LE PRINCIPE GÉNÉRATEUR DES SOCIÉTÉS
Messieurs,
L'élude de la période historique que nous avons parcourue au début même de cet enseignement (2) , nous a fait connailre comment s'est fondé l'empire romain et comment s'est établie l'Église catholique. Jusque-là , il ne s'était produit dans l'histoire rien de si considérable que ces deux grandes institutions , dont l'une a imposé l'unité politique aux peuples les plus fiers, les plus indépendants et les moins disposés à la subir, et dont l'autre a ramené à la vérité religieuse cette portion du genre humain qui s'en était le plus éloignée. Sans doute, en considérant dans son ensemble le tableau des événements de ce monde, et en élargissant, comme il convient de le faire aujourd'hui, les cadres de l'histoire universelle agrandis par les travaux des orientalistes, il faut bien reconnaître que ces deux grands établissements, qui se sont développés dans les extrémités occidentales du vieux continent, ont eu lems analogues dans les contrées de l'Asie orientale. Là , l'histoire nous enseigne qu'il y a eu , dès la plus haute antiquité , de vastes
(1) Ce discours a été prononcé dans les séances des 23 et 30 novembre 1858.
(2) Au moment de la fondation de la Faculté des lettres de Nancy, en 1 Sbi.
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empires, eu rapport étroit avec des sociétés religieuses qui offrent , comme l'Eglise, des dogmes, des préceptes et une hiérarchie. Mais tout en tenant compte de ces faits qu'on ne peut plus ignorer ni passer sous silence, et précisément parce qu'ils rendent possible une confrontation qu'on ne pouvait faire autrefois, on est plus que jamais fondé à dire qu'aucun établissement polili(|ue n'a été an même degré que l'empire romain un chef-d'œuvre de force, de prudence et de sagesse humaines; et il faut avouer que si l'œuvre divine de la révélation est encore reconnaissahle dans les institutions religieuses de la Haule-Asie, elle y a subi de déplorables aliérations, et que le christianisme, où elle s'est conservée pure et sans mélange, n'a rien à redouter d'une comparaison avec les doctrines des brahmanes, de Bouddha ou de Confucius.
Ainsi donc, Messieurs, je ne crains pas de répéter que l'empire romain, que l'Église catholique, sont tous deux, l'un dans l'ordre temporel, l'autre dans l'ordre spirituel, ce qui s'est produit de plus grand dans le monde pour le double gouvernement de l'humanité. Or, précédemment, nous avons vu comment l'histoire ancienne avait abouti à l'établissement simultané de ces deux institutions : nous avons reconnu leur source et leur origine, caractérisé leur diversité de nature, signalé les diÛerences de leur rôle et de leur moyeu d'action , leur oppœ-ition et leurs harmonies providentielles ; nous avons raconté leur lutte et leur réconciHalion, après un antagonisme de trois siècles, et nous avons conduit cette double étude à travers les quatre siècles qui s'écoulent d'Auguste à CouNlautin, jusqu'au moment où les questions- relatives à l'établissement de l'Empire et de l'Eglise sont résolues, où leur organisation est achevée,
leur union consommée , et où il semble que les peuples n'ont plus qu'à jouir de l'ordre et du repos que leur assure l'accord de ces deux grands pouvoirs.
Mais à peine cette belle construction politique et religieuse qui abrite tant d'hommes , devenus les sujets des mêmes lois et du même prince, les adorateurs du même Dieu , est-elle terminée , qu'elle s'ébranle et penche vers sa ruine. Avec Constantin , au commencement du iv^ siècle, l'édifice paraissait définitivement consolidé. Au commencement du V® siècle, après Théodose, nous le voyons, incapable de se soutenir et de se défendre, succomber en partie sous les coups d'envahisseurs qui veulent s'y faire place , qui le démolissent en croyant ne travailler qu'à s'y établir , et qui , après avoir essayé vainement d'en conserver les proportions et l'ordonnance, finissent, faute de mieux, par le mettre en lambeaux et par s'installer sur ses débris.
Ici , commence la période historique qu'on appelle le moyen-àge et vers laquelle me ramène aujourd'hui le mouvement triennal de mon enseignement. Je veux, celte année, en étudier avec vous toute la première partie, celle qui s'étend de Théodose à Charlemagne , et qui comprend les quatre siècles où s'accomplit le renversement de l'empire romain en Occident, et où se jettent les fondements des nations de l'Europe moderne. Quelle matière d'enseignements variés et féconds de tels événements offrent à qui sait les comprendre ! xNous y verrons se séparer bien nettement les destinées des deux grandes institutions qui depuis Constantin paraissaient étroitement unies l'une à l'autre. Tandis que l'empire, que (oui le monde regrette et voudrait soutenir ou restaurer, s'aflaisse sur lui-même et s'écroule sous
— soles coups des Barbares, il se prépare pour l'Église, au milieu même des épreuves et des désastres de l'invasion , de nouvelles et meilleures conditions d'existence. Au sortir de la tourmente qui a englouti l'empire , elle se trouve plus forte et plus libre dans son action. Dégagée des servitudes de l'absolutisme des Césars qui pesait sur elle comme sur toutes les autres parties du corps social , délivrée des obstacles que multipliaient autour d'elle des institutions et des mœurs tout imprégnées de l'esprit du paganisme , elle a le cbamp libre pour accomplir l'œuvre sociale qui lui était réservée, et elle peut agir sur les populations neuves que lui fournissait la barbarie plus efficacement que sur les races vieillies de la civilisation antique. Restée seule debout, au milieu des ruines de tout le passé, elle devient l'asile et la protectrice de la société vaincue, l'institutrice des vainqueurs, et elle suffit à ce double rôle par une action pleine de douceur et de force, dont il nous faudra bien découvrir le secret, et qui lui fait enfanter une civilisation nouvelle, exempte des souillures et des misères qui ont déslionoré et perdu la civilisation antique.
