‹ Dix ans d'enseignement historique à la Faculté des lettres de NancyChapitre 9 sur 14 · LES CROISADES · texte numérisé non relu

LES CROISADES

Messieurs,

En choisissant celte année pour sujet de mon cours l'histoire de !a lutte du christianisme et de l'islamisme au moyen-âge, et particulièrement à l'époque des Croisades, j ai suivi tout naturellement la penlc où me conduisait celle opération intellectuelle qu'on appelle, en psychologie, l'association des idées. Précédemment, je vous ai présenté le tableau de celte lutte des Grecs et des Perses, qui a produit le grand drame militaire connu sous le nom de guerres médiques, et qui s'est terminé, sous Alexandre-le- Grand, par le triomphe du génie grec sur le monde asiatique. Pendant que je traitais devant vous ce vaste sujet, que je vous montrais l'Orient et l'Occident aux prises, ainsi que l'action et la réaction réciproques de deux sociétés, de deux civilisations dilTérenles, ma |)ensée s'est bien souvent reportée vers les temps où se reproduit, dans Ihisloire du monde, une situation analogue, où l'Europe et l'Asie en viennent de nouveau aux mains, et en-

(l) Ce discours a été prononcé le 2 décembre I8G1.

gagent ruiie conlrc Taulre ce grand duel des Croisades qui rappelle les guerres médiques, loul en les dépassant, par sou iniporlanee el sa durée. Alors il m'a semblé qu'il était visiblemcut indiqué de mettre en regard les deux sujets historiques qui oiïrenl assez de ressemblanee pour être comme le pendant lun de l'autre, et j'ai résolu celle année de faire succéder à l'élude de la lutte des Grecs et des Perses, celle des chrétiens et des musulmans, et de remplacer la question d'Orient dans l'antiquité par ce qu'on pourrait appeler, plus justement encore, la question d'Orient au moyen-àge.

En effet, celte locution aujourd'hui si familière, que l'on emploie pour caractériser tous les incidents graves de la politique contemporaine, ne peut-elle pas, sans trop de violence, s'appliquer à ces grands événements du passé, qui restent pour nous des questions spéculatives, même quand le temps a prononcé sur elles et les a résolues dans la [)ratique? Aussi cet anachronisme de langage n'est pas difficile à justifier, et il me sulfira, pour le faire, de vous rappeler comment nous avons traité le sujet des guerres médiques, de vous dire comment nous voulons traiter celui des Croisades.

Quant aux guerres médiques , nous ne nous sommés pas contentés d'en faire un récit, nous en avons aussi fait une question : nous nous sommes demandés si la lutte des Grecs et des Perses était la lutte de la civilisation et de la barbarie , et dans quelle mesure le triomphe de la Grèce avait contribué au progrés des choses humaines. Quant aux Croisades, pourquoi n'en ferions-nous pas de même cette année ? Pourquoi , au début d'une étude qui va nous montrer une seconde fois les chocs de

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l'Orient et de rOccitlent, pourquoi ne pas nous demander encore lequel de ces deux mondes en présence est marqué du sceau de la civilisation ou du sceau de la barbarie, et de quel côté se trouvent les conditions et les chances d'un triomphe bienfaisant et fécond? Ainsi ces grands sujets d'étude deviennent et restent toujours des questions, et si l'on y regarde bien, il en est de même dans toute 1 histoire, dont le but suprême est de résoudre des questions par des faits, et qui n'est quitte de sa tâche que quand elle a su raconter et prouver à la fois, conformément aux exigences de la double devise, scribilur ad narrcmdum, scrlbilar ad prohandum, dont il faut réunir les termes pour constituer la formule la plus expressive et la plus complète du programme que l'histoire doit réaliser.

Au resle, ;\Iessieurs, c'est une chose digne de remarque que la permanence de la même question dans l'élude des luttes qui se renouvellent, aux différentes époques de l'histoire, entre les peuples de l'Europe cl les nations de l'Asie. Evidemment ce n'est pas une vaine curiosité qui la suscite, et, puisqu'elle se présente sans cesse à l'esprit, il faut bien qu'elle réside dans le fond même du sujet. Aussi nous ne pouvons pas l'éluder ; nous devons la traiter de nouveau et appeler lOrienl et l'Occiilent, devenus le christianisme et l'islamisme, à vider une seconde fois leur querelle sur le même terrain.

Mais ce qui doit dabord fixer notre attention, dans l'examen de celle cause, c'est le changement qui s'est produit, de l'antiquité au moyen-âge, dans les termes mêmes de la question. Ici ce ne sont plus seulement deux peuples qui sont aux prises, mais deux religions qui arment l'un contre l'autre de vastes groupes de nations, dont l'anla-

gonisme est surloiU dclerminé par l'opposition de leurs croyances. Évidemment, nous sommes ici en présence de bien plus graves problèmes que ceux que nous avons précédemment agités. Car lorsque la religion est en cause quelque pari, comme elle touche, qu'on le sache ou non, aux plus grands intérêts de l'homme et de la société, die communi(iue à toutes les questions qu'elle domine un degré d'importance et d'élévation que rien autre chose ne pourrait leur faire atteindre, en même temps qu'elle les rend susceptibles de solutions plus nettes et plus radicales. En effet, il y a dans toute société humaine deux éléments de nature diiTérente, qui sont réunis sans se confondre, qui souvent en viennent à se séparer et à se combattre, à savoir, une base divine qui n'est pas posée de main d'homme et que la société reçoit toujours comme l'expression des volontés d'en haut et la promulgation des vérités qu'elle doit mettre en pratique ; puis un édifice de construction humaine, qui est, à proprement parler, ce qu'on appelle la civilisation, laquelle se compose de toutes les manifestations de l'activité et de l'intelligence de l'homme, et de l'application qu'il a su faire des vérités qu'il était appelé à réaliser ici-bas. Or, Messieurs, quand deux sociétés sont en lutte, si la querelle ne porte que sur des intérêts de l'ordre humain, elles n'y sont en cause que pour l'un des éléments qui les constituent, et pour l'élément secondaire. S'il s'agit d'une guerre dont la religion est le fond, les voilà tout entières engagées depuis la base jusqu'au sommet, et tous les coups qui seront portés de part et d'autre produiront des ébranlements profonds, et entiaineroni peut-être des ruines définitives.

Voilà ce qui élève la nouvelle question d'Orient à une hauteur qu elle ne pouvait atteindre dans l'antiquité, au temps où elle n'était que la querelle des Grecs et des Perses. Les guerres médiques n'ont été engagées que pour des motifs de l'ordre humain. Que voulait le grand Roi? Rien autre chose que d'étendre son empire du côté de l'Europe et de réaliser le rêve de la monarchie universelle, cette chimère de toutes les grandes amhitions. De leur côté que prétendent les Grecs, si ce n'est d'abord de combattre pour leur liberté menacée, et, quand ils l'ont garantie, i)0ur la dominatio:i ? Dans tout ce conflit, les croyances ne sont pas en cause : pas d'affirmations religieuses qui se contredisent et s'excluent ; si quelques temples sont brûlés de part et d'autie, c'est pure alTaire de pillageet.de l'eprésailles, sans aucune idée d'agression dogmatique. En Grèce, Xercès s'entoure des devins du pays et sacrifie dans tous les sanctuaires les plus vénérés de l'hellénisme. En Asie, Alexandre s'incline devant les grandes divinités des vaincus et montre un égal respect pour tous leurs cultes. Et celte tolérance réciproque s'explique facilement si l'on considère que toutes ces religions de l'antiquité n'étaient que des dérivations plus ou moins altérées, des formes nationales de la religion primitive du genre humain, n'ofirant entre elles aucune contradiction essentielle, se rencontrant par des affirmations et des erreurs communes, et surtout par une certaine conformité de leurs symboles et de leurs formes liturgiques.

La lutte des deux peuples n'ayant point un caractère radical et absolu, la comparaison des deux sociétés ne pouvait porter que sur des points secondaires et conlin-

— ^21-2 -^ genis. Etalons, il devenait excessil' d'établir entre elles celle opposition que comporte les mois de civilisation et de barbarie, et de les classer dans deux catégories absolument distinctes : babilude de langage que nous tenons de la vanité des Grecs nos maîtres, qu'il importe de bannir de rbistoire ancienne, parce qu'elle y répand une fausse couleur, et qu'elle fait prendre le change sur les hommes et les institutions du passé. J'ai entrepris l'an dernier d'en faire justice, en réduisant l'autorité des Grecs à sa juste mesure ; et nous avons reconnu que leur supériorilé intellecUiclle, tout en leur méritant détre placés les premiers sur 1 échelle de la civilisation où ils ont introduit la liberté et le mouvement, conditions premières du progrès, ne leur constituait par le |)iivilége, qu'ils s'éiaient attribués, de former une classe à part dans le genre humain et de regarder tout le reste co:nme des barbares : classilicalion traditionnelle à laquelle il faut renoncer, parce que si l'éducation nous la rend (amilière, la réflexion et la science nous la rendent insupportable. Je ne veux pas du reste rentrer dans ce débat que nous avons vidé dans notre discours d'ouverture de l'année précédente, et si j'en rappelle le souvenir, c'est que la question que nous nous posons anjotiidluii présente avec celle-là des ressemblances et des dillerences qu'il n'est pas inutile de consiaier, cl dont riiidiialioii peut contribuer à préparer les solutions que nous nous proposons d'alleiiidre.

Nous voilà donc celte année encore en présence du même proI)lème, m.ais élevé et agrandi | ar l'éléuienl iiouvoau qui s'y est introduit au moyen-âge. Dès l'origine, la lutte du christianisme et de l'islamisme esl une guerre de religion, cl les derniers excès commis, sous nos yeu\, aux lieux qui

— ^213 — en ont été autrefois le principal théâtre (Ij, nous averlissent que depuis douze siècles, d'un côté du moins, elle n'a pas changé de caractère. Sans doule, les aulres molifs qui poussent les peuples les uns conire les aulres, haine de race, orgueil naiional, désir du pillage , amour des conquêtes, ne sont [)oinl enliérenienl étrangers à l'antagonisme des chrélicns cl des musulmans. Mais ils n'y ont qu'une part accessoire et secondaire. La cause première de ce grand choc, c'est l'impulsion violenle communiquée par le Coran au peuple arahe et à loules les nations qui ont accepté ce livre pour code relig'eux. .Maliomet a élé véritablement le père du fanatisme sur la terre. Sans doute, le l'anatisme n'en était |)as alors à ses premiers essais , et celte passion funeste, (|ui n'est aulre chose que le senliment religieux égaré et devenu de la violence, s'élail déjà donnée hien dos fois carrière dans le monde. .Mais il était réservé à Mahomet de lui aîiribuer un rôle qu'il n'avail pas joué encore dans les aiïaires humaines, d'enfanler un peuple en rupture avec tous les aulres peuj)les pour cause de religion, leur faisant à tous un casus belli de leur incrédulité, se répandant par le monde pour éteindre ou asservir toutes les aulres croyances et pour propager sa foi par le glaive. Aussi la comparaison que nous devons faire de la société chrétienne et de la société musulmane doit changer de caractère et porter, comme leur lutte elle-même, sur la question religieuse ; de sorte qu'il nous suffira de mettre en regard les deux religions

()) En Syrie, dans le Liban, où la population maronite a été presqu'à moitié détruite par la férocité des Druses, sans repression de la part du gouvernement turc, en juin et juillet 1860. Voyez sur le fanatisme des Musulmans et l'existence toujours menacée des clirétiens au milieu d'eux, la Syrie en 1861 de !M. Saiiit-Marc-Girardin, p. 20, 39, 139, 367.

— ^214 — que nous verrons aux prises , pour porter un jugement (léfinilif sur la qualité , la valeur, l'avenir des deux civilisations qu'elles supportent.

Non pas, Messieurs, et j'ai besoin d'insister sur ce point, que je fasse équation entre la religion d'une société et son étal de civilisation. Ce sont là deux choses connexes, mais distinctes, au point qu'elles sont quelquefois en hosiilité ouverle et qu'elles se dégagent lellement l'une de l'autre, qu'on peut croire qu'elles vont rompre et vivre dans deux mondes séparés. Si la religion est fausse, rien n'est |)lus désirable qu'un tel divorce, car s'il entraîne la ruine de l'état social où il s'accomplit, il en permet la reconstruction sur de meilleures bases. Mais si la religion est vraie, rien n'est plus funeste que celle rupture, car elle engagerait une guerre entre la religion et la civilisation, et il va de soi que la civilisation, qui n'est que l'œuvre des hommes, ne saurait, malgré des triomphes momentanés, prévaloir en définitive contre une religion qui serait l'œuvre de Dieu même. Mais dans l'un ou l'autre cas, aucune civilisation ne peut impunément se détacher de la base sur kupielle elle est établie ; car il faut toujours à une société, quelle qu'elle soit, un fondement qui soit en dehors d'elle et sur lequel elle s'appuie. Or, ce fondement ne peut èlre autre chose qu'un dogme. On peut élablir, .comme axiome de la vraie philosophie de l'histoire, que toule société repose sur les vérités que croient les hommes qui la composent (1), et qu'aucune civilisation n'existe sans acte de foi. El cela est

(l) C'est ce qui vient d''ètre mis en pleine iuniirre, pour l'antiquité païenne, par M. Fustel de Coulanges, professeur d'histoire h la faiiillé des lettres de Strasbourg, dans un savant livre intitulé : La cité nntirjw, étude sur le culte, le droit, les institutions de la Grèce et de Rome.

si vrai , l'idée de dogme et celle de société sont tellement inséparables, que dans l'esprit de ceux qui veulent déplacer les fondements de l'ordre social, et qui se déclarent les adversaires du dogmatisme religieux, l'acte de foi n'est pas supprimé, il est seulement transposé, et c'est la civilisation elle-même qui est proclamée un dogme. Confusion déplorable de deux choses qu'il importe autant de maintenir distinctes que de ne pas séparer, et dont il suffit d'un peu de réflexion pour comprendre les funestes conséquences. En effet, le dogme est celte affirmation sacrée, respectée de tous, qui fournil à la civilisation ses conditions d'existense, c'est-à-dire, sa règle, sa direction et son but. Si elle n'a plus d'autre dogme qu'elle-même, dès-lors elle ne reconnaît rien en dehors et au-dessus d'elle, et se traçant à elle-même son but, sa direction et sa règle, la voilà qui trouve en elle seule son principe et sa fin dernière, en un mot la voilà glorifiée à ses propres yeux jusqu'à se déifier, jusqu'à faire son apothéose. Sans doute, cette déification délirante d'une civilisation enorgueillie de sa puissance et de ses progrès n'en est encore qu'à être une calamité lointaine, que la logique peut prévoir et déduire de certains principes qui courent aujourd'hui par le monde. Mais enfin, comme ces principes y font leur chemin, comme ils sont habilement, activement propagés par des penseurs qui ne reconnaissent d'autre autorité dogmatique que celle de leur propre raison, comme ils obtiennent auprès d'un grand nombre ce genre de succès facile, qui accompagne toujours les théories qui flattent les faiblesses et les prélenlions de l'esprit humain, leurs conséquences pratiques ne seront conjurées que par une lutte franche , vigoureuse, énergi(|uc contre les doctrines qui en déposent les germes dans les intelligences et dans

les cœurs, et qui préparent, par un mouvement de plus en plus accéléré, l'avénemenl du |)anlhéïsme humanilaire.

J'ai déjà signalé ce péril. J'ai di'j.î plus d'une fois comballn cet ennemi qu'on ne sait pas assez redouter, parce qu'il est plein de charmes et de séduction. J'y ai toujours consacré une partie de ces discours, où nous nous plaçons au plus haut sommet de nos sujets d'éludé, pour en embrasser lout l'ensemble ; et je le ferai encore, dussent toules ces paroles être vaines, tous ces elTorls èlre inutiles, mais parce qu'il faut accomp'ir son devoir, qui est de combattre l'erreur et de rendre hommage à la vérité. C'est là le seul sentiment qui m'en' raine et me laniène sans cesse à celle polémiiue. (^ar vous comprenez bien, Messieurs, que je ne viens pas déclamer contre cet état supéiieiir de la vie sociale (|u'on appelle la civiTsalion, dont le vrai progrès m'est si cher et doril les dangers seuls me préoecupent. J'aime et je goûte les produet^ons de l'indnsirie, les œuvres des savants, des j'.oètes, des artistes et des philosophes ; mais je ne me fais p;is un dogme de toutes ces choses, si mêlées après tout, et qui roulent devant moi comme un fleuve immense, entraînant dans ses ondes autant de fange que d'or pur. Je dis qu'il faut à tout ce travail de l'activité et de l'intelligence humaines un dogme supérieur qui le dirige, qui l'éclairé et qui le purifie ; et je rappelle à ceux qui seraient tentés de l'oublier, que c'est ordinairement quand les civilisations se prennent pour dogme , ou tirent leurs dogmes d'elles-mêmes, qu'elles jettent leurs dernières lueurs et ((u'elles sont bien |)rès de s'éteindre. Le monde antique en a fait la triste expérience ; c'est à l'histoire à faire en sorte que celte grande catastrophe, qu'elle constate, ne reste pas, pour le monde moderne, une inutile leçon.

Messieurs , cette question incidente n'est pas un horsd'œuvre, ni une digression inutile. Mon but étant de vous dire ce que je pense du christianisme et de l'islamisme comme principes de civilisation, il faut bien que je déblaie le terrain, et que j'ouvre une route à mon argumonlalion. On a nié les principes (pie j'invoque ; il faut que je les rétablisse pour retrouver un point d'appui. On a popularisé des opinions contraires aux thèses que je soutiens ; il f;uit que je les discrédite pour avoir accès auprès des es[)rits qui en sont prévenus. C'est ainsi qu'il importail de vous montrer qu'une civilisation ne peut pas reposer sur ellemême, et qu'une telle prétention est toujours accompagnée (les plus cruels mécomptes. La l'aciiie de celle erreur est dans l'idée fausse qui se répand de nos jours, sur l'origine de la religion. Auirofois, et ceci est encore généralement reconnu chez tous les peuples de la terre, on pensait que la religion ne pouvait avoir qu'une origine divine ; que les dogmes et les préceptes qu'elle enseigne, venaîit de Dieu, étaient certains et positifs ; nue le bien le plus précieux d'une société consistait dans la possession des vérités religieuses et morales qu'elle avait reçues d'en haut ; que le premier intérêt des peuples était de les conserver intactes, et d'en assurer l'observation et le res[)cct. C'était en quoi l'on faisait consister le principal devoir de la polili(|ue, et la première raison d'être des gouvernements. Telle a été la doctrine sociale de toute l'antiquité , et pendant longtemps celle de tout le monde chrétien.

De nos jours, il se produit une doctrine toute contraire, qui contient en germe la plus radicale des révolutions dont le genre humain puisse être bouleversé : c'est qu'il n'y a pas de révélation ; que, par conséquent, il n'y a pas de religion posi-

tive absolument vraie; que toute religion est un |)roduit de l'esprit humain , une forme locale cl temporaire d'un sentiment inhérent au cœur de riiomnie, qui peut à son gré en transformer, en renouveler l'expression ; que la criti(|ue, toujours respectueuse pour le sentiment religieux, a ruiné par la base toutes les religions positives ; qu'elles ont fait leur temps ; qu'il faut en finir avec elles, les annuler, sinon comme fait intime et de conscience, au moins comme influence sociale ; et cpie le moment est venu où l'esprit humain, armé de tous les progrès de la science, doit reconstituer la société sur des bases toutes nouvelles, empruntées à la seule raison. Vous voyez, Messieurs, quel est le point de départ de cette théorie et où elle vient aboutir : elle supprime entièrement, en niant toute révélation, la base religieuse sur laquelle les sociétées ont toujours commencé par s'établir, et elle transfère à l'homme, c'està-dire à la civilisation qui est son œuvre, les attributions, les prérogatives et les droits que, jusqu'ici, les peuples ont toujours reconnus à la religion.

Il est diflicile d'imaginer un renversement d'idées plus complet et plus radical. La fameuse image de la pyramide arrachée de sa base, retournée et posée sur sa pointe, n'exprime que faiblement, à mon sens, les bouleversements que produirait l'application de cette théorie, si elle devenait jamais assez puissante pour remanier a son gré l'ordre social. J'aime à croire que le goiu'e humain ne verra jamais luire le jour de ce déplorable triomphe, et que le cours des événements échappera à la logique inexorable des principes. Mais cependant, il ne faut pas s'endormir dans une funeste confiance. Le désordre dans les idées se traduit toujours par le désordre dans les faits, et aboutit tôt ou tard à

des résultats doslructeurs et négatifs. Déjà bien des esprits sont atteints: on écoute volonlicrs ces décevantes théories, et l'on ferme l'oreille aux avertissements sévères et importuns de ceux qui les combattent. Aussi je ne me dissimule pas toute la défaveur qui peut s'allaclierà mes paroles, quand je viens, en face du rationalisme en progrès, proclamer le surnaturel d'une révélation , en face du scepticisme qui se propage, les droits de la vérité religieuse, et, à rencontre d'une sécularisation qui va des institutions aux mœurs, l'étroite solidarité de l'ordre politique et social avec l'aflirmation d'un dogme.

Mais peu importent ces désavantages de ma situation. S'ils rendent ma tâche plus difiicile, ils me la rendent aussi plus chère, et je ne renoncerai pas pour si peu à la remplir. Je veux donc continuer à me servir de l'histoire, pour défendre des principes et des vérités que d'autres attaquent en son nom. Je veux combattre par elle des erreurs pour lesquelles on lui demande des arguments. Je veux surtout faire comprendre à ceux qui veulent bien m'entendre, l'excellence du principe religieux sur lequel repose la civilisation dont nous sommes les fils, et, en le comparant à l'islamisme, vous faire partager, s'il est possible, mes convictions sur ces deux vérités, qui renferment et résument toute la pensée de ce discours, à savoir, d'une part, que l'islamisme est incompatible avec le progrès et le maintien d'une vraie civilisation, de l'autre , que le christianisme contient seul les principes qui permettent à une civilisation de s'entretenir et de durer. C'est à justifier cette double thèse, par quelques considérations générales, que je veux consacrer la suite de ce discours.

Dans la rapidité forcée de cet aperçu, je négligerai tout le reste, pour n'élahlir qu'un point fixe qui entraînera la démonstration du tout, Xous sommes convenus qu'il n'exi>le pas de société (jui ne repose sur un point d'appui extérieur et supérieur à elle, (pie ce point d'appui ne peut èire (pi'un dogme et qu'une civilisation a toujours pour |)i'incipes générateur un acte de foi. Cela étant, on conçoit combien il importe à une société de reposer sur un dogme vrai, de ne point introduire l'erreur et le mal dans ses fondements, car il y en aura toujours assez dans le reste de l'édilice, et de pouvoir s'api;uyer sur un sol (jui ne s'écroule et ne se défunce jamais sous ses pas. Ce qui revient à dire qu'il faut qu'une société possède la vérité religieuse pour savoir d'où elle vient, où elle va, comment revenir de ses égarements, et se relever de ses défaillances. De sorte que la question (jue nous nous sommes posée revient à ceci : le christianisme est-il vrai? lislamisme est-il faux? Qui des deux f.iut-il croire, du premier qui aflirme certains dogmes, ou de l'autre qui les nie? Ainsi tout ce travail aboutit en définitive à la recherche de la vérité religieuse, ce qui est la question suprême, le but final proposé à l'esprit humain.

Ici j'entends le scepticisme médire : mais vous tentez l'impossible, votre recherche est chimérique. Le .christianisme affirme la divinité de Jésus-Christ, l'islamisme reconnaît Mahomet pour son prophète. On croit de part et d'autre par l'autorité de l'enseignement et la force de l'habitude, mais on ne peut vérifier l'objet de sa croyance : les dogmes s'affirment et ne se démontrent pas. Ici, Messieurs, le scepticisme se trompe et méconnaît les ressources du véritable

enseignement religieux. Dans le christianisme, le dogme s'aflîrme et se tlémonlre à la fois ; sans doule, sa Iransmission s'accompiil, poui' le plus grand nombre, par voie d'aulorilé, mais i! a des preuves pour ceux donl la raison les demande, et riiisioire nous apprend que ce n'est (|ue par des preuves (pi'il s'est établi, et qu'il a conquis la raison el le cœur de l'homme. Que si celle enquête n'est possible que dans les régions de la science, i! y a un moyen de vérification ([ui est à la portée de tout le monde, parce qu'il frappe les yeux et qu'il suffit de les ouvrir pour le constater. C'est de considérer les résultats moraux el sociaux des dogmes dont on veul apprécier la valeur, el de constater, par exemple, ce que le christianisme et l'islamisme ont fait de l'homme el de la sociélé.

Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici de comparer un chrétien avili à un musulman qui veul être honnête homme, ni de mettre, en regard tel ou tel moment de l'histoire des deux sociétés musulmane el chrétienne, où le Coran n'a pas produit tous ces ravages, où l'Evangile n'a pu porter tous ces fruits. Il faut dans une telle comparaison ne tenir compte que des points où se montre le rapport de cause et d'effet, et, écartant toutes les auties influences, ne s'allacher qu'aux signes qui dénotent celle du Coran et celle de l'Évangde sur l'éducation de l'homme et de la sociélé. Or, nous pouvons le dire sans craindre d'être démenti, tant le rapport de cause cl d'eflel est ici évident pour tout le monde, celle sociélé musulmane (lui autrefois a eu , en dépit du Coran, ses moments de splendeur, el que nous voyons aujourd hui ab lissée, abrutie et éteinte, c'est l'is'amisme qui l'a comprimée, qui l'a réduite à cette atonie où nous la voyons, qui a brisé en elle tout autre ressort que celui du

fnnalisme, el qui s'oppose à .^a résurreclion. Celle société chrélieiine qui marche à la lêle du monde, qui pourrait, si elle avail la vanité de la Grèce antique, s'appeler la civilisation et ranger "tout le reste dans la barbarie, c'est le cbrislianime qui l'a faile, (jui lui a donné son essor, qui a développé, élevé chez elle les forces de l'inlelligence , du cœur el de la volonté , et qui l'a investie d'une telle supériorité que toul ploie devant elle, et ([u'elle étend par toute la terre son influence ou son empire.

Voilà une preuve, Messieurs, une preuve qui fait mieux que démontrer la véiilé du christianisme, puisqu'elle la montre directemeni et sans le bagage embarrassant de l'argumentation. C'est l'Évangile lui-même qui nous recommande cet infaillible critérium, et qui nous apprend à juger de l'arbre par ses fruits. Car si le christianisme a une lelle fécondité sociale, il faut bien qu'il soil la vérité, la vérité seule étant féconde el capable de produire le bien et de communiquer la vie. Que si Terreur réussit pendant quelque temps, pendant des siècles peut-être, à faire vivre une société, et à lui donner même un certain éclat, c'est qu'elle n'est pas entièrement l'erreur, c'est qu'elle n'est qu'une diminiilion ou qu'une altération de la vérité, qui est le bien commun de tous, dont elle retient quelques-unes des afiirmations, qui la soutiennent et l'alimentent jusqu'à ce que vienne une décadence inévitable à laquelle elle ne peut jamais remédier. Le monde chrétien, s'il le veut, est à l'abri d'un pareil malheur. Au milieu des égarements d'une émancipation qui excède à tant d'égards, s'il se perd dans des voies nouvelles, il peut toujours retrouver celle que Dieu lui a tracée et qui conduit sûrement les peuples, les individus, à l'accomplissement de leurs destinées; s'il dissipe follement toutes les res-

sources de sa riche constiUition, comme il possède en lui la source de la vie, il peut y revenir puiser le renouvellement de ses forces el le remède de ses défaillances. « Car, comme » l'a si bien dil (pielque pari M. Villemain , la religion est » le premier gage de la civilisation moderne, qui, ens'unis- » sant à sa divine existence, partage les promesses de sa » durée, el semble échapper à la loi commune de la mor- » talité des empires. »

Quant à l'islamisme, je ne crains pas de lui prédire un sort contraire. Un jour viendra où il faudra qu'il disparaisse, et avec lui la civilisation qu'il a enfantée et- à laquelle il n'a pu diiuiicr ce (pril n'av;iit pas lui-même, à savoir la puissance de durer el de vivre à jamais. L'n jour viendra où, soil par le progrès de la vérité chrélionne, soit par celui de l'incrédulité, le Coran perdra son empire, et n'aura plus le pouvoir d'exalter et de fanatiser les cœurs ; où le mulsulman pourra regarder en face le dogme qui courbe et dégiade sa raison, el, reconnaissant son inanité, chercher ailleurs une solution plus autorisée des grandes questions qui décident du sort de l'homme et de la société. Le temps où doit se produire la manière dont s'accomplira cette grande révolution, nul ne peut le savoir et le prédire à l'avance, mais logiquement on peut prononcer de loin la sentence d'une doctrine qui n'est pas de Dieu, puisqu'elle n'a pas le cachet de ses œuvres, et (|u'elle ne peut jouir de ce privilège de perpéluité qu'il leur communique.

Mais il ne suflit pas de caractériser négativement l'islamisme et de dire ce (|u'il n'est pas, vous êtes en droit d'en exiger davantage et dallendre de moi que j'entreprenne de vous dire ce qu'il est. Question dillicile (jue je n'aurais pas voulu résoudre de moi-même el dont je songeai

(l'abord à dcMnandcr la réponse à ceux qui passent pour être les i'C|)résenlants le plus accrédités de la science contemporaine. L'un d'eux afiirmail naguère (|ue, grâce aux progrès de la critique moderne, le problème des origines de Cislamisme est arrivé de nos jours à une solution à peu près complète (1). Or, quand on sait les origines, on sait le tout des choses ; la science pourra donc nous dire ce qu'est l'islamisme lui-même, il n'y a plus qu'à l'interroger. C'est ce que j'ai fait. Messieurs, et la réponse que j'en ai obtenue, c'est que l'islamisme a été la dernière création religieuse de lliumanité. Certes, s'il y avait des preuves, des preuves convaincantes, à l'appui de cette assertion, il n'y aurait rien à dire, et il faudrait s'incliner. Mais rien n'est plus gratuit, ni plus eu contradiction avec les vérités les plus avérées, et les principes les plus solidement établis. Il me semble voir les idées de tous les temps, la conscience de tous les peuples et tous les fitits accomj.lis se sonlevei' à la l'ois et réclamer conlre cetle étrange assertion. L'humanilé a-t-elle jamais créé une religion? Quand donc a-t-elle été surprise dans l'acte de fonder des dogmes, et de les promulguer en son nom ? ISest-elle pas profondément pénétrée de l'iJée que la religion est le produit d'une révélation divine, et (|u il n'y a que lapirole de Dieu, surnalurelleMient coMimuni(|uée à l'bonime, qui ait droit à sa croyance et à sa soumission. D'ailleurs, qu'est-ce que Ihumanilé a de commun avec les visions de iMahomct, el quel genre de coopération peut-elle revendiquer dans le bizarre assemblage de vérités et de mensonges qu'il lui a plu d'enlasser dans son livre? Ici je me retouve, à propos de lislamisme, en face du

(l) Voyez \'in\.\c\i MdhomKl el les orit/ines de l'istmiiisine, dans les Eludes d'hisloire reliijieuse de .M. Renan, p. 221.

— ^'•25 — système que j'ai déjà réfulé l'an dernier , quand on nous donnait le christianisme pour un produit de l'esprit grec et du génie oriental, unis sous les auspices d'Alexandre. Ce sont la même doctrine, les mêmes arguments, le même langage appliqués à une autre époque et à un autre fait de l'histoire du monde , et les mêmes efforts pour abolir l'idée surnaturelle de la révélation, et ramener toutes les croyances à de pures conceptions de l'esprit humain. Entre celle docliine et celle de la révélalion qui enseigne qu'il existe une religion venant de Dieu, permanente et immuable, quoique sa manifestation soit progressive, et des religions particulières et locales qui ne sont que des altérations de celle-là , et qui témoignent, non de la puissance créatrice de l'esprit humain, mais de son infirmité en fait de conservation religieuse, entre ces deux doctrines si complètement opposées l'une à l'autre, il y a un abîme que la discussion s'efforcerait en vain de combler ou de franchir. Nous n'avons donc pas à rentrer dans un débat (jui serait complètement stérile ; il vaut bien mieux mettre ces deux théories à l'épreuve en les confrontant avec les faits, et en nous demandant quelle est celle qui sait le mieux en rendre raison. Or, nous venons de voir qu'il suffit d'un instant de réflexion, et de lieux remarques de sens commun , pour reconnaître que l'islamisme n'est rien moins qu'une création religieuse de l'humanité. Voyons donc si avec l'hypothèse surnaturelle, comme on l'appelle , nous saurons mieux à quoi nous en tenir sur son compte, et si nous ne pourrons pas établir que l'islamisme n'eslj comme tant d'autres religions, qu'une dérivation altérée , une corruption locale et partielle de la vérité religieuse.

Pour s'en convaincre, il ne faut s'adresser ni à rériidi-

— 22G — lion, ni à la critique, il sufiil de lire le Coran et pas aulre chose. Lire le Coran, ce n'est pas facile : quoiqu'on y rencontre çà et là des pages ineonlestablcmenl belles, il faut du courage pour faire la lecture suivie de ce livre déclaré dcclamaloire, monolone , ennuyeux, par le critique niOme qui y voit une ci'éation religieuse. Toutefois, je l'ai entreprise et accomplie d'un bout à l'autre , et je liens à m'en l'aire un mérite auprès de vous, parce que c'est à votre intention que je me suis imposé celle lâche. Toute rebutante qu'elle est, cette lecture est indispensable pour résoudre la question qui nous occupe, et ce n'est que quand on a étudié alteniivement le livre qui contient la foi de l'Islam, ({u'on peut porter un jugement sur son compte et qu'on est en état d'affirmer, avec connaissance de cause, que cette prétendue création religieuse n'est qu'un plagiat, une négation et j'ajouterai une imposture.

Le Coran est un phigiat, il l'est pour le fond et pour la forme, et ce n'est pas la le plus grave reproche t|u'on soit tenté de lui adresser, car c'est en tant (|ue plagiat qu'il est quelque chose, qu'il a des parties substantielles et positives et qu'il dissimule le vide de ses négations et l'audace de son imposture. Le Coran est un plagiat, c'est-à-dire que Mahomet s'est approprié des vérités religieuses ([u'il a tirées d'ailleurs, qu'il a usurpées et préchées en son nom, pour s'accréditer par elles et fonder sa domination spirituelle et temporelle sur l'Arabie. Dans toute cette partie de son œuvre, qui n'est pas proprement l'islamisme, mais la religion même, il ne crée, il n'invente rien ; mais il copie, il exploite une tradiiion qui lui est antérieure, dont les matériaux arrivent à lui par une transmission plus ou moins altérée. La Bible, rL\angi!e et les nondjreux apocryphes qui rem-

plissaient alors l'Orient ont été les sources où il a puisé tout ce qu'il y a de vrai dans son livre, tout ce qui en constitue la partie positive.

C'est par là qu'il a fondé une religion et qu'il a profondément inculqué dans l'esprit de ses sectateurs quelquesuns des grands dogmes de la religion véritable, tels que ceux de l'existence et de l'unité de Dieu, de la création, de la vie future, du jugement dernier, de la résurrection de la chair, de l'éternité des peines et des récompenses, de la lutte des bons et des mauvais anges, de l'inimité de Salan contre l'homme et d'autres encore, qu'il faudrait savoir gré à Mahomet d'avoir répandus chez tant de peuples , si en même temps qu'il les enseignait, il ne les avait altérés et mutilés, s'il n'en avait fait des erreurs plus funestes et plus piyssantcs que celles qui régnaient dans les temps de l'idolâtrie. Toutefois, on comprend qu'avec tous ces fragments de vérilé religieuse, la voie du bien n'est pas entièrement fermée pour le musulman de bonne foi, qui, dans l'ignorance invincible des erreurs due lui a inculquées sa croyance, conforme ses œuvres aux vérités qu'elle laisse à sa disposition et aux inspirations de sa conscience. Seulement, il faut qu'il resle dans son ignorance pour conserver sa foi, qui lui interdit toute recherche de preuves el tout examen, qui arrête tout progrès intellectuel , qui l'a toujours étouffé quand il voulait prendre son essor, au moyen-âge , comme de nos jours. Tandis que dans le christianisme, qui affirme la vérilé tout entière, sans négation, sans altération , sans mélange, qui ouvre aux recherches de l'esprit un champ illimité, qui, seule de toutes les religions, provoijue la discussion , la soutient , et peut poser et résoudre le célèbre problème de l'accord de la raison et de la foi, dans le chris-

lianisrne, rintelligence a beau s'élever, la raison grandir, elles ne peuvent jamais ni dépasser, ni même atteindre l'orbite infini de la splière lumineuse dont il enveloppe l'esprit bumain.

Ainsi, en le prenant par son côté le plus avantageux, l'islamisme, loin d'être une création rcligiense, n'est qu'une conlrefaron de vérités (|ui brillent ailleurs de tout leur éclat, qu'une reproduction altérée et appauvrie de dogmes mieux connus avant lui. Que sera-ce donc si nous le considérons dans sa partie négative ? Ici, il nous apparaît comme une œuvre de destruction ans-i funeste qu'audacieuse. Non content de dérober aux livres du cbristianisme les vérités qui le soutiennent , le Coran nie résolument toutes celles qui lui étaient sa raison d'être. Tout à l'beure il n'était qu'un plagiat , mainleiiant il est une négation , qui se décbaine, comme un néant destructeur, sur une affirmation dont elle fait sa proie. Or, à quelle vérité devait s'en prendre la négation de Mabomet? Tout nalurellement à celle qui venait d'être récemment promulguée dans le monde, et par laquelle s'était accomplie l'œuvre de la rédemption. Quand on a lu attentivement le Coran, ou reconnaîi que la visée suprême de l'auteur, ou de l'inspirateur de ce livre, a été de détruire la vérité fondamentale du cbristianisme, que tous les cultes antiques avaient conservée en consacrant l'attente d'un libérateur. C'est contre elle que Mahomet dirige tous ses coups. 11 déploie dans celte lutte toutes les ressources d'un esprit bardi et rusé. Non-seulement il affirme que Jésus- Christ n'est qu'un homme, mais il lui fait dire à lui-même qu'il n'est pas Dieu. Il est vrai qu'ailleurs il l'appelle le Verbe divin : aveu involontaire, précieux à recueillir, parce qu'il nous montre l'erreur marquée de son signe indélébile,

qui est la conlradiclion. Mais à pari quelques moments d'oubli , c'est toujours au mystère chrélien qu'il en veut, il i'atlaqne par la hase en niant la Trinité, sans laquelle l'aflirmation de l'unité de Dieu ne nous donne qu'un déisme vague, une abstraction stérile et sans vie, une simple catégorie de l'intelligence, rien autre chose que le principe de causalité. En supprimant l'existence personnelle du Verbe, de la Sagesse divine , du Logos, qu'avait entrevu Platon et dont la notion se retrouve au fond de toutes les ci'oyances et de toutes les philosophies de l'antiquité, Mahomet supprimait les grandes et fécondes applications qui en découlent, l'hicarnation et la Rédemption, et il inaugurait dans le monde, avec des proportions formidables, i'app.irilion de l'antichristianisme que l'arianisme n'avait que faiblement ébauché avant lui.

Et il semble. Messieurs, qu'il n'en pouvait être autrement; car c'est une loi, une triste loi de l'histoire religieuse de l'humanité, qu'à chaque afiirmalion, qu'à chaque promulgation de la vérité sur la terre corresponde une négation, une altération parallèle, qui en combat les progrès par le monde et qui enlève une portion de la pauvre humanité à sa bienfaisante et salutaire influence. C'est ainsi que dans les cultes anciens , on voit peu à peu se défigurer et s'obscurcir les grands dogmes qui avaient éclairé le genre humain à l'aurore des temps. Dans ce premier naufrage de la vérité religieuse dans le monde, c'est surtout le dogme de l'unité de Dieu et celui de la création qui disparaissent, et le panthéisme de la nature enveloppe le genre humain de ses ombres et étouffe l'esprit dans le triomphe de la matière. En face de la Rédemption qui venait mettre fin à ces servitudes, le temps des vieilles erreurs était passé. Elles pou-

valent se soutenir encore longtemps, là où elles avaient pris racine. Mais rcnailre, mais refleurir, mais briller en face de la lumière du chrislianisme, c'était impossible. Il fallait changer de lactique ; il fallait pour atteindre et battre en brèche la vérité nouvellement manifestée, et jeter une nouvelle ivraie dans le champ cju elle venait d'ensemencer, se placer sur le terrain où elle avait élevé l'humanité, s'emparer de ses projjres progrès, diviser ses aflirmations, les altérer, les mettre aux prises pour les détruire les unes par les autres et régner sur leurs ruines. Voilà ce que l'islamisme a réalisé avec une habileté surprenante et un succès elïrayant, qui, à mt*s yeux, semblent trahir un plan, des vues et des moyens supérieurs aux ressources ordinaires de la nature humaine. Voilà comment s'éleva du côté de l'Orient, entre l'Europe et l'Asie, en face des progrés du chris'.iaiiisme , une barrière infranchissable qui arrêta sa propagation dans le monde. Ainsi naiiuit cette société nouvelle, armée pour combattre et pour détruire , qui a longtemps menacé et épouvanté toute la chrétienté un instant subjuguée par l'impétuosité de son agression, mais qui aujourd'hui lui apprend par le spectacle de sa décadence qu'il n'est pas indllférent pour une civilisation de reposer sur le Coran ou sur l'Évangile.

Messieurs, il y a trois manières de porter atteinte à la vérité. La première est de la piller, la seconde est de la nier, la troisième est de lui substituer ce (|ui n'est pas. Le Coran les réunit toutes les trois, et c'est par la dernière surtout qu'il se constitue et se personnifie. A toutes les véritables révélations qu'il allègue sans cesse et dont il se crée des précédents, Mahomet substitue la sienne et afiirme qu'il est aussi l'envoyé de Dieu. Dans les récits interminables de

son indigeste et verbeuse rapsodie, il entasse les unes sur les autres les histoires déligurées de toutes les prophéties et révélations des saintes Écritures, depuis Adam jusqu'à Jean-Bjpliste et Jésus-Christ, à travers Noé , Abraham, Jacob, Joseph , Moïse et bien d'autres, se faisant de tous ces noms accumulés comme un piédestal au sommet duquel il se place en disant : « C'est moi en qui se consomment les prophéties, je suis le dernier des envoyés d'en baut, croyez en Dieu et en Mahomet son prophète. » Telle est la troisième atteinte portée par le Coran à la vérité.

San5 doute, il peut y avoir et il y a eu de vrais propbètes et des révélations den haut. A cet égard, le doute ou la négation me paraissent également insoutenables. Mais précisément parce qu'd y a dans le monde de vrais prophètes et une révélation véritable, il doit y avoir aussi de faux prophètes et de fausses révélations, tout ce qui est fait icibas étant inévitablement contrefait , par suite de cette lutte engagée contre le Créateur par la créature, contre l'Être par le non-étre, contre le vrai par le faux, contre le bien par le mal, et qui est le nœud du grand drame qui se joue dans le temps, au ciel et sur la terre. Seulement les vrais propbètes prouvent leur mission , les autres se contentent d'affirmer la leur. Les premiers donnent des signes qui satisfont la raison et cpii produisent une foi intelligente. Les autres, voulant qu'on les croie sans preuves, en dépit des indices qui les démentent, séduisent la raison ou l'écrasent et ne produisent qu'un aveugle fanatisme. Tel est le contraste qui se retrouve dans la double opération par laquelle s'est effectué l'établissement du cbrislianisme et celui de l'islamisme sur la terre , et il suffit de le signaler à votre attention pour vous faire comprendre tout ce qui doit

— 23^ — sôparor deux sociétés dont les origines religieuses sont le résultat de procédés si dilTérenls.

Ainsi donc, Mahomet n'a jamais donné une seule preuve satisfaisante de sa mission prophétique. Pressé, sommé d'en produire, il élude sans cesse la question, s'esquive par des échappatoires et s'il se fait accepter, c'est par d'autre moyen que la persuasion. Or, quand on examine dans l'Évangile les paroles et les actes de Jésus-Christ , on n'y voit rien qui contredise réellement, rien qui ne confirme la haute affirmation qu'il a faite de sa divinité, et l'on peut y croire sans rompre avec les exigences de la raison , non plus qu'avec les droites aspirations du cœur. Aussi , dans l'éducation du genre humain par le christianisme, on reconnaît la sollicitude dun père (jui veut arracher ses enfants à leur ignorance et à leurs passions, et qui ne laisse tomher sur eux aucune parole qui ne soit une lumière, une force et un progrès. Dans l'islamisme, vous sentez le maître impérieux'qui ne se fait des disciples que pour les exploiter, ou plutôt un usurpateur violent qui envahit le monde de l'inlelligence pour l'asservir et s'y jouer à son aise, au gré de ses caprices et de son orgueil.

Aussi le christianisme a produit un monde vivant et progressif, qui n'a que ses écarts à redouter. L'islamisme a enfanté une société inerte et immobile et condamnée à l'élre toujours, en vertu de son principe ; de sorte que logiquement tout devrait aboutir, d'une part, à la civilisation la plus parfaite, et de l'autre, à l'extrême barbarie. IMais les choses humaines ne se conduisent jamais rigoureusement par les principes qui les dirigent. L'homme est toujours libre de déconcerter, par des mouvements qui ne sont qu'à lui, les influences bonnes ou mauvaises qui consj)ircnt son

sailli ou sa perle. Le chrélicn peut se soustraire à l'aclion purifianle de l'Évangile el relomber dans (oiis les abaissements d'où la Rédemption Tavait lire. Le musulman peut échapper à l'aclion délétère et slupéllanle du Coran, comme vient de le faire ce noble enfant de l'Algérie (1) en qui chacun de nous voudrait saluer un frère ; il peut se dispenser de prendre Mahomet pour modèle, et reconquérir l'usage de son inlelligence et de sa liberté en se souvenant qu'il est homme. Mais pour s'abaisser, il faut que le chrétien oublie sa loi religieuse : pour se relever entièrement, il faut que le musulman renonce à la sienne. Or ce que je dis de l'individu est également vrai des peuples, de la sociélè et de ses inslilulions. Celle simple considération tranche délinitivement la question des rapports du christianisme el de l'islamisme avec la civilisation.

Voilà, Messieurs, ce que je pense de l'islamisme, el il me semble que j'ai des raisons suffisantes pour y voir aulre chose qu'une grande création religieuse de l'humanité. Disons maintenant, en peu de mots, ce qu'a été son auteur et essayons de nous rendre compte de son entreprise et de son succès. Ici, j'ai besoin non-seulement d'être bref, mais concis. Discutant dans un seul discours des questions qui feraient la matière d'un livre, je dois m'interdire tout développement el me renfermer dans de courtes el subslan-

(l) Voyez sur Abdel-Kader et sa géntroiise conduite à Damas, le rapport de M. ralil)é Lavigerie, aujourd'liiii Evèquc de Nancy, alors directeur de rOEuvrc des écoles J'Orienl, dans le liulletin pi''riodi(iue de TOEuvre, n" 1 I , avril 1861, p. bO.

lielles formules. Je n'ai donc plus que quelques aperçus rapides à soumettre à votre appréciation.

Si je demande à la criliijue contemporaine, ou plutôt au savant qui parle en son nom, de me dire son dernier mol sur Mahomet, je vois qu'il résout la question, en résidant en lin sens Irès-rêel au père de Vislamisme son litre de prophète (1). Malgré l'apparente netteté de cette décision, on s'aperçoit bien vite, au commentaire qu'il en donne, que cette réponse laisse la question dans le vague et lambiguité, et (jue si l'écrivain qui l'a faite sait parler la langue de tout le monde, c'est pour lui faire exprimer des idées qui lui sont pai ticulières. Car enfin jusqu'ici la signification du mot de prophète n'était douteuse pour personne, et le bon sens critique, dont la raison chrétienne est pourvue, ne s'y était jamais trompé au point de l'appliquer sérieusement à Mahomet. On l'appelait un faux prophète, et cela carrément, sans ambages et sans circonlocutions, parce qu'on avait une définition nette et précise de ce que doit être un prophète et un critérium assuré pour le reconnaître. Avec moins d'érudition sans doute, mais avec plus de lumières que de nos jours, on possédait alors un discernement sur et vif du vrai et du faux, du bien et du mal, et l'on n'était point envahi par ces confusions systématiques qui effacent la distinction des contraires, en les mettant sur la même ligne, qui répandent l'obscurité et l'indécision sur toutes les hautes questions religieuses, et qui plongent peu à peu la raison publique dans le scepticisme et l'indillérence.

Aujourd'hui, Messieurs, il faut compter avec des doc-

(1) Etudes d'histoire religieuse, p. 223.

Irines qui ont bouleversé loules les définitions et tous les jugements d'autrefois. On ne veut plus que Dieu intervienne dans l'éducation religieuse de l'humanilé. Un prophète n'est plus, comme on l'avait cru jusqu'ici, un homme qu'il inspire et qu'il envoie, soit pour annoncer des événements futurs, soit pour rappeler des vérités oubliées ou inconnues, il n'est plus admis ni tenu à prouver sa mission par sa sainteté ou par des miracles. Une philosophie d'une méthode toute nouvelle, comme cette médecine dont se raille Molière, a changé tout cela. Elle a supprimé d'autorité le surnaturel, interdit à Dieu le miracle; elle a remplacé l'un et l'autre par l'action de la fécondilù religieuse de I, humanité et celle des mystères de la conscienee spontanée. Rien de plus simple à expliquer désormais que l'origine des religions et la n ission des prophètes. Grâce à la fécondité religieuse inhérente à chacune de ses races, l'humanité conçoit le germe qui renferme sa croyance : vient ensuite l'homme prédestiné, qui, l'assistant dans son travail d'incubation, développe ce germe, le fait éclore, et mérite ainsi d'être salué, dans un sens très-réel, du titre de prophète.

Telle est, au dire d'une critique experte en l'art des merveilleuses découvertes, la mystérieuse opération qui s'est accomplie en Arabie, quand Mahomet lui a donné le Coran et quand il a suscité l'islamisme, qui n'est pas pré-, cisément, nous dit-on, une religion sainte, mais bien une religion naturelle, sérieuse, libérale, une religion d'hommes, en un mot; phrase connue, dont l'original, s'il vous en souvient (1), a déjà servi, sous une autre plume, à

(1) Voir plus liant, dans le quatrième discours, p. 164.

caractériser le chrislianisme, el qui, à défaul de variélé et de jeunesse, alleste au moins une infaiigablc persévérance à transformer l'hisloire religieuse au gré d'un système, à faire triompher les thèses favorites du rationalisme, à savoir que l'homme est le seul agent de rétablissement des religions sur la terre, qu'il est inutile daller chercher en dehors et au-dessus de l'humanité pour trouver l'inspiration qui produit les apôtres et celle (jui leur oppose les faux prophètes. En ((uoi il méconnaît complètement les causes qui ont présidé à la propagation de la vérité ou de l'erreur religieuse dans le genre humain, et ferme volontairement les yeux à la lumière en niant obstinément et sans raison le principe d'où découle toute croyance et que M. Guizot vient de rétablir, quand il dit, dans un livre de circonstance, (|ui contient des vérités de tous les temps : « C'est sur une foi naturelle au surnaturel, sur un instinct

» inné du surnaturel que toute religion se fonde Le

» surnaturel est dans la foi naturelle de l'homme, il est la » condition sine cjuâ non, le véritable objet, l'essence » même de la religion (1). »

Il n'est donc pas possible de donner une explication purement naturelle de l'établissement d'une religion quelle qu'elle soit, vraie ou fausse, ni du rôle d'un homme (jui se dit et qui se croit prophète, et le sens très-réel dans lequel la critique prétend que Mahomet l'a été, me parait un nonsens, en contradiction complète avec les principes et les faits. Aussi, Messieurs, supprimant tout ce qui me resterait à vous dire sur ce point, je me contenterai de conclure en déclarant que Mahomet est bien à mes yeux un prophète,

(1) M. Guizot, l'Église et la société chrétiennes en 1861, p. 20, 20.

mais un faux prophète, c'est-à-dire un homme que le délire d'un orgueil, donl nul ne peut sonder les ahimes, a égaré jusqu'au-delà des limites de l'ordre naturel, et qui, fanatisé par quelque mystérieux prestige qui échappe à l'histoire, mais que son propre témoignage permet de supposer, s'est cru l'objet de révélations divines et a puisé dans cette conviction et dans l'assistance surnaturelle dont elle était peut-ctre accompagnée, la force et les moyens de river une portion de l'humanité à celte lourde et dégradante chaîne de l'islamisme.

Un tel succès a lieu d'étonner sans doute et d'affliger à la fois ; mais il s'explique facilement si l'on considère de quelle manière il a été obtenu. Dès qu'un homme se sent l'objet d'une assistance surnaturelle, il acquiert des moyens d'action extraordinaires, car à ses facultés personnelles se joignent les secours de l'inlluence qui l'assiste. Séduit, fasciné lui-même par quelque puissance surhumaine qui en fait une dupe avant d'en faire un charlatan, il séduit, il fascine à son tour, et quand il s'est entouré d'un certain nomhre de fanatiques, il lui devient facile avec ceux-là d'épouvanter, d'écraser les autres. Supposons un instant que Joë Sniilh, le fundaieur du mormonisme (encore une création religieuse de notre époque, ce qui prouve en passant que l'islamisme n'est pas la dernière), supposons qu'au lieu de tourner ses disciples vers les métiers et l'agriculture, Joë Smith leur ait prêché qu'il n'y a rien de plus beau que de tuer ou de mourir pour la gloire de Dieu et de son prophète ; supposons qu'il les ait exaltés par la prome^.se de ces jouissances sensuelles dont l'homme est si avide et pour lesquelles il est trop souvent prêt à tout sacrilîer, on les aurait vus se déchaîner sur l'Amérique avec

loule l'impétuosilé du fanalisnie dans son premier élan. Que si l'Amérique eût été formée d'Élats faibles ou de tribus isolées, divisées, sans lien fédéral, sans organisation militaire, il lui aurait fallu courber la tète, subir le joug, reconnaître la domination spiriUielle et temporelle du nouveau prophète, et (jui sali? finir peut-être par s'associer à tous les rêves de son ambition et tenter à sa suite la conquête du monde.

Voilà, Messieurs, l'histoire de l'établissement de l'islamisme en Arabie. Dès que Mahomet eut résolu détre prophète, dès que l'invisible mystère de sa malfaisante vocation (1) eut été accompli, il se mit à l'œuvre avec celle

(1) Malfaisante, avant tout et par-dessus tout, pour Mahomet lui-même, qui jusque-là avait mené une vie honnête et décente, et qui se pervertit, dans l'exercice de sa mission, au point de faire du dieu qu'il annon3e le complice de ses passions et de sa luxure. Aussi, je ne puis être de l'avis du savant écrivain qui pense que « Mahomet avait pleine raison quand il disait aux juifs » et aux chrétiens : votre Dieu est le mien! » (Voyez Journal des Savants, janvier 1864, p. !5G , 7" article sur La vie de Mahomet). Non, le dieu dont Mahomet s'autorisait pour satisfaire ses grossiers penchants, n'a rien de commun, je ne dirai pas avec le dieu de l'Evangile dont il est la négation formelle, mais avec le l'ieu de la Bible qui ne souffre ni l'impureté ni l'orgueil, qui réprimande David de son péché, qui le ramène au repentir, et qui le remplit de ces sentiments de pénitence dont les psaumes nous ont conservé les éloquents et douloureux accents. Comment ne démêlet-on pas, à travers de menteuses ressemblances de nom et de forme, qu'il y a entre ces deux Dieux une différence de fond et de nature, puisque l'un redresse, corrige et sanctifie ses prophètes, et que l'autre corrompt le sien. Que si le Dieu n'y est pour rien, et qu'il ne soit qu'un vain prête- nom, alors tout retombe à la charge du prophète, et il faut convenir qu'il est difficile de tomber plus bas qu'il ne l'a fait, car il n'y a rien de plus pervers, je ne dis pas que de pécher, mais de prétendre pécher de droit divin. Il est vrai qu'on croit avoir trouvé un argument en faveur de Mahomet, en alléguant qu'il est peu probable qu'il eut pleine conscience de ce qu'il « faisait et qu'il sentit sa

inébranlable et irrésistible résokuion d'un homme que pousse quelque chose d'en haut , el qui , selon l'influence (jui le domine, devienf, soit pour le bien, soit pour le mal,

faute, comme nous pouvons la sentir nous-mêmes. » {Journal des Savants^ octobre 1863, p. 652.) Mais ses contemporains la sentaient Lien, puisqu'ils en étaient scandalisés ; mais Mahomet en aurait rougi lui-même di.\ ans plus tôt ! Qu'on invoque l'ignorance invincible de la distinction du bien et du mal pour un sauvage de TOcéanie, je le conçois ; mais pour Mahomet^ pour un fondateur de religion, c'est inacceptable, ou c'est le ravaler bien plus que n'ont jamais fait ceu.x qui le jugent comme il le mérite. Que si l'on se retranche, comme on le fait sans cesse, derrière ia bomie foi, la sincérité, la profonde conviction du prophète, alors ce n'est plus lui seulement qui est en cause, puisqu'il devient évident qu'il n'est plus qu^un instrument et une dupe, et il faut faire remonter plus haut la responsabilité des mensonges et des impudlcités, qui s'amalgament avec les trompeuses beautés du Coran, et qui indiquent de quelle inspiration impure il émane. Mais, en aucun cas, je ne puis prendre sur moi d'accorder au prophète et à son œuvre, la somme de respect à laquelle on prétend qu'ils ont droit (voyez ibid., 1864., p. 4.9), et je crois que le jugement que j'en porte, qu'on n'acaiscra pas d'être de la dédaiyneuse ironie, n''est que juste et fondé dans sa sévérité rigoureuse. Je sais que Dieu, qui change tout en bien, même le mal qui se fait contre lui, a pu tirer peut-être d'heureux effets de la prédication de l'islamisme ; mais, à en juger par ses fruits sur l'âme de son ajiôtre, il est bien visible qu'il n'est pas une œuvre divine. Au reste, ce respect qu'on nous demande pour ce qui en est si peu digne, la force du bon sens chrétien fait qu'on y déroge soi-Uiême, et que, par une contradiction fort honorable et que je me plais à signaler, on écrit avec un grand dédain de ce singulier client que « la religion chrétienne doit » toujours rester, pour nous, la plus sainte, la plus bienfaisante, la plus viaie » de toutes les religions; et ce serait une iniquité en même temps qu'un blas- » phènie, d'y assimiler le mahométisme (ibid., p. 37). » On ne saurait mieux dire, et cette sévérité n'est que juste. Mais s'accorde-t-elle avec l'indulgence de tout à l'heure? Si le Dieu de Mahomet est le nôtre, pourquoi y aurait-il blasphème à assimiler deux religions qui ne différeraient que par des degrés de comparaison. En réalité, elles diffèrent non-seulement de degré, mais de nature, et leur opposition se manifeste par leur action contradictoire sur les âmes. Les musulmans ont tout intérêt à être détrompés sur ce point, et si

— 'lAO — plus grand el plus pui:>saiit (|ue nature. Reçu avec dédain et mépris par les liabilants de la Mecque, il se fait cependant quelcpies adeptes parmi les siens , il les exaile el les remplit de la sombre inspiration qui le transportait luimême. Bientôt, exploitant habilement les divisions des Arabes et surtout la haine des gens de Médine contre ceux

la science européenne comprenait bien son rôle, elle pourrait beaucoup, en usant des ménagements convenables, pour leur ouvrir les yeux, et les amener à voir ce qu'ils ne pourront jamais découvrir tout seuls. Ce serait là un genre de croisade qui conviendrait bien à notre époque. Mais pourquoi la science elle-même reste-t-elle embarrassée dans ses incertitudes et ses contradictions, et ne peut-elle parvenir à se débrouiller au milieu de ces questions qu'elle agite sans cesse ? C'est évidemment, et l'intéressante étude qui nous suggère ces réflexions le prouve assez, c'est que, dans ce genre de problèmes historiques et moraux, l'érudition qui accumule les faits, la critique qui en fait le triage, ne suffisent pas pour mener à la connaissance des causes ; et qu'il faut autre chose que de la philosophie, même celle du plus pur spiritualisme, pour arriver au discernement net et complet du vrai et du faux, du bien et du mal en matière de religion. Quand on consent à se placer dans le plein jour de la vérité chrétienne, tout cela s'illumine des plus vives clartés, et il ne reste aucune obscurité dans l'intelligence. Mais cette luraière-là, on n'en veut pas, sous prétexte qu'elle n'est pas scientifique ; en quoi on est aussi bien avisé que si on repoussait celle du soleil, que Dieu a faite, pour ne se servir que de flambeaux fabriqués de main d'homme. Voilà le vice de méthode qui empêche de bien voir clair dans ces questions. En se refusant à reconnaître, avec la doctrine du christianisme, qu'en religion, la vérité et l'erreur ont leur source première bien au-dessus de l'homme ; en réduisant, en dépit de l'histoire, tous les faits religieux à n'être que des phénomènes psychologiques, le rationalisme fait le vide dans la question. Or, on sait que le vide est ténébreux : c'est ce qui fait qu'on y voit mal et qu'on n'y trouve pas le droit chemin. Evidemment, il faut en revenir à conclure avec Joubert (voy. plus haut, p. 13-2), que c'est une bonne direction qui nous fait défaut; et nous continuerons à nous égarer, tant que nous persisterons à vouloir nous en passer el à nous aventurer tout seuls parmi les obscurités de ces mystérieuses questions.

de la Mecque, il se fait une armée, el aussitôt , bondissant comme un tigre sur la Mecque et les tribus isolées de l'Arabie, il les accable de la rapidité de ses coups, les subjugue sans les persuader, se souciant peu de la foi, pourvu qu'il obtînt l'obéissance, et nous révélant par son succès dans quelle mesure il est possible, avec le mensonge et l'audace, de séduire el d'elfrayer le genre bumain. Comparez à celle œuvre de surprise el de violence l'opération loule de persuasion, de dévouement et de sacrifice qui a fondé et répandu la domination du cbrislianisme dans le monde et vous acbèverez de comprendre comment, avec des origines si différentes, la civilisation cbrélienne et la civilisation musulmane ont eu des résultats et des destinées si contraires. Je ne vous ai annoncé que des formules générales et je ?B'en liens là. Je réserve pour nos leçons et surtout pour nos conférences du jeudi, la tâche de justifier ces aperçus, en étudiant le Coran en lui-même et dans ses applications politiques et sociales , en lui demandant ce qu'il fait de l'État, ce qu'il fait de la famille, ce qu'il fait de l'individu, ce qu'il fait des institutions, ce qu'il fait des mœurs, en un mot, ce qu'il fait de la société qu'il a enfantée et dont il est pleinement responsable, car elle ne relève que de lui. Nous ferons cette enquête avec le soin et Timparlialité qui doivent présider à toute recherche scientifique , en tenant compte du bien comme du mal , des bonnes comme des mauvaises influences de l'islamisme. Car si nous savons qu'il est faux par ses côtés spéciaux et personnels , nous savons qu'il est vrai par la conservation de certains dogmes essentiels, par la recommandation des grands préceptes de la prière , du jeûne et de l'aumône , que Dieu à donnés à l'homme , pour le iixnr dans la piali(iue du l)ieu , el lac-

— 24-2 — complissomenl de tous ses devoirs. Aussi , nous saurons expliquer comment une société a pu se fonder, comment une civilisation a pu s'élever sur cette base où quelques pierres solides se trouvent mêlées à l'argile qui en forme la masse. Mais c'est aussi par ce mélange que nous rendrons compte de l'irrémédiable décadence de ce monde musulman, que les négations de son dogme et les mensonges de son prophète tiennent captif et inerte sous le joug stérile et funesle de l'erreur, brisant en lui tous les ressorts de la vie intellectuelle et morale, et ne lui laissant d'autre énergie que celle du fanatisme.

C'est une loi du monde de la pensée , découverte et formulée par ceux qui ont fondé la science du raisonnement, que toutes les fois qu'il y a une négation ou une erreur dans les prémisses, les conclusions doivent être fausses et négatives (1). Or, le monde sensible n'est que !a manifestation des lois du monde spirituel, et celles-ci finissent toujours par se traduire tôt ou tard dans l'ordre des événements et des faits. Avec les négations et l'erreur de ses prémisses, la société musulmane devait peu à peu s'acheminer aux conclusions négatives où nous la voyons parvenue aujourd'hui. Il n'y a plus qu'une voix sur sa décadence et sur la cause à laquelle il faut l'attribuer. C'est le Coran qui l'a tuée , et c'est le Coran qui l'empêche de renaître. Cette vérité frappe les yeux de tout le monde, excepté ceux des hommes d'Etat qui se flattent de régénérer l'empire ottoman, par l'introduction de notre système administratif et de notre centralisation. Elle a été vue na-

(I) On connaît le vers si concis par lequel était exprimée celle règle de l'ancienne loi;i(|ue :

Pf'jorcm sequilur s<imper conclunio pui'tem

guère el proclamée par le savant que je combattais tout à l'heure, et qui, chargé d'une mission archéologique en Phénicie, écrivait dans un rapport à l'Empereur ces paroles remarquables, que je me plais à recueillir et à citer, parce que j'y vois la conclusion pacifique de celte discussion el le gage de notre rapprochement : « On ne comprend » nulle part aussi bien qu'au milieu de ces populations » plongées dans une morne abstraction et enivrées d'une » fierté stupide de ce qui fait leur infériorité, combien l'isla- » misme est ennemi de toute science, combien il a attristé » et appauvri la vie humaine , combien il ferme irrévoca- » cabfement l'esprit d'une race qui s'y livre à toute idée » large et élevée (1).» Assurément, on ne saurait mieux dire, ni montrer plus de bonne foi à redresser, par les résultats de l'observation et de l'expérience, les erreurs où avait entraîné l'esprit de système. Aussi je crois qu'il n'y a rien de mieux, pour faire jusiice de celte prétendue création religieuse de l'humanité qu'on préconisait tout à l'heure, que d'en appeler de ['Étude sur Mahomet el les origines de l'islamisme, au rapport mieux informé du Moniteur, et cette dernière sentence, cassant la première, nous nous rencontrons dans le même jugement, et ma thèse réunit un sufïrage qui a pour moi d'autant plus de prix que j'avais moins lieu d'y compter.

Mais ce n'est point assez de constater des résultats et d'invoquer l'expérience, il faut encore remonter des efTets aux causes, el savoir les atteindre jusque dans leurs principes. Ce n'est qu'à ce prix qu'on arrive à la science définitive d'un phénomène, et qu'on peut donner la démonstration

(1) Voyez le Moniteur du H juillet 1861, p. 1070.

complète d'une vérité. Moi aussi, pendant longlemps, je n'ai eu contre l'islamisme que la triste et pénible impression qu'il ma laissée, quand je l'ai vu à l'œuvre dans les deux centres principaux de sa vie sociale, au Caire et à Constantinopie. J'avais constaté ses misères, ses défaillances, ses corruptions el son impuissance à y remédier, sans pouvoir trouver la cause qui l'y avait fait tomber el qui lui interdisait d'en sortir. Depuis ce temps. Messieurs, que la réflexion, l'étude el l'expérience m'ont appris à mieux pénétrer le secret des choses, cette cause s'esl manifestée à ma raison, et je viens de vous la dire et d'en faire le principal argument de ma démonstration , c'est que l'islamisme n'est pas vrai, qu'il n'est pas complètement vrai, et qu'il n'y a que le vrai, la vérité pure el sans mélange, la vérité de Dieu, qui puisse entretenir et rappeler la vie dans les choses humaines. C'est là mon dernier mot sur celle question , et la raison suprême qui me fait croire et aflirmer hardiment qu'avec l'islamisme, la société, la civilisalion sont irrévocablement condamnées, et que , sans le christianisme, sans l'Église qui en est la gardienne infaillible, l'une et l'autre ne tarderaient pas à se perdre dans les abîmes.

Voilà, Messieurs, les vues d'ensemble et les considérations générales que j'avais à vous soumettre avant de nous engager dans l'élude même de noire sujet. Nous n'avons encore rien dit des Croisades , mais nous avons préparé la voie pour les comprendre. Nous en savons le caractère et la portée, et par là nous avons d'avance le secret de la direction de ces grandes entreprises. Car en vous montrant qu'il y avait au fond de celle lutte une question de vie et de mort |)our la chrétienté, vous avez compris qu'elle ne pouvait être conduite cl exécutée que par les deux puis-

sances en qui réside surtout rintelligence des vrais intérêts de la civilisation chrétienne, le Sainl-Siége et la France, dont l'union en a toujours assuré la sauvegarde et le mainlien. Nous avons donc la clef des événements qui vont se dérouler sous nos yeux; il ne nous reste plus qu'à vous les raconter, et c'est à quoi nous nous consacrons désormais.

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