LES VALOIS
Messieurs ,
Depuis le x® jusqu'au xvi" siècle, pendant une période de près de six cents ans, la France voyait la même race royale toujours sur le trône , toujours en possession d'une souveraineté qu'on lui avait contestée quelquefois, mais que personne n'avait pu lui ravir. Les fils succédaient paisiblement à leurs pères, les branches collatérales remplaçaient le tronc principal, quand il ne portait plus de rejetons, et tout cela avec une inaltérable régularité, qui surmontait toutes les protestations et toutes les résistances et où se manifeste la force et la solidité qu'avait acquises en France, sous les Capétiens, le principe monarchique et la légitimité de leur race. La dynasiie et la nation semblaient avoir contracté une alliance indissoluble. De part et d'autre, on en observait exactement les conditions essentielles. La royauté devançait et satisfaisait les besoins publics, maintenait l'ordre et la justice dans la nation. De son côté, celle-ci, reconnaissante des services qu'elle recevait, s'acquittait envers la royauté, par sa soumission, son respect et son dévouement. L'hérédité prolongeait dans la dynastie la capacité qui lui avait valu les suffrages de l'élection nationale ; celle-ci semblait se renouveler de règne en règne par l'obéissance et
(1) Voyez les notes 1 et 2 de la page 2i7.
l'amour, lémoignages non équivoques du consentement populaire. C'était une légitimité complète que rien n'avait encore altérée ni amoindrie , et qui allait se fortifiant de plus en plus.
Au xiv" et au w" siècles, des calamités communes étaient venues fondre à la fois sur la France et sur sa dynastie. Celle-ci avait été menacée dans ses droits, celle-là dans son indépendance, et l'Anglais victorieux s'était vu sur le point de dépouiller l'une et d'assujétir l'autre. iMais après avoir soufl'ert ensemble, peuple et roi s'étaient relevés ensemble, toujours unis, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, et le royaume avait repris le cours de ses destinées prospères. Au commencement du x\f siècle , l'autorité royale avait recouvré sa dignité et sa force, la nationalité française s'était plus nettement déterminée, en se dégageant de l'étreinte de l'Angleterre, l'organisation administrative et territoriale du royaume avait repris sons Charles VII , Louis XI , Louis XII, sa marche progressive , et la France était redevenue sous François I" la première monarchie de la chrétienté.
Messieurs , cette situation prospère ne devait pas durer, et le règne de François I" s'achève à peine, (|ue l'on s'engage dans une période de décadence, dont la crise finale fut presque une révolution. Après les débuts les plus brillants, la nouvelle branche capétienne, dont François I" est le chef, voit son étoile pâlir, et sa puissance baisser, au dedans comme au dehors. L'ascendant extérieur de la France , qui avait été tel , sous les règnes précédents , que toute la politique de ses voisins consistait à se coaliser contre elle, pour maintenir l'équilibre, tombe tout d'un coup et c'est l'Espagne qui prend le premier rang et qui
devient prépondérante. Au dedans , ce bon ordre , cette union du roi et des sujets, qui rendaient la France si puissante et (|u'admir;iient les étrangers , comme l'atteste la correspondance officielle des ambassadeurs vénitiens, font place à l'esprit de discorde et de rébellion, et le royaume le plus uni et le |)lus fort devient bientôt le plus divisé et le plus faible. Celte fois, ce n'est plus l'État seulement qui est en cause , et qui souffre de ces maux dont les choses humaines ne guérissent jamais entièrement , c'est du sein de l'Eglise que part le mouvement qui trouble la société, et l'ordre religieux n'est pas moins compromis que l'ordre politique. Contrairement aux révolutions précédentes , où il ne s'était débattu que des questions de gouvernement temporel, c'est la question du gouvernement des âmes qui soulève les peuples , et dont le contre- coup ébranle la société tout entière.
Assaillis de périls d'un ordre tout nouveau, les Valois ne déploient que faiblesse et imprévoyance, et se montrent tout à fait incapables de les surmonter. Loin de prévenir la crise, ou de savoir la dominer et la résoudre, quand elle éclate, ils s'associent aux fautes et aux désordres qui la préparent et ils succombent, dans le bouleversement (pfelle produit. Par un étrange retour, et qui n'est pas le dernier dans l'histoire de la dynastie capétienne , comme la branche directe, celle des Valois s'éteint dans trois frères à qui Dieu refuse le don d'une postérité, tandis que les hommes leur retirent le tribut de leur obéissance. La race disparait au milieu de l'anarchie. Le prince que les droits du sang appellent au trône est sous le coup d'une incapacité religieuse (|ui le fait repousser de la plus grande partie de la nation. Une question dynastique vient compliquer l'agitation et les
incerliludes publiques, el ajouter aux troubles provoqués par la question religieuse, qui est le ferment de cette révolution.
A la laveur du désordre universel, toutes les prétentions, toutes les ambitions, toutes les indépendances se font jour et menacent le royaume d'une complète dissolution. Les seigneurs s'efforcent de regagner le terrain que l'exlension de Tadminisiration et des justices royales leur a fait perdre. Les villes tendent à se constituer en républiques. Toute la macbine du gouvernement se décompose. Tout le travail de reconstruction politique et sociale des siècles précédents est compromis. On retourne en arrière, et l'on se sent ramené à ces désordres et à ce morcellement qui avaient suivi la décadence carlovingienne, avec la désorganisation religieuse de plus. L'étranger, joyeux des maux de la France qui faisaient sa sécurité, les aggravait par son intervention intéressée et perfide, il fallait un sauveur à cette pauvre nation, conduite aux abîmes par les fautes de ses rois el les siennes propres. On était donc dans un de ces moments solennels où il se fonde des dynasties, parce qu'il y faut réparer le délabrement dune nation qui tombe en ruine, et que ce genre de service est comme une sorte de création nouvelle, qui fait toujours de son au!eur l'ancêire d'une nouvelle race de rois. Certes, il ne manquait pas de prétendants à l'Iionneur d'accomplir cette glorieuse opération, et d'en recueillir les avantages. Mais un seul se trouva assez babile et assez fort pour y réussir, et par bonbeur pour la France, ce fut celui-là même que le droit héréditaire désignait comme le roi légitime. Henri IV, roi par naissance , dès la mort de Henri 111, mais d'abord repoussé du trône par une incompatibilité invincible avec la constitution fondamentale de la
monarchie, sut bientôt reconcilier le droit dynastique avec le droit religieux ; et, en préservant la France de la double révolution qui la menaçait alors , il donna à l'avènement de la Maison de Bourbon , le caractère d'une rénovation dynastique , et lui légua des titres tout particuliers à la reconnaissance et aux respects de la nation.
Dans celte esquisse rapide de la crise dont j'ai à vous entretenir aujourd'hui, nous voyons se confirmer une fois de plus la théorie que nous avons tracée de nos révolutions du passé. C'est toujours une race régnante en qui s'affaiblit, avec le sens moral et la dignité de la conduile, l'intelligence des besoins publics et des devoirs de la royauté ; qui ne sait rien opposer d'efficace au désordre qui se produit hardiment, à la faveur de la défaillance des hommes et des institutions chargés de le combattre. C'est, dans le personnel de la dynastie, une décadence qui rappelle la dégradation continue des rois de la première race et qui coïncide, comme toujours, avec la décadence de tout l'ordre politique. C'est enfin, le salut venant d'un homme pourvu des qualités (|ui font les rois, qui arrache la société à l'empire du désordre, comme les fondateurs des premières races la garanlissaient des invasions des barbares, qui raffermit la monarchie, qui rend la paix à TÉglise, qui, s'il n'avait été roi de naissance, le serait devenu par la capacité et l'élection , et dont , par conséquent, l'avénement s'accomplit dans les conditions de la légitimité la plus complète.
Aujourd'hui, Messieurs, je voudrais, dans ce troisième discours, essayer de vous faire comprendre comment s'est préparée et accomplie la désorganisation politique et religieuse de la France sous les derniers Valois, cl comment
s'est opérée la restauration de l'État et de l'Église sous les auspices de la Maison de Bourbon. Cet aperçu rapide, qui nous permettra de résumer la marche et l'ensemble de notre histoire nationale au xvi'' siècle, nous conduira jusqu'au début même de notre cours, qui doit commencer avec la fin des guerres de religion, avec l'affermissement de Henri IV sur son trône, et présenter le tableau des destinées de la France sous la Maison de Bourbon, depuis le commencement du xvu" siècle, jusqu'à la (in du règne de Louis XIV.
Si, comme nous l'avons dit précédemment, les changements dans l'État n'arrivent jamais tout d'un coup, et sont préparés longtemps avant qu'ils n'éclatent, à plus forte raison en est-il de même quand il s'agit des révolutions qui bouleversent la conslitulion religieuse d'une société tout entière. Il n'est personne, sans doute, qui s'imagine que la voix de Luther, quelque retentissante qu'elle fût, aurait eu la puissance de mettre l'Europe en feu et d'en armer les peuples les uns contre les autres, si déjà les germes de la discorde et les matériaux de l'incendie n'eussent été déposés dans son sein. Luther n'était pas le premier dans le monde à prétendre s'ériger en arbitre de la doctrine religieuse, à s'élever contre l'autorité qui la lui avait enseignée, pour enseigner en son nom propre à ses semblables. Mais la plupart de ses devanciers n'avaient guère produit que des sectes obscures, sans action historique et durable sur la société chrétienne. Seul Luther, comme avant lui peut-èlre Arius, obtint par ses prédications, à la faveur des circonstances au milieu desquelles il parut, des résultats sociaux d'une portée immense. Or, ce fut la commotion par lui communiquée à l'Europe , qui porta le trouble dans
32'2 — l'anlique harmonie politique cl religieuse de la France, et qui provoqua celle révolulion du xvi" siècle que je vais essayer de vous décrire. Mais, à son tour, pour s'être laissée si facilement soulever dans toutes ses profondeurs, il fallait que la France fût elle-même travaillée par une fermentation préparatoire, qui n'attendit qu'une étincelle pour éclater.
Il faut donc remonter, pour atteindre l'origine de cette grande crise, au moment où commence à s'altérer d'une manière sensible l'élat religieux et politique de la France, et ce retour nous reporte à plus de deux cents ans en arrière, au début du xw" siècle, à l'époque du conflit de Philippe-le-Bel et de Boniface VllI, alors que fut rompue violemment, pour ne plus être complètement renouée, l'an- . tique union du Saint-Siège et de la royauté française. De là' une première atteinte fondamentale portée à la constitution de l'ancienne monarchie , à qui celte union servait de base depuis le temps même de Clovis. Et, par ce privilège d'universalité d'action que la France possède dans le monde, cette altération de ses rapports avec l'Église troubla profondément l'harmonie et l'unité de la civilisation chrétienne, qui avait résisté à toutes les luttes du Sacerdoce et de l'Empire, et elle devint la cause première et lointaine des agitations qui travailleront au xvi'' siècle, dans toute l'Europe, l'Église et l'État.
Je devrais, je voudrais. Messieurs, juslilicr ces assertions qui résument la pensée que j'ai déjà développée dans cette chaire, en y racontant ces graves événements ; mais je ne puis étendre indéfiniment ces préliminaires, ni surcharger ce discours, accablé déjà par son propre sujet, d'une introduction qui en doublerait l'étendue. Qu'il me
suffise donc, aujourd'hui, de vous rappeler le souvenir de nos thèses d'autrefois, en vous répétant que de même que ce fut par l'uniou , altérée quelquefois mais jamais brisée, de la France et du Saint-Siège que se constitua et se consolida, au milieu de la plus violente des tempêtes sociales, ce qu'on peut appeler la république ou la confédération chrétienne, de même ce fut par leur rupture, à la suite du démêlé de Boniface VIII et de Philippe-le-Bel,que la société du moyen-âge entra dans sa période de décadence, pour faire place à la société des temps modernes , où l'esprit humain , prenant pleine possession de lui-même, a réalisé des progrès dont il est fier à bon droit, mais qui, s'ils étaient poussés jusqu'aux limites extrêmes que quelques-uns voudraient atteindre, ne seraient pas, pour des yeux clairvoyants, des compensations suffisantes de l'affaiblissement des deux principes d'autorité |)olitique et religieuse, dont l'accord , sous quelque forme qu'il se produise, peut seul procurer aux peuples le bienfait de l'ordre dans la liberté. Aussi, je laisse à ceux qui pensent que le progrès consiste à en finir avec la Royauté et l'Église le soin d'applaudir à un événement qui fut alors si fatal à ces deux grandes institutions, à l'une |)ar l'humiliation de sa défaite , à l'autre par l'orgueil même de sa victoire. Ce n'est pas que je croie à la nécessité de l'union des deux pouvoirs dans les conditions et la mesure où elle existait au moyen-âge. J'admets que pour une société qui se développe, on élargisse peu à peu le champ d'action où sa liberté demande à se déployer, comme on élargit les vêlements d'un enfant qui grandit; et il est évident que les peuples ne peuvent rester dans les langes où la religion a abrité leur enfance, pas plus que dans la famille, les enfants ne passent leur vie dans le giron protecteur de
leur mère. Mais le besoin d'émancipation ou de sécularisalion que produit, pour l'individu ou pour les peuples, le progrès de l'âge, ne les justifie pas quand ils violent le respect qu'ils doivent à celle qui a formé leurs premiers ans , et qu'ils rompent avec les vérités et les principes qu'elle leur a inculqués. C'est une triste chose qu'un fils débutant dans la vie et essayant ses forces, par l'oubli de tous ses devoirs envers ceux de qui il a reçu le jour, qu'il insidle et qu'il maltraite lorsqu'ils le réprimandent sur ses excès et ses déportements. Transporté dans l'histoire , ce spectacle n'est pas moins odieux , et c'est celui dont Philippe-le-Bel a étalé le scandale aux yeux de la chiélienlé, dans son démêlé avec le Sainl-Siége , se donnant tous les loils de la conduite même aux yeux de ceux qui approuvent son entreprise (1), et faisant tomber d'en haut le funeste et contagieux exemple de s'aHianchir du respect envers tout pouvoir qui ne pourra plus l'imposer par la crainte.
Aussi, les généalogistes de la révolution ne manquent pas défaire dater du soufllet de Boniface VIII la première défaite du principe dautoiilé dans le monde chrétien , et, quand on considère la série des faits dont il est le point de
(1) « Sa querelle avec Boniface VIII eut pour résultat de fixer les limites de l'autorité des papes et de la contenir dans de justes bornes ; mais cette grande entreprise fut accompagnée de scandales et de violences déplorables. » La France sous PhiUppe-le-Belj par Edgard Boutaric, p. 88. Voyez aussi du même savant, un article intitulé: Lfs Idées modernes chez un politique du xiv'= sièclcy dans la Revue contemporaine du 15 avril 1864, p. 417. Dans ces deux écrits, les appréciations sont défavorables à Boniface VllI ; mais les faits concluent contre Pbilippc-le-Bel. Or, les appréciations ne sont que l'opinion de l'auteur, et les faits, c'est l'bistoire même. On ne saurait attacher trop de prix à ces ouvrages sincères, où la force de la vérité n'est pas infirmée par les dispositions particulières de l'écrivain.
départ, on ne peut se refuser à croire que leur logique ne les trompe pas. En effet, la victoire de Philippe-le-Bel sur la papauté engendra la translation du Saint-Siège à Avignon; celle-ci engendra le grand schisme ; le grand schisme engendra dans tout l'Occident cet affaihiissement de la doctrine et de la discipline chrétiennes qui signale la décadence du moyen-àge, et il ouvrit la porte à ce relâchement, à ces abus, à ces scandales qu'il fallut expier par une révolution, avant qu'on ne se résolût à y remédier par une réforme. La réforme se fît dans l'Eglise et par l'Église qu'elle ramena dans ses voles, sans porter atteinte à l'intégrité des principes ; mais elle avait été précédée d'une révolution qui s'était faite en dehors de l'Eglise et cjntre elle, et qui produisit dans toute l'Europe une commotion politique, dont la France devait profondément ressentir le contre-coup.
