient si profondément inculquées.
Ainsi, la Gaule subissait tour à tour les transformations les plus diverses , et après avoir aisément accepté des mains de Rome cette unité que celle-ci apportait partout, elle retournait moins volontiers peut-être, mais aussi complètement, sous les auspices des Germains, au morcellement primitif. Et dans ces mouvements, qui lui étaient communs avec le reste de l'Europe, elle devança toujours les autres peuples. Mobile, sociable et perfectible comme elle est, la Gaule, dont l'Église avait fait la première des nations catholiques, qui avait été la première des provinces romaines de l'Occident , devint au x'' siècle, sous le nom de France , qui sera le sien désormais, la première des nations féodales. De sorte que , en la considérant à cette époque , on reconnaît en elle, marquée plus fortement qu'elle ne l'est nulle part ailleurs, l'empreinte de toutes les grandes influences qui ont agi sur le monde occidental, et qui font d'elle le type de la civilisation du temps. Catholique, monarchique et féodale, elle est tout cela à la fois, et plus qu'aucune autre nation de l'Europe, parce (ju'elle a su mieux que tout autre, concentrer en elle et s'assimiler tous les lésullats de l'action permanente ou successive de l'Église, de Rome et de la
Germanie. Aussi, malgré la réduction qu'elle subit à la suite du démembrement de l'Empire de Charlemagne, elle reste, sous la forme féodale et sous la dynastie capétienne, ce qu'elle avait été au temps des Mérovingiens et des Carlovingiens, la première des nations» de l'Europe occidentale, la tète , le cœur et le bras de la république cbrétienne.
Comment ce nouvel état de choses s'est-il préparé, par (|uelle révolution la Gaule, sortie du cadre brisé de l'Empire carlovingicn, est-elle devenue la France féodale et capétienne, quelles ont été les suites politiques et sociales de ces changements ? Voilà, Messieurs, ce que nous avons à examiner aujourd'hui dans ce second discours, que je veux consacrer à l'étude des causes qui ont amené au trône la troisième dynastie de notre histoire, à celles qui l'y ont affermie, à celles qui l'y ont perpétuée, à celles qui ont engendré ses traverses et ses vicissitudes, en poursuivant cet aperçu à travers tout le moyen-âge, et au-delà, jusqu'au moment où se prépare et où éclate la révolution du xvi*^ siècle.
Cette glorieuse Maison qui, depuis Hugues Capet jusqu'en 1789, a été, sans interruption, investie de la puissance souveraine en France, qui, pendant une domination huit fois séculaire , a présidé à toutes les destinées de notre patrie, qui a eu l'initiative ou la direction de tous les grands mouvements sociaux, accomplis pendant cette suite de siècles, dont rien des vertus ou des vices, des grandeurs ou des misères, des habiletés ou des fautes n'a été perdu pour le bien ou pour le mal de la France ; cette glorieuse dynastie, dis-je, a été la persoiinilicalion et en quelque sorte comme l'incarnation de notre histoire.
Jusque-là, en effet, la France n'a pas encore eu d'exis-
tence propre. Elle est resiée une province dans ces vasles monarchies frantiucs, qui, sous les deux premières races, s'étaient portées pour héritières de l'Empire d'Occident, et elle n'avait pu redevenir une nation. Mais lors(|ue le confus assemblage de peuples réunis par Charlemagne eut été rompu, chacun d'eux rendu à soi-même, et chargé du soin de se pourvoir, travailla à reconquérir une vie distincte. Ce fut du partage de Verdun (845), et surtout du démembrement opéré après la diète de Tribur (888), que l'on vit se dégager peu a peu la personnalité de l'ancienne Gaule neustrienne s'essayant à devenir la France. C'est de cette époque qu'elle commença le travail d'enfantement qui, un siècle plus tard^ devait donner le jour à sa troisième dynastie, la seule qu'elle eut véritablement portée dans ses flancs, et qui fut bien la fille de ses entrailles. Elle avait suscité et adopté Clovis et sa race, mais elle ne les avait pas produits. Elle avait subi l'action dominatrice et toute j)uissante des héros austrasiens, mais elle ne les avait ni appelés ni tirés de son sein. Quand celte race manqua, la France eut, pour la première fois dans sou histoire, des chefs vraiment à elle, des souverains nés de son sol, et l'organisation de sa natio4)alité commença.
La révolution sociale était alors consommée. La féodalité s'était établie dans tout l'Occident. Après une fermentation de quatre siècles, la société romaine avait été dissoute et le monde chrétien avait révolu une forme nouvelle. Des pouvoirs locaux et énergiques s'étaient substitués à l'action de ces vastes gouvernements unitaires de l'Empire et des grandes dynasties barbares (pii s'airaissaienl sons leur propre poid-;, et qui tombèrent, parce que leur force ne répondait plus à leur grandeur, ni leurs services à lem's jjrélen-
— 20O — lions. Ce changement accompli , il élail dans l'ordre ordinaire des ciioses humaines, que la dynastie qui avait entrepris de l'arrêter, sans y léussir, en fût la victime et que le sceptre passai à d'autres mains. Car c'est un fait constant dans notre ]ii>toire, qu'un renouvellement dans le pouvoir y coïncide toujours avec un renouvellement dans l'état de la société, et il est hors de doute que le même travail qui a produit la France féodaie^'a aussi produit la dynastie qui devait la régir. De sorte qu'il y a la connexion la plus étroite entre la révolution sociale et la révolution dynastique, et que nous ne pouvons décrire celle-ci sans caractériser aussi celle-là. Il convient donc de les étudier attentivement toutes les deux.