Nous allons donc assister. Messieurs, au grand et instructif spectacle d'une seconde création sociale, aussi féconde et plus parfaite que celle qui a formé les anciens peuples, dont elle renouvelle les procédés et qu'elle nous aide à comprendre. En effet, accomplie dans des temps connus et d'une manière appréciable pour l'historien, cette rénovation d'une portion du genre humain projette une vive lumière sur les temps ténébreux où s'est faite la première formation des peuples, et elle livre aux regards de la science historicpie l'action jusque là cachée du Principe Générateur des sociétés. Or, le moment où, eu regard de la chute d'un ordre
social corrompu et décrépit, se montre la production d'une civilisation nouvelle, est un moment unique peut-être dans l'histoire du monde, et dont il ne faut pas négliger les précieux enseignements. Nous sommes trop intéressés de nos jours, et cela pour des raisons bien gi-aves, à nous éclairer sur les causes qui font et qui défont les empires, qui ébranlent ou qui rafl'ermissenl les sociétés, qui les constiluenl ou qui les désorganisent, pour ne pas comprendre tonte l'importance qui s'attache à l'étude delà période historique où, selon le langage du vieux Corneille,
Un grand destin commence, un grand destin s'achève.
A ce titre, rien n'est plus digne de votre attention que l'examen des siècles que je vais dérouler devant vous , malgré le préjugé si répandu contre ce qu'on appelle communément le chaos du moyen-àge. Prévention malheureuse produite par l'ignorance, entretenue par la légèreté, et à laquelle un peu de science solide et sérieuse, nous fera facilement renoncer.
En effet, Messieurs, il y a longtemps qu'il n'y a plus de chaos nulle part. Il n'y en a plus dans la matière que Dieu a disposée avec poids , nombre et mesure , et qui offre au savant ce prodigieux ensemble de lois et d'harmonies qui ravit son intelligence et qui lasse son admiration. Il n'y en a jamais eu dans le monde moral et dans le domaine de l'histoire , car là aussi régnent des lois que Dieu a faites et qui sont bonnes et sages comme son auteur. Il suffit pour les découvrir ou mieux pour les reconnaître, car elles ne sont pas à découvrir, d'étudier les faits où elles se manifestent et qu'elles dominent, avec l'exactitude de la méthode qui est la loi de toute scieiice. A cette condition , l'historien , qui
41 — entend son art , arrive sans (rop de peine à se rendre compte de l'ordre général et du système de gouvernement (jui préside au monde, d'ailleurs assez turbulent, (\n\\ observe. Le désordre qui s'y est introduit , et qui y jette un trouble superficiel, n'est qu'un eiïet de l'abus que des èires libres on fait de leur liberté. L'ensemble du système n'en est pas atteint proiondémenl. Dieu lemédie à tout, tantôt par sa miséricorde en pardonnant au repentir, tantôt par sa justice en fra|)pant, dans les individus ou dans les peuples, les rébellions obstinées; de sorte que sous l'œil vigilant et la main ferme d'un tel souverain, même ici-bas, même avant le jugement linal, la loi règne toujours et l'ordre est maintenu.
Ainsi, jusque dans les époques les plus désordonnées en apparence , il n'y a pas de chaos, à vrai dire, et il me sera facile, je l'espère, de vous faire voir, dans la confusion des faits qui passeront devant nos yeux, dans le renversement de l'emjjire romain , dans la formation de sociétés nouvelles, un ensemble de lois et de causes, dominant tous ces faits et y faisant régner un ordre divin , oii le désordre humain ne peut qu'introduire des exceptions qui le confirment. C'est à rechercher ces luis et ces causes à travers le détail des événements qu'elles engendrent et derrière lesquels elles se cachent, que nous devons nous appliquer, si nous voulons tirer de celte étude tout le profit qu'elle comporte, si nous voulons atteindre la solution de questions vitales, toujours débattues^ mais aujourd'hui plus vivement que jamais ; celles de savoir quelles sont les véritables conditions d'existence des nations , comment elles naissent et se développent, comment elles périssent, comment elles peuvent conjurer leur décadence et se régénérer.
Mais n'est-ce pas trop demander de l'histoire ? Doit-elle se poser de tels problèmes et s'efforcer de les résoudre ? Eh ! Messieurs, s'il en était autrement, à quoi servirait-il de l'écrire, à quoi surtout servirait-il de l'enseigner? Vous savez avec quel sens juste et profond, Cicéron a défini l'histoire qu'il appelle « la grande conseillère et l'oracle de la vie humaine, » et dont il dit « qu'en la méditant, on puise à la source des sages desseins et de la prudence et qu'on découvre la règle de la bonne conduite et des mœurs. » Ne nous contentons pas d'admirer cette belle et noble définition : efforçons-nous aussi de la mettre en pratique en demandant à l'histoire de nous apprendre , