‹ Dix ans d'enseignement historique à la Faculté des lettres de NancyChapitre 5 sur 14 · LA LOI DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LA LOI DE L'HISTOIRE

Messieurs ,

J'ai choisi pour sujet de mon cours, cette année, l'histoire des découvertes , des conquêtes et des établissements coloniaux des Européens en Asie, depuis le xv® siècle jusqu'à nos jours.

Depuis quatre cents ans, la vieille Asie exerce une attraction puissante sur les peuples de l'Europe. Dans l'antiquilc, c'étaient comme deux mondes séparés, presqu'entièrement inconnus l'un à l'autre, ne communiquant entre eux que

(1) Ce discours à été prononcé à [""ouverture du cours de l'année 1855. On comprend que je ne puis dans ce recueil conserver l'ordre chronologique de la composition de ces différents morceaux. J'ai préféré les grouper d'après un ordre logique qui établît entre ces discours une sorte de liaison d'idées et qui corrigeât, autant que possible, l'inconvénient inévitable de ce genre de publication. J'ai donc placé en tête de ce recueil les deu\ leçons, dont les sujets m'avaient permis de traiter plus spécialement des principes généraux de la

pour les besoins les plus impérieux du commerce, sans aucune préoccupation de ce qui les concernait respectivement d'ailleurs. Mais voilà qu'après le moyen-âge, au début des temps modernes, les barrières tombent, les voies sont ouvertes, les nations occidentales se tournent vers l'Asie et exploitent directement les trésors que cette terre, berceau du genre humain , répand toujours avec une inépuisable fécondité. Héritiers de l'empire romain, dont je vous ai retracé l'an dernier le grand rôle dans le monde (1), les Européens entreprennent en Asie ce que Rome a fait autrefois en Occident, et par la navigation, le commerce, la science, la guerre, la religion, ils entament de toutes parts ce vieux monde immobile qui Gnira par céder à leurs efforts et par subir leur ascendant.

J'essaierai, Messieurs, de vous exposer la marche progressive de cette grande phase de l'histoire. Après avoir indiqué quelles furent les relations de l'Europe et de l'Asie pendant l'antiquité et le moyen-âge, je vous montrerai les Portugais longeant pendant un siècle la côte occidentale de l'Afrique, ouvrant la voie qui mène aux hides en franchissant le cap de Bonne-Espérance, et se créant un empire maritime et colonial qui rappelle dans de plus vastes proportions celui de Tyr et de Carthage ; je vous montrerai les Hollandais, à force d'industrie, de patience et de ténacité, disputant aux

philosophie de l'histoire. Puis viennent quatre discours consacrés à de grandes questions d'histoire ancienne et moderne et rangés d'après l'ordre de développement historique. Enfin , j'ai réuni dans la seconde partie du volume tous les discours que j'ai prononcés sur l'histoire de France dans quatre cours différents, après les avoir disposés de manière à ce qu'ils formassent un ensemhle destiné à traiter un sujet déterminé.

(l) Vojezplus bas le discours de 1884, Rome, l'Empirt, l'Église.

Portugais el parlageanl avec eux les bénéfices du commerce de l'Asie : puis d'autres grandes nalions, devenues à leur tour puissances maritimes , la France , l'Angleterre s'engageant aussi dans la même voie , aspirant à la suprématie dans les Indes et se la disputant enlre elles avec un acharnement sans égal dans ces grandes guerres du xvm® et du XIX® siècle, dont les intérêts coloniaux forment le fond, .et par lesquelles la nation britannique assure sa domination en Asie et sa prépondérance sur toutes les mers.

A côté de ces conflits gigantesques , où les intérêts de l'Europe et de l'Asie se confondent, se heurtent et se décident, se placeront les éludes sociales et religieuses que comporte le sujet. Au moment où la civilisation de l'Asie se trouvera en présence de la civilisation de l'Europe et sera battue en brèche par sa forte propagande, il faudra se demander de quels éléments elle se compose et sous quelles influences elle s'est développée. L'examen des mœurs et des institutions politiques, sociales et religieuses de llnde, de la Chine, du Japon, c'est-à-dire de toutes les grandes nations de l'Orient, l'exposition des principales vicissitudes de leur histoire trouveront place dans ce cours, ainsi que les travaux apostoliques et les luttes héroïques des missionnaires envoyés par l'Eglise à la conquête spirituelle de ces contrées, dont le commerce et la guerre leur ont ouvert l'accès.

Dans un si vaste plan, les questions de toute nature se présenteront en foule à notre examen. Nous les traiterons eu leur temps, et dans la mesure de nos forces ; mais il en est une qui m'attire tout d'abord, et sur laquelle je veux dès aujourd'hui m'expliquer nettement avec vous. Cette question n'est pas à proprement parler particulière

4 — au sujet qui nous occupe ; elle le domine et l'embrasse, comme elle domine et embrasse tous les autres sujets historiques. 11 y a longtemps que je me la suis posée, qu elle est résolue pour moi, et je ne veux pas tarder davantage à vous dire dans quel sens.

Messieurs, plus j'étudie l'histoire, plus je cherche à me rendre compte des besoins et surtout des devoirs de cette science, principalement au point de vue de l'enseignement, plus je comprends qu'il faut lui donner pour base un principe solide, incontestable et suprême qui soit d'une application constante, universelle, à tous les faits particuliers ou généraux, et qui contienne à la fois la raison première et finale des événements. Ce principe existe-t-il 1 est-il possible de le formuler et de mettre son évidence dans un jour tel qu'il ne puisse pas ne pas frapper les yeux de ceux qui veulent bien voir? Messieurs, je le crois, j'en suis convaincu , et j'entreprends de vous l'exposer par cette digression théorique (pii nous fera aborder notre sujet par son côté le plus élevé.

Oui, il y a un principe suprême qui est à l'histoire, ce que le principe de la gravitation et de l'attraction universelle est à l'astronomie et à toute l'économie mécanique de l'univers. Ce principe, celle vérité fondamentale, c'est que les actes humains , qui sont la matière première de Ihistoire et le produit de la volonté de l'homme , engendrent des événements dont le résultat dernier est toujours le produit de la volonté de Dieu ; en sorte que les destinées des particuliers et celles des empires ne dépendent pas seulement de l'action de l'homme , mais qu'elle reièvenl en dernier ressort de l'action de Dieu qui a créé l'homme pour une fin (pi'il s'est proposée el à la(|uelle l'homme, soit qu'il y con-

coure ou qu'il s'en écarte , ne peut, en aucune façon , se soustraire. D'où il résulte que la volonté divine est le centre d'attraction autour duquel gravitent, bon gré mal gré, toutes les volontés humaines et qu'à la Providence appartient seule la direction souveraine de tous les événements de l'histoire.