L'établissement de la féodalité avait fait prévaloir la puissance des seigneurs sur l'autorité du monarque. Il avait désorganisé rÉtal, mais pour rendre la vie au corps social en le délivrant d'une tète énorme qui l'écrasait, et en le ramenant à son type primitif, qui est la famille. Ce fut à la fois un travail de destruction et de reconstruction que, dans une ccriaine mesure, on peut comparer à ce mouvement de composition et de décomposiiion qui anéantit et reproduit, sans trêve ni repos, tous les différents corps de la nature. Toutefois, s'il est permis de comparer les choses là où elles se ressemblent, il ne faut pas aller jusqu'à les confondre là où elles dillérent, et nous ne devons pas, oubliant le caractère propre de l'histoire, la réduire à n'être plus qu'une chimie sociale, où une incessante et inexorable manipulation condense ou volatilise tour à tour les instilulions humaines, dans le creuset du temps. Le monde matériel n'a pas d'action qui lui soit propie et dont la science ail à le rendre responsable, et là, les faits s'accomplissent
fatalement en vertu de la loi qui les domine. 11 n'en est pas de même dans le inonde moral. La loi y est proposée par Dieu à l'homme, mais elle ne lui est pas nrcessairemenl imposée. C'est librement qu'il la suit, c'est librement (ju'il la viole. Mais, soit qu'il l'observe, soit qu'il la méconnaisse, Dieu la fait toujours respecter, par la sanction de la peine ou de la récompense, qui ne manquent jamais d'atteindre, quand il le faut, l'agent responsable ; et c'est celle sanction qui détermine la grandeur et la décadence des dynasties, la prospérité ou la chute des institutions et des empires.
Oui, Messieurs, j'ai besoin de le proclamer bien haut, car il importe qu'il n'y ail ni erreur, ni malentendu en pareille matière. Il n'y rien de nécessaire, de fatal dans les lois et les causes que nous assignons à nos révolutions historiques. Les dynasties ne tombent en décadence que parce qu'elles méconnaissent l'observation des principes et des lois qui les en préserveraient, et les catastrophes que subissent les peuples ne sont que les conséquences voulues par la loi divine, des fautes, des désordres qu'ils ont commis, et dont ils savent bien qu'ils encourent la responsabilité. Ainsi, la loi du mérite et du démérite, qui attribue à chacun selon ses truvres , domine les institutions humaines, les dynasties et les peuples. Elle fait de l'histoire comme une première application de la justice divine, s'exercent dans le temps sur les sociétés (jui ne sont que du temps, tandis qu'elle attend l'éternité pour s'exercer sur l'homme qui est immortel. C'est donc en vertu de celle loi, sanction infaillible des œuvres humaines, que s'élèvent et lombenl successivement les peuples el leurs inslitulions. Rien ne commence, rien ne s'établit que par ce qu'il conlienl en soi de bon el de juste. Les crimes des fondateurs
d'empire ne sont pas ce qui fait leur grandeur et ce qui assure le succès de leur œuvre. Le meurtre de Cicéron n'est pas la raison d'être de la puissance d'Oclave. Ce ne sont pas les violences de Clovis contre les princes francs ses rivaux qui ont fondé sa dynastie. Ce n'est que par le bien qu'ils font et qu'ils mettent dans leurs œuvres, que quelques hommes supérieurs s'élèvent au-dessus de leurs semblables, et fondent la fortune de leur maison ; de même que c'est par les crimes qu'ils commeltent et les vices qu'ils introduisent dans leur race et leurs institutions , qu'ils en préparent la ruine pour l'avenir.
El d'un bout à l'autre de l'histoire, cette théorie trouve sa coniirmation dans les faits. Ainsi, dans Rome, à une aristocratie oppressive, qui foulait sans pitié le monde vaincu, se substitue l'Empire qui apportait aux peuples plus d'ordre et de justice. Mais l'Empire renfermait dans ses flancs le despotisme, et c'est par lui qu'il fit tout le mal qui devait le perdre. Quand le monstre eut grandi, quand, avec le temps, il eut construit peu à peu toutes ses machines et tous ses ressorts ; lorsqu'il eut savamment organisé, par la fiscalité, le pillage des fortunes privées, épuisé la société sans pouvoir la défendre ; quand, après avoir cessé de proscrire rÉglise, il ne la reconnut que pour la régenter et l'asservir, alors ce grandiose et orgueilleux Titan, qui étouffait dans ses deux bras la société civile et religieuse, fut terrassé à son tour, et l'aristocratie, qu'il avait politiquement abaissée, mais qui était restée au dedans, et surtout en dehors, une force sociale, se jeta sur son cadavre et s'en partagea les lambeaux. Recrutée et ravivée par l'invasion germanique, elle reprit son ancienne prépondérance, elle arracha au pouvoir les prérogatives
dont il ne savait plus user et qu'il ne pouvait, plus défendre, elle renversa ce gouvernement si savamment disposé pour le maintien de l'ordre, mais qui n'empécliail pas la société de mourir de toutes les maladies des civilisations en décadence, et elle fut Tinslrument qui brisa cet absolutisme administratif, dont la cupidité et l'orgueil avaient abusé trop longtemps.
L'Empire romain paraissait encore plein de vigueur, que déjà commençait dans son sein un lent et imperceptible travail de dissolution, qui le minait sourdement, et où l'on a vu comme un premier essai, une première efflorescence des institutions féodales qui, plus tard, couvrirent l'Europe entière (1). Dès le quatrième siècle, la législation s'en préoccupe, et le Code ihéodosien atteste les efforts tentés par le gouvernement impérial pour arrêter le mouvement qui pousse les populations, principalement celles des frontières, à rompre avec l'Empire, à cbercber d'autre protection que celle de l'État, à se donner des cbefs particuliers, et à se recommander à des patrons qui sont déjà les seigneurs du moyen-àge. Ce mouvement, tout concourut à l'accélérer et à le rendre irrésistible, l'inégalité des conditions et des personnes, les dangers de la société, les inquiétudes de chaque jour, l'incertitude de toutes les existences, le choc et le déplacement des populations, l'établissement des bénéfices militaires, l'action du compagnonage germanique ; toutes ces causes réunies, agissant dans le même sens pendant plusieurs siècles, depuis Dioclétien et Constantin jusqu'à Hugues Capet, paralysèrent toutes les
(l) Voyez le développement de cet aperçu dans deux belles pages de I^cliuërou, Hist. des Institutions mérovinyiemies, p. 136.
tonlalivcs failes pour arrêter ce fraclionnement , dont le terme devait cire rélahlissemenl de la fcodalité.
Or ce triomphe de raristocralie féodale se justifie par les services qu'elle a rendus à la société, et qui constituent sa légitimité el sa raison d'être. Dans la défaillance de l'Empire, lorsque l'Etal encore capable d'opprimer n'était plus assez fort pour défendre, tandis que les puissants ne demandaient pas mieux que de le remplacer, les petits et les faibles accouraient à eux pour leur demander soulagement et protection. Avec l'accroissement des dangers et de la misère," cl l'Élal s'affaissant de plus en plus, la recommandation personnelle s'imposa comme une inévitable nécessité. Les populations quilièrent la tutelle du souverain pour celle du propriétaire. Le fonctionnaire disparut. Il n'y eut plus, dans la société que des seigneurs, des vassaux el des serfs, et la féodalité prit la place de l'État, parce qu'elle se montra capable de s'acquitter, à sa manière , des obligations qu'il ne savait plus remplir. C'est ce que l'on seninil inslinclivemenl, et voilà pourquoi on allait à elle. Dans cette continuelle tourmente, où le iiavire de l'État, incapable de manœuvrer, semblait toujours à la veille de s'engloutir, la société, le laissant sombrer, se sauva sur les mille petits radeaux du régime féodal, et ce fut avec eux qu'elle arriva au port et qu'elle sortit saine et sauve de la crise, tant de fois renouvelée, des invasions. Elle arma les peuples, elle les mit partout sur le pied de guerre ; elle les fortifia , non-seulement sur les frontières, mais au cœur de chaque contrée. Le sol se hérissa de châteaux et de forteresses ; la société fut rendue imprenable ; la barbarie se fixa pour toujours, et la période des invasions fut définitiven.ent close après six siècles de durée.
— -2!JJ — Il y a plus : à l'issue de celte Iransformalion qui semblait devoir aboutir à sa ruine, la société se retrouva pleine de vie et de force, parce (|u'au milieu de la situation tumultueuse qu'elle s'était faite, elle avait recon{|uis la liberté et des mœurs nouvelles. S'il n'y eut plus à proprement parler d'ordre politique, ni, par conséquent, d'organisation générale, on vit reparaître ces fortes inslitulions domestiques sans lesquelles il n'y a pas de civilisation solidement établie. Trop souvent l'Étal use et épuise la sociélé, en détournant à son profit toute vie particulière, et en dévorant ses ressources plus vite encore (|u'elles ne se renouvellent. Alors elle a besoin pour se refaire d'élre ramenée à son type primitif qui est la famille, et de revenir à son point de départ, pour fournir une nouvelle carrière et recommencer un nouvel essai de civilisation. C'est ainsi, que dans sa dislocation politique , le monde occidental reirouva, pour se reconstituer, les traditions toutes vivantes du miindium germaniciue et du patrocinium romain, qui le recueillirent dans l'agonie de la vieille civilisation , et qui , assistés de l'Eglise, lui préparèrent une jeunesse nouvelle, en le replaçant dans un berceau. De sorte que le régime patriarcal, qui a présidé à l'origine des sociétés primitives, reparut de nouveau à l'origine de la sociélé moderne, comme pour rappeler à l'individu et à l'État, toujours enclins à l'oublier au profit de leurs vues égoïstes, que la famille est le type et la condition de la vie sociale, l'élément fondamental, et pour ainsi dire, la monade dont se compose les peuples. Grande leçon que nous donne l'histoire dans deux moments solennels du développement de l'humanité, et qui nous avertit qu'il ne faut jamais, sous peine de périr, que le progrès de la civilisation porte atteinte aux institutions domestiques,
et alTjiiblisse ou dissvolve les fiiinilles, sans lesquelles il n'y a plus qu'une poussière humaine, sans cohésion et sans résistance, bonne seulement à servir de jouet, tour à tour, au despotisme où à ranarchie,
Ainsi, la famille carlovingienne avait contre elle ce mouvement irrésistible qui divisait en parcelles un monde où elle avait voulu édifier un empire. A celle cause déjà suffisante de ruine, qui tenait à la situation de ces princes, s'ajoute celle qui tient à leur conduite. En tombant au-dessous de la tâche qu'ils avaient à remplir, ils détruisirent dans l'esprit de leurs peuples le respect du droit qu'ils tenaient de leurs ancêtres, et ce fut surtout leur incapacité à défendre la société confiée à leur garde qui attira sur leur dynastie l'arrêt définitif. Car la sécurité étant le premier besoin d'un peuple, quand il court des dangers qui mettent son existence en question, il se retire du pouvoir qui ne sait pas l'en garantir, et il se donne à celui qui l'en délivre. Telle est la loi des changements dynastiques de notre histoire, qui, deux fois vérifiée déjà, reçoit encore de l'avènement des Capétiens une nouvelle confirmation.
De toutes les familles guerrières qui s'étaient vouées à la défense du sol national, la plus héroïque et la plus illustre était alors celle des ducs de France. Son fondateur, Robert-le-Fort, comte de Paris et de la marche angevine, avait succombé en défendant l'ouest de la France contre les incursions normandes, et ses contemporains lui avaient décerné le plus bel éloge qu'ils pussent donner, en l'appelant le Macchabée de son siècle. Son fils, Eudes, duc de France, avait marché sur ses traces. Devenu célèbre par la défense de Paris, où son courage avait été rehaussé encore
par la lâcheté tlii souverain, il fut élu roi par les seigneurs français, après que rassemblée de Tr.bur eut déposé l'impuissant Charles-le-Gros. Charles-le-Siniple, fils de Louisle-Bègue, déjà une première fois écarté du trône à cause de sa jeunesse, le fut de nouveau, pour la même raison, et cette fois au prolit d'un prélendant étranger au sang roNal. C'était donc une révolution dynastique qui s'annonçait, et qui allait couronner la révolution sociale que nous avons décrite.
Tout le x*^ siècle de notre ère est rempli de l'agitation de celte crise intérieure, qui doit aboutir au renversement de la dynastie régnante et à l'élévation d'une nouvelle race de rois. C est le même travail qui s'est déjà accompli, dans notre histoire, de l'an 650 à 750, alors que les Mérovingiens baissaient et (jue les Carlovingiens montaient à l'horizon. Il recommence dans des conditions analogues, de l'an 888, où Eudes est élu roi, jusqu'à l'an 987, ou Hugues Capel fixe le trône dans sa Maison. C'est alors la dynastie carlovingienne qui s'éclipse devant le nouvel astre qui parait, et, pendant tout un siècle, la nation oscille, incertaine de sa fidélité et de son obéissance, entre le droit qui finit et le droit qui commence.
Mais, Messieurs, en piésence de ce changement dans la succession (Iynasti(|ue, je ne puis pas ne pas tenir compte d'un principe, que la rudesse de ces temps-là ne laissait pas de reconnaître et au(|ucl le fait nouveau portait une atteinte profonde ; je veux parler du principe de légitimité. Au moment où Eudes fut élu roi, il y avait un héritier de la couronne de France, le jeune Charles, fils de Louis-le- Bègue. Or, la nation s'était engagée autrefois à ne pas choisir de roi en dehors de la famille carlovingienne, et Charles
— ^298 — était roi légitime par droit de succession. Eudes venait donc s'asseoir sur ni» trône qui appartenait à un autre. Selon le strict droit constitutionnel du temps, c'était un usurpateur. En elVet, il ne suffit pas d'invoquer des services rendus, ni d'alléguer des nécessités de circonstance, souvent plus apparentes que réelles, et que l'ambition exagère toujours dans l'inlérèl de ses desseins, pour justifier la violation des engagements que les peuples ont contractés envers leurs dynasties. Aussi, dans le cas présent, l'Eglise, toujours attentive à sauvegarder et à maintenir les droits et les devoirs réciproques des rois et des sujets, n'a cessé de rappeler à la France qu'elle faisait fausse roule et qu'elle déplaçait indûment son obéissance (1). De sorte (|ue l'élévation de Eudes ne fut qu'une intrusion passagère. Toutefois, c'est de là que sortit le germe de la grandeur future de sa race, à (|ui il léguait des prétentions qui se reproduiront à toutes les occasions favorables, et qui, pour l'honneur de celle Maison, ne finiront par prévaloir, que quand elles seront devenues tout à l'ail légitimes.
Mais s'il convient de rappeler à une dynastie qui s'annonce, (jue sa légitimité n'est pas suffisamment établie par ses services, il convient aussi de représentera une dynastie qui s'en va, que le droit de régner entraine d'aulre obligation que celle de naître, et que la légitimité ne consiste pas
(l) Voyez au livre IV lie [W/istuire d/^ I'EijHsp. de Reims par FrodoarH, la correspondance de i':irchevêqiie Foulque^, successeur du célèlire Hincinar, avec les papes Fonnose, lîiienne VI et d'auiiis souverains du temps. C'est dans cette curieuse correspondance qu'il faut aller clierelier l'opinion de l'Eglise sur la révolulion dynastii]ue inaugurée par Eudes, eLqui se termina, un siècle après, par la chute déliuilive îles Carlovingiens. Cf. Flodoardi Ecrtrsiœ Remensis histnriarum lihri /F. VA. Sirmond. Paris, 1011, p. 309 et suiv.
seulement dans riiérédilé. Jamais celle-ci n'a été la source du droit dynastique ; elle n'en est que le moyen de tiansmission. Quant à l'origine de ce droit, il faut l'allei" demander à l'histoire même des fondateurs de dynasiie. Elle est, selon les temps, les circonslances et les hommes, plus ou moins brillante et plus ou moins pure. Mais toujours on y voit se produire la rencontre des trois conditions indispensables à l'élévation de toute race de rois : la capacité, qui est le signe de la vocation d'en haut, les services qui sont la preuve qu'elle en donne, et l'élection qui est la marque de la reconnaissance populaire et sans huiuelle il n'y a pas, chez les peuples libres, de consécralion dynastique. Quand un homme a reçu de Dieu les dons qui font les rois, quand la nation a su le constater dans des moments décisifs, l'hérédité, qui est le principe le plus conservateur de toutes les institutions humaines, s'éla'ilil au bénéfice de sa postérité, et la perpétue au rang où Ta placée son auteur, tant qu'elle fait circuler avec le sang dans sa race, la capacité suffisante pour accomplir ces devoirs essentiels de la royauté, qui sont sa raison d'être et la condition même de son existence. Ainsi, capacité, élection, hérédité, voil i, dans leur ordre, les trois éléments qui constituent, non pas la légitimité mutilée des partis, mais la légitimité complète, celle que reconnaissent les nations et devant laquelle elles s'inclinent. Aussi quand viennent les moments pénibles où le pouvoir ne peut les réunir toutes les trois, chacun sent qu'il se prépare une de ces crises où la moralité politique n'est pas moins troublée que la sécurité sociale, et où les plus honnêtes n'osent affirmer si la dynastie qui tombe est toujours la légitimité, et si la dynastie qui s'élève est nécessairement l'usurpation.
Mainlenniit, pour ramener cos considérations générales à révénemenl même qui les a provoquées, nous pouvons (lire que si, à la lin du ix^ siècle, la Maison de France n'a pas encore acquis lonlcs les condilions de la légilimité complète, la Maison carlovingienne est depuis longtemps en voie de les perdre. Car si Char!es-le-Simple a pour lui le droit hérédilaire, il n'a ni la capacilé, ni les moyens de le faire reconnaître, et, avec le train ordinaire des choses humaines, en politique surtout, un droit qui ne sait pas s'imposer, est toujours un droit méconnu. De son côté, si Eudes a la capacité et l'élection, il n'a pas l'hérédité. Ce qui fait que son autorité est précaire et son règne toujours contesté. Car si l'hérédité ne va pas toute seule, la capacité et l'élection ne suftisent pas, avant la prescription, à en infirmer les titres, ni surtout à faire ouhlier les affections, les obligations et les intérêts qui se rattachent au droit de succession.
Aussi les époques de transition dynastique, comme le viif ou le \^ siècle de notre histoire, sont toujours des lemps de divisions, de troubles et de souffrances, où la fidélité fléchit, où l'ambition s'exalte, où l'on ne sait plus bien quel est le droit qu'il faut respecter , quel est le devoir qu'il faut remplir. Heureux les lemps où l'autorité est puissante, où le droit et la force, l'hérédité et la capacité n'ont pas fait divorce et restent réunis dans les mêmes mains, où enfin l'élection n'a pas à transférer le pouvoir et à troubler l'État et les consciences par ses (Iéplace:iients ! Sans doute, les peuples peuvent beaucoup, par leur fidélité et leur sagesse, poiu' la consolidation et le maintien de leur état politique, mais c'est surtout aux dynasties à y pourvoir, en se maintenant elles-mêmes dans les condilions qui font la légi-
limilé complète, et qui peipéluent en elles le don de Dieu et la confiance des hommes.
Après Eudes vinrent Robert et Raoul, et, dans le cours d'un siècle, la Maison des ducs de France saisit trois fois la couronne sans pouvoir la garder. Il y eut aussi trois restaurations carlovingiennes, et, cependant, la dynastie ne put reprendre racine, quoique ses derniers princes n'aient pas élé des lois fainéanis. C'est que cette maison, autrefois si glorieuse, élail alors profondément déconsidérée. Vaincue par la révolution féodale, elle s'affaissait sous le coup qui avait frappé son système de gouvernement, et cela constituait pour elle un genre d'incapaciié pire que l'incapacité personnelle, parce qu'il élail irrémédiable. Désormais la lerie et les hommes appartiennent aux seigneurs qui ont dépouillé la dynastie des atlribulions de la souveraineté. En dépit de sa résistance, un régime nouveau s'est établi et elle n'a pas su se faire sa place dans ce régime nouveau. Entre les grands domaines féodaux qui l'entouraient, le petit domaine royal, réduit à Laon et à quel(|ues châteaux voisins, faisait bien pauvre figure. Aussi les derniers règnes carlovingiens ne furent qu'une lutte impuissante contre celte situation que leur avait faite les fautes de leurs pères, et que l'ambition patiente et maîtresse d'elle-même des ducs de France prolongea habilement, jusqu'au moment d'en recueillir les fruits.
En effet, tout conduisait vers une solution prévue d'avance, et la chute des Carlovingiens était aussi inévitable que le triomphe des Capétiens paraissait assuré. Les premiers s'étaient laissés réduire à néant, et cette faiblesse de lautorilé royale, san-; justifier tout ce qui se faisait contre elle indûment, l'explique et molive sa ruine. Car l'autorité doit
èlre vigoureuse, et la force est un de ses éléments constitutifs. De son côté, la [Maison des ducs de France grandissait sans cesse. A l'ancienne considération (|ue lui avait faite son rôle héroïque dans la lutte contre les Normands, se joignaient ses ressources présentes, ses grands domaines, qui la mettaient à la tète de l'aristocralie féodale. Enfin, dans les dernières années du x^ siècle, après cent ans d'oscillation el d'incertitude entre les deux Maisons, la descendance directe s'éteignit dans la .Maison carlovingieîme, à la mort de Louis V. Le prince Charles, son oncle, revendiijua ses droits. Mais, en se faisant le vassal du roi de Gcimanie qui lui avait donné l'investiture de la'Lorraine, il souleva contre lui le sentiment national. Cette démarche entrama sa déchéance et la ruine définitive de sa Maison, en légitimant l'ambition de la dynastie qui, depuis trois générations, gravissait un à un tous les degrés du trône. Alors une grande assemblée, composée de tous les chefs ecclésiastiques et laïques du royaume, déféra la couronne à Hugues Capel. La cérémonie du sacre ajouta la consécration religieuse à la déclaration de la volonté nationale, et la famille puissante qui, depuis un siècle, était à la tête de la féodalité française, fui définitivement reconnue comme Maison souveraine. Sa capacité lui avait mérité l'élection ; l'hérédité allait venir et prolonger ses titres et ses droits pendant une succession de huit siècles.
La durée de cette dynastie est un phénomène unique dans l'histoire des nations modernes, et une des causes qui font la grandeur et l'éminente dignité de la nôtre. 11 importe que nous en recherchions les causes et la raison d'être; et c'est à quoi je veux consacrer la fin de ce discours.
Si, comme nous l'avons établi, la loi de mérite et de
démérite délermine ici-bas la destinée des nations et des dynasties, il en résulte que c'est surtout à leur conduite qu'il faut demander l'explication de leur bonheur et de leur fortune. Au milieu des périls de l'invasion Scandinave, les chefs de la Maison capélienne s'étaient fait un renom de valeur et de patriotisme qui leur avait ouvert les voies du trône. Lors(|u'aprcs quelques tentatives prématurées, ils surent se résigner à atlendi'e le moment de s'y asseoir honnêtement, leur modération el leur prudence achevèrent de fonder leurs titres à la confiance publique. Enfin, dès que le pouvoir fut définilivemenl attribué à cette Maison, elle sut s'y perpétuer au-delà de la durée ordinaire des dynasties, en s'enlretenanl toujours dans une intelligence suffisante des besoins généraux de la nation, et en déployant une habileté soutenue à les servir. Elle se créa une lâche qui fut de reconstituer Tancienne unité monarchique, brisée par le système féodal ; elle s'unit étroitement à l'figlise et aux classes inférieures de la population pour abaisser les seigneurs; et c'est cette œuvre longue et difficile qui entretint son activité et ses forces, el qui lui permit de durer si longtemps.
Pour l'accomplir, elle se trouva pourvue de qualités rares qui se transmirent dans une mesure inégale , mais presque toujours suffisante, à travers ses trente généralions de rois: un grand esprit de suite et de conduite, une modération instinctive et raisonnée de mœurs et de caractère , un sentiment élevé et fort de l'honneur national et de sa propre dignité, un attachement sincère à la foi religieuse , enseignée par l'Eglise et qui faisait la base de l'ordre univeisel. Toutefois, Messieurs, comme je ne fais ici ni un panégyrique, ni une apologie, je n'ai point de peine
à reconnaître que les vertus et les qualités que je signale, ne sont ni constantes, ni inaltérables dans la dynastie. Mais je dis que c'est à elles qu'elle doit sa durée et sa splendeur, et, ce qui le prouve, c'est que, quand elle y déroge, sa prospérité se trouble, et l'on voit recommencer, pour elle et pour la France, l'ère des calastropb.es et des révolutions.
Et, d'abord, la (|uestion est de savoir comment la Maison capétienne se maintient et s'alTermit sur le trône, en face d'une aristocratie militaire, dont l'établissement avait causé la ruine des deux premières dynasties, et qui se tournait déjà contre la troisième qu'elle avait suscitée. Cela se fit bien simplement. A ses débuts, la race capétienne eut le bonheur de n'avoir point de grands hommes. Elle eut, ce qui valait mieux pour elle, des hommes sages et modestes qui n'affichèrent aucune prétention, et n'eiïarouchèrenl personne. La société élait organisée de manière à ne demander au pouvoir royal que d'èlre le sommet de sa hiérarchie, le lien commun de toutes ses parties, le symbole de l'ordre, que l'aristocratie se chargeait de maintenir par son action immédiate. Les premiers Capétiens se contentèrent de ce rôle, et restèrent tout uniment la tète de la polyarchie féodale , les suzerains des seigneurs , qui restaient à leur tour maîtres et propriétaires à la fois dans leurs domaines. En vertu du système féodal, la royauté n'était plus un pouvoir administratif. Née de ce régime, la dynastie capétienne parut s'y conformer sans répugnance et sans arrière-pensée. Elle se contenta d'être une grande dignité, entourée de respects et d'hommages, exerçant une autorité resireinle, mais bien définie par le droit du temps , et d'autant moins menacée (|u'elle menaçait moins elle-même les libertés et la situation d'autrui.
En même temps qu'elle éviiail de rompre avec la féodalité, la dynastie naissante s'unissait étroitement à l'Église, et cette alliance ne contribuait pas moins à l'affermissement de son pouvoir, qu'au maintien de l'ordre dans un état social, dont les croyances et les mœurs formaient le lien et l'unité. En effet, à cette époque où l'autorité politique n'avait plus de centre, et se trouvait disséminée partout, on se demande si la société aurait pu échapper aux effets anarchiques d'un tel système et sortir du chaos où elle se débattait alors, sans l'influence morale, sans l'action spirituelle de l'Eglise. Si la masse de la nation était retenue par la force dans les liens du servage, les représentants de l'aristocratie militaire n'étaient contenus que par l'obligation morale du serment ; ce qui laissait trop d'indépendance à ceux d'en haut, en imposant trop d'assujettissement à ceux d'en bas. Aussi, c'étaient d'un côté de sourds grondements et de persévérants instincts de révolte, de l'autre une liberté turbulente et trop souvent une licence effrénée. Dépouillé par le régime dominant de la plupart de ses moyens d'action, le roi régnait, mais gouvernait peu et administrait moins encore; aucune force publique ne le mettant en état d'être l'appui des faibles, le modérateur des forts, l'arbitre de tous.
Mais l'Eglise, cette grande école de respect, l'Fglise était là qui remédiait à ce désordre matériel, que signalent les documents des x'' et xi" siècles , en agissant sur les cœurs par ses enseignements qu'on ne redoutait pas, qu'on ne combattait pas encore , en portant la paix et la règle dans ces parties intimes de l'âme où l'Etat ne pénétre jamais et où se cache le germe de l'ordre ou du désordre social. Elle y parlait librement à chacun des devoirs de son étal,
et elle y versait largement ces vérités bienfaisantes, que la conscience ne peut repousser sans rompre avec ellemême , parce qu'elles sont dites tout haut, au nom du même Dieu qui parle tout bas dans les cœurs. Par là, rÉgli.-e introduisait dans la société des apaisements et des rapprochements qu'aucune autre puissance ne pouvait alors obtenir, et, pour n'en donner qu'un exemple , c'est par le bannissement spirituel , c'est par l'excommunicaiion, qu'en l'absence de loule autorité publique , elle calma au \f siècle les agitations furieuses des guerres féodales. Ainsi, malgré la rudesse des mœurs et le désordre politique des temps, il faut avouer que la direction, que la répression morale et religieuse y exerçaient un empire qui honore toujours les sociétés qui le subissent, et que c'est là ce qui donne au moyen-àge un cachet de grandeur qu'on ne méconnaît, que quand on est décidé à ne plus reconnaître la grandeur même de la religion qui le lui avait imprimé.
Ce fut donc une grande sagesse chez les premiers Capétiens de n'avoir rien entrepris, ni rien fait qui fût de nalure à affaiblir l'influence salutaire de l'Église. Loin de là, ils l'assistaient dans ses périls, ils la défendaient contre ses ennemis, tant dans leurs Etals, en la garantissant des violences de la noblesse féodale, qu'au dehors en se faisant les soutiens du Sain'.-Siége dans ses luttes contre les Césars germaniques. Associés et protecteurs à la fois de l'Eglise, les rois de France apparaissaient aux yeux des peuples comme les vrais héritiers de Charlemagne, et ce rôle, en les enlourani d'une considération morale qu'aucune autre royauté n'a obienue au même degré, les a élevés au-dessus de tous les autres rois et a l'ait de la Franco, dés les débuts de la dynastie capétienne, la première des nations de la
chrétienté. Aussi sans prétendre à autre chose qu'à régner selon le droit politique du temps, en laissant debout tout ce qui existait, la royauté capétienne poussa dans le sol de profondes racines, et, sans faire rien de grand elle-même, elle a laissé la France du xi'' siècle exécuter, dans son indépendance et son initiative, de grandes choses qu'on voudra recommencer plus tard , mais sans pouvoir y réussir, à savoir, la conquête de l'Angleterre, la conquête de l'Italie méridionale, la conquête de la Terre-Sainte.
Toutefois, la djnaslie capétienne n'aurait pu tenir longtemps en se renfermant dans ce rôle modeste. Il avait pu convenir pour les débuts, l'étal de la société n'en demandant pas davantage. Mais au xn'' siècle, la face des choses commençait à changer ; le monde avait marché en avant, et pour durer, il fallait que la dynastie marchât avec lui en le guidant, en le soutenant dans la voie nouvelle où il s'engageait. Un règne de plus comme celui de Philippe I", et une révolution dynastique eût été inévitable. Or, deux choses étaient à faire, qui exigeaient de la royauté un redoublement d'activité et d'intelligence. Depuis plus d'un siècle que les incursions barbares avaient cessé, la sécurité, la paix, le travail avaient donné aux classes inférieures un essor qui rendait nécessaire un remaniement des conditions sociales. D'un autre côté, la féodalité qui avait été le salut des peuples au temps des invasions et de leurs périls, en devenait le fléau aux jours du repos et delà sécurité. Les instincts turbulents de cette noblesse guerrière, dès (|u'ils ne trouvaient plus à se déployer dans d'utiles et fécondes entreprises, l'entrainaienl dans des luttes intestines, dans des guerres privées et de continuels brigandages. La féodalité ayant accompli sa mission, elle devait disparaître, comme
loule insliliUion usée qui ne rend plus à la société les services qu'elle réclame. De nouveaux besoins s'étaient produits, auxquels elle faisait obstacle, le besoin d'émancipation politique et civile des cités et des populations rurales, le besoin d'ordre et de sécurité intérieure pour tous, de retour à des relations sociales plus générales et plus étendues. Il fallait peu à peu l'aire sortir la société des cadres étroits où le régime féodal l'avait renfermée, dans les temps malbeureux où l'Élat s'était dissous, et où les faibles avaient dû sacrifier leur liberté personnelle pour obtenir la protection des forts. Celait toute une réforme sociale qui se préparait, et c'était la tâche du pouvoir souverain de la modérer et de la conduire.