Depuis plus de dix siècles que la société chrétienne reposait sur le principe de l'unité religieuse, et reconnaissait l'autorité de l'Église, la rupture de cette unité, la négation de cette autorité ne pouvaient se produire sans ébranler tout l'édifice de fond en comble. Même de nos jours, où l'antique union des deux pouvoirs est depuis longtemps dénouée, et où bien des esprits se familiarisent avec l'idée de leur séparation complète, s'il survenait tout à coup, dans un milieu encore catholique de mœurs et de croyances, sinon d'institutions, quelque changement essentiel dans la situation de lÉglise, l'émotion des consciences ne pourrait manquer de se faire sentir à la société tout entière. A plus forte raison devait-il en être ainsi au xvi^ siècle, où les deux pouvoirs se tenaient par tant de points, et où l'État se chargeait de maintenir et de faire respecter la foi qui servait de fondement à l'ordre social. Attaquer celle-
ci, c'était donc atlaquer l'Étal lui-même. On ne pouvait rompre avec l'une sans rompre en même temps avec l'autre, et le roi de France, en jurant sur les autels, au jour de son sacre, de conserver dans son royaume l'intégrité de la religion catholique, se trouvait par devoir et par serment, non moins que par intérêt , l'adversaire obligé de toute innovation religieuse. Depuis le xi" jusqu'au \\f siècle, les rois s'acquittèrent de celte obligation avec plus ou moins de zèle, de lumière et de succès , mais enfin sans que jamais ni leur autorité, ni celle de l'Église ail souiïert d'atteinte sensible. Il n'en fut pas de même au xvi" siècle, et la lutte religieuse, dont l'Allemage avait donné le signal, provoqua en France une conflagration générale, et faillit livrer ce royaume aux ravages d'une double révolution .
Pourquoi la Maison de Valois, qui ne voulait pas de l'introduction du protestantisme en France, n'a-l-elle su ni l'arrêter, ni le contenir? Pourquoi, tout en le redoutant et en le repoussant , l'a-t-elle laissé grandir et devenir un puissant parti, qui trouva des chefs politiques et devint menaçant pour la royauté elle-même ? Pourquoi, lout en combattant les Huguenots, s'est-elle aliéné les catholiques, et a-t-elle fini par trouver les uns et les autres également rebelles à son autorité? Pourquoi, enfin, s'est-elle vue un jour étrangère à tous les principes, à toutes les passions et à tous les intérêls des partis , isolée entre deux ligues qui avaient leurs chefs et leur direclion propre, seule, délaissée, impuissante , sans force pour contenir les factions et pour se soutenir elle-même, et , enfin , réduite à néant , avant d'avoir cessé d'être? Telles sont. Messieurs, les questions qu'il nous faut d'abord résoudre avant de passer à celles
qui se rapportent à la restauration du royaume sous les auspices de la Maison de Bourbon.
Considérée dans son ensemble, l'histoire de la race des Valois, tant dans la première branche, qui commence à Philippe VI, que dans la seconde, qui a pour chef François V, nous permet d'affirmer que les rois de cette Maison étaient moins riches de ces qualités politiques et morales, dont les Capétiens directs avaient été plus heureusement dotés. Si l'on excepte Charles V et Louis XI, et jusqu'à un certain point Charles VII, on ne trouve en elle que des princes chez qui les dons aimables et brillants de l'esprit et du caractère, ne compensent pas suffisamment ce qui leur manque en sagesse, en lumière, en moralité et en conduite. Aussi, l'histoire de la dynastie capétienne qui, jusqu'à l'extinction de la première série de ses rois, avait offert, malgré quelques traverses, un ensemble satisfaisant de prospérités et de progrès, change subitement d'aspect à l'avènement des Valois, et les deux branches de cette Maison sont, tour à tour, après des fautes et des excès qui les compromettent, frappées de calamités terribles et engagées dans des crises qui produisent l'humiliation de la première et la ruine complète de la seconde. Ainsi, c'est sous les premiers Valois que la France subit les désastres de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, qui la firent tomber si bas, elle et sa dynastie, qu'il n'y eut que le miracle de Jeanne d'Arc qui put la tirer de l'abîme. Ainsi, c'est sous les seconds Valois que se déchaînent ces désordres intérieurs qui enfantèrent la guerre civile et religieuse, non moins fatale à la France que sa lutte avec l'Angleterre , et dont la dynastie ne se releva pas.
Dans la guerre contre les Anglais, nos désastres étaient
généralement préparés par les (roubles du dedans. Au xvi^ siècle, les agitations intérieures furent préparées par les fautes et Tinsuccès de notre politique étrangère. Depuis que le Saint-Siège avait été dépouillé de cet ascendant qu'il exerçait sur les alTaires générales de la chrétienté, tous les rois, à commencer par le roi de France, se trouvèrent émancipés. La royaulé européenne marcha alors à grands pas vers l'absolutisme, et, secondée par les peuples, qui, sauf en Angleterre (1), ne songeront que plus tard à la limiter et à lui imposer le frein des constitutions, elle lendit à devenir entièrement libre dans son action, et à réaliser au dedans tous les progrès qui la tentaient, au dehors tous les agrandissements qui se trouvaient à sa portée. On vil les gouvernements tempérés du moyen-âge tomber de plus en plus dans l'arbitraire, et la France, qui avait déjà pris tant d'autres initiatives, devancer le reste de l'Europe dans celte voie. Sans doute, l'arbitraire n'est pas nécessairement la tyrannie; il n'entraîne pas toujours la violation de tout droit et de toute justice, et, en se faisant arbitres suprêmes dans leur royaume, les rois de France ne prétendaient pas fouler aux pieds, indistinctement, toutes les règles et toutes les lois. L'ensemble de leur conduite et des actes de leur administration témoigne assez de leur modération habituelle. Mais, enfin, en s'affranchissant de tout contrôle, en fondant l'indépendance absolue de leur pouvoir, en aspirant à ne relever que de leur conscience, les meilleurs ne se trouvèrent pas assez défendus contre eux-mêmes, et les peuples, livrés à des volontés sans frein, furent trop souvent entraînés dans des entreprises sans raison,
(1) Voyez Macaulay, Histoire d'Angleterre depuis l'avènement de Jacques II. T. I, cli. 1, p. 32. Trad. de M. Jules de Peyronnel.
que le succès même n'aurait pas suffisamment juslifiées.
C'est ce qui arriva à la France, à la fin du xv" siècle, lorsque Charles VIll donna le signal des funestes guerres d'Italie, en prenant, malgré son conseil, et à l'instigalion de quelques jeunes fous qui avaient toute sa faveur, la résolution de conquérir le royaume de Naples. 11 y avait bien longtemps, depuis saint Louis peut-être, que la France ne s'était vue dans une situation aussi florissante. Les règnes laborieux et féconds de Charles VII et de Louis XI avaient replacé la nation dans son indépendance, la ro\aulé dans son pouvoir, le peuple dans sa sujétion, la monarchie tout entière dans sa force. Plus puissant qu'aucun roi de son temps, libre de disposer à son gré de toutes les ressources de son royaume, Charles VIII s'engagea élourdiment dans cette entreprise, dont gémissent également Guichardin et Comines, qui domina pendant plus d'un demi-siècle toute la politique occidentale, et qui déchaîna tant de calamités sur la France et sur l'Italie.
Sans doute, une nation ne peut pas rester oisive, et quand elle est libre de ses forces, il est du devoir de ceux qui la gouvernent de'leur trouver de l'emploi. Mais l'action ne doit jamais être une impétuosité aveugle, et il faut toujours qu'elle soit l'exécution de quelque sage conseil. Pressé par quelques Italiens mécontents d'intervenir dans leurs affaires, Louis XI s'était bien donné de garde d'aller chercher des aventures au-delà des Alpes. Mais Charles VIll était une tête légère ; son imagination romancs(|ue se repaissait des chimères d'une vaine gloire. Il sacrifla tous les vrais intérêts qui le retenaient dans son royaume et, se précipitant sur l'Italie avec l'impétuosité qui y avait entraîné autrefois les Bellovèse et les Brennus, on le vit ré-
Irograder vers la politique fougueuse et sans but de i'anliquilé gauloise.
Dans d'autres temps, quand la France intervenait en Italie, elle avait ordinairement à y servir quelque grand intérêt politi(|ue ou religieux, soil la défense de l'Italie elle-même contre l'occupation germanique, soit la cause plus générale de l'indépendance du Saint-Siège à l'égard de toute domination étrangère. C'est qu'alors la politique française obéissait à une inspiration plus désintéressée et plus haute, à celle qui avait fait de la Fille aînée de l'Église le boulevard de l'Europe contre la barbarie occidentale et contre l'islamisme, qui l'avait mise à la tète du mouvement des Croisades, qui la poussait sur tous les champs de bataille où il y avait à combattre pour Ja sécurité, ou pour la paix intérieure de la chrétienté. Cette inspiration, c'était la voix même des souverains pontifes jetant au milieu de ce monde confus et barbare, qui sans eux aurait été le chaos, les hautes et généreuses idées d'unité et de solidarité sans lesquelles il n'y a pas de civilisation commune ; c'était le programme traditionnel du Vatican, rappelant sans cesse à ces rois et à ces seigneurs, si ardents à s'entredétruire, qu'ils étaient des frères placés sous la direction d'un père commun, et qu'il n'y avait pour eux qu'une guerre légitime, à savoir la guerre sainte contre l'iulidèle.
Ce fut en se montrant docile à cette noble impulsion que la France devint au moyen-âge la première nation de la chrétienté, et qu'elle exerça sur toute l'Europe un ascendant moral, intellectuel et politique dont on a trop perdu de vue les glorieux témoignages (1). Mais parvenue au faîte de la
(l) Ajoutons, pour rendre justice à notre temps, qu'il revient de plus en plus de ces oublis et de ces dédains pour le passé de la France au nioyen-àge.
grandeur, au xiii^ siècle, au temps de saint Louis, elle oublia bien vile à quelle douce et facile dépendance elle devait sa supériorité sur le reste du monde chrétien. Elle se lassa d'obéir à la voix de cet homme désarmé qui contrariait de la sagesse de ses conseils (1) des instincts, des passions, des intérêts qui ne demandaient qu'à se donner libre carrière. Un jour vint, où l'un de ses rois, rompant avec la tradition de Charlemagne pour reprendre celle des Césars romains, fit taire brutalement cette voix , jusque-là respectée, sous prétexte iju'elle était trop impérieuse, el, en réalité, parce ([u'elle était trop importune. Dès-lors la parole fut à l'égoïsme national et aux ambitions princières ; l'inspiration politique baissa partout, et devint peu à peu ce qu'on appellera bientôt le machiavélisme; et, sous ces nouvelles influences, l'on vit la chrétienté déchue de l'idéal que ses chefs religieux avaient rêvé pour elle, se déchirer par ses dissensions intestines, el subir au xvi'' siècle l'invasion de l'is-
Les travaux de l'érudition contemporaine, en dissipant l'ignorance où l'on était tombé sur cette période de notre histoire, nous ramènent peu à peu à une plus juste appréciation de ces temps-là. Ce sera un des titres de 31. Vicl. t-eclerc d'y avoir contribué , en prouvant que c'est bien la France , et non l'Italie, qui a été l'institutrice de l'Europe au moyen-âge. Voyez son Discours sur l'état des lettres en France au XI V^ siècle dans le XXIV*^ volume de ? Histoire littéraire de la France, publié par l'Académie des inscriptions et belleslettres, p. 172, 323, 544, 894, etc.
(1) Quand je parle de l'Eglise et de son action sur la société, je n'ai en vue que l'enseignement et la doctrine, et l'on comprend que je n'aie rien à y reprendre. D'autres ne veulent voir que les tiommes et leur conduite, et il n'est pas étonnant qu'ils trouvent toujours à redire. 11 ne faut pas oublier que l'individu est toujours au-dessous de la vérité et bien souvent en contradiction avec elle, même avec celle dont il est le dépositaire. Quant à ceux qui se trompent, j'ai toujours pensé qu'ils valent mieux que leur erreur. Ces deux règles m'ont constamment guidé dans mes jugements historiques .
lamisme et de l'anarchie religieuse. Autrefois, la France aurait donné le signal de la résistance à cette double agression ; mais alors, infidèle à sa vocation, égarée dans ses voies, réduite elle-même aux abois par les fautes de son gouvernement, on la vil contracter avec les Turcs une alliance qui la déshonorait aux yeux de la chrétienté et dont elle était la première à rougir, et favoriser, dans les protestants d'Allemagne, une agitation qui allait bientôt la bouleverser de fond en comble.
Voilà par quelle mauvaise conduite des affaires du dehors, la Maison de Valois préludait à la ruine de celles du dedans, et contribuait à creuser l'abime où elle devait s'engloutir. Déjà compromise par l'insuccès de sa politique extérieure, où elle fatiguait sans avantage et sans vraie grandeur l'héroïsme impérissable de la nation, la dynastie allait enfin se trouver en présence de difficultés bien autrement graves, qu'elle ne pourra surmonter et qui causeront sa perte. Partie de l'Allemagne, rapidement propagée dans le nord de l'Europe et en Angleterre, grâce à des causes occasionnelles particulières à cette époque et dont mon sujet n'est pas de vous entretenir, la révolution religieuse vient frapper aux portes de la France, et y engager une lutte où sa victoire se terminait toujours par la proscription de l'ancienne foi catholique.
Pour échapper aux agitations que la propagande du protestantisme suscitait partout où elle parvenait à pénétrer, il n'y avait que deux partis à prendre : ou bien pactiser avec elle, se déclarer son complice ou son chef, et, sur sa sommation, rompre avec l'Église en l'expulsant. C'est à quoi l'intérêt politique ou d'autres mobiles moins relevés encore, avait déjà déterminé plus d'un souverain de l'Europe. Mais
rien n'invitait les rois de France à en faire autant, et je ne crois pas qu'aucun d'eux ait jamais été tenlé d'apostasier. L'aulre moyen consistait à arrêter le mal dans son principe, en faisant son devoir de roi, en répiimatil tout ce qui portait atteinte aux lois de l'Église et de l'État , et , en même temps, à couper la racine du mal et à l'atteindre dans ses causes, en travaillant soi-même à la réforme de tous les abus et de tous les scandales qui expliquent, sans le justifler, tout ce grand mouvement.
Mais ce système, qui eût épargné à la nation bien des maux, demandait une force de conviction, une droiture de cœur, une fermeté et une suite que ces rois frivoles, insouciants et corrompus n'eurent jamais. Depuis François I'^'" jusqu'à Henri III, tous se sont montrés incapables d'adopter un parti et de le suivre avec constance. Aussi peu disposés à céder, que préparés à résister vigoureusement, ils tinrent la plus déplorable conduite qui se puisse voir, la plus propre à ruiner un gouvernement engagé dans une pareille crise. Car à une époque d'exaltation religieuse, dans un temps où la lutte s'engageait sur le terrain des convictions et des croyances , et où, malgré le mélange des passions les plus grossières, tout se subordonnait aux grandes questions qui concernent l'àme et le salut, ils restèrent sur le terrain des intérêts, subordonnant tout au soin de leur conservation, ne sachant ni défendre ce qu'ils paraissaient croire, ni combattre ce qu'ils semblaient condamner, et perdant leur couronne précisément, parce qu'ils n'avaient songé qu'à la sauver.
Mais, dira-ton, les Valois étaient-ils donc enfermés dans l'inévitable alternative ou de céder à cette prétendue réforme, ou de l'anéantir? N'y avait-il pas moyen d'y échap-
per en prenant un parti moyen ? El, en évitant la lutte à outrance ou une honteuse capitulation, ne pouvaient-ils pas rester rois catholiques de la France catholique, en laissant itux dissidents la liberté de conscience, dont la déclaration, au début des troubles , eût prévenu les maux qu'ils ont causés. Et, puisque la liberté de conscience a été la conclusion de toutes ces guerres, n'aurail-on pas mieux fait de l'accorder d'abord» et, par là, d'arrêter l'effusion du sang avant qu'il en ait été versé une seule goutte. Voilà ce qu'on dit sans cesse, ce qui fait retomber, en définitive, sur les puissances catholiques et sur l'Eglise toute la responsabilité des violences de ces temps tumultueux. Mais ce langage, outre qu'il devient par là contraire à cet esprit d'équité qui est l'àme de l'histoire et sans lequel ses œuvres ne sont que des manifestes de parti , il suffit d'un moment 'd'examen pour montrer tout ce qu'il a de gratuit et d'inconsidéré, et combien il suppose qu'on ne s'est rendu compte ni des principes, ni des faits, ni des conditions théoriques et historiques de la question.
Théoriquement , et en thèse générale, c'est ne rien dire que de reprocher aux hommes de ne pas savoir commencer leurs démêlés par où ils devront les finir, puisque c'est précisément le combat qui les mène, au point oîi ils arrivent, de même que ce sont les prémisses d'un syllogisme qui conduisent peu à peu l'esprit à sa conclusion ? Théoriquement, peut-on penser que dans des temps de foi et de fortes convictions , on transigera dans des conflits qui intéressent les croyances , à moins d'y être contraint par la lassitude et par l'évidence d'une invincible nécessité? Théoriquement encore, est-on fondé à exiger d'un gouvernement , d'une société qui repose de temps immémorial sur un certain ré-
gime politique et religieux, de le laisser violer impunément par ceux-là même qui sont nés sous ses lois et qui lui doivent obéissance ? S'il y a lieu de s'étonner ici , ce n'est pas que l'ordre traditionnel qui régnait en France ait été défendu, c'est plulôt qu'il ail été si mal défendu, et si peu en état de bien l'être.
Historiquement et en fait , la tolérance civile était alors aussi peu praticable qu'en tbéorie. En eiïel, le protestantisme, aujourd'hui paisible dans un milieu social qu'il n'attaque pas et qui ne le conteste plus , s'est produit à ses débuts sous la forme d'une impétueuse et violente aggression contre l'Eglise catholique. Celle-ci n'avait pas seulement à lui laisser se l'aire sa place et à le tolérer, elle avait à l'empêcher de la détruire ; car c'était là sa raison d'être , et là où il était le plus fort, il ne s'en faisait pas faute. On sait quel fut le sort fait aux catholiques partout où triompha la révolution religieuse, en Allemagne, en Suède, en Danemarck, en Angleterre et en Ecosse. L'Eglise catholique fut proscrite dans une moitié de l'Europe (1) ; et pour achever de l'anéantir dans l'autre, il n'y avait plus que la France à conquérir. Car avec la France pour soi et complètement détachée de Rome , il devenait facile à la révolution du xvi^ siècle d'en finir avec l'Espagne et le Saint-Siège.
(l) Comme elle le fut, dans le Béarn, par l'ordonnance rendue au nom de Jeanne d'Albret, le 28 novembre IbGO, et dont voici quelques unes des dispositions : « Art. 1 . La reine entend que la parole soit annoncée par ceux qui, » étant appelés de Dieu, ont seuls une vocation légitime, auquel effet elle an- » nule, casse, bannit et proscrit tous exercices de la religion romaine sans » exception, comme messe, etc.... Art. 2. Veut que les oratoires champêtres » servant à de folles superstitions, ensemble les autels et les retables des églises, » des villes et villages soient rasés, démolis, et que les pierres et boiseries » soient employées à des besoins utiles. Art, 3. Enjoint à tous les habitants
C'était tout un immense complot dont Luther, dans le débordement habituel de ses colères , avait donné le signal par ce cri de guerre furibond : « 11 faut laisser là le Turc, » et courir sus au Pape ! » L'agitation débuta d'abord au cœur de l'Allemagne par des soulèvements désordonnés et aveugles ; mais bientôt le mouvement se régularisa, en se concentrant à Genève, sous la direction de Calvin, qui le fit rayonner à travers toute l'Europe par de nombreux adeptes, ardents à propager partout le trouble et la sédition, et dont l'écossais Knox est le type farouche. De bonne foi , en présence d'une telle attaque, est-il juste, est-il raisonnable de reprocher à l'Eglise et aux États résolus à rester catholiques d'avoir eu recours à la force pour s'en garantir ? Et doit-on flétrir du nom odieux de persécution, ce qui n'était que répression nécessaire et exercice du droit de légitime défense? Et, cependant, c'est ce qu'on n'a cessé de répéter depuis plus de trois siècles, et ce qui a inspiré tant d'appréciations déclamatoires et mensongères qui ne peuvent soutenir la discussion , et contre lesquelles, en simple qualité d'historien , je ne pouvais me dispenser de protester.
Je sais bien , Messieurs , que d'habiles apologistes de la révolution religieuse du xvi^ siècle ont imaginé d'agrandir son rôle et de lui faire la part belle , en prétendant qu'elle
» du pays, quels qu'ils soient, d'assister aux prédications, instructions et prié
» res que feront les ministres selon la parole de Dieu, etc • Voyez Poe\da-
vant, Histoire des troubles survenus en Bénin j i,. II, p. 424, cité par Segretain, Sixte-Çuinl et Henri IV, p. 47. On voit par ce qui se passe dans un coin de la France, sous les auspices d'une reine protestante, ce dont un pays catliolique avait ù se garantir, et combien la résistance de la nation contre les tentatives du parti réformé et ses répugnances pour le fils de Jeanne d'Albrel étaient justifiées.
était venue apporter la liberté au monde, et qu'elle avait émancipé la pensée humaine courbée sous le joug absolu du dogme catholique. Je n'ai pas le temps de m'arrétcr à faire ressortir tout le vide d'idées qui se cache sous la pompe de ces grands mots, ni de montrer que l'éblouissement qui les accompagne n'apporte aucune lumière à la question. Qu'il me suffise de dire ici que si l'on entend par liberté, la faculté de rejeter toute croyance dogmatique et de faire de la religion une chose de pure convenance personnelle, les réformateurs ont pu, sans doute, contribuer indirectement à introduire ou à répandre le goût de ce genre de liberté dans le monde ; mais c'était assurément sans l'avoir prévu ni désiré. J'aime à leur rendre cette justice, qu'aucun d'eux ne songeait à en venir à cette extrémité ni à y mener les autres , et que beaucoup d'entre eux auraient reculé dans leur entreprise, s'ils avaient pu prévoir qu'elle dût entraîner de pareilles conséquences. Ce n'étaient ni des indilï'crents, ni des sceptiques travaillant à propager autour d'eux cette idée dissolvante et négative, que chacun est maître de sa foi et qu'on peut indistinctement croire tout ce qu'on veut en matière de religion. ]\on, mais, comme dit Bossuet, qui les a mieux caraciérisés que personne, ce n'étaient certes pas des hommes sans religion, « mais des hommes qui prennent la religion de travers et » qui, pour la plupart, prêtres égarés par un laux zèle, » sont sortis du droit chemin pour avoir prélciidu marcber ».toul seuls, ne voulant pas souiïrir qu'on les y ramène, et » en détournant les autres par leur exemple et leur pré- » dicalion. » Ainsi, ils ne niaient pas le principe d'autorité, mais ils le transféraient ; ils reiilevaient du siège où il réside, et où ils avaient tous commencé à le reconnaître
pour se l'attribuer indûment à eux-mêmes et l'exercer sur les disciples qu'ils se faisaient, avec cet absolutisme qui est le propre de toute usurpation
Ainsi, les chefs protestants ne fondaient pas la liberté religieuse au sens philosophique de nos jours, mais ils fondaient des églises particulières qu'ils prétendaient substituer à l'ÉsIise elle-même et qu'ils établissaient partout sur ses ruines. C'était donc pour la sociélé catholique le moment de résister ou de périr ; elle ne pouvait pas, elle ne devait pas songer à transiger. Car le mouvement d'agression qui se produisait alors contre le catholicisme, n'était pas de ceux qu'il est donné à aucun pouvoir de modérer ni de satisfaire. La réforme , d'ailleurs , ne demandait pas de transaction. Elle voulait vaincre et renverser l'autorité contre laquelle elle s'était mise en révolte, et qui ne pouvait la désarmer qu'en se déclarant un abus, et en se supprimant elle-même. L'Église eût-elle satisfait à toutes les réclamations, redressé tous les griefs , aboli tous les désordres, accompli dans son sein une réforme complète ; fût-elle devenue aussi parfaite et irréprochable que ses ennemis la prétendaient corrompue et dégénérée , qu'elle n'aurait pu réussir à désarmer, à pacifier, à ramener sous ses lois ces esprits superbes, pleins de chagrin et d' aigreur , comme les appelle encore Bossuet(l), qui, eu arborant les mots décevants de réforme et de liberté, par lesquels ils s'étaient étourdis euxmêmes, avaient séduit les peuples dont ils prétendaient rester désormais les guides. Ainsi violemment attaqués dans leur principe même, l'Église et les États catholiques usaient du droit de défense inhérent à toute société qui existe et
(l) Ilialoirti das VarialiunSj 1. I, § V.
qui veut vivre. Et pour achever de lever tous les doutes sur le caractère de l'agression dont elle était l'objet, nous en finirons sur ce point en invoquant l'autorité du plus illustre représentant du protestantisme français, qui s'exprime en des termes qui ne laissent subsister aucun doute à cet égard. « La » crise du xvi^ siècle, a-t-il dit dans un de ses cours, n'était « pas simplement réformatrice, elle était essentiellement ré- » volutionnaire. Il est impossible de lui enlever ce caractère, » ses mérites et ses vices ; elle en a eu tous les effets (1). » Ainsi, ce n'est pas calomnier le protestantisme que de l'appeler une révolution , puisque c'est une (|ualifica(ion qu'il revendique et dont il se pare lui-même avec complaisance. Mais par cet aveu, qui révèle ses intentions hostiles et ses instincts destructeurs, on s'enlève le droit de blâmer l'altitude prise contre lui par la société catholique qui ne désespérant jamais , en religion comme en politique , de l'amélioration des hommes et de la conservation des choses, est antipathique à l'esprit révolutionnaire, c'est-à-dire, à cet esprit qui, sous prétexte de réformer, veut détruire, et qui ne voit de remède aux abus des institutions de tout genre que dans leur complet renversement.
Et maintenant, qu'on ne s'y trompe pas , nous sommes ici en face d'un fait bien autrement grave que les révolutions politiques dont je vous ai esquissé le tableau. Cellesci font des ruines, mais on peut les réparer. Une dynastie disparaît, une autre la remplace. Le gouvernement tombe, mais il se relève dans des conditions nouvelles et souvent meilleures. Malgré les maux (ju'elles entraînent, ces destructions n'atteignent que des institutions humaines que
(1) M. Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, X\l^ leçon.
l'on peut humainement rétablir. Il n'en est pas de même, quand c'est la religion qui est en cause. Comme elle n'est pas l'œuvre de l'homme, l'homme n'a ni le droit de la détruire, ni la puissance de la refaire. Son devoir étant de se conformer le plus fidèlement possible à ses préceptes et à ses lois, il a le droit de réforme sur lui-même, lorsqu'il s'est corrompu en s'en écartant. Mais quant aux dogmes, quant aux règles de la loi et des mœurs, (juanl à l'institution elle-même, il n'appartient pas à l'individu, dans l'Église comme dans quelque société que ce soit, d'en disposer à son gré. Et il faut, pour que le christianisme subsiste, qu'il reste sous la direction de celui qui est son auteur, c'est-àdire de Dieu lui-même, visiblement représenté par l'autorité à qui il a confié le droit et le devoir d'enseigner, de perpétuer, d'interpréter les vérités qu'il est venu apporter à la terre.
Il n'échappe à personne, j'entends de ceux qui savent pousser un raisonnement jusqu'au bout, que si le principe d'autorité n'est pas dans l'Eglise catholique, il n'est pas davantage dans les sectes qui se sont" séparées d'elle, que, par conséquent, il n'est plus nulle part ; que sans lui, il ne peut plus y avoir, logiquement, en religion, que des opinions individuelles, et que la proclamation du principe du libre examen a pour conséquence dernière de transformer une foi religieuse en une pure philosophie, de dissoudre et d'évaporer le dogme chrétien en des théories individuelles, et, avec le temps, de saper peu à peu j)ar la base tout l'édifice social créé |)ar le chrisliaiiisme sous les auspices de l'Eglise. Je sais bien que les novateurs du \\f siècle, qui ne voyaient même pas le mal présent qu'ils faisaient, voyaient encore moins celui qu'ils préparaient pour
l'avenir, et dont la prévision, je-le répète, en aurait peutêtre ramené plus d'un sur ses pas. Je sais encore que ce qu'un protestant de nos jours peut conserver de foi solide et sincère, au milieu du morcellement et de la contradiction (le ses églises, entretient son illusion sur l'insuffisance et la fragilité de ses afiirmations religieuses. Le temps n'est pas encore venu de retrouver, par l'expérience, les notions que l'on n'a pas su conserver par principe. Car il faut que le temps marche pour dérouler peu à peu toutes les conséquences d'une erreur imprudemment lancée dans le monde. Mais, si en histoire et dans l'ordre des faits, le temps est tout, en logique et dans l'ordre des idées, le temps n'est rien. El si, historiquement, tous les effels d'un principe ne se réalisent pas, logiquement, ils sont dans le premier fait qui le manifeste et ([ui l'inlroduil dans le monde.
Messieurs, le xvi" siècle ne pouvait voir la portée des mouvements qui s'accomplissaient dans son sein. La cour des Valois, légère et licencieuse comme elle était, se trouvait être le lieu de la terre le moins propre à former des hommes à la hauteur des questions qui allaient troubler son insouciant épicuréisme. Quand les premiers pamphlets de Luther vinrent exciter en France une fermentation, dont les matériaux impurs couvaient depuis longtemps dans la société, tous les corps de l'Etal prirent l'alarme. L'Episcopat, la Sorbonne, l'Université, les Parlements comprirent bien qui! ne s'agissait pas seulement d'une simple réforme, mais de la plus subversive des révolutions. On essaya de l'arrêter à ses débuts. On réfuta les doctrines qui ébranlaient la foi dans ses fondements. On frappa les agitateurs par les moyens rigoureux que la législation mettait alors à la disposition de laulorité. Mais ce
zèle fut bientôt paralysé par l'insouciance et l'inertie de la cour. On savait le roi moins hostile aux nouveautés que les grands corps de la nation. On le voyait sourire à l'efïet de ces premières flammes où il croyait ne voir que de la chaleur et de la lumière, mais qui devaient bientôt incendier son royaume et dévorer sa race. Autour du prince, les chefs du mouvement trouvaient des sympalhies secrètes, et une protection qui, pour n'être pas avouée, n'en était pas moins elfieace. Au dehors, François V, subordonnant toute sa conduite aux calculs de l'intérêt politique, soutenait les prolestants contre son rival, et les i'ortidait indirectement contre lui-même. Puis quand il les trouvait fâcheux, quand des séditions avaient agité la rue, quand les objets vénérés du culte catholique avaient reçu des outrages, quand des placards menaçants étaient affichés jusqu'aux portes du Louvre, alors il passait soudainement de l'indulgence à la rigueur, alors il ordonnait des exécutions inutiles et odieuses, qui ne remédiaient à rien, parce qu'on ne fait pas rentrer dans le devoir ceux qu'on encourage et qu'on exaspère à la fois. Aussi ce triste règne, malgré le brillant vernis qui le recouvre, est-il par-dessus tout responsable de tous les maux qui vont fondre sur la France et sur la dynastie des Valois, dont il prépare la ruine.
Cetle agitation intestine ne fit que s'accroître sous le règne de Henri II et pour de semblables raisons. Le mauvais état du royaume, déjà bien troublé au dedans, réagit alors de la manière la plus fâcheuse sur la politique extérieure. N'étant plus sûr de rester maître chez lui, Henri II dut renoncer à l'être chez les autres. Il évacua complètement rilalie et il l'abandonna à l'Espagne, qui resta en possession d'une suprématie (ju'on se disputait sans résultat
— us —
définitif, depuis plus d'un demi-siècle. Sacrifice douloureux pour la France, et dont son amour-propre national n'eut pas moins à souffrir que ses intérêts! Mais le moment était venu de renoncer à cet antagonisme funeste qui armait Tune contre l'autre les deux grandes monarchies catholiques, et qui les livrait à l'invasion du protestantisme. Elles se réconcilièrent donc au traité de Cateau-Cambrésis, et, pour la première fois, elles songèrent à concerter leur effort contre l'ennemi commun.
iMais au moment où Henri 11 allait prendre un parti et agir, il mourut, et François II devint roi (1559). C'était un jeune homme maladif, que sa faiblesse d'esprit et de corps rendait incapable de gouverner par lui-même. 11 remit son pouvoir entre les mains des Guises, dont la popularité était immense et bien méritée. Mais leur avènement aux affaires souleva à la cour de violents orages, et, en rapprochant les mécontents politiques des dissidents religieux, donna au protestantisme français une force qu'il n'aurait jamais trouvée en lui seul. Les Bourbons, princes du sang, que l'extinction successive de toutes les branches collatérales de la dynastie capétienne avait inopinément rapprochés du trône, s'irritèrent de la faveur de ces cadets de Lorraine qui prenaient leur place et les écartaient du pouvoir. Sacrifiant la tranquillité du royaume à leur intérêt politique, et compromettant leur propre avenir, ils prirent ce rôle trop habituel aux branches cadettes, que leur ambition imprévoyante pousse toujours à se mettre à la tête de Topposition, et à affaiblir une autorité dont elles pourront cependant hériter un jour. Aussi, jusque-là, il n'y avait eu que des agitations et des troubles, mais pas encore de complot formel contre l'État. Grâces à l'adjonction des Bourbons,
le parti huguenot se sentit assez fort pour monter à l'assaut du pouvoir en s'emparant, par un coup de iuain hdrdi, de la personne du roi et en se débarrassant de ses ministres. Étrange nouveauté dans riiisloire de France, depuis que la royauté y était si solidement assise, qui annonce le déclin de la dynastie, et où il faut voir le symptôme d'une désorganisation inlérieuie qui n'écha|)pe pas au regard [)ènétraiii des amb ssadeurs vénitiens alors en France, dont naguère ils admiraient la force et l'union, et qui, désormais, ne font-plus qne déplorer sa décadence.
Mais, hàtons-nuus d'en signaler le progrès et d'en atteindie le terme. La conspiration d'Amboise échoua, et les chefs du complot, qui étaient des princes, ne furent pas châtiés. Alors on vit que l'on pouvait impunément troubler le royaume, et l'on eut le secret de la faiblesse du pouvoir qui ne savait plus s'imposer, ni se faire craindre. La situation, déjà bien compromise avec François II, s'aggrava encore sous Charles IX. A un prince faible, mort sans postérité, succédait un roi enfant, qui, à son tour, disparaîtra sans laisser d'héritier et sans dépasser de beaucoup l'âge de l'adolescence. C'est comme au temps des Mérovingiens, où la décadence de la monarchie correspond à la dégénérescence de la race, où se succèdent les minorités et les régences, et où le champ reste libre aux tentatives des novateurs et des ambitieux de tous les partis. Ordinairement, les troubles des minorités s'apaisent avec la majorité des rois; mais, sous Charles IX, l'agitation ne tenait pas à la faiblesse accidentelle de la régence, et l'on n'en sortit que pour s'engager dans les horreurs de la guerre civile. La cour lui donna des chefs, la nation des soldats. La France tout entière devint un camp, un champ de bataille, et il
fallut quarante ans de lulle et de carnage pour épuiser celte fureur, arriver à la lassitude des partis acharnés à s'en- Ire-détruire, et faire rentrer la nation dans les vraies conditions de l'ordre politique et religieux.
Toutes les fois que les besoins de l'étude el les devoirs de l'enseignement m'appellent à pénétrer dans celte lamentable époque de notre histoire, je me haie de la traverser le plus rapidement que je puis , et d'en sortir, sans délouriier la tète, pour atteindre le moment de celle renaissance nationale qui s'accomplit sous les auspices de Henri IV. Aujourd'hui, la brièveté du temps dont je dispose .s'accorde trop avec mes répugnances pour ne pas me faire courir sur loul le temps de nos guerres civiles, comme à travers un loyer embrasé ou un courant d'air méphitique, en me contentant, ce qui est mou sujet même, de vous signaler le progrès de la décadence des Valois et d'atteindre l'heure fatale de leur chute.
Dans la situation périlleuse où elle était engagée, Catherine de Médicis, qui n'avait que celle basse habileté qu'on appelle le machiavélisme, et qui ne redoutait rien autre chose que de perdre le pouvoir et de voir les Guises ou les Bourbons la supplanter, imagina un système de bascule qui consistait à les mettre aux prises, à les user les uus par les autres, et à se maintenir en les affaiblissant. Incapable de comprendre que ce n'était pas en elles-mêmes, mais dans les idées qu'elles représentaient, que ces deux Maisons puisaient leur force, elle relégua au second plan la question religieuse, qui était le fond de celte lutte formidable, et, en ne recherchant que son propre triomphe, sans se soucier de celui d'aucune cause, elle n'obtint l'appui d'aucune d'elles, les tourna Tune après l'autre contre ses malheu-
reux fils, sur lesquels elle conserva toujours son funeste ascendant, et dont elle fut, pendant près de trente ans, le mauvais génie.
Je ne connais pas de spectacle plus déplorable dans riiisloire, rpte celui d'un gouvernement en bulle aux conspirations el aux allenlals des partis, léduil à les repousser les armes à la main, impuissant à les réprimer par le glaive, à les chàlier par les lois, ne sortant des plus mauvais pas que par des transactions perfides et des tergiversations menteuses, se laissant toujours réduire aux dernières extrémités, el n y échappant que par le guet-apens el l'assassinat. Telle a été la silualion de Charles IX, telle sera celle de Henri III, le dernier des enfants de celle triste postérilè de Henri II et de Catherine.
Jusqu'au règne de Henri IIî, ce sont les Huguenots qui se sont faits craindre, el de qui sont venus les dangers qui menaçaient la dynastie. Sous le dernier des Valois, le péril grandit encore, el la royauté se trouva en face d'une opposition d'autant plus redoutable qu'elle se recrutera, cette fois, non pas dans un parti, mais dans la masse même de la nation. Tandis (|ue les Huguenots, qu'on ne sait ni satisfaire, ni contenir, restent toujours hostiles et menaçants, les catholiques, irrités des outrages impunis faits à la vieille foi de la France, s'éloignent enfin d'un roi dont l'impuissance est manifeste, dont les intentions sont suspectes, et dont la personne est méprisée. Sans rien tenter encore contre le pouvoir, ils s'organisent en une ligue destinée à tenir tête au parti calviniste, que son enlenle a rendu si redoutable. Alors toute la France catholique se soustrait à l'influence de la royauté, et tourne ses vœux et ses espérances vers le duc de Guise, qui laisse pénétrer dans son
àme l'ambilion de régner, parce qu'il se flatte de mériter la couronne, en préservant de l;i ruine une nation qui l'idolâtre et que perd la dynastie qui s'en va. On touchait à une de ces heures fatales où les trônes chancellent, où le plus grand nombre désire, où tous prévoient la chute d'une race royale qui n'a su ni contenir la rébellion, ni entretenir la fidélité. Qu'il se présente alors un homme (jui paraisse digne du trône, et (jui ne demande pas mieux que de s'y asseoir, et toutes les voix se réuniront pour l'y appeler, tous les bras pour l'y conduire, surtout si, à l'enthousiasme qu'excite ce chef qu'on désire, et au mépris que soulève le roi qu'on abandonne, s'ajoute l'horreur qu'inspire son héritier.
Telle était, Messieurs, la situation de la France en loSi, au moment où éclatait la dernière des guerres civiles, celle qu'on a appelée la guerre des trois Henris : Henri de France, le roi méprisé, Henri de Guise, le candidat populaire, et Henri de Navarre, l'héritier que l'on repoussait. Pour la première fois, dans le cours de ces longs troubles, la question dynastique se posait en France, Mais, telle était encore la force du j)rincipe monarchique dans la nation, que la Ligue s'était formée moins pour renverser les Valois que pour écarter les Bourbons, et que l'ambitieux, qui aspirait à devenir le prétendant national, essayait de se créer une légitimité supérieure à celle qu'il attaquait, en se rattachant, par une généalogie fictive, à la dynastie de Chariemagne.
Mais, c'était là une question qui ne pouvait se décider que les armes à la main. La guerre éclata , et bientôt deux des trois Henris disparurent. Devenu trop puissant, par la faveur populaire, Henri de Guise inspira à celui qui
n'était plus son maiire que tle nom, ce genre de frayeur qu'il faut toujours redouter, parce qu'elle réveille les dernières étincelles de l'énergie chez l'être faible qui la ressent. Henri de Valois se débarrassa de lui par une de ces résolutions extrêmes, qui ne servent qu'à précipiter la ruine des pouvoirs méprisés qui y recourent. Il !e lit assissiner. Alors la révolution se consomma. On vit s'accomplir ce qu'on ne connaissait plus en France depuis six siècles, la rupture du pacte qui unissait la nation à son roi. Par une détermination que condamna le Saint-Siège, invariable dans ses principes sur la fidélité des peuples comme sur les devoirs des rois, les sujets se délièrent eux-mêmes du serment de fidélité, et les grands corps de l'Etat prononcèrent la déchéance du souverain. Aussitôt, Henri III, prenant un parti désespéré, et qui était encore sa seule ressource, se jeta entre les bras de Henri de Navarre pour reconquérir cette capitale turbulente qui, deux siècles plus tard, redeviendra si fatale à ses rois. Mais, le poignard d'un fanatique vengea le meurtre du duc de Guise et changea le cours des événements, en simplifiant la situation des partis, et en ne laissant plus que Henri IV et la Ligue en présence l'un de l'autre. Ce serait ici, Messieurs, le moment de se demander ce qu'il faut penser de la Ligue, et quel jugement il convient de porter de l'attitude politique et religieuse de celte association, dans les événements où elle a joué un si grand rôle. Question bien délicate et bien difficile à résoudre, qui demeure comme une lice ouverte où les partis de nos jours, (jui ne sont, à bien des égards, que la continuation des partis du xvi'' siècle, en viennent souvent aux mains, sans parvenir jamais à s'entendre. Aussi, dois-je éviter de me jeter dans la querelle, et d'engager une discussion qui con-
siimerait vainement les instants dont je dispose. Mais, puisque j'ai soulevé la question, je liens à la résoudre sans la débattre, et il me suffira de vous dire, d'un mot, ce que j'en pense. Ce mot ne sera pas celui du xvii'' siècle, où l'histoire, écrite sous l'œil de la dynastie de Bourbon victorieuse, n'a vu dnns la Ligue, qui Ta combattue, qu'une coupable rébellion. Il ne sera pas davantage celui du xvin'' siècle, qui, dans son animosité aveugle contre l'Église, n'a pu pardonner à la Ligue d'avoir été catholique et conservalrice en religion. Ce mot sera donc ce que je pourrais appeler le mot du xix° siècle, car il est empreint de cet esprit d'impartialité et de justice que poursuit la pensée de notre époque, du moins quand il s'agit d'apprécier les choses du passé. Or, ce mot, le voici tel que l'a formulé le grand écrivain qui a été l'initiateur du mouvement historique accompli de nos jours : « Les François ca(holi(iues rejeloient un roi pro- » testant, malgré son titre héréditaire ; ils en avoient le » droit, comme les Anglois protestants eurent le droit de » repousser un roi catholique. La Ligue, coupable envers » le dernier des Valois, éloit innocente envers le premier » des Bourbons, à moins de soutenir que les nations ne » sont aptes à mainlenir le culte qu'elles ont choisi et les » inslitulions qui leur conviennent (1). » Pour moi, après cette sentence, il m'a toujours semblé que tout était dit à ce sujet, et que la cause était irrévocablement jugée. Je sais bien aussi que ce jugement n'est pas du goût de tout le monde, et qu'on a, depuis, consacré bien des volumes à la réfutation de ces trois lignes. Mais, telle est la force
(1) CJiateauliriaiit, Études hisloriques, t. III, p. b63. T. V, des OEuvres complètes de l'éd. Lavocat.
de bon sens et d'équité qu'elles renferment, qu'en les pesant avec les gros livres inspirés par l'idée de les contredire, j'ai toujours trouvé qu'elles emportaient bien facilement le plateau de la balance, comme ces puissants vers d'Eschyle qui, dans Aristophane, pèsent, à eux seuls, plus que toutes les tragédies d'Euripide.
Oui, la Ligue fut coupable envers Henri III, car la légitimité de son principe et la générosité du sentiment qui avait présidé à sa formation, ne peuvent la justifier entièrement des attentais commis en son nom contre ce prince, par l'habile et audacieuse ambition qui la dirigeait. Mais, en face de Henri IV, rendu inhabile par les sentences religieuses qui le frappaient, à monter sur un trône catholique, la Ligue rentrait dans son droit de résistance, et c'est une injustice que de ne voir en elle qu'une révolte à flétrir. Henri III lui-même savait bien apprécier la légitimité de cette résistance, et il avait dit formellement au Béarnais qu'il ne deviendrait jamais roi de France s'il ne se réconciliait avec l'Église. Mais celui-ci, croyant d'abord que son parti serait assez fort pour lui assurer la couronne, pensant que le royalisme l'emporterait en France sur la croyance, s'obslina à faire valoir son droit héréditaire, sans rien céder sur la question religieuse, et cette attitude justifie l'obstination de la Ligue à le repousser.
Nul doute, du reste, que Henri IV n'ait compris bien vile, à l'inutilité de la déclaration de Saint-Cloud, à la défection de l'armée royaliste, après la mort de Henri III, combien sa position était fausse. Mais il ne pouvait la changer brusquement. Abjurer tout d'un coup le protestantisme, après tant de variations précédentes, c'eût été se livrer, sans profit, au mépris de tout le monde. Il fallait
donc qu'il essayât de conquérir son royaume, pour montrer, au moins quil en était digne, oi)iigation manifeste pour quiconque aspire à un trône, et dont aucun prétendant ne doit se dispenser. Mais, s'il avait le droit d'engager cette lutte pour sauver son honneur personnel et les titres de sa naissance, la nation n'en était pas moins fondée à garantir sa croyance menacée, et à combattre pour avoir un roi de sa religion.
Telles étaient les vues contradictoires qui prolongèrent la guerre civile pendant quatre ans. Mais, enfin , on s'aperçut de part et d'autre qu'on poursuivait l'impossible, et la lutte finit par faire comprendre à chacun son erreur et son côté faible. 11 fut démontré à Henri IV qu'il n'était pas assez fort pour l'emporter avec les armes et le droit héréditaire, et qu'il lui fallait, pour se faire accepter, professer la religion de ses sujets. D'un autre côté , les déchirements intérieurs de la Ligue lui révélaient qu'elle ne pouvait tirer d'elle-même les éléments d'une réorganisation monarchique. Si Henri de Guise eût vécu, la Ligue l'eût proclamé roi; sa mort avait ôté au parti l'unité et la direction. Il resta une force de résistance, sans pouvoir devenir une force de gouvernement, et, c'est le sentiment de cette impuissance qui le fit rentrer dans le devoir. En effet, formée, avant tout, dans un but religieux, celui de sauvegarder la foi catholique et de préserver la France d'un règne huguenot, l'association devait se tenir pour satisfaite dès que, par son opposition, ce but serait atteint. Les événements dictaient donc à Henri IV la conduite qu'il avait à tenir, s'il voulait être le restaurateur de la dynastie capétienne et sauver la France de la double révolution dont elle était menacée.
Les circonstances difficiles au milieu desquelles la Maison de Bourbon parvient au Irône, donnent à son avènement le caractère d'une fondation dynastique. Sans doute, Henri IV n'avait pas à acquérir ou à créer son droit. Il était l'héritier, quoiqu'à un degré que la loi civile ne reconnaissait plus, de la race qui, depuis six cents ans, gouvernait la France. Mais il arrivait dans un moment où les litres de cette famille étaient compromis par l'indignité et l'incapacité de la branche qui venait de finir, où les idées de révolte et de révolution étaient passées de l'ordre religieux dans l'ordre politique, et où, avant de s'asseoir sur le trône, il fallait commencer par le conquérir et le relever. Sans doute, Henri IV avait de l'avance sur ses adversaires, puisqu'il était né roi. Mais le droit qui, en théorie, ne peut être abrogé, ne se réalise jamais tout seul dans la pratique. Il faut encore qu'on sache le revendiquer et le faire valoir. De plus, jamais un droit ne vaut contre un droit supérieur qui est reconnu d'un peuple, et à cette époque, en Fiance, le droit monarchique ne pouvait se mettre audessus du droit religieux. 11 en avait coulé à Henri IV de reconnaître cette vérité, que les têtes couronnées devraient toujours facilement admettre, puisqu'elle ne menace aucun droit, et qu'elle ne limite (|ue des prétentions. Mais, cnlin, du jour où ce prince la comprit, du jour où il lui rendit hommage en rentrant dans le droit religieux, cet acte de justice et de bon sens entraîna la l'econnai.^sance de son droit dynasti{]ue, et inaugura les destinées d'une nouvelle lignée de rois.
Ainsi, l'acte décisif qui entraîna tout, ce fut le retour de Henri IV à la croyance de ses pères, et, une fois de plus, nous voyons la fondation d'un nouveau pouvoir sortir
d'une résolution dont la religion est l'objel. C'est comme une lumière d'en haut donnée à ceux que Dieu destine à être foiidaleurs de dynastie et d'empire, qui leur fait savoir que l'Etat ne suffit pas tout seul à faire marcher une société, si elle n'est placée sur sa base, qu'elle ne trouve que dans la religion. Sans doute, cette vérité a, de nos jours, bien des contradicteurs qui la regardent comme un préjugé du passé, dont le progrès de l'avenir achèvera de faire justice. Je ne sais à cet égard ce que nous réserve le progrès de l'avenir ; mais ce qui, dès l'heure présente, est bien évident à mes yeux, c'est que ceux qui pensent ainsi, ne sont pas nés pour être fondateurs de dynastie, ce qui, heureusement, n'est pas la vocation de tout le monde.
Un autre trait de puissance et de génie, qui dénote les hommes destinés à mettre fin aux révolutions, c'est qu'ils calment et contiennent les partis, doni la lutte constitue les révolutions mêmes. Et c'est par là qu'ils restaurent l'ordre politique. Sous les Valois, lElat se trouble, parce que le pouvoir y laisse se former des factions qui, soit pour le bien, soit pour le mal, souvent avec le mélange de l'un et de l'autre, agissent à part pour leurs intérêts et leurs vues propres, rendent impossiltle l'existence de la communauté, et tendent à détruire le tout par l'extermination mutuelle des parties. Or, tout cela ne s'apaise que quand il parait un homme assez fort pour imposer une transaction, pour faire à chacun sa part, et donner à tous une satisfaction suffisante, qui n'est jamais ce qu'exigent les principes, ni surtout les prétentions de chacun, mais qui répond aux besoins essentiels, et surtout aux nécessités du moment j)ar lesquelles sont toujours dominés les politiques.
Ainsi, le programme de la Ligue élail incompatible avec la tolérance du calvinisme en France, alors que la tolérance était devenue le seul expédient possible qui pût mettre lin à la situation violente qu'on s'était faite. Par là, la Ligue était un parti exclusif, et son programme était inexécutable. Mais la Ligue avait raison, quand elle repoussait un règne huguenot, et, par ce côté, ce n'était plus un parti, c'était la France elle-même. C'est ce vœu légitime qui obtint gain de cause par la conversion de Henri IV. De son côté, le parti protestant élevait des prétentions plus qu'exorbitantes, quand il voulait que le roi restât dans son sein, et qu'il lui donnât la haute main dans les affaires d'un pays où, après tout, il devait lui suflire d'exister, en cessant d'y faire du mal. Henri IV « anéaniit cette espèce d'avenir qui pouvoit naître de la réformalion (1), » il l'annula, autant qu'il le put, comme force politique, en lui laissant la liberté civile, et en lui faisant une condition que nulle part alors les protestants n'accordaient aux catholiques persécutés. C'est ainsi que les révolutions s'apaisent par l'action d'un homme qui se détache des partis, et qui les domine tous ; qui, par là, rallie tout le monde, sans exclure personne, excepté quelques intraitables, qui, de guerre las, finissent toujours par désarmer, et par se laisser remettre à leur place dans l'ordre commun.
Mais, pour venir à bout d'une telle tâche, pour réparer les désastres accumulés par les fautes d'un gouvernement faible, par les crimes des factieux qui le renversent, et qui ne sont jamais ceux (|ui le remplacent, il faut un homme,
(l) Ciiatcaiibriant, Eludes historiques. T. IIF, p. Sô2.
Messieurs, il faut un grand homme. Il n'y a que le grand homme qui puisse restaurer l'ordre politique, comme il n'y a que le saint qui sache reformer l'ordre religieux. Quand vous voyez une œuvre de négation ou de destruction accomplie quelque part, soit dans l'Église, soit dans l'Étal, vous pouvez être assurés qu'elle n'est ni d'un saint, ni d'un grand homme. Or, si Henri IV a su tirer la France de l'abîme, s'il a pu rétablir la paix dans l'Eglise, l'autorité dans l'État, la prospérité de la nation au dedans, sa dignité au dehors, c'est qu'il a été véritablement un grand roi, sachant délibérer, commander et agir. La publication récente de nombreux documents sur son régne, et principalement celle de sa volumineuse correspondance, nous font apprécier mieux que ne le permettait l'histoire convenue et la légende dynastique, dans quelle complète et merveilleuse mesure étaient réunis, chez le Béarnais, les dons de l'esprit, les qualités du caractère, les ressources de la volonté, les vues du génie, rare assemblage de lalents et de facultés dont on ne retrouve que quelques exemples clair-semés çà et là dans notre histoire, et qui font du fondateur de la ;\laison de Bourbon, sans contredit, malgré l'éclat du nom de Louis XIV, et malgré les honteuses faiblesses qui ternissent le sien, le plus grand roi de sa race. Oui, Messieurs, je trouve le prince qui tire une nation de la misère et de la ruine, et qui lui rend la prospérité et la puissance, plus grand que celui qui, après des splendeurs incomparables, laisse sa monarchie sur le déclin et enajaarée dans les voies de la décadence.
Mais il est temps de suspendre notre course, et de mettre fin à ces longs préliminaires. Nous voici arrivés au seuil du wif siècle , dont c'est ma lâche de vous entretenir celte
année. La carrière qui s'ouvre devant nous est immense. Ne lardons plus ; hâtons-nous de nous y engager et de la parcourir. Plus tard, quand nous en aurons atteint le terme, nous songerons à la récapituler à son tour.
QUATRIÈME DISCOUIIS^')
LES BOURBONS
HENRI IV, lUCHELIEU
Messieurs,
Dans nos précédents discours, destinés à servir d'inlroduclion à l'étude de l'histoire de France au xvii* siècle, j'ai entrepris d'indiquer les causes de l'élévalion et de la chute de nos trois premières dynasties , et celle excursion rétrospective, nous a permis de passer en revue , à travers dix siècles , les principales vicissitudes qui ont suscité et fait disparaître tour à tour les Mérovingiens, les Carlovingiens et les premières branches de la race capétienne , jusqu'à l'avénement de la Maison de Bourbon.
Ces préliminaires achevés, nous sommes revenus à l'examen des faits, et dans un aperçu, complet quoique rapide, des règnes de Henri IV, de Louis XllI et de Louis XIV, nous avons parcouru le siècle où cette dynastie se fonde, se développe, et arrive à ce point de grandeur au-delà duquel, pour les dynasties comme pour toutes choses , la croissance s'arrête et le déclin commence. Nous savons donc comment
(1) Ce discours et le suivant ont été prononcés les 24 novembre et i^^ décembre 1862.
cet édifice de l'ancienne monarchie que le xvn" siècle a vu renaître et grandir, et que le suivant verra s'afl'aisser et disparaître, a été tiré des ruines et relevé par Henri IV, soutenu et fortifié par Richelieu, défendu et conservé par Mazarin , achevé et déjà compromis par Louis XIV^ Voilà ce que nous avons vu dans le détail et ce qu'il nous faut maintenant résumer. Car, puisque nous avons, pour l'histoire de France, transformé en une récapitulation le discours d'ouverture dont la lâche ordinaire est d'être un programme, je veux désormais m'en tenir à celle méthode qui donne un fond plus solide à nos aperçus, et je m'attacherai, dans de nouveaux discours préliminaires, où je remonterai le cours du xvn° siècle jusqu'à sa source, à vous esquisser le tableau rapide des destinées de la Maison de Bourbon, pendant sa période de prospérité et de grandeur, depuis les commencements de Henri IV jusqu'à la Cm de Louis XIV. Ainsi, nous ne laisserons rien en arrière des souvenirs de nos études antérieures, et ce retour sur notre enseignement passé, nous servira encore d'introduction au cours de l'année présente, que nous devons consacrer au règne de Louis XV et au xvni'' siècle.
Vous le voyez , ce que j'ai à vous dire aujourd'hui n'est que la continuation de nos considérations d'autrefois sur les révolutions dynastique de notre histoire, et nous retrouvons, en commençant, les pierres d'attente de nos travaux interrompus. Je puis donc m'en servir comme point de départ, cl comme point d'appui , pour ajouter (juelques nouvelles assises à cette construction historique, qui ne s'élève lentement que pour être plus solide, et dont nos éludes poslérieures nous permettront, je l'espère, d'atteindre un jour le couronnement.
Du v^ au xvi° siècle, pcnilinl une période de plus de mille ans, la France avait vu se consommer trois renouvellements dynasli(|ues. Trois fois, ce travail intérieur qui s'accomplit toujours au sein d'une société, et qui est en elle le signe de la vie, s'associanl au concours des causes extérieures et accidentelles qui ne sont ni moins permanentes ni moins actives, avait renouvelé en P>ance le personnel des familles royales, et produit ces grands changements qui méritent d'être appelés des révolutions. Mais celle du xvi® siècle, où, après bien des oscillations, la question dynastique a été résolue dans le sens conservateur, s'offre à nous avec des traits nouveaux et un caractère distinct qui la séparent profondément des révolutions dont nous avons précédemment esquissé l'histoire. Les invasions des barbares dans le monde romain , les chocs des nationalités naissantes du monde moderne, l'antagonisme de la royauté et de l'aristocratie , le mouvement d'émancipation et de progrès accompli par les classes inférieures, l'apparition toujours imprévue, mais toujours à prévoir, des personnalités ambitieuses, et, par dessous tout, ce choc continuel et inévitable, de projets, de passions, d'intérêts, de convoitises, qui est le fond immuable de la scène variée de l'histoire, tout cela avait produit nos premières révolutions et remplacé successivement les unes par les autres, les dynasties de Clovis, de Charlemagne et de Hugues Capet. Travaillée par toutes ces causes, la société avait pu être agitée à la surface, modifiée dans ses principaux aspects, quelquefois même remuée jusqu'à une certaine profondeur. Cependant,
elle n'avait point encore été atteinte clans son principe, et sous l'apparente mobilité de sa superficie, elle restait solide et ferme sur la base que le christianisme lui avait donnée.
Mais, au xvi® siècle, la question religieuse, qui déjà s'était essayée plus d'une fois à sortir des écoles et des cloîtres, où elle avait toujours été refoulée, enlra définitivement dans le domaine de la politique, et, en ajoutant à toutes les causes habituelles des conflits humains, un intérêt d'un ordre plus relevé, elle vint agrandir la sphère où jusque-là s'étaient agités les peuples. Dès-lors, il ne faut plus s'attendre seulement à des révolutions locales, partielles, résultant des accidents particuliers de la vie d'un personnage ou d'un peuple, et n'afl'ectant ((ue telle ou telle des institutions puliii(|ues ou soci.des. C'est une révolution radicale et universelle, où la chrétienté tout entière est en cause, qui se propage en un instant d'un bout de l'Europe à l'autre, renversant d'une main l'autoriié de l'Eglise dont elle s'attribue les droits, attaquant de l'autre tous les pouvoirs qu'elle n'a pu ni intimider, ni séduire, et ne s'arrètant que quand elle a reconstitué une Eglise et un Etal nouveaux sur les débris de l'Église et de l'Etat du passé. Évidemment, ce ne sont plus des révolutions dynastiques qui s'accomplissent, c'est la révolution religieuse et sociale qui s'annonce.
Une civilisation peut résister à l'assaut des révolutions ordinaires. Dans les convulsions douloureuses où elles la jettent, elle est agitée, mais non détruite ; elle souffre, mais elle ne meurt pas. Ce qu'elles renversent, étant de l'ordre humain, peut être relevé de main d'homme, et souvent dans des conditions meilleures le lendemain qu'il ne
l'était la veille (1). Mais, quand c'est le dogme religieux qui est en cause, quand la rcvolulion doctrinale se déclare au sein d'une société, on peut dire qu'elle est atteinte dans le principe même de son existence, et qu'il se pose pour elle une question que des générations, que des siècles peut-être, agiteront sans la résoudre, mais qui contient pour elle des conclusions de vie ou de mort, selon l'issue à laquelle le temj)s et les hommes la feront aboutir.
Pour le bien comprendre, sortons un instant de la société chrétienne, et transporlons-noiis par la pensée au milieu de l'islamisme. Quoi de plus agité que ce monde musulman, où avant la domination des Osmanlis, un continuel enchaînement dinvasioiis, d'usurpations, d'intrigues et de révoltes, ont renversé si rapide nenl tant d'éphémères dyiiaslies? Noire hi^oire parait immobile avec ses révolutions à long terme, quand on la compare avec celte perpétuelle agitation de l'antique société musulmane. Toutefois, tout ce mouvement de surface n'a rien fait pour l'ébranler dans son fond. Mais qu'il paraisse au milieu d'elle des hommes résolus à en finir avec le principe sur lequel elle repose ; qu'ils s'en prennent à l'aflirmation du Coran, qu'ils nient la mission de Mahomet, l'autorité de son vicaire, qu'ils battent en brèche la constitution théocratique qui, dans l'Empire ottoman, soutient le Coran par le glaive, qu'ils annoncent enfin l'intention de réorganiser l'ordre social sur d'autres bases que celles que le prophète lui a
(1) Voyez plus liaut, p. 339. Je reviens ici sur les mêmes pensées et à peu près dans les mêmes termes. Cela m'est arrivé de temps en temps dans ce volume. Mais on laisse à ceux qui enseignent la faculté de se répéter quelquefois, et l'on voudra bien reconnaître (|ue je n'ai pas abusé de la permission.
— 3G'2 — données, ce jour-là, on pourra dire que l'islamisme a en face de lui la révolution cl (|u'il verra commencer pour lui une liille suprême.
Or, ce jour dont il n'est pas sûr que l'aurore ait commencé dans la société musulmane, s'est depuis longlemps levé dans le monde chrétien. Inauguré par des tempêtes qui ont assomiiri son matin, nous réscrve-t-il pour son couchant quel(|ue ouragan final où tout s'abîmera dans un cataclysme universel? Ou bien faut-il en allendre la palingénésie sociale, dont il est pour d'autres le signe avantcoureur? Je ne sais. Messieurs, et peu importent en réalité pour les besoins du présent, les mystères de ce ténébreux avenir qui ne sera après tout que ce que Dieu lui permettra d'être. L'historien n'est pas un prophète ; c'est assez pour lui d'interroger et d'interpréter le passé dont l'expérience éclaire toujours mieux que les conjectures des imaginations elTrayées ou chiméri(|ues, et qui peut suffire à nous préserver de l'entraînement de leurs terreurs et de leurs espérances. D'ailleurs, le chrétien sait bien qu'il n'a rien à craindre pour l'Église, que des promesses infaillibles soutiennent au milieu des luttes qui l'éprouvent, et c'est précisément l'histoire qui lui en apporte la réalisation en lui montrant, dans le tableau des siècles écoulés, lÉglise, inébranlable sur son l'oc, assistant aux origines et aux funérailles de toutes les choses humaines (1), ou bien, lancée comme une
(1) Sans doute, la foi d'un catholique suffit à lui faire tenir ce langage ; mais il est tellement conforme à l'expérienet de l'iiisloire, qu'on retrouve les mêmes pensées sous la plume de ceux qui se sont complètement séparés de l'Eglise. « Elle a vu, dit l'anglais IMacaulay, le commencement de tous les » gouvernements et de tous les étahlissemenls ecclésiastiques qui existent » aujourd'hui, et nous n'oserions pas dire ({u'clle n'est pas destinée à eu
barque insubmersible sur l'occan orageux du monde, volant au secours do tous ceux qui périssenl et opérant sans cesse, au milieu de la tourmente, le sauvetage de la société et des âmes. Voilà, |)oui' moi, dans quelles limiles l'histoire m'apprend à renfermer mes prévisions sur l'avenir, et ce qu'elle me permet d'affirmer sur la mesure des catastrophes ou des rénovations qui peuvent atteindre l'humanité.
Des considérations qui précèdent, nous pouvons donc conclure qu'une révolution fondamentale a commencé logiquement, dans la civilisation chiélienne, du jour où des négations radicales, sortant de la sphère spéculative, ont réussi à se traduire dans des faits politiques et sociaux, et à entraîner une partie de la chrétienté loin du centre à qui elle devait l'unité et la vie. Sans doute, rien ne m'échappe de ce que l'on peut dire pour motiver l'explosion de ce déchirement et atténuer l'entraînement de ceux qui s'en sont rendus coupables. Je sais combien la réforme de la discipline et des mœurs était nécessaire, et combien de maux faisait présager son ajournement. Mais s'il fallait réformer, il ne fallait pas détruire. Le désordre des conduites ne se répare pas par le renversement des règles.
» voir la fin. Elle était grande et respectée avant que les Saxons eussent rais » le pied sur le sol de la Grande-Bretagne, avant que les Francs eussent » passé le Rhin, quand l'éloquence grecque était florissante à Antiochc, » quand les idoles étaient adorées dans le temple de la Mecque. Elle peut » donc être grande et respectée encore, alors que quelque voyageur de la » Nouvelle-Zélande s'arrêtera, au milieu d'une vaste solitude, contre une » arche brisée du pont de Londres, pour dessiner les ruines de Saint- . Paul. » Article de Macaulay sur Ranke, publié en 1840 dans la /?euue d'Edimbourg, et traduit en français dans la Revue Brilannique de 1841. Cité par M. Nicolas, dans ses Etudes p/iilosop/iiques sur le chrislianisrne. T. IV, ch. 8.
Pas plus en religion qu'en politique , et surtout en religion, on ne fonde rien sur le droit de tout renverser, et ce n'est point en faisant appel au principe d'insurrection qu'on accomplit une œuvre, qui demande un retour complet à toutes les soumissions de rintelligence et du cœur. Aussi , en exéculant une réforme par des moyens qui ne conviennent qu'à une révolution , les chefs du protestantisme se sont trompés, et ils ont égaré les peuples (1). En déplaçant le principe d'autorité, qui ne peut se trouver dans une religion, que là où il a été déposé par son auteur, croyant se l'atlribuer à eux-mêmes, ils l'ont tué sans en recueillir riiérilage. Aucun d'eux n'a pu faire durer sa doctrine, et ce qu'il en reste, c'est une méthode qui achèvera de détruire demain , pour ceux qui le voudront, ce qu'on avait consenti encore à respecter la veille.
Aussi, en considérant le travail intellectuel qui s'accomplit aujourd'hui dans le sein du protestantisme, et en voyant peu à peu s'évanouir en lui tout corps de doctrine et toute croyance positive , on se demande où s'arrêtera le progrès de la dissolution dogmatique, que son principe rend inévitable. Après avoir déclaré ((ue le texte de l'Écriture était la seule base de la foi, voilà qu'il enfante une exégèse qui met l'Écriture en lambeaux, qui lui enlève son caractère divin, pour en faire le moindre des produits de la pensée humaine , une rapsodie de légendes et de mythes qui ne méritera bientôt plus l'honneur d'être disculée. Je sais, il est
(l) Je me conlenlei-yi ici de renvoyer le lecleur à ce passage où Bossuel, avec celte nellelé de bon sens (]iii le disiingue , discerne si bien les deux conduites qui se tiennent alors par rapport ù la question religieuse et qn'i eurent des résultats si différents. " Il y avoit donc de deux sortes d'esprit qui demandoient » la Uéformation, etc., Histoire ''es Vnriatiims, I. I, § V.
vrai, combien le sentimcnl chrétien, vivace encore au cœnr de tant de protestants sincères , qui en viendront peut-être à comprendre un jour où est le christianisme intégral , se soulève généreusement contre ces doctes extravagances. Mais, enfin , c'est la théologie allemande qui les produit et ce sont des docteurs anglicans qui les adoptent. Elles ne se montrent que là où l'esprit humain a été livré à lui-même sur ces questions qui le dépassent, là où l'on a nié l'autorité enseignante de l'Eglise, et où l'on s'est attribué à soi-même l'infaillibilité qu'on lui dénie. Évidemment, le rapport de cause et d'effet est ici incontestable, et l'on ne peut se refuser à reconnaître que le terme logique du libre examen doit être d'entraîner tous ceux que n'arrêteront pas les salutaires contradictions du cœur, à réduire la religion à n'être plus qu'une philosophie, à effacer les dogmes par des systèmes, et à remplacer toutes les données de la foi par des opinions personnelles. Tendance nouvelle et funeste des intelligences qui introduit la révolution dans les âmes, et qui les entraîne à l'accomplir dans la société pour la façonner à leur image ! Aussi, c'est là, pour qui sait aller au fond des choses, que se trouve le ressort caché de toutes les agitations politiques et sociales du monde moderne, d'où le christianisme aurait depuis longtemps disparu, si l'Eglise ne devait toujours en maintenir la tradition vivante et féconde parmi les hommes, et si elle n'était assistée d'en haut pour l'accomplissement de son surnaturel mandat.
Déjà la Réforme avait promené sa course rapide sur la moitié de l'Europe , lorsque la France se sentit à son tour menacée par ses atteintes. Ce fut, comme nous l'avons montié déjà , l'un des moments les plus criti(iucs de l'histoire de l'Église, dont c'est, d'ailleurs, la destinée de traverser
des dises sans cesse renaissantes. Car l'adhésion de la France à la Réforme aurait porté à l'unité calholique un coup terrible, en entraînant peut-être la défection de l'Europe méridionale, déjà entamée par Venise et le nord de l'Italie. Mais la France résista à celte épreuve par l'énergie de sa foi populaire, et la Réforme qui, pour des raisons bien complexes et qu'il serait trop long de produire, ne put gagner à sa cause la royauté ni le corps entier de la noblesse , comme elle l'avait fait dans le nord de l'Euiope, échoua dans sa double tentative de changer à la fois la croyance et la constitution du royaume. Mais telle était la force du parti dans son premier élan, que, malgré sou infériorité numérique , il tint en échec , pendant près d'un demi-siècle , la masse entière de la nation, et qu'il soutint une lutte où la vieille constitution de la France fut sur le point de se dissoudre. On vit la maison des Valois sombrer dans la tempête, et la dynastie de Bourbon, dont celte révolution fui le berceau, risqua elle-même d'y périr. Car, imprudemment engagé dans le parti du mouvement, à une époque où il ne se doutait pas qu'il aurait, comme héritier du trône, à compter avec lui , Henri IV se vit d'abord repoussé par l'invincible répugnance de la nation pour un règne huguenot. Mais après avoir vainement essayé de s'imposer à la France, en vertu du simple droit de légitimité , il reconnut qu'il ne ceindrait jamais la couronne s'il ne rentrait dans le droit religieux de son peuple , et , s'inclinant devant la tradition de dix siècles, il reprit, comme tous ses prédécesseurs , le titre expressif et glorieux de fils aine de l'Eglise. C'est alors seulement qu'il lui devint possible d'être le restaurateur de la France et le fondateur d'une dynastie.
Ainsi, au xvi'' siècle, comme à l'origine de la monarchie française , nous voyons un nouvel établissement dynastique naître d'une démarche dont la religion est l'objet. Une fois de plus, et ce ne sera pas la dernière, notre histoire nous montre un grand acte de restauration religieuse terminant une révolution, et présidant à l'apparition d'une nouvelle lignée de rois. N'y a-t-il pas là de quoi donner à penser? Et le retour permanent de ce grand phénomène, dans tous les moments où il s'agit de sauver une nation et de susciter une dynastie, ne rend-il pas évident pour tout le monde, qu'à défaut de motifs d'un ordre plus pur et plus désintéressé, la raison politique seule doit suffire pour faire comprendre à un homme de sens , qui a en main les affaires , qu'il y a de ce côté un intérêt supérieur, qu'il faut garantir avant tout, si l'on veut que le reste se maintienne ou se raffermisse. Doué de cette sûreté de coup d'œil qui fait les bons politiques, et qui les engage, sous l'inspiration égoïste de l'intérêt bien entendu, dans la voie du vrai et du bien, Henri IV comprit et "exécuta ce qu'il y avait de mieux à faire pour sa famille et pour son peuple , et il fit marcher de front la restauration de l'ordre politique avec le rétablissement de l'ordre religieux.
D'ailleurs, dans celte résolution , nous pouvons voir encore l'application d'une des lois générales qui président à ces grandes crises de la vie des sociétés ; c'est qu'un pouvoir nouveau trouve toujours sa raison d'être, et la source ou la confirmation de sa légitimité, dans la compression du désordre qui a causé la ruine du pouvoir qu'il remplace. Si bien que, pour se maintenir, il faut qu'il se garde du retour de ce désordre contre lequel il a réagi , et qui n'attend que le moment de ses fautes et de ses défaillances pour le ren-
— 3G8 — verser à son tour. C'est ce que la Maison de Bourbon a su faire pendant le siècle de sa grandeur. C'est ce qu'elle oubliera au siècle de sa décadence. De sorte qu'après s'être élevée en apaisant un orage suscité par la simple négation de l'Église, elle succombera dans une plus formidable tempête qui ira jusqu'à la destruction du christianisme tout entier.
L'autre partie de la solution donnée par Henri IV à la crise religieuse , au milieu de laquelle avaient disparu les Valois, concernait l'étal du protestantisme. Elle exige, pour èlre équitablemenl appréciée, qu'on tienne compte de la situation et des nécessités qui la dominaient. Quand on sort de son cabinet, où l'on peut rêver tout à son aise la réalisation de son idéal et l'application de ses théories,- pour descendre sur le terrain où manœuvrent les politiques, et tout vérilable historien doit faire sans cesse cette évolution, on se seni moins enclin à juger la pratique des affaire d'après la rigueur absolue des principes. Sans doute, cette disposition ne doit pas aller jusqu'à l'indifférence sur la valeur morale de la conduite des hommes d'État , et en cherchant à préciser ce qu'ils ont pu faire , on ne doit pas laisser ignorer ce qu'ils auraient dû accomplir. C'est ainsi qu'il faut regretter que le retour de Henri IV à la foi de ses pères n'ait pas entraîné celui du parti qu'il avait commandé, ni produit une restauration plus complète de la consiitution religieuse de la vieille France. D'un autre côté, il faut bien reconnaître que le souverain et la nation elle-même, l'un par ses engagements avec le parti huguenot, l'autre par le long affaissement moral qui avait ouvert la voie à celte désorganisation religieuse, ne pouvaient eff;icer toutes les traces d'un passé dont chacun avait sa part de responsabilité, et (|u"il fallait
— 3G0 — se résignor avec patience et douceui' au\ conséquences de ses fautes, en vivant avec un mal qu'on n'avait pas su prévenir.
Or, Messieurs, la vraie tolérance, qui n'est pas l'indifférence dogmatique pour le bien ou le mal, pour le vrai ou le faux, la vraie tolérance n'est pas autre chose, et le moment était venu de la donner comme solution à l'agilation qui travaillait le royaume depuis quarante ans. Désormais, le protestantisme était circonscrit et limité. La France catholique n'avait plus à craindre sa domination. Une poursuite à outrance eût été non moins impossible qu'odieuse. 11 aurait été révoltant de voir Henri IV diriger celte réaction, et il était le dernier à qui il appartînt de s'en charger. 1! devait donc aux Huguenots la tolérance, et ce fut l'œuvre de l'édit de Nantes de la leur accorder. Mais il ne leur devait que la tolérance, et l'éilil leur accorda davantage. De là, la vive opposition qu'il rencontra dans toutes les classes de la nation, qui n'avait pas besoin qu'on excédât dans ce sens pour se soulever contre une mesure dont le principe seul lui répugnait, il fallut (jue Henri IV vainquît cette résistance par le déploiement d'une volonté toute puissante, et, en imposant son édit, en dépit de l'opposition de tout un peuple, il prenait, pour ainsi dire, la mesure de ce qu'il lui serait permis de vouloir et de faire dans son royaume, et il préludait, sur la question la plus grave qu'il lui fût donnée de résoudre, à l'exercice de ce pouvoir absolu, dont il préparait le périlleux héritage à sa dynastie.
Ce n'est , je le répète , qu'en se plaçant au point de vue politique que celte résolution peut être convenablement appréciée. En signant les concessions exorhitanles (|ue contenait sou édit, il fallait bien qu'un prince si jaloux de son
autorité que l'élait Henri IV, ait élé dominé par le sentiment d'une nécessité insurmontable. Car en consentant à introduire , je ne dis pas une secte dans l'Église qui ne se laisse jamais entamer (1), mais un Etat dans l'Etat, il accomplissait un de ces actes de tolérance politique auxquels les rois de sa trempe ne se résignent que quand ils ne peuvent pas faire autrement. On sait , par plus d'un aveu sorti de sa bouche, combien il lui en avait coulé de laisser une partie de ses sujets sur le pied d'une quasi-indépendance, et de s'être vu contraint d'entrer avec eux, comme en partage de son autorité. Mais connaissant par expérience la redoutable turbulence du parti dont il avait été le chef, il crut qu'il ne devait reculer devant aucun sacrifice pour prévenir de nouveaux mouvements. Encore fallut-il tout son ascendant pour les contenir et les déterminer au repos. Quand il ne fut plus, ils recommencèrent à agiter le royaume, et, sous le règne suivant, une répression vigoureuse redevint nécessaire. Mais si elle atteignit sa limite naturelle sous Richelieu , elle la dépassa sous Louis XIV. Car après que le premier leur eût repris la dangereuse indépendance que le pouvoir n'aurait jamais dû leur laisser, le second leur enleva ce qu'il n'avait plus le droit de leur reprendre , à savoir la liberté de conscience , qu'une longue possession devait mettre à l'abri de toute atteinte.
Henri IV aurait applaudi à l'énergie de Richelieu, et blâmé la mesure absolutiste de son petit-llls. C'est que Henri IV était tolérant, et celte disposition d'âme qui le distinguait de
(1) « Les États périroient , a très-bien dit Pascal, si on ne faisoit plier souvent les lois à la nécessité. Mais jamais l'Église n'a souffert cela, et n'en a usé. Aussi, il faut ces accomodements, ou des miracles, etc. » Pensées, deuxième partie, art. IV, g 6.
ses contem|)0!'ains est ce qui lui a permis de les paciller. Henri IV était tolérant, mais dans quel sens l'élail-il , et quel était chez lui le principe de ce sentiment si rare alors, et que la proclamation de la tolérance légale ne suffît pas toujours à introduire dans les cœurs ? A cet égard, il règne un malentendu, une confusion systématique ou involontaire, qu'il importe de signaler et que je voudrais pouvoir dissiper par quelques éclaircissements.