Mais en vous redisant ce que tant d'autres on dit avant moi, ne semhle-t-il pas que je fais une chose inutile? Proclamer le dogme de la Providence , parler de Dieu en histoire, n'est-ce pas développer un lieu commun. Je n'y contredis pas. Mais d'abord, je ne tiens pas à faire du nouveau : si ce que j'ai à vous dire en pareille matière était nouveau, je le tiendrais pour suspect. Et puis. Messieurs, on n'en finira jamais avec les lieux communs, parce qu'ils contiennent ces vérités toujours anciennes , toujours nouvelles, dont il faut que rinlelligence se nourrisse sans cesse. Ces grandes vérités, on les a apprises dès l'enfance ; mais l'esprit n'a pas toujours grandi avec elles, il a cessé de s'en préoccuper et il les répudie souvent tout à fait. C'est quelquefois le jugement qui s'égare, c'est aussi le respect humain qui nous arrête. Quoi qu'il en soit, il arrive, à certaines époques, que ces vérités du sens commun se retirent et laissent à sec la politique, la science, la littérature, et l'on s'aperçoit alors qu'elles font dans la vie des peuples un vide immense que ni l'esprit, ni la science, ni le génie de l'homme ne parviennent à combler. C'est ce que remarquait dernièrement, avec beaucoup d'élévation et de finesse, un Musulman célèbre de nos jours, dont les paroles rares mais sensées ont le privilège de fixer de temps en lemps l'altenlion publique. « Les savants de France et les savants étrangers, dit-il, qui cherchent à marcher sur leurs traces,

— G — se sont livrés aux recherches les plus ardues et sont arrivés aux résultats les plus étonnants. C'est au point qu'ils ont surpassé les anciens et les modernes. S'ils avaient appliqué la même force d'esprit à l'élude de la divinité et de ses attributs , s'ils avaient fait attention à l'esprit de sagesse (jui brille dans la marche des cieux et de la terre, ils se seraient élevés à une hauteur sans exemple. Malheureusement, ils négligent cet ordre d'idées. On ne les en entend pas parler dans la conversation et il n'en est pas fait mention dans leurs écrits. » Ce reproche que nous adresse l'émir Abdel- Kader (1), car ce sont ses paroles que je viens de vous citer, ne paraît que trop fondé, et je ne voudrais pas, pour ma part, être plus longtemps du nombre de ceux qui le méritent.

Revenons donc à poser comme principe des faits et des événements de l'histoire, au-dessus de la volonté humaine, la Providence divine , attribut nécessaire de Dieu , qui se conclut de sa nature d'une manière aussi simple et aussi rigoureuse que sa puissance créatrice , de sorte que l'idée de Providence subsiste étroitement liée à l'idée de Dieu créateur, ou plutôt n'est que cette idée développée.

Il me semble, Messieurs, que ce principe n'a besoin que d'être énoncé pour se faire accepter par tous ceux qui ont l'esprit sain et le cœur droit, et pénétrer aussi facilement leur intelligence que cette proposition mathématique deux et deux font quatre. Et, cependant, il y a des hommes, mais en petit nombre , qui ne veulent |)as ou qui ne peuvent pas croire que Dien est le créateur, l'ordonnateur et le conservateur de toutes choses, (ju'il reste la providence

(1) Djiis le livre iiUituié : Rappel à l'inlelUgenl , avis à l'indifférent , publié en 1835, et traduit par M. Diigat.

de sa création, providence de l'univers, providence du genre humain , dirigeant l'ensemble par des lois générales et ayant pour Tliomme une conduite particulière et des attentions paternelles, qui sont à proprement parler ce que nous adorons sous le nom de Providence. Il y a des hommes qui ne croient pas cela ; mais la conscience de l'humanité les réprouve.

En effet, dans tous les temps et chez tous les peuples de la terre, l'homme a été en possession de ce principe salutaire et lumineux qui se justifie à sa créance par la réunion de tous les titres, de toutes les conditions nécessaires d'évidence et de légitimité. Il repose sur les trois fondements où s'établissent tous les principes de l'ordre moral et religieux, savoir : la conformité avec la raison, le consentement de tous les peuples, et l'autorité de l'Écriture sainte, c'est-à-dire qu'il est proclamé à la fois par la parole de Dieu, par le sens commun de l'humanité, et la raison individuelle dont la philosophie est l'organe.

Jusqu'ici, Messieurs, j'ai exposé une vérité qui est du domaine de tout le monde, et pour laquelle je ne crains pas de contradiction. Il n'y a que l'athée qui puisse me dire : Cela n'est pas vrai. Mais il n'y a plus d'athées ; je ne crois pas qu'il y ait encore des athées. La philosophie spiritualiste qui règne de nos jours (1) admet et démontre le dogme de la Providence, Or, sur le terrain de la métaphysique et dans les hautes régions de l'abstraction, où l'on

(l) Qu'on n'oublie pas que ceci a été écrit il y a bientôt dix ans. Aujouril'liui, il 'jonviendrait de tenir un autre langage, et l'on sait pourquoi. Mais je dois laissera tous ces discours le cachot du moment où ils ont été composés. Plaise à Dieu que ce qu'il était possible de dire en 183 3 redevienne demain la vérité !

ne pose (|ue des formules générales, il esl facile à tout le inonde de se mettre d'accord. « Car, comme le dit trèsbien Bossuel, on ne peut haïr la vérité prise en elle-même, parce que ce qui est vague de cette sorte et universel ne répugne jamais à personne et ne peut être, par conséquent, un objet de haine. Ainsi, les hommes ne sont pas capables d'avoir de l'aversion pour la vérité, sinon autant qu'ils la considèrent dans quelque sujet particulier où elle contredit leur sentiment. » Eh bien ! Messieurs, il faut pourtant, au risque de rencontrer le point de conlradiclion, que j'en vienne à des aflirmalions plus précises. En ma qualité d'historien, je ne puis pas me contenter de formules générales au sujet de la Providence. Il faut que je trouve la forme concrète et vivante sous laquelle elle se manifeste dans l'histoire, par quoi elle devient un fait permanent, palpable de la vie de l'humanité, que je la retrouve enfin en action dans les grands événements historiques, et jusque dans notre question des relations de l'Europe et de l'Asie que vous croyez peut-être que j'ai perdue de vue, et à laquelle je compte bien revenir.

Comment donc la Providence s'est-elle manifestée dans le monde moral ? A quoi sa direction peut-elle se reconnaître au milieu de la confusion apparente des actes humains ? Et comment l'historien peut-il discerner ses vues, ses fins, sa conduite dans le gouvernement des choses d'ici-bas? Je laisse aux autres sciences lesoin de me montrer la beauté, la grandeur, la sagesse que Dieu a déployées dans la création du monde matériel, de me dire avec quelle splendeur et quelle majesté la nature, obéissant en tout à son auteur, en célèbre partout la gloire. Mais je veux aussi retrouver la même Providence dans le gouvernement de la

créature libre ; je veux que l'histoire qui raconte les faits de l'homme me montre aussi les ordres et les jugements de Dieu , qu'elle me prouve que dans la nature libre, comme dans la nature esclave, Dieu est aussi providence souveraine , à moins qu'elle ne prétende que l'homme, qui n'est que libre , soit un être indépendant. Oui, il faut que l'histoire s'élève à la hauteur de ce problème, et qu'elle en atteigne la solution, pour me satisfaire.

Messieurs , j'ai longtemps cherché autrefois la solution de ce redoutable problème, et longtemps, je me suis égaré sur les pas incertains des maîtres de la philosophie de l'histoire. Mais un jour, j'ai compris, par les enseignements de saint Augustin et de Bossuet, que la lumière que je cherchais ne se trouvait que dans la parole révélée. Oui , je l'affirmé avec ces deux maîtres , la Révélation seule peut donner réponse aux graves questions que je posais tout à l'heure. Car c'est en elle seulement que je vois se développer ce trésor de vérités que contient l'idée de Providence, et je sens que l'histoire s'en éclaire d'une lumière toute divine.

Ici, Messieurs, j'ai fait un pas en avant et prononcé un mot qui peut provoquer le doute ou l'incrédulité. Il y a en efïet des hommes qui croient à Dieu et à sa providence et qui ne croient pas à la révélation. Mais, c'est faute de se rendre bien compte de ce qu'ils admettent. Car la révélalion n'est qu'un acte de providence ; c'est Dieu pourvoyant, dans l'ordre surnaturel, aux besoins de l'intelligence, du cœur et de la volonté de l'homme et continuant ainsi son œuvre de création, ou plutôt, c'est la même œuvre envisagée différemment. Car création, providence, révélation, tout est un et indivisible en Dieu, et ne se sépare ({u'à cause

— iode noire besoin d'analyse. D'ailleurs, il y a pour riustorien, en faveur de la révélation, des arguments bien graves. Il en trouve des traces dans le monde entier, dans les monuments, débris des anciens âges, dans les traditions de tous les peuples, dans les liturgies de tous les cultes, dans les langues et les écritures primitives ; et enfin , il en a ui) exemplaire d'une correction parfaite, purifié de toute altération de main d'homme, dans un livre d'histoire, la Sainte Ecriture, dont la critique et l'exégèse ont bien pu attaquer l'autorité, mais n'ont pu la détruire, et qui reste à mes yeux un livre vrai, intègre et authentique.

Mais ce n'est pas le moment de vous démontrer la réalité historique de la révélation. Le guide qui s'engage suivi d'une coiiipagiiLe nombreuse dans les sombres galeries d'une nécropole souterraine se munit toujours d'un flambeau. Il n'en démontre pas l'existence , mais il s'en sert pour éclairer les pas des visiteurs. Voilà ce que je voudrais faire avec la révélation dans ce dédale obscur des questions de la philosophie de l'histoire, science qui marche dans l'ombre et au hasard, quand elle veut chercher seule ce qu'elle appelle les progrès perpétuels et indéfinis de l'humanité vers le grand œuvre de la régénération et le règne de Dieu.

A cet égard, la révélation me donne en peu de mots, sans bruit de paroles, brièvement, clairement, avec force et autorité, enfin avec toutes les conditions qui conviennent à la vérité enseignante, les solutions dont j'ai besoin. D'abord, elle m'apprend que Dieu est seul Dieu et que tout le reste n'est que créatuie. De là voulant savoir le pourquoi de la création , je vois (jue l'enseignement révélé se résume en ces deux propositions : Dieu à créé l'homme pour lui et tout le reste sur la terre pour l'homme. Et

cela me fait comprendre que l'homme doit être soumis à Dieu, et que les familles, les cités, les nations doivent être des réunions d'hommes soumis à Dieu. A cet ordre établi dans le monde moral, j'admire la sagesse qui y a présidé, et la révélation me fait comprendre et adorer la Providence. iMais l'histoire m'oiïre un tableau bien différent : j'y vois l'homme en proie à toutes les misères, et aux prises avec ses propres passions et celles de ses semblables. C'est un spectacle étrange et lamentable où tout se mêle et se combat, où la vertu souffre, où la force est souveraine. Quel et le mot de cet énigme 1 C'est ici que toute raison chancelle. Mais la révélation me soutient et m'affermit, en me disant que Dieu , qui est la sagesse et la justice , n'est pas la cause de ce grand désordre et de cette confusion formidable que subirent les choses peu de temps après la création ; et elle me raconte la chute de l'humanité. L'histoire tout entière n'est que le long et douloureux retentissement de cette chute originelle qui porte le premier trouble dans l'harmonie de l'œuvre divine. Mais ici, pour la première fois, nous voyons se produire un phénomène, qui se renouvellera dans toutes les grandes révolutions historiques , c'est que la confusion et le désordre sont convertis en éléments d'un ordre plus excellent et d'une harmonie plus grande, grâce à la secrète et incommunicable vertu qui est en Dieu de tirer l'ordre du désordre, l'arrangetnent de la confusion, le bien du mal. Ce que l'homme avait détruit, la Providence le répare, et elle promet à l'homme sa rédemption, tout en lui faisant expier sa faute, en vertu de ces deux lois mystérieuses sans cesse appliquées par la justice d'en haut au gouvernement des choses d'icibas, la ti'ansmissibilité du péché, et la réversibilité des

peines et des mériles, lois (jui sont les deux pivots du monde moral et qui font de riiumanité tout entière un seul être, en établissant la plus étroite solidarité entre tous ses membres.

C'est de la théologie, me dira-t-on. D'accord : mais c'est aussi de l'histoire. La création de l'homme , sa chute , sa rédemption, c'est l'histoire qui me les raconte par la voix du genre humain tout entier. En effet, ces antiques et primitives vérités qui sont théologiques d'un côté, historiques de l'autre , ont été connues de tous les peuples, parce que la Providence en devait la connaissance à tous les hommes, et elles ont formé le fond d'idées religieuses et sociales sur lequel ont vécu ces grandes nations de l'Asie, où nous pénétrerons bientôt à la suite des navigateurs et des missionnaires européens. Dès l'origine de l'humanité, une grande lumière s'est doue répandue d'en haut sur le monde naissant. L'homme s'est trouvé éclairé , dès le commencement, par des vérités d'un ordre supérieur, dont il a été le dépositaire infldèle, puisqu'elles ont été s'affaiblissant de plus en plus entre ses mains ; et c'est au bienfait de celle révélation primitive que l'Asie doit d'avoir été le berceau de la civilisation dans l'antiquité.

Quand s'opéra la dispersion des peuples, ceux qui se dirigèrent vers l'Orient et qui formèrent les grandes nations indoues et chinoises, restèrent fortement attachés aux traditions de leurs ancêtres et conservèrent ainsi avec plus d'abondance la sève de la première révélation. L'autre aile de l'humanité, celle qui se dirigea vers l'Occident, formée de races moins dociles , moins conservatrices , pour ainsi dire, ou plutôt rendues telles par les hasards et les aventures de l'émigration , s'allVanchit plus tôt de la tutelle (jui avait

— lo

présidé à la première organisation du genre humain. Elle se dégage peu à peu des influences sacerdotales, théocratiques qui dominent aussi les premiers temps de leur histoire. Tandis que ces influences gardent leur ascendant en Asie, elles le perdent de plus en plus en Europe. Toutefois, de part et d'autre , dans l'immobilité de l'Asie comme dans l'inquiète activité de l'Europe, la vérité révélée s'altère. Le culte simple et vrai de la société patriarcale , qui ne s'adressait qu'à Dieu seul , est mis en oubli partout. L'idolâtrie, si multiple, si variable comme l'est toujours l'erreur, couvre la face de la terre, et la civilisation se trouve partout compromise. M les importations des cultes orientaux en Europe, ni la réaction guerrière du monde grec sous Alexandre ne peuvent ranimer les sociétés qui s'affaissent. Car lorsque la vérité religieuse s'amoindrit chez les peuples, toutes les autres vérités diminuent également. Le dogme de la création , qui seul préserve l'homme de l'adoration des créatures, l'espérance de la rédemption, qui seul donnait une valeur et un sens aux sacriûces sanglants des anciennes religions , devenues de vastes hérésies de la révélation primitive , s'effaçaient de l'inlelligeiice et du cœur des hommes. C'en était fait de la vérité ; elle allait encore une fois disparaître de la surface de la terre.

Mais la Providence n'abandonna pas l'humanité dans cette chute nouvelle : elle conserva le souvenir des traditions religieuses du passé, et l'espérance des promesses de l'avenir par une seconde opération révélatrice dont Moïse fut l'organe. Alors commença pour l'instruction des générations futures la démonstration de ce fait, incontestable aujourd'hui, c'est que l'homme est impuissant à conserver par lui-même, dans toute sa pureté, la vérité religieuse.

— u — Obscurcie, souillée, brisée partout ailleurs, elle ne demeure intacte qu'entre les mains du peuple juif. Partout, sans doute , il y a des vérités religieuses : chez les Juifs seuls il y a la vraie religion. Mais aussi ce peuple est placé par Dieu sous une discipline spéciale : la loi de Moïse, l'enseignement des prophètes, les châtiments divins le maintiennent, contre ses propres défaillances, dans la fonction de conservateur des vérités révélées dans le genre humain.

La loi de Moïse fut la pierre d'attente de l'Évangile. L'Evangile fut donne au monde, quand le monde se trouva tombé au plus profond de Tubime. Le Sauveur vint, quand tout était perdu dans l'ordre moral et religieux, quand tout était préparé dans l'ordre politique. Admirables harmonies des vues de la Providence qui n'apparaissent à aucune autre époque avec plus d'évidence et de splendeur ! Pourquoi ne les voyons-nous pas, ne les sentons-nous pas, ne les méditons-nous pas sans cesse ? Pourquoi l'histoire n'a-t-elle pas encore célébré ces harmonies du monde moral, comme l'histoire naturelle a célébré les harmonies de la nature ? Et cependant remarquons la dignité de celte science. En distribuant dans différents points du temps toutes les grandes opérations de sa providence à l'égard de l'homme, Dieu les a placées dans le domaine de l'histoire ; elles relèvent de celte science ; et comme elles sont ce qu'elle peut coFitenir et présenter de plus grand, elle est bien mal avisée si elle ne s'en inspire pas sans cesse, bien aveugle si elle ne les voit pas, bien coupable si elle les nie.

La réalisation des idées de Dieu dans le temps suppose la loi du développement et du progrès. Dieu produit des germes d'où ensuite procède l'univers , qui , s'il avait été formé d'un seul coup, aurait été condamné dès sa nais-

sancc à l'immobilité. Aussi de ce poinl de vue, quel avenir se déroule à nos yeux ! quel champ l'histoire ii'a-t-elie pas encore devant elle, puisque sa destination suprême est de servir au développement des vues de la Providence et qu'il reste encore tant à faire ! Or, Messieurs, l'œuvre est en voie d'exécution dans le monde entier. Chaque génération est appelée à y concourir. Voilà quatre siècles que les nations européennes l'ont commencée par leurs découvertes, leurs conquêtes et leurs prédications en Asie. Dieu l'achèvera avec les ouvriers des âges futurs.

Si l'on supprime la révélation, tout relève de l'homme en histoire, et les questions relatives au passé, à l'avenir de la civilisation, c'est lui seul qui est chargé de les résoudre. C'est là, sans contredit, une grande et dangereuse erreur. A toutes les époques de l'histoire, la civilisation a été dominée par un certain nombre de dogmes religieux ou d'idées théologiques dont elle porte l'empreinte ineffaçable, et dont elle n'est, à proprement parler, que l'application. Cela a été vrai de la première civilisation du monde, sous l'influence de la révélation primitive. Cela a été vrai pour la civilisation de la Grèce et de Home sous l'influence de ce polythéisme de plus en plus puéril, qui faisait les dieux si petits, et qui dégradait l'homme avec eux. Cela a été vrai de la civilisation de l'Asie, qui s'est immobilisée dans un panthéisme immense sous l'influence d'une théologie qui n'est poinl morte encore, étrange amalgame de vérités sublimes et de monstrueuses erreurs, et dont le maintien a conservé, jusqu'à nos jours, l'antique société asiatique. Quoi de plus évident que l'influence sociale de la religion, si l'on examine la civilisation hébraïque, qui, dans sa perfection relative, porte l'empreinte de l'éducation divine

donnée au peuple juif par son infaillible théologie? Enfin, Messieurs, la civilisation, sous l'empire de laquelle nous avons le bonheur de vivre , et qui s'appelle la civilisation chrétienne, croyez-vous que ce soit l'homme seul qui l'ait faite, ou bien le Dieu sauveur qui , après avoir affranchi l'homme de l'esclavage de l'erreur et des passions , a affranchi la société de toutes les servitudes sous laquelle elle a gémi pendant l'antiquité. Non, ce n'est pas l'homme qui a fait cela : abandonné à ses propres forces, il ne pourrait pas même conserver celte civilisation , il ne pourrait que la détruire.

Aussi pour assurer la conservation des principes sur lesquels doit reposer désormais l'existence de la société, la Providence, toujours attentive à pourvoir à nos besoins, a complété l'œuvre de la révélation, en instituant une Église qu'il a investie du soin de maintenir et de répandre l'enseignement religieux par toute la terre. Jésus-Christ n'a pas seulement donné aux hommes une loi , un livre. Il a aussi fondé une chaire pour enseigner le livre, un tribunal pour appliquer la loi. L'institution de l'Eglise se déduit du fait de la révélation, comme la révélation se déduit de l'idée de providence, et l'idée de providence de l'attribut d'être créateur que possède Dieu. Toutes ces vérités se tiennent, s'engendrent l'une l'autre ; elles forment un faisceau vigoureux qu'aucune logique ne pourra jamais rompre.

Voilà encore un pas fait en avant, Messieurs, et une affirmation nouvelle. Je sais bien que j'aurai moins d'adhésions quand j'affirme l'Eglise, que quand j'ai affirmé la révélation, que quand j'ai affirmé la Providence. Mais ici , croyez-le bien, je ne veux presser personne. Je produis une doctrine, qui est la mienne, voilà tout. J'admets qu'il y a beaucoup de

vérité religieuse en dehors de l'Eglise catholique, car partout il a jailli des étincelles du flambeau de la révélation. Mais , l'histoire à la main , je me suis assuré qu'elle élail le foyer de sa flamme, que la foi tout entière était là , et que là seulement il n'y avait pas de négation. C'est à cause de cela que l'Église a civilisé l'Europe, qu'elle a tiré le monde romain de la corruption, le monde germanique de la barbarie, et c'est par là qu'elle tirera le monde asiatique de sa décrépitude , lorsque les temps marqués par la Providence seront venus.

L'Église a civilisé l'Europe: c'est un fait accompli et dont nous ne doutons plus. Quand elle parut dans le monde romain, la civilisation de l'antiquité était frappée à mort et s'en allait. Les races les plus actives, les plus intelligentes, les plus énergiques étaient tombées sous le joug d'un maiire qui était à la fois dieu et homme sur la terre. C'était le comble de la dégradation : car l'humanité ne tombe jamais si bas qu'aux époques où elle fait son apothéose. En vain, la société paraissait-elle riche et brillante: il y avait de grands poètes, de grands orateurs, de grands artistes, des profonds philosophes, d'illustres savants, beaucoup de commerce et d'industrie ; et cependant chacun gémissait sur la décadence générale des mœurs , et sur l'aff^aissement universel de la vie morale. La cause première du mal venait de la grande erreur ihéologique qui planait sur tout l'Occident. De bonne heure, il avait rompu avec les traditions primitives ; il n'avait pas comme l'Asie ces grands monuments religieux, ces livres sacrés où- s'étaient conservés tant de précieux débris de la révélation. A force d'anthropomorphisme, l'homme s'était divinisé lui-même. Le monde occidental était inondé de superstitions, mais il n'avait plus de ci'oyances.

Or, c'est de croyances que vivent les nations. Quand les croyances s'altèrent ou disparaissent de l'atmosphère morale que respire un peuple , un grand malaise se fait soudain sentir. En vain la civilisation multiplie ses prodiges d'industrie , d'art et de littérature , la société ne retrouve ni sa santé ni sa force. C'est comme lorsque l'oxygène se raréfie et manque dans l'air qui nous environne. Il ne sert de rien alors de respirer des parfums. On languit et l'on meurt, si l'on ne retrouve le principe vivifiant.

C'est alors que parut l'Église , expression vivante de la révélation chrétienne. Elle ouvrit les sources de la vie, et ses ondes, se répandant avec abondance et rapidité sur un terrain nivelé par l'épée des Romains, allèrent tout ranimer et rafraîchir. Par la prédication du christianisme, l'ordre rentrait dans l'homme , et par l'homme dans la société tout entière ; et le monde moral retrouvait au jour de la Rédemption tout ce qu'il avait perdu depuis le jour de la désobéissance.

Messieurs, c'est un grand honneur pour les peuples occidentaux d'avoir pu devenir chrétiens. Car il faut pour reconnaître la vérité et s'y soumettre, indépendamment de la part que Dieu y prend, un grand effort de l'homme contre lui-même. H faut que l'intelligence comprenne son impuissance et désire la lumière ; il faut que le cœur puisse s'élever à l'amour des choses invisibles ; il faut que la volonté, énergique encore , sache accepter et subir un frein salutaire. Le monde occidental a été capable de tout cela : il s'est laissé régénérer ; il est devenu chrétien , et il a été récompensé de sa docilité par le bienfait d'une civilisation qui fait de l'Europe la reine du monde.

L'établissement de cette civilisation est le produit immé-

diat de la diiïusion de la vérité dogmatique sur la terre. J'en pourrais donner bien des preuves : une seule me suffira en ce moment. Savez-vous , par exemple , ce qui dislingue la civilisation de la barbarie et de l'étal sauvage ? C'est que la civilisation travaille beaucoup , que la barbarie travaille peu, et que l'homme sauvage ne travaille pas du tout. Ainsi, le travail est une condition indispensable de la civilisation. II faut que l'homme travaille, mais il faut aussi qu'il sache pourquoi il travaille. Le travail forcé n'est pas celui qui relève et qui civilise : qu'a-t-on fait des noirs par l'esclavage? Le vrai travail digne de la créature intelligente faite à l'image de Dieu est celui qui s'accomplit par devoir, par obéissance à la loi divine. Mais celte loi comment la connaître ? L'antiquité, qui l'avait oubliée, méprisait le travail, et l'homme y était exploité comme une bête de somme. Mais la vérité reparaît: le dogme se montre, il pose le travail comme le devoir de tous , commme une expiation, comme un sacrifice ; il le propose comme imitalion de l'exemple donné par le divin Maître ; et le travail est réhabilité, et l'esclavage s'efface de la législation et des mœurs. Parcourez ainsi toutes les institutions sociales, dans la famille et dans l'Étal, et vous verrez comment elles se sont refaites, redressées sous l'influence de la vérité chrétienne, seule mère légitime d'une civilisation qui ne comprend pas toujours bien ses conditions d'existence , et le principe conservateur de son tempérament.

Jésus-Christ était venu pour sauver la nature humaine, et non pas l'empire romain. L'homme fut sauvé et l'empire romain croula. Mais l'Église avait grandi dans son sein , et quand les barbares se précipitèrent sur les ruines de l'empire brisé, elle les enlaça de ses liens, et ils subirent.

— 2U — fi'émissanls et charmés, rascendanl de sa doctrine et de ses lois. Ce fut une grande cl salutaire opération pour l'avenir du monde. Un instant elle parut compromise : l'arianisme qui ruinait le fondement du christiani'^me en niant la divinité de son auteur, l'arianisme avait jeté ses filets sur les tribus germaniques, qui toutes étaient ariennes quand elles envahirent le sol romain. Jamais, Messieurs, plus grande hérésie ne parut dans le monde chrétien : elle avait mis la main sur les barbares, elle couvrit les deux tiers du monde romain, un instant, elle compta plus de prélats que l'Église. Mais elle tomba , comme tombe tout ce qui n'a pas le gage des promesses divines, et l'iiglise affermit son autorité spirituelle sur le monde chrétien.

Alors commence celte longue période de l'histoire qu'on appelle le moyen-âge, époque où plus que jamais les vérités de l'ordre spirituel et surnaturel ont été dominantes, où elles ont façonné l'homme, la famille, l'État, la cité, pénétré et inspiré les sciences, les letlres, les arts, transformé des barbares en chrétiens , et le chaos en harmonie.

La valeur de cette grande civilisation du moyen-âge est aujourd'hui l'objet de controverses bien vives. Elle a des détracteurs opiniâtres , elle a aussi des apologistes qu'on trouve exagérés. Pour juger le différent, il faudrait une autorité qui me manque et je ne songe pas à m'ériger en arbitre ; mais il y a à faire une distinction qui me parait propre à éclairer la discussion et à la calmer. Dans toute civilisation, il y a deux éléments, une double action : l'élément divin ou l'action de Dieu , l'élément humain ou l'action de l'homme. Eh bien ! Messieurs, par le premier côté, qui est le plus important, la civilisation du moyen-âge a un cachet de supériorité qu'on ne peut lui contester. La foi en

la vérité révélée y est toute puissante , et l'influence féconde et créatrice de la religion supplée à ce qui manque du côté de riiomme. De nos jours, l'action de l'homme a pris le dessus ; le côté Immain de la civilisation est en progrès, cela ne peut être contesté. Le monde matériel est mieux connu et plus accommodé à nos besoins ; la science nous à donné des moyens d'action extraordinaires ; les ressorts administratifs de nos gouvernements sont aussi beaux que ceux de nos machines ; ce sont tous les jours des découvertes prodigieuses, des motifs d'étonnement qui, j'espère, ne sont pas près de finir. Voilà ce qu'il faut reconnaître et proclamer si l'on veut être juste, quoiqu'on ne doive pas trop s'en enorgueillir si l'on veut être sage. Mais en même temps, reconnaissons aussi à ce malaise général, à l'incertitude, aux inr|uiétudes vagues, aux terribles agitations dont nous sommes travaillés, qu'il nous manque quelque chose. 11 nous manque ce que le moyen-âge possédait sans en connaître bien le prix, à savoir l'union et la soumission des esprits et des cœurs sous l'autorité doctrinale de l'Eglise qui seule donne au monde ces vérités fondamentales, primitives et saintes, bases de tout l'ordre domestique, politique et religieux.

Or, le moyeu-àge était en possession de ces grandes vérités. Il a pu les appliquer d'une manière imparfaite et rester de bien loin au-dessous de son idéal : mais c'était la faute de l'homme, car au moyen-âge, l'homme était fort ignorant et malhabile en bien des points. Toutefois, il était doué d'un bon sens supérieur. 11 ne discutait pas la vérité ; il l'admettait et tombait aisément d'accord sur ce qu'on lui (lisait de Dieu, de lui-même, de ses devoirs, de sa destinée présente et future, grandes questions. Messieurs, sur

lesquelles on avait alors des solutions pratiques acceptées de tout le monde et pouvant assurer la paix et l'union de tout le monde. Si l'Europe moderne, avec tous les avantages que lui confèrent ses autres progrès, avait conservé ou retrouvait la force que donne l'unité de croyances, quelles ne seraient pas sa puissance et sa grandeur ! quelle ne serait pas son action sur le monde entier ! et combien elle aurait déjà mené loin l'œuvre de la conquête ou de la conversion de l'Asie, œuvre commencée à la fin du moyen-âge et qui languit depuis quatre cents ans !

J'ai dit que l'Eglise avait purilié la société romaine, dompté le monde germanique, et créé en Europe une civilisation où l'on ne connut ni l'esclavage, ni la polygamie, ni le despotisme, qui est la seule où l'homme puisse atteindre dans l'ordre intellectuel et moral au développement complet de sa nature indéfiniment perfectible , où l'idée pratique du vrai, du beau et du bien se maintient toujours contre les atteintes de l'erreur et contre les petitesses et les misères des passions humaines. J'ajoute qu'elle est destinée à civiliser le reste du monde et que l'Europe sera l'instrument de cette grande opération : c'est là le progrès de l'avenir.