Messieurs, la royauté capétienne le comprit à temps, et, le premier de sa race, Louis- le-Gros se mit résolument à l'œuvre. Élevé à côté de Suger, dans l'abbaye de Saint- Denis, à la fois berceau et sépulture des dynasties précédentes, Louis -le-Gros et le sage conseiller de son règne, avaient grandi dans les traditions de la monarchie carlovingienne, dont l'Église conservait à la fois le souvenir et le regret (1), et qu'ils devaient appliquer à la réformalion de l'ordre et de la discipline publics. Sans entreprendre encore de rien changer au droit existant, Louis voulut que ce droit fût respecté, et, en revendi(juant pour la royauté la place qui lui appartenait dans le système féodal, en faisant reconnaître ses droits de suzerain , il assura ceux de tous,
(1) Voyez sur l'enfance et l'éducation commune de Suger et de Louis-Ie- Gros, dans l'abbaye de Saint-Denis, le savant et consciencieux livre intitulé : Suger et la Monarchie française au xii® siècle[^. 4, 17), par notre digne et regrellé collègue A. lluguenin, que nous avons \u s'éli'indre, en 1802, à son poste de professeur de littérature étrangère à la Faculté des Lettres de Nancy.
réprima les violences et les briganihiges, et réiablit la paix et la subordination dans ses Etals. Dès-lors on sut qu'il y avait dans le royaume un maître, un haut justicier, un pouvoir protecleur sur lequel pouvaient compter les opprimés et les faibles, c'est-à-dire, l'immense majorité de la population. Dans les siècles précédents, on se détachait de l'Etat pour se recommander aux seigneurs; désormais, on viendra se grouper autour du pouvoir royal qui verra rentrer toute la nation dans sa clientèle.
Alors commence le mouvement qui produira plus lard la chute de l'ordre féodiil. Déjà naissent et se forment en dehors de lui des forces dont il ne dispose pas. A la voix du clergé, les milices paroissiales s'organisent et soutiennent l'action royale conire les grands ou contre l'étranger. La lil)erté communale renaît dans les cités d'où elle avait disparu. L'affranchissement des serfs se propage dans les campagnes. On voit poindre les germes du tiers-état, et le royaume de France, rallié autour de son roi, donne des signes éclatants de son retour à la vie nationale. Quand l'empereur Henri V, de concert avec le roi d'Angleterre, envahit la France à la télé de deux cent vingt mille hommes, la France en trouve quatre cent mille à leur opposer. L'ennemi recule épouvanlé, et ce magnifique élan de la France du \\f siècle inspire à Sugcr, qui le raconte, un enthousiasme dont les nobles accents font encore battre nos cœurs des douces et fières émotions du patriotisme (1).
(l) « Quo facto noslroriim modernilate, nec multorum temporum antiqiiilale, nihil clarius Francia fecit, aut potenlia' siiœ gloriam^ viribus membrorum suorum adunalis, j^loriosius propalavit, quam ciini, uno eodemqiie lermino, de imperatore Romano et Rege Anglico, licel absens Iriumpliavit. Ex quo quiJem, suffocata hostiuni superbia, siluit terra in conspectu ejus^ et pêne ad quos per-
Avant Louis-le-Gros, la dyiuislie capétienne s'était contentée d"élre ot de durer, ce qui élail déjà beaucoup. Avec ce prince, et après lui, elle se met à agir ; elle a son but, sa politique, son système et, pour ainsi dire, son programme. L'ue tradition est créée et se perpétue dans la famille, qui est d'abaisser l'ordre féodal, de reprendre aux seigneurs les prérogatives dont ils ont eux-mêmes dépouillé la royauté, et de replacer celle-ci, avec le concours du clergé et des classes inférieures, dans ses anciennes attributions. Si je ne devais me renfermer dans la question qui est le sujet spécial de ces discours, j'aurais à suivre, sous les successeurs de Louis VI, l'exécution plus ou moins babile et heureuse, mais constante et suivie, de ce programme en vertu duquel la France devait retourner peu à peu au régime de centralisation administrative auquel la Gaule avait été façonnée par l'Empire romain. Travail de reconstruction politique, s'accomplissant en sens inverse à celui qui s'était opéré sous les dynasties précédentes, et destiné, par conséquent, à produire des effets tout contraires. Car, comme c'est la dynastie capétienne qui l'entreprend et qui le dirige, comme il ne s'exécute ni sans elle, ni contre elle, mais sous ses auspices et à son profit, non-seulement elle ne décline pas, non-seulement elle dure, mais elle va grandissant et se fortifiant de plus en plus, jusqu'au moment où elle trouve, dans l'excès même et dans l'abus de sa puissance, les causes de sa décadence et le princij)e de sa ruine.
Mais cette sagesse pratique, mais cette habileté soutenue
lingere poterat inimici, in graliam ultro redeuntes, amicilia' dextras redeuiil. Sic arma lenenli oniuia dat qui jusla negat. >« De vita Ludovici grossi régis apud lîeriitn gallicarum scriplores. T. Xll, p. K^.
des rois de la race capélienne, n'auraient |)as seules suffi à accroilre sa grandeur el à prolonger sa durée, el il faul ajouter, pour tout dire, qu'il se lit alors comme un nouvel état du monde, (jui les plaça dans des circonstances singulièrement favorables. Si donc, les Capétiens ont pu sortir de rabi.ne, remonter toutes les pentes sur lesquelles avaient glissé les Mérovingiens et les Carlovingiens, et se replacer sur les hauteurs qu'avaient occupées les Césars, c'est qu'ils avaient le vent en poupe, c'est que le courant général les portait, c'est que les peuples étaient pour eux, et apparemment aussi que la main toute puissante qui tient le gouvernail du monde avait changé le cours des choses, et engagé la société dans des voies nouvelles.
De toutes ces assertions, qui sont également incontestables, la dernière a peut-être besoin d'être justifiée, et je tiens à indiquer, en finissant, la signification que j'y attache.
Certes, ce n'est pas nier la liberté de l'homme que d'admettre l'inlervenlion de Dieu dans les affaires humaines ; mais ce serait singulièrement restreindre la liberté de Dieu, en même temps que sa puissance, que de ne pas lui permettre de s'en mêler. Il est évident qu'il ne peut pas y rester étranger, puisqu'il y est en cause, la grande affaire du genre humain dans l'histoire, étant, en définitive, d'ê'.re amené à la connaissance de son Créateur et à l'accomplissement de ses lois. Cela étant, l'action de Dieu se reconnaît à tout ce qui contribue à nous faire atteindre ce but suprême, et c'est pour cela que la Révélation est l'œuvre divine par excellence. iMais, indépendamment de cette opération exclusivement surnaturelle, on peut démêler, à travers tous les événements purement humains, une direction
— Sï'2 — qui tend à les melire en harmonie avec elle, et c'est toujours à répandre ses bienfaits parmi les peuples qu'aboutit, en lin de compte, non pas l'action de tel ou tel homme qui reste le maître de faire ce qu'il veut, mais la marche générale des choses humaines.
Cette vérité, je laisse aux générations futures le soin de la dégager des faits de notre époque, dont elles verront les résultats, et je me contente de la vérification que le passé m'en apporte. On n'en saurait trouver de plus éclatante, ni de plus propre à alfermir notre foi dans la IVovidence et dans celte loi du progrès qu'elle a imposée au genre humain, et qui ne s'exécute jamais si bien qu'au milieu des expiations qu'elle lui inflige. Pourquoi, en eiïet, l'invasion des barbares, pourquoi la chute de l'Empire, pourquoi la destruction de la société antique, pourquoi tant de larmes, tant de sang, tant de ruines? sinon pour arriver à la conversion du monde barbare, à la régénération morale du monde romain, à la propagation de l'Evangile, à l'extension du règne de Jésus-Christ sur la terre. Aussi, tout ce qui fait obstacle à cette bienfaisante et salutaire domination dans la partie du monde dont Dieu a résolu la conquête, la sauvage indépendance de la barbarie germanique, les savantes corruptions de la civilisation romaine, l'absolutisme du gouvernement des Césars, tout cela est englouti dans la tourmente, qui ne s'apaise que quand l'œuvre du progrès moral et religieux du monde est assurée. Mais, tant qu'il reste quehjue chose à détruire de cette antique civilisation perdue de luxe, de mollesse et d'orgueil, toute tentative de reconstruction sociale et monarchi(|ue demeure impuissante, et la société est condamnée au morcellement féodal qui permettra sa régénération.
Messieurs, une si haute opération dans l'ordre spirituel, de tels remaniements de la condition morale de riiumanilé, dépassant la portée des vues et de l'action de l'homme, supposent une intelligence supérieure qui les veut, qui les prépare et qui les obtient. C'est là où se retrouvent les harmonies de l'histoire, qui, toutes compliquées qu'elles sont par le jeu de la liberté humaine, trop souvent aux prises avec les lois divines, n'en complètent pas moins la démonstration de l'existence et de la sagesse de Dieu, commencée par les harmonies de la nalure. Et ce qui m'autorise à signaler l'action divine dans ce mouvement de reconstruction sociale que les Capétiens ont si habilement secondé, c'est qu'en lui donnant le progrès chrétien pour base et pour point de départ, la Providence avait ramené la société à sa véritable destination ; c'est qu'elle seule l'avait rendu possible en régénérant la famille , qui est le fondement, et comme la matière première de toute association d'hommes ; c'est qu'enfin , grâce à l'action de Dieu sur les âmes, l'éducation chrétienne de l'Occident était assez avancée pour qu'une civilisation commune pût renaître, sans reproduire les hontes des antiques corruptions et des abaissements d'autrefois.
Voilà donc comment la main de la Providence arrêtant la tempête qui depuis six siècles se déchaînait sur le monde, il fut permis à la société chrétienne, rendue au calme et à la sécurité , et reformée dans ses éléments constitutifs, de se réorganiser et de rentrer dans les voies de la civilisation. C'est encore en France que ce travail de reconstruction sociale fut poursuivi avec le plus d'initiative, de persévérance et de succès. Tout y concourut à la restauration de l'autorité monarchique. L'Église, les villes, les
campngnes se groupèrent aulour du pouvoir royal et lui donnèrent k'S moyens de ressaisir ses anciennes allributions; el, à l'enconlre des révolutions précédentes, qui avaient été faites contre les deux premières dynasties par les seigneurs, !a Maison capétienne en accomplit une qui renverse le régime féodal el fonde l'omnipotence de la royauté.
Mais, je le répète, mon dessein n'est pas d'étudier les progrès accomplis en France par le pouvoir royal, et je ne me propose que de rechercher quelles ont été les causes de rétablissement, de la durée et de la chute de nos difl'érentes dynasties. Sans doute, un tel sujet nous fait loucher à presque toutes les questions générales de noire histoire; mais il ne nous fait pas l'obligation de tout dire. Je n'ai donc pas à vous exposer comment les rois de la troisième race accomplissent la lâche qu'ils se sont donnée et qui les fera durer el grandir ; comment, du xii'' au xvi^ siècle, ils reprennent peu à peu tout le terrain que la féodalité leur a fait perdre; comment ils enlèvent aux seigneurs les attributions politiques inhérentes à leur droit de propriété, comment ils substituent à la hiérarchie féodale le personnel de leurs magistrats, de leurs fonctionnaires et de leurs offlciers; comment ils ressaisissent le droit de haute et basse justice, le commandement direct des armées, la prérogative de prélever des impôts, d'en asseoir et d'en régler la perception ; enfin, comment, à côté de tant d'efTorts pour rétablir la royauté administrative, ils ne se montrent pas moins jaloux de travailler à la reconstitution territoriale de la France, et de garantir son indépendance nationale des atteintes de l'étranger. Tout cela remplit quatre siècles de notre histoire, entrelient et resserre l'union de la nation et
de la dynastie, et nous conduit jusqu'au seuil du xvi^ siècle, non pas absolument sans troubles intérieurs, sans agitalions, ni même sans catastrophes, mais, du moins, sans rien qui ressemble à des tentatives de révolution dynastique.
J'ai donc épuisé le sujet que je m'étais engagé à traiter aujourd'hui, et il ne me reste plus qu'à vous annoncer, pour un troisième discours, une étude sur la révolution qui a causé la chute de la dynastie des Valois et amené au pouvoir la Maison de Bourbon.