II y en a qui pensent que Henri IV entendait la tolérance dans le sens purement philosophique, à la manière des partisans de l'indiflérentisme religieux , qui transforme en un droit absolu de l'homme la faculté qu'il a d'admettre ou de rejeter à son gré l'autorité de la religion. On oublie que ces idées-là n'avaient pas cours au xvi'^ siècle, et que prêter nos conceptions aux esprits du passé , c'est la manière la plus répréhensible de faire violence à l'histoire et de la fausser. Et, cependant, rien n'est plus commun de nos jours. Sans doute , nous ne tombons plus dans ces anachronismes de costume qui font sourire dans les tableaux de nos anciens maîtres, mais nos livres d'histoire sont remplis d'anachronismes d'idées, et c'est surtout dans nos appréciations de l'état intellectuel et moral du passé que la couleur locale nous fait complètement défaut. C'est ainsi que des logiciens systématiques , tout pleins des théories qui s'agilentdansleur cerveau, veulent les retrouver partout, leur créer des précédents, enrôlent, pour les autoriser, tous les personnages qui sont à leur convenance , et avec une résolution de parti pris, qui résiste toujours à la démonstration du contraire, ils vont presque jusqu'à prêter à saint Louis toutes les déliances du gallicanisme parlementaire, et à Henri IV toutes les indépendances de la libre pensée.
Quand on veut bien y regarder de près, on voit s'évanouir ces transfigurations, et les liommes reprennent leur physionomie naturelle. Pour Henri IV, la tolérance n'est pas l'effacemenl de toute croyance positive, ni l'inoculation de rindiiïérentisme universel. C'est un sage expédient qui vaut mieux que la guerre, quand il s'est produit des désordres et des ruptures que les précautions ordinaires n'ont pu prévenir. 11 veut que les catholiques tolèrent les protestants là où ceux-ci se sont fait place, et il y parvient dans ses États, de même qu'il voudrait que les protestants tolérassent les catholiques là où ils ne les ont pas entièrement détruits ; et c'est ce qu'il a le plus de peine à obtenir. 11 poursuit l'application de celle tolérance, non en vertu d'un droit imaginaire pour chacun d'être ce qu'il veut en matière de religion, et qui est le produit d'une philosophie qui n'avait pas encore fait son apparition dans le monde chrétien, mais parce que les partis existent et qu'il n'est pas bon qu-'ils s'exterminent. Mais, comme il ne fait pas de la tolérance une doctrine à propager, il n'y songe pas là où son application n'est pas nécessaire. Et, comme il sait bien qu'elle n'est que le support d'un mal dont il vaudrait mieux ne pas souffrir, il conseille à ceux qui ont l'unité religieuse de la garder, et il avertit Venise de se garantir de rinlroduction du protestantisme, qui n'apporterait que trouble et guerre civile en Italie.
On a prêté aussi à Henri IV l'intention de préparer ce qu'on appelle aujouid hui la séparation de l'Iîglise et de l'Etat. C'est encore un eiïet de la préoccupation dont je parlais tout à l'heure. Celte idée ne lui est jamais venue à l'esprit. Sans doute, il n'a pas mis tous les actes de son gouvernement en parfait accord avec les maximes de la religion et
— 37:î — les lois de l'Église. Mais il en a été de même dans tous les temps, el beaucoup plus avant et après Henri IV, que sous son règne. Car on peut dire qu'il a été, à cet égard, depuis saint Louis, le plus large el le plus intelligent de tous nos rois, c'est-à-dire le mieux disposé à laisser à l'Église sa liberlé d'action et à la seconder de lout son pouvoir. Il ne lui répugnait nullement de voir le concile de Trente publié dans ses litats (1). sachant bien qu'il n'y avait rien !à qui menaçât la paix publique. Et, en cela, comme sur la question de tolérance, il était bien en avant de l'opinion de ses conseils et de ses parlements. Enfin, nul de nos rois n'a vécu, depuis sa réconciliation, en meilleure intelligence avec le Saint-Siège, et ne s'est appliqué, par plus d'égards, de prévenances el de services, à justifier son litre de fils aîné de l'Église. Tel a été, à mon sens, la véritable attitude de Henri IV au milieu des complications religieuses de son temps, où il s'est fait un rôle unique, et qui n'était possible qu'à lui seul.
Tout cela nous transporte bien loin de ces théories de tolérance absolue, de liberté illimitée de conscience, de séparation complète de l'Eglise et de l'État, simples thèses de controverse, qui ne sont pas faites pour la pratique, et qui rencontreront toujours, dans l'application, des correctifs qui les condamnent. Aussi, les gens du xvi° siècle n'en avaient pas même l'idée. Dans ces temps de conviction arrêtées et de caractères vigoureux, chacun croyait que son premier devoir était de repousser l'erreur el de combattre pour la vérité. On était en désaccord sur la définition de la vérité
(1) Voyez la preuve de cette assertion dans l'ouvrage de M. 3Icrcier de Lacorabe, Henri IV et sa jyolitique, p. 47.
et de l'erreur ; mais on ne songeait pas à s'accommoder indiiïéremment de Time ou de l'autre, el à se rapproihei' dans un commun scepiicisme. Ni l'Église, ni la Réforme ne se sont placées sur ce lorrain. A vrai dire, toutes les idées de tolérance de cette époque n'étaient que des expédients qu'invoquaient les modérés et les politiques, depuis L'Hôpital jusqu'à Villeroy, pour faire cesser les guerres et désarmer les partis. Et il en a été de même pendant tout le XVI® et le XVII® siècle. Ce n'est qu'au xviii® siècle, en face de l'oubli criant où l'on était tombé en France des vrais principes de la tolérance, tels que les avait appliques Henri IV, que ces thèses ont été reprises et érigées en dogmes absolus par la philosophie négative du temps, qui se proposait surtout, en les propageant, de battre en brèche toutes les croyances et d'abolir la religion même. Mais nous reviendrons plus lard sur ces questions. Mon intention n'a pas été de les débattre, ni même de les soulever aujourd'hui. Je n'ai voulu, dans cette digression, que vous signaler un genre d'anachronisme contre lequel on ne sait pas assez se mettre en garde, et qui dénature l'histoire dans la partie la plus intime et la plus délicate de son œuvre, c'est-à-dire dans l'appréciation des idées et des sentiments des générations du passé.
Nous venons de dire à quels principes, à quelles idées, Henri IV a demandé ses inspirations. Voyons maintenant ses actes, et indiquons rapidement les principaux traits de son système de gouvernement et de sa politique étrangère.
11 y a dans notre histoire des directions générales et
suivies, et comme des courants d'événements qui s'interrompent quelquefois, mais sans se briser, qui ne disparaissent un instant dans le gouffre des révolutions que pour reprendre ensuite leur cours , comme certains fleuves s'enfoncent sous terre, pour ressortir un peu plus loin et faire voir les mêmes eaux à de nouveaux rivages (1). Les deux courants de notre histoire, qui ont leur source bien loin dans le passé, et qui coulent encore à travers les rives de la génération contemporaine, sont, au dedans, le progrès continu de la royauté, l'extension du pouvoir de l'État; au dehors, la lutte contre la Maison d'Autriche. Ainsi, tout ce qui se passe en France depuis la fin du xv* siècle, et dans la première moitié du xvi% a rapport à ces deux ordres de faits, sur lesquels tournent alors, comme sur deux pivots, tous les événements de notre histoire. El tandis que, d'une part, la royauté abaisse tout devant elle, et se met pour la première fois, selon l'expression de François l"'", hors de pages, la nation se jette, avec sa furie habituelle, dans ces guerres d'Italie où se débat pour elle et la Maison d'Autriche une querelle qui datait déjà de bien loin, et qu'elles transporteront plus tard sur d'autres champs de bataille.
La crise révolutionnaire de la seconde moitié du xvi*^ siècle suspendit tout à coup ce double mouvement. Arrêtée dans ses progrès par la réaction féodale des seigneurs calvinistes, et par l'insurrection démocratique et municipale des cités ligueuses, la royauté se trouva réduite à n'être plus que la tète du parti qui comptait alors le moins dans le royaume ; et, renonçant à disputer à l'Autri-
(1) A. de Tocqueville, Vancien Régime et la Révolution, avanl-propos, p. H, 4^ éd. 1859.
che la prépondérance politique en Europe, la France ellemême se voit menacée jusque dans son indépendance, et la question se réduit désormais pour elle à savoir si la loi salique sera maintenue, et si elle échappera au règne d'une reine sorlie de lEscuiial. Mais, lorsque Henri IV eût rétabli l'ordre et réprimé les partis, alors les choses revinrent comme d'elles-mêmes à leur cours iialurel, et le fondateur de la Maison de Bourbon, reprenant le programme tombé d.' la main défaillante du dernier Valois, en lit celui de son règne et en légua rachèveiiient à ses successeurs. Ainsi l'ont d'instinct les vrais politiques. Après avoir arraché le présent des mains de ceux dont le rôle n'est que de faire des ruines, ils renouent la tradition brisée par la chute du pouvoir qu'ils remplacent, et on les voit toujours reprendre quelques-unes des grandes œuvres interrompues du passé.
Il y a plus, c'est surtout après avoir été consteslée que toute tradition se relève plus vivante et plus forte ; c'est quand ils ont un moment disparu que les courants historiques, en revenant à la surface, roulent avec plus d'abondance et d'impéiuosité. Ainsi, n'est-ce pas pour avoir été mise en péril par la révolution du xvi° siècle, que la foi religieuse de la France se ranime dans les cœurs, et que l'Eglise, si longtemps stérile dans notre patrie, redeviei»L féconde en grandes vertus et en grandes œuvres ? Et n'estce pas toujours au lendemain de ces révolutions qui renvei'sent des trônes, qu'il s'en relève un plus haut, plus fort et souvent plus lourd, parce qu'il a besoin de l'être pour réprimer de son poids la turbulence d'un peuple qui a pris goût à l'agitation, ou qui la craint tellement qu'on ne fait rien de trop, à son gré, pour le préserver de ses rechutes.
Appliquées au règne de Henri IV , ces considérations
générales nous en font comprendre d'avance le caractère et la direction. C'est par l'eiïel dune réaction naturelle, nécessaire, que la royauté, tombée dans un si profond mépris sous les derniers Valois, reprend entre les mains de leur successeur tout son prestige. Jiimais la France n'avait moins songé à marchander sou obéissance. Sauvée de ses propres excès par le pouvoir royal, elle se jeta sans réserve entre les bras de son souverain, et elle se livra avec un abandon qui s'explique et ((ui s'excuse, pai'ce qu'il venait de la reconnaissance, et que le cœur y avtiit la plus grande pari, mais qui n'en était pas moins une haute im|)rudence, dont l'avenir révélera tous les dangers. C'est sur celte disposition universelle alors, on peut le dire, dans la nation française, que Henri IV^, et, après lui, Richelieu et Mazariu élevèrent l'éditice de la monarchie alisoiue, qui n'avait été qu'ébauché avant eux, et auquel Louis XIV devait mettre la dernière main. Si bien que, tandis que toutes les autres institutions, à commencer par l'Église, sortirent amoindries de la révolution qu'on venait de traverser, le pouvoir royal s'en dégagea plus vigoureux et plus vivace, au point d'en venir bientôt à vouloir tout absorber en lui-même, et à se proclamer un jour la base unique de la société, dont jusquelà, il n'avait été que le faite et le couronnement.
Cette transformation s'opéra, peu à peu, si naturellement et avec tant d'art à la fois, qu'on s'en aperçut à peine et qu'il n'est pas étonnant qu'on s'y méprenne encore aujourd'hui. Tel savant historien de nos jours reste persuadé que Henri IV avait sérieusement dans la tète le plan d'un gouvernement tempéré, et qu'il était réellement un roi libéral. Sans doute, ce prince s'est bien gardé d'afficher l'absolutisme, et l'on ferait un recueil de toutes les belles paroles par lesquelles
il le réprouve. Mais ne snit-on pas que le pouvoir absolu n'csl jamais si sùremenl fondé que par ceux qui savent le dissimuler sous des formes modérées et populaires ? N'eslpas en les berçant de l'ingénieuse fiction du rétablissement de la république, qu'Auguste a courbé les Romains sous la domination d'un seul. Son adresse le fit réussir là où avait écboué César, parce qu'il su! cacher ce que celui-ci avait mis à découvert. Quoique tenu à moins de précaution, placé comme il l'était sur un terrain plus favorable, Henri IV a un peu manœuvré comme Auguste, et il a obtenu un semblable succès. D'ailleurs, si l'on lient tant à ses paroles, et si l'on veut absolument prendre au sérieux cette spirituelle gasconnade de son discours aux notables qu'il avait assemblés, leur disail-il, pour se mettre en tutelle entre leurs mains, j'y pourrais opposer cette autre phrase, bien plus significative, qu'il écrit si fièrement à Duplessis-Mornay : « Je ne dois rendre compte de mes ac- » tions à personne et moins encore à mes sujets. »
Mais, plutôt, laissons là les paroles, qui ne sont jamais que des mots, et allons aux actes qui sont toujours les choses elles-mêmes. Henri IV n'a-l-il pas laissé dormir les États généraux, dont Sully regardait l'interruption, nonseulement comme une faute, mais comme un malheur? N'a-t-il pas fermé la bouche aux parlements, toutes les fois que leurs remontrances étaient en désaccord avec sa volonté? La chute du régime municipal n'a-t-el!e pas commencé sous son règne ? La noblesse, comblée d'honneurs, ne s'est-elle pas vue déjà dépouillée de toute puissance ? « Plus une parole de liberté, plus un appel aux droits de la nation, plus un souvenir <Ie ses vieilles franchises, sur ce sol que les plus audacieuses théories avaient naguère remué
si profondément. Au contrat immémorial passé autrefois entre la royauté franque et la nation, une nouvelle école de publicistes substitue une sorte de droit absolu et surhumain , indépendant de toutes les lois comme de toutes les volontés populaires (1). » Tout s'abaisse cl tout s'éclipse, tandis que la royauté reste seule debout au milieu des ruines de toutes les anciennes institutions. Sans doute, Henri IV ne dit pas encore l'État c'est moi, mais il fait en sorte que ce mot sera bientôt une vérité dans la bouche de son petit-fils. Voilà ce qu'il a fait et ce qui s'est |)réparé sous son règne, et voilà sur quoi je me fonde pour affirmer que l'édifice monarchique élevé par ce prince est bien du style des royautés absolues.
En même temps qu'il restaurait la France par l'exercice intelligent et ferme de ce pouvoir agrandi, que les événements lui avaient attribué, Henri IV ramenait la politique extérieure dans la voie d'où les troubles civils l'avaient fait sortir, en renouvelant la lutte contre la Maison d'Autriche. Engagée d'abord à l'occasion des guerres d'Italie, et pour des motifs d'ambition et de conquête, cette lutte était devenue, pour la France, une question de vie et de mort, par suite du prodigieux accroissement de sa rivale. On sait quels furent nos périls sous les règnes de François I" et de Henri H, et à quels fâcheux expédients diplomatiques ces rois se crurent obligés d'avoir recours pour sauver l'indépendance de leur couronne. Appuyée d'une part sur le Turc, qu'elle avait tant combattu au temps de la grande politique chrétienne des Croisades, de l'autre sur le protestantisme, qui allait bientôt l'envahir elle-même, la France
(1) M. de Carné, les Fondateurs de l'Unité française, t. H, p. 118.
n'échappa au démembrement dont l'avait menacée Charles- Quint, que pour se voir bientôt atteinte, au dedans, par l'incenilie qu'elle avait fomenté au dehors. Ainsi, tous les rêves ambitieux de la loyauté française, devenue si puissante après l'expulsion des Anglais, et tout cet élan de conquête que la nation avait soutenu de son enthousiasme guerrier, tout cela vint aboutir à des hontes et à des misères sans nom, et la France, tombée dans le mépris de tous, faillit devenir la proie de ceux-là même à qui elle avait autrefois disputé l'empire.
H y avait longtemps qu'elle ne comptait plus en Europe, lorsque Henri IV lui rendit, avec le sentiment de sa force, les moyens de reconquérir le rang qui lui appartenait et qu'elle n'aurait jamais dû perdre. Deux grands partis divisaient alors la chrétienté. D'un côté, tous les Etals du protestantisme, se soutenant les uns les autres par une étroite solidarité, de l'autre, le monde catholique que la Maison d'Autriche s'eiïorçail de placer tout entier sous son ascendant. De cette situation pouvait sortir un double péril ; car de deux choses l'une, ou le protestantisme était vainqueur, et alors l'Église se voyait partout proscrite, et poursuivie jusque dans ses derniers asiles ; ou c'était l'Autriche qui l'emportait et avec elle le principe de la monarchie universelle, et tout, dans la catholicité, à commencer par le Saint-Siège, se trouvait absorbé dans l'unité d'un nouvel Empire d'Occident (1). En relevant la France et en la ramenant dans la mêlée, Henri IV changea les conditions de la lutte. 11 lui enleva sou caractère religieux, il en
(l) Voyez, pour le développement de ces aperçus, le livre déjà cité, Henri IV et sa politique, p. 170.
fit une guerre purement politique et nationale ; et, par là, il préserva le monde chrétien de la double allernalive qui le menaçait. Il arrêta l'Espagne qui exploitait la cause catholique au prolît de sa prépondérance, et tout en s'associant au protestantisme, pour réaliser celle œuvre, il ne lui permit pas un progrès, il ne lui laissa pas faire un seul l)as en avant.