Je crois au progrès, Messieurs : tout marche en avant sur la terre et dans les cieux ; rien n'est immuable, rien n'est immobile : l'immuabilité, l'immobilité n'appartiennent qu'à l'Etre éternel. L'univers, qu'il a créé dans le temps, est soumis à la loi du développement dans le temps. C'est là, dans son acception la plus générale, ce que l'on entend par l'idée de progrès. Comprise ainsi, l'idée de progrès ne répugne à personne, et comme elle est séduisante par elle-même, une fois mise en avant, elle fait bien vite for-

lune. Je ne connais pas d'idée plus favorablement accueillie, ni plus répandue de nos jours. Je n'y veux pas toucher, puisque je l'admets ; mais qu'il me soit permis de dire comment je l'entends. Pas plus pour l'idée de progrès que pour celle de providence, il ne faut se contenter d'un terme vague, d'une abstraction. Or, de même que j'ai précisé l'idée de providence, en montrant que sa plus haute expression, c'est la révélation, et que celle-ci se précise à son tour dans l'Église qui la personnifie, de même l'idée de progrès qui est en général l'acheminement de toutes les choses de l'univers vers la fin que leur a marquée le Créateur, devient en particulier pour l'homme son acheminement vers les fins que Dieu lui a révélées, et par la voie que l'Eglise lui enseigne. Le vrai progrès est là ; tout ce qui s'accomplit en dehors de cette action est un retard ou un obstacle, à ne considérer bien entendu le progrès que par sou côté le plus relevé, le côté moral et religieux qui assure le bon élat des sociétés humaines. Car il y a un progrès matériel et utilitaire, que je ne nie pas sans doute, mais qui n'est pas ce qui intéresse la civilisation au premier chef (1). Voilà donc dans quel sens, j'entends que le progrès s'ac-

(1) Si ce n'est comme moyen de faire marclier l'humanité vers les fins supérieures pour lesquelles elle est faite. Aussi, l'Eglise, qui le considère de ce point de vue, n'a que de bonnes paroles, pour ce progrès, dont elle bénit les œuvres grandioses. « Il y a partout, nous essaierions en vain de nous le dissi muler, disait Ms'' Dupanloup, au dernier congrès de Malines , un mouvement vers le progrès matériel. Pour moi, je ne le maudis pas, ce progrès : je ne suis pas envoyé pour maudire ce qui honor-e l'esprit de l'homme et sa puissance sur la matière. Je le bénis , au contraire ; oui, je bénis le progrès matériel qui m'a permis d'arriver si rapidement d'Orléans jusqu'à vous... » iMais pour que ce progrès matériel devienne l'auxiliaire du progrès spirituel et religieux, il faul, comme le demande réloqucnJ^|bt , un frein moral plus fort que jamais.

cnj^jbl,

complit dans i'hisloire, et comment j'espère qu'il se réalisera pour les contrées asiatiques si arriérées aujourd'hui, et qui en sont encore à se mettre en marche. Alors que le monde occidental était remué par la voix des apôtres, l'indolente Asie demeura insensible à la prédication et aux signes par lesquels se manifestait la paroler divine. Ses nombreuses populations restèrent enlacées dans l'erreur des grands systèmes religieux qu'avaient enfantés l'altération des vérités primitives. L'Asie ne devint pas chrétienne. Cependant, la foi y avait pénétré par des canaux inconnus, et au moyen-àgc, au xni" siècle, la Chine eut un archevêque de Pékin avec des évêques suffraganls, dans le temps où le bouddisme empruntait à l'Église sa puissante hiérarchie. Mais dans ces temps-là, l'Europe ne pouvait exercer d'inlluence directe et puissante sur l'Asie. Par mer, la route lui en était inconnue. Du côté de la terre, un obstacle immense, infranchissable s'était élevé : je veux dire l'islamisme, vaste hérésie chrétienne empruntée à la Bible et à l'Évangile, qui s'interposa entre l'Europe et l'Asie et les isola l'une de l'autre.

L'Église, pendant le moyen-âge, groupa autour d'elle l'Europe chrétienne pour résister à ce formidable ennemi. Mais par malheur, elle ne le touchait que par son côté faible, par les populations grecques , qui tombèrent bientôt dans le schisme, et qui par là devinrent la proie des Ottomans. On ne sait pas assez comment ce clergé grec, si rebelle à l'autorité des Souverains-Pontifes, si rampant devant celle des Césars de Byzance, s'accommoda de l'invasion des Turcs. Mahomet II, en habile conquérant, livra aux prélats grecs le gouvernement civil de leurs coreligionniiires, ai)rès s'élie assuré de IcuiLfcdocilité, et en (il ce

IClUL|tl

puissant inslrumenl de servitude, dont tout récemment l'empereur de Russie voulait s'emparer. Car, sachez-le bien, Messieurs, la cause première de la guerre actuelle est dans le schisme enfanté par une querelle ihéologique du moyenàge. Et, d'ailleurs, qu'on le voie ou non, il est certain que sous toute grande question historique , il y a une grande question religieuse.

Écartée de l'Asie de ce côté, l'Europe l'aborda par un autre point. L'ère des découvertes maritimes commença juste au moment où la prise de Constantiuople par les Turcs achevait de fermer aux chrétiens toute communication par terre avec l'Orient. Or, ce grand mouvement, qui a livré à l'homme la connaissance du globe qu'il habite, commença sous l'inspiration d'une idée religieuse. On était au xv'' siècle: la foi était encore vivante en Europe, quoi(|ue la chrétienté fut déjà bien travaillée en sens contraire. De toutes les nations de la grande République chrétienne, celles (|ui avaient le plus de foi et d'enthousiasme, étaient l'Espagne et le Portugal. Toutes deux avaient grandi au milieu d'une croisade soutenue pendant huit siècles contre Tislamisme. Alors les chrétiens avaient tout à fait prévalu sur les musulmans dans la Péninsule. Chassé d'Espagne, l'islamisme fut poursuivi en Afrique, et dans cette vaste contrée musulmane ou idolâtre, le zèle religieux et l'esprit aventureux des chevaleresques populatio"ns du Portugal et de l'Espagne trouva amplement matière à s'exercer. H ne fallait rien moins que ces deux puissants mobiles pour oser entreprendre alors des navigations lointaines sur des côtes ennemies et des mers inconnues. Miis don Henri, Vasco de Gama, Albu(|uerque, Christophe Colomb, portaient en eux de grandes pensées, et les grandes pensées engendrent les

grandes actions. La haule ambition de conquérir les nations à Jésus-Christ était l'âme de leurs entreprises. Car à celte époque, l'Europe était toute remplie des enseignements de l'Église. On y savait que tous les hommes sont frères en Dieu par Jésus-Christ, dont la Passion les a tous rachetés ; que par la vertu de ce sacrifice, toutes les nations de la terre ont été appelées à l'héritage du royaume de Dieu. Mais il fallait porter aux nations leur part de l'héritage céleste, il fallait leur prêcher l'Évangile. Des héros chrétiens s'en chargent ; il se confient résolument aux hasards de navigations périlleuses, et, animés par la foi, ils exécutent des entreprises que ni la curiosité scientifique ni l'amour du Jucre n'auraient pu alors accomplir.

Rien n'est si puissant qu une idée religieuse sur le cœur et la volonté de l'homme, et rien n'est si fécond qu'une idée religieuse qui est vraie. Vous venez de voir dans une notion théologique, dogmatique, l'origine d'un fait nouveau et évidemment providentiel. Jusque-là, on n'avait rien vu de pareil. Les Européens restaient en Europe, et les Asiatiques en Asie. Les besoins du commerce n'exigeaient pas de longs voyages, et cependant on commerçait par le monde entier ; on se passait les marchandises de main en main sans se soucier des pays d'où elles venaient. Et il y avait plus de quatre mille ans que les choses allaient ainsi. Il fallait donc quelque autre mobile que la curiosité ou l'intérêt pour rapprocher les nations. La foi fut ce mobile, et la propagation de la vérité révélée sur la terre, dmait en être le premier et le plus important résultat. Or, convertir un peuple, c'est jeter les fondements de sa civilisation ; c'est ainsi que Charlemagne avait civilisé la Germanie. Cette méthode que l'Église avait enseignée à ce puissant

roi, qui fut le plus grand politique des temps chrétiens, elle l'eût appliquée à l'Asie, si les rois et les peuples de l'Europe l'avaient efficacement secondée. Mais les temps étaient changés : la société se laissait peu à peu pénétrer par des idées qui la transformaient , qui brisaient son ancienne unité. La voix de l'Eglise avait perdu de son autorité sur les peuples et sur les rois, et pour reporter dans l'Orient abâtardi les vérités vivifiantes que le christianisme avait données à l'Occident, pour opérer la conquête spirituelle de l'Asie, but suprême de cette haute politique qui a toujours plané au-dessus des intérêts humains, il ne lui resta plus que l'héroïsme et le zèle apostolique de ses ordres religieux. Aussi ces grandes entreprises du xv® et du xvi*^ siècle , ne demeurèrent pas au niveau de leur inspiration première : elles dégénérèrent en expéditions violentes et en exploitations industrielles et commerciales.

Messieurs, c'est que le moyen-âge était fini et qu'un nouvel esprit avait soufflé sur le monde moderne. Le moyen-àge était fini, parce qu'il avait renoncé à son principe qui était la soumission à l'Eglise. Les rois avaient rompu avec le Sainl-Siége, et il était résulté de cette rupture une perturbation profonde dans la société. Je sais bien que l'harmonie sociale n'a jamais été parfaitement établie dans le moyen-àge ; mais à cette époque, elle était l'idéal des grands politiques, des grands hommes d'Etat, des grands saints, qui avaient cherché de tous leurs efi'orts à unir, à accorder ensemble l'Église et l'Etat, le sacerdoce et l'Empire. Au xvi*^ siècle, ces projets étaient devenus des rêves, et deux tendances contraires prévalurent, à savoir, dans l'ordre temporel, la sécularisation, dans l'ordre spirituel, le libre examen. L'esprit humain, dont l'éducation de

l'Église avait doublé les forces naturelles, tout lier de sa récente émancipation et enivré de lui-même, entreprit de refaire, dans toutes ses parties, Tédifice ébranlé de la civilisation chrétienne.

Après tout , que les institutions politiques changent , que les coiislilutions des peuples se modilient , que les aristocraties s'afl'aissent, que les dynasties tombent, il n'y a rien là qui doive surprendre ni indigner l'historien. Ce sont choses humaines placées sous le coup de cette loi de déchéance qui condamne toutes les choses humaines à mourir. Mais l'homme par ses fautes peut accélérer encore le mouvement de celte caducité naturelle, et le grand malheur, le grand tort de la société chrétienne, au début des temps modernes, fut de rompre avec les principes de foi religieuse qui avaient, jusque-là, fait sa vie et sa force, et de compromettre, par là, tout l'édifice de sa propre civilisation. Alors il y eut des hommes qui enseignèrent que l'on pouvait se passer de l'Eglise ; plus tard, il en vint d'autres qui enseignèrent que l'on pouvait se passer de la Révélation ; enfin, il s'en est rencontré qui enseignèrent qu'on pouvait se passer de la Providence. Je n'insisterai pas davantage sur cette question qui pourrait cesser d'être purement historique. Je dirai seulement que le progrès de la civilisation chrétienne en Asie eut beaucoup à souffrir de la révolution religieuse qui déchira l'Europe au \vi*^ siècle.

En eflef, l'action extérieure des nations chrétiennes fut affaiblie de deux manières. Toutes leurs forces, qu'elles auraient pu tourner vers le Nouveau-Monde et l'Asie, furent absorbées dans les guerres religieuses qui les divisèrent, vSans doute, il y avait toujours eu des guerres en Europe ;

mais ce irélaienl que des guerres d'inléiél et de passion : désormais, on avait des guerres de principes et les luttes des peuples s'envenimèrent sous l'action de causes nouvelles que n'avaient pas connues les siècles précédents. Loin de s'entendre pour la conquête des terres nouvelles de l'Orient et de l'Occident, les Européens se les disputent avec acharnement, et les guerres coloniales, comme nous le verrons, introduisent de terribles complications dans la politique des Etats modernes. En second lieu, si l'œuvre de la conquête l'ut entravée, l'œuvre de la conversion le fut encore bien davantage. Le protestantisme vint lutter au bout du monde contre les missions catholiques, en arrêter le progrès, leur susciter des persécutions, et par l'opposition d'un enseignement contradictoire et négatif, aflaiblir en Asie comme en Europe, au grand détriment des peuples, l'autorité doctrinale de l'Eglise.

Cependant , malgré ces obstacles, les missions catholiques ont accompli les entreprises les plus difficiles et réalisé, au xvi" et au xvii" siècle, des prodiges qui forment une admirable page de l'histoire moderne : et combien leurs résultats auraient été plus féconds si l'Italie, l'Espagne, le Portugal et la France s'étaient vus secondés ^)ar l'Allemagne entière, par les Provinces-Unies, par l'Angleterre et les autres nations septentrionales! Malheureusement, cette belle harmonie élait devenue impossible. Si au xviu'' siècle, la puissance politique des Européens s'accrut considérablement en Asie, si la domination anglaise se fonda dans l'Inde, à l'exclusion des prétentions de la France , d'un autre côté, l'action de l'Église déclina de plus en plus , et les chrétientés de l'Asie tombèrent dans la langueur et le dépérissement. Mais de nos jours, la réaction qui se produit

contre l'esprit négatif du siècle dernier (1), la nouvelle sève de vie religieuse qui se fail sentir parmi les nations catholiques a redonné à l'œuvre de la propagation des vérités chrétiennes en Asie une nouvelle et plus vigoureuse inipulsion. Cependant, ce n'est pas assez du zèle des missionnaires, il faut encore d'autres moyens d'action. Or, la Providence saura bien les trouver quand le temps de l'action sera venu. Elle ira les demander à tout ce que l'activité humaine produit pour ses vues propres. Elle les trouvera au besoin dans ces inventions merveilleuses , dans ces découvertes étonnantes accomplies de nos jours par les progrès des sciences ; toutes ces choses se transformeront, sous sa main , en instruments de son œuvre ; elle les fera servir à l'exécution de ses desseins qui sont toujours plus hauts que ceux de l'homme, mais auxquels l'homme, qu'il le veuille ou non, est toujours obligé de concourir.

Loin de moi, Messieurs, la prétention de pénétrer les secrets de la Providence et de scruter les voies mystérieuses qu'elle prépare à l'avenir. Mais les grands événements de l'histoire, bien que dépendant d'un ordre supérieur, ne laissent pas d'avoir un cours ordinaire assujéti à des règles naturelles , et ce n'est pas de la témérité que de hasarder des conjectures d'après les lumières que l'expérience du passé nous permet d'acquérir. Or, Messieurs, je crois que l'action que l'Europe exerce sur l'Asie depuis quatre siècles aboutira à quelque chose de semblable à ce que l'action de Rome a fait autrefois en Occident, et que la fin de tout ce mouvement sera l'abaissement des grands empires et des nationalités de l'Asie sous l'ascendant des peuples européens.

(1) Voyez plus haut la note de la page 7.