C'est-à-dire qu'il fit de l'Europe une balance dont il tint les plateaux en équilibre avec une vigueur et une justesse de coup-d'œil et de main que je regrette de ne pouvoir vous faire apprécier par plus de détails, mais qui révèlent un maître en politique. Sans doute, on peut imaginer quelque chose de mieux qu'un système de relations fondé exclusivement sur le balancement des forces et des intérêts, et l'Europe avait jadis essayé de réaliser un idéal plus relevé. Mais depuis que la pensée d'unité morale et religieuse, qui fonda la république chrétienne, avait succombé sous le double elîort de l'individualisme des nationalités et de la Réforme, il fallait bien remplacer l'idée d'un droit supérieur et commun par des combinaisons dynamiques qui sont encore le seul expédient possible dans les situalions fausses et compromises, et qui, si elles ne les rétablissent pas, les prolongent en retardant le moment où elles deviendront incurables. Mais, au fond, ces savants procédés d'équilibrisme, où se déploie le génie des hommes d'Elal, ne valent pas une marche sim[)le et unie sur le terrain du droit et de la justice, qui devrait toujours être celui de la politique, et qui est trop rarement celui de la vie privée. En réalité, la balance est une chimère, et, avec elle, l'on n'aboutit jamais (|u"à un jeu de bascule qui élève el abaisse tour à tour les joueurs en fatiguant leurs forces,
— 38-2 — et qui, en définitive, ne profile qu'à ceux qui les regardent. Tel sera plus tard, pour les Maisons de France et d'Autriche, le résultat dernier de ce long et stérile antagonisme, dont l'expérience ne les a pas encore guéries, qui a usé le centre de rEuro|)e en profilant à ses extrémités, comme autrefois la rivafité d'Athènes et de Sparte a consumé la Grèce et préparé la domination de la Macédoine.
Mais, au temps de Henri IV, de telles conséquences ne pouvaient même se laisser pressentir, et la nécessité du présent dictait à ce prince la politique de coalition qu'il a l'éalisée avec une habileté diplomatique justement admirée, et qui a longtemps fait école. D'ailleurs, son plan répondait si bien aux besoins de la situation générale de l'Europe, que celle-ci entra presque tout entière dans ses vues, et que tous, sans distinction de croyance, depuis la Hollande jusqu'au Saint-Siège, reconnaissaient en lui le protecteur de la hberté commune. Maintenant à quoi tout cela aurait-il pu aboutir ? Ce qui arrivera plus lard, nous met en état de le conjeclurer. Le succès eût fait de Henri IV l'arbitre et le maître de l'Europe, et la loi de l'équilibre eût retourné la coalition contre lui. C'est alors qu'il se serait vu placé en face de difficultés bien autrement graves que celles qu'il avait eu d'abord à surmonter. Sa mort soudaine et déplorable le dispensa de cette épreuve, et il mourut en emportant intacte sa réputation de modération et d'habileté. Heureux s'il avait su maîtriser ses passions, comme il savait gouverner les hommes, s'il avait pu réprimer les penchants vicieux de son cœur, et si, en laissant à sa postérité l'héritage d'un pouvoir redouté et affermi, il avait pu aussi lui léguer l'exemple de ces vertus privées qui font les fortes races et qui assurent la durée des dynasties !
Tel a été Henri IV, le véritable Henri IV de l'histoire, bien diflérent de celui de la légende dont l'image populaire subsiste encore dans les imaginations, et ne s'efface que peu à peu, à la lumière des documents historiques qui n'ont été connus et publiés que de nos jours. « Si, devant une critique sérieuse, on voit disparaître le héros virgilien chanté dans un fastidieux poème, et le preux chevalier dont on s'est accoutumé à dessiner la brillante silhouette sur des mots heureux et des aventures galantes, il reste pour la postérité un prince aussi réfléchi que courageux, aussi propie aux transactions qu'à la guerre, aussi habile à résister à ses amis qu'à triompher de ses adversaires. Marchant vers son but avec une rare persistance, sachant entretenir le dévouement des siens sans leur en payer jamais le prix au préjudice de ses intérêts, combinant enfin tous les profits du calcul avec toutes les séductions de la spontanéité, Henri IV était l'homme le plus propre à maîtriser celte société dissolue, qui, longtemps exploitée par des médiocrités ambitieuses, ne pouvait manquer, ne fût-ce que par lassitude, de se reposer sous la main du plus persévérant et du plus habile (1). »
Maintenant, Messieurs, et pour finir, deux mots seulement sur le ministère de Richelieu, qui est comme l'appendice du règne mémorable dont je viens de vous esquisser les principaux traits.
Quiconque fonde une famille, et pour cela il ne suffit
(1) M. de Carné, les Fondateurs de l'unité française, t. II, p. 2.
l)as d'èlre père, quiconque fonde une dynastie, ce qui n'est pas donné à tous les rois, (oui ancèlre, en un mot, imprime à sa postérité un cachet dont elle gardera toujours l'empreinte, et il l'engage dans une voie dont elle ne pourra jamnis impunément sortir. Ce qui prouva que la France avait besoin d'être conduite comme l'avait fait Henri IV, c'est que tout alla mal dès qu'il ne fut plus, et que les affaires eurent passé en d'autres mains. A un prince habile et heureux, qui avait tiré sa nation du chaos pour lui rendre sa prospérité au dedans et sa force au dehors, succéda, pendant la minorité de Louis XIII, la régence molle et tiraillée de Marie de Médicis. Singulière destinée de ce grand nom, deux fois associé à la fortune de la France pour présider à deux minorités déplorables, et planer au-dessus de deux époques de faiblesse et de misères ! Mais la régence de Marie de Médicis ne donna que l'appréhension des maux qu'avait produits celle de la mère des derniers Valois. Sans doute, les grands redevinrent factieux, les Huguenots reprirent leurs allures turbulentes, et les partis relevèrent la tète sous un gouvernement faible, qui capitulait avec eux, au lieu de les réprimer. Mais les temps ne leur étaient plus favorables. La masse de la nation, rendue au calme et au repos, n'avait plus de raisons d'en sortir. Les souffrances endurées pendant la longue anarchie des guerres civiles avaient laissé dans tous les souvenirs une impression |)rofonde qui, traversant tout le règne réparateur de Henri IV, s'était renouvelée à sa mort, aussi vive et aussi fraîche qu'au premier jour. La crainte de retomber dans ces misères, lorsqu'à peine on commenrait à renaître, rendait suspect à l'opinion publique tout ce qui tendait à troubler la tranquillité du royaume et à rallu-
nier les partis mal éteints. Aussi, malgré leurs menées, les mécontents ne purent soulever les masses populaires, cl l'agitation resta à la surface.
Toutefois, le gouvernement demeurait sans force, impuissant à réprimer les essais du désordre, à contenir les princes et les Huguenots, à maintenir la tradition de la politique française. Bientôt, la royauté sortit de tutelle, mais elle ne se releva pas. Non pas que Louis XIII, tout jeune qu'il était, manquât d'intelligence et de cœur et qu'il n'eût pas des vues droites et de royales intentions. Mais, c'était lu volonté qui faisait défaut en lui, et c'est ce qui le rendait incapable de soutenir le grand rôle dont Henri IV avait chargé ses robustes épaules. Aussi, à peine fondée, la dynastie nouvelle était menacée d'une éclipse et risquait de passer de suite de son origine à son déclin. Mais cette appréhension de décadence s'évanouit bientôt ; Richelieu parut, et Henri IV trouva un continuateur.
II était temps qu'une main énergique resaisît la direction des affaires ; car, à force de se prolonger, le désordre commençait à reprendre racine, et s'il durait encore, c'en était fait de tous les résultats du règne précédent. « Lors- » que votre majesté se résolut à me donner en même » temps et l'entrée de ses conseils et grande part en sa » confiance, je puis dire avec vérité, écrit Richelieu dans » ses mémoires, que les Huguenots partageoient l'Etal avec » elle, que les grands se conduisoient comme s'ils n'eus- » sent pas été ses sujets, et les gouverneurs de province » comme s'ils eussent été souverains en leur chaige. » C'étaient bien là les brusques variations de celle nation extrême et légère, qui ne connaît pas de milieu entre l'agitation factieuse et la soumission empressée, qui la veille
avait livré à la main royale la direction de toules ses affaires, mais qui retournait à l'anarchie dès que celle main ne pesait plus fortement sur elle, comme une armée qui se débande quand elle ne sent plus le joug de la discipline.
Presque à chaque règne, cette œuvre d'unification monarchique, que la royauté capétienne poursuivait depuis six siècles avec tant de persévérance, semblait à recommencer. En moins de quatorze ans, depuis la mort de Henri IV, le progrès de la dissolution avait été si rapide, qu'on pouvait craindre , ou que le proleslanlisme brisât l'unité du royaume, en réalisant ses projets de fédération républicaine, ou qu'une féodalité nouvelle se reconstiluàt au proflt des princes du sang et des grands qui dominaient l'État et le mettaient au pillage. En vain, le pouvoir royal avait-il essayé de contenir les parlis dans le devoir. Ses timides et impuissants essais de répression n'avaient fait que le compromettre, et les sombres pressentiments qui avaient quelquefois assiégé Henri IV, sur l'avenir de son fils, paraissaient à la veille de se réaliser. L'apparition de Richelieu au pouvoir arrêta ce mouvement de dissolution, et les destinées de la nouvelle dynastie reprirent leur cours.
Cet homme vraiment extraordinaire qui fit, sans être roi, ce que les rois puissants, seuls, peuvent faire, apportait pour accomplir le rôle dont il eut le courage de se charger, un esprit vaste et pénétrant, une volonté souple et ferme, une conscience sans scrupule et une indomptable énergie de caractère. Dévoré d'une ambition démesurée, il avait commencé sa carrière par se plaindre que les chefs du clergé français fussent systématiquement écartés du pouvoir, et, pour y parvenir, il s'était montré tout prêt à servir la polili(jue espagnole de Marie de Médicis, qu'il
llalla pour arriver el qu'il exila, quand il n'eut plus besoin d'elle. Mais il vira de bord dès que Louis XIll, houleux de la nullité où l'on réduisait sa personne el son lilal, fut revenu de lui-même au système paternel (1). Ce lourd programme qui avait déjà écrasé de Luynes et ses éphémères successeurs, Louis Xlll qui se sentait incapable de gouverner, mais qui voulait être servi en roi, en confia enfin l'exécution à l'homme qu'il aviiit appris à connaiire, et dont il savait, à l'avance, tout ce qu'il aurait à en attendre et à en souiïrir. Richelieu n'hésila pas et répondit de tout. Ce fut comme un pacte entre le roi qui cédait tout son pouvoir, el le sujet qui s'engageait à le rétablir dans son intégrité. « Je promis au roi d'employer toute mon indus- » trie et toute l'autorité qu'il lui plaisoit me donner, pour » ruiner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands, » réduire tous les sujets en leur devoir, et relever son nom » dans les nations étrangères au point où il devoil être, » Messieurs, Richelieu tint parole. Pendant dix-huit années qu'il fut le maître, et un maître aussi dur et aussi fâcheux pour le roi que pour la nation, cet homme surprenant accomplit les trois grands desseins que Henri IV avait ébauchés, à savoir : l'affermissement de l'omnipotence royale par l'humiliation de toutes les hautes têtes et l'organisation des ressorts d'une forte et envahissante administration ; la soumission du parti protestant, à qui il ne contesta jamais la liberlé de conscience, mais dont il fit cesser l'anarchique indépendance ; enfin, l'abaissement de la Maison d'Autriche,
(1) « On peut appeler ce système, en uii seul mol, le système royal. « M. Cousin, des Carnets autographes du cardinal MnZ'trin, seize articles insérés dans le Jour/iai (/es lyauan^s, années 1854, 1855, 1856. Cf. le second article, 1854, p. 523.
dont la Maison de France ne combattait l'ambition que parce qu'elle faisait obstacle à la sienne. Nous n'avons pas le temps de le voir à l'œuvre et de développer le merveilleux ensemble de moyens et d'eiïorts qu'il déploya pour assurer l'exécution de ses projets ; ce serait un long discours qu'il faudrait encore, et celui-ci n'a déjà duré que trop longtemps. Contentons-nous d'inditjuer, en terminant, l'impression que nous laisse le spectacle du rôle joué par ce fameux bomme d'Etat, le modèle de ces politiques à outrance, qui ne deviennent si puissants que parce qu'ils ont tout sacrifié à la poursuite du pouvoir, et qui ne font de si grandes choses que parce qu'ils ne reculent devant aucun moyen pour les accomplir.
Pour conquérir nos suffrages, il ne suffit pas qu'ils aient été pénétrés de la grandeur et de la légitimité de leurs desseins, il faut encore qu'ils puissent justifier les voies qu'ils ont suivies pour les réaliser. Comme on l'a dit du lieu des éternels regrets, l'histoire est pavée de bonnes intentions exécutées par de détestables moyens, et elle cesserait d'être une science morale, si, en signalant le mérite des unes, elle ne flétrissait l'indignité des autres. Sans doute, il est bien d'entreprendre de grandes choses et de poursuivre des résultats glorieux et utiles pour les nations qu'on gouverne ; on n'est homme d'Etat qu'à cette condition. Mais si l'on a dans les affaires l'obligation d'être habile et fort, on n'est pas dispensé de celle d'être honnête et juste, et c'est malheureusement ce que Richelieu, comme tant d'autres, a trop souvent oublié. Nous le savons, par une expérience (jui se renouvelle sans cesse dans l'histoire, les grands projets passionnent ceux qui les conçoivent, quelquefois jusqu'au lanalisme, et dans le culte qu'ils ren-
dent à leurs idées, ils méconnaissenl celui qu'ils doivent au droit, à la justice, à la morale, à la religion. Cependant, il arrive, qu'après l'entraînement du premier effort et l'enivrement du premier succès, on s'aperçoit que le but que l'on poursuit, que les résullals qu'on obtient ne valent pas ce (ju'ils coûtent, ni tous les sacrilices qu'ils exigent, et, après (juelques hésitations, la justice tardive de l'histoire en vient souvent ;'i proclamer que ces grands génies qui ont surpris l'admiration du monde, ont été souvent bien lourds pour les peuples qui leur ont servi de piédestal, et que, si, par de certains côtés, ils sont la gloire des nations qui les produisent, il en est d'autres par où ils sont bien près d'en être les fléaux.
Telle est la réaction sévère qui s'accomplit en ce moment, dans les jugements contemporains, contre la mémoire de Richelieu. Il reste, et il restera pour tout le monde le modèle des politiques ; mais il ne trouvera plus d'admirateurs déclarés que dans celle école d'historiens et de publicistes, pour qui c'est une bonne fortune que de rencontrer dans le pa?sé ce génie à la fois révolutionnaire et dictatorial, qui lui a créé, en pleine monarchie d'ancien régime, des précédenis qu'elle pourra toujours invoquer pour justiiier les œuvres et les procédés des siens. Toutefois, reconnaissant le côté faible de son héros, elle invoque en sa faveur cette théorie des deux morales, invenlée par Mirabeau pour les besoins des mauvais jours, et elle prétend que les actes d'un si grand homme ne doivent pas être jugés par les règles ordinaires.
Quand on en est réduit là pour défendre un client, c'est passer condamnalion sur son compte, et reconnaîîre qu'il est impossible de le jusiilier.
CnOUIÈME DISCOURS^'^
LES BOURBONS