Les nations de l'Asie ne sonl plus ce qu elles étaient il y a encore un siècle ; elles baissent de plus en plus. L'Inde est tout à fait façonnée à la servitude. La Chine est en complète dissolution. Le Japon n'est intact que parce qu'on n'y touche pas. Il y a chez ces peuples des signes visibles d'une décadence qui s'accélère de plus en plus. Au contraire, l'Europe, malgré les inquiétudes de sa vie agitée, semble croître en force et en puissance, et devient de plus en plus capable de grandes entreprises militaires, industrielles et commerciales. On se souvient avec quelle facilité les Anglais ont réduit les Chinois dans la guerre de 1840 à souffrir limporlalion de leur opium. N'avons-nous pas vu , tout récemment encore , deux vaisseaux français bombarder et réduire en quelques heures la ville de Chang-Haï, que les troupes impériales assiégeaient vainement depuis deux ans (I) ? Voyez aussi une merveilleuse rencontre : au moment où les moyens de guerre deviennent si puissants, le plus grand obstacle au déploiement de leur action , la distance, est neutralisé par des moyens de communication plus rapides : les bateaux à vapeur, les chemins de fer, Téleclricilé envahiront l'Asie à leur tour. L'industrialisme européen est devenu une puissance de premier ordre. Le génie des grandes entreprises qui s'est emparé de nous, le besoin d'activité qui nous dévore feront réaliser des projets que les générations antérieures n'auraient même pas conçus. Déjà , en pleine guerre , il est question de percer l'isthme de Suez et l'isthme de Panama ; un chemin de fer traverse le désert du Caire à la mer Rouge. Des lignes de paquebots s'établissent dans les échelles de l'Océan indien, des mers de la Chine et de

(1) Je n'avais pas encore à parler alors de l'occupation de Pékin, et de tant d'autres entreprises accomplies depuis en Asie par nos armes.

— 3-2 — rOcéanie ; les Américains , ces colons de rKurope, songent à forcer le Japon à leur ouvrir ses porls pour y placer des entrepôts de charbon de terre et y ravitailler leurs bateaux à vapeur. C'est une marée montante qui menace de tout envahir. La guerre, le commerce, l'industrie sont trois béliers que l'Europe a dirigés contre l'Asie , qu'elle forcera dans l'isolement où elle se retranche, comme derrière les ramparls d'une citadelle. Les barrières tomberont, les voies de communication s'établiront partout, l'orgueil de caste ou de races sera abaissé, les nationalités, les royaumes succomberont sous notre ascendant ou sous nos coups ; toute l'Asie sera livrée à l'avidité des peuples européens, comme autrefois tout l'Occident a été livré en proie à l'ambition de Rome.

Mais pourquoi ? et après ? Pourquoi , Messieurs ? C'est qu'il y a trop longtemps que la vérité religieuse est méconnue de ces nations. Elles n'en ont plus pour vivre, elles se meurent. Il y a trop longtemps, qu'au grand détriment de l'humanité, elles outragent le Créateur par un culte ou grossier, ou inepte , ou atroce. Dieu ne les a pas faites pour cela. Il y a trop longtemps qu'elles ferment l'oreille à la parole qui depuis quatre siècles leur annonce en vain l'Évangile et les invite à entrer dans la grande famille chrétienne, la seule aujourd'hui qui renferme des peuples vivants et civilisés. Ils ne veulent pas de tous ces bienfaits : ils les repoussent ; ils porteront la peine de ces refus. Ce n'est pas impunément qu'on lasse la miséricorde divine : quand elle se retire, c'est pour faire place à la justice. Ainsi va le gouvernement du monde.

Et après? Après, Messieurs, ce qui était resté dilTicile, impossible, ne le sera plus: ces peuples assujétis, dominés, humiliés par notre civilisation matérielle, se laisseront pren-

tire au charme des vérités religieuses qui en sont l'âme, cl la vie leur sera rendue. Je lis dans la relation d'un vieux missionnaire que ce qui s'oppose à l'établissement du christianisme en Chine, c'est l'orgueil des Chinois qui se Croient les premiers hommes de la terre (1). Eh bien ! l'orgueil des Chinois sera abaissé, comme l'a été celui de tant d'autres. Quand ils auront fait complètement l'expérience de leur faiblesse, ils se décideront peut-être à apprendre d'autrui ce qu'ils ne savent pas. C'est là où Dieu les attend, car il a créé les nations guérissables, et il les amène toujours au point où elles n'ont qu'à se laisser faire pour être régénérées.

Messieurs-, c'est parce que j'envisage de ce point de vue les événements dont j'aurai à vous entretenir cette année, qu'ils ont pour moi de l'intérêt et de la grandeur. Tant d'héroïques entreprises, tant d'aventureux voyages, tant de découvertes, tant de conquêtes, tant de flots de sang qui ont rougi Ions les rivages et toutes les mers, ne peuvent simplement aboutir à faciliter entre les hommes l'échange du colon, du poivre, du thé, du tabac, du café et de l'opium. L'histoire veut des vues plus hautes : elle ne dédaigne pas la statistique et les calculs de l'économie politique ; mais elle ne borne pas là ses considérations. Derrière les acteurs visibles qui s'agitent sur la scène du monde, elle sent la main invisible et toule puissante de l'auteur du drame sacré des destinées humaines, et son étude principale, son utilité suprême et sa gloire doivent être de pénétrer et d'interpréter les intentions du divin poète, afin d'enseigner aux hommes à s'y conformer.

(1) Le P. de Rhodes, Fni/a^j/'s rt Missions, p. 138.

En attendant, Messieurs, les événements marchent tous les jours, et s'acheminent vers leur terme. Celui que je vous signale n'est pas atteint encore, mais il le sera un jour et un Bossuet futur célébrera ces merveilles. Alors on verra l'action et la conduite de chaque peuple, et le concours qu'il aura apporté à l'exéculion des dessins d'en haut. Espérons que la part de la France y sera grande et belle. Ce n'est pas elle qui a ouvert les routes maritimes de l'Asie ; ce n'est pas elle qui a su conquérir et gouverner la grande péninsule de l'Inde. Nous en gémirons, Messieurs, quand nous verrons s'élever et tomber si rapidement l'œuvre des Dupleix et des Labourdonnais. La France n'est pas la patrie de la grande Compagnie des Indes orientales ; c'est vrai, mais elle semble réservée pour une tâche plus haute. C'est dans son sein que s'est formée la Société de la Propagation de la Foi, et que naissent tant d'actifs et dévoués ouvriers de l'Évangile, qui fécondent la terre d'Asie en l'arrosant de leurs sueurs et au besoin de leur sang. Apprécions, Messieurs , la part qui nous est faite, comme elle le mérite : c'est celle qui importe le plus à la civilisation. La France a moins de puissance et d'inlérêts dans ces contrées. Tant mieux, elle y fera moins de mal ; elle pourra y faire plus de bien. Un jour viendra peut-être où tous les bras se tendront vers elle. C'est par elle que toutes les idées se propagent dans le monde ; l'Asie pourra recevoir de ses mains ce qu'elle refuse de celles qui la chargent de chaînes. Seulement que la France n'oublie pas que toutes les idées ne sont pas également bienfaisantes et fécondes, qu'il y en a qui tuent et qu'il y en a qui vivifient. Elle a appris par sa propre expérience à distinguer les unes des autres, et elle sait bien ce qu'elle doit propager en Asie pour y faire

bénir son aclioa. Elle sait bien que les vrais bienfaiteurs de leurs semblables , les vrais soutiens et défenseurs de la civilisation ne sont pas ces bommes qui , égarés par l'ambition de leurs propres pensées, rêvent rétablissement de la religion de l'avenir, mais ceux qui, entraînés par l'amour des vérités divines , vont au loin mourir pour assurer le triomphe de la religion dans l'avenir.

Je voulais, Messieurs, vous exposer toutes ces idées en un seul discours. Bientôt, nous serons engagés dans l'étude des détails et dans le récit des faits. Ce sera le moment d'appliquer nos principes ; mais il fallait auparavant vous en donner cette exposition systématique qui n'aurait plus trouvé sa place ailleurs. Je ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir pu vous la faire plus forte et plus convaincante. A chaque pas que je faisais dans la démonstration que j'ai entreprise , je m'indignais de mon impuissance à porter le poids des grandes idées que j'ai soulevées et qi?*^ écrasaient ma faiblesse. Mais, quand on ne cherche que le triomphe de la vérité, qu'importe que l'on ait bien ou mal dit, pourvu qu'on ait laissé des notions justes, et suggéré (les réflexions sérieuses à ceux qui vous ont entendu.

DECXIÈME DISCOURS^')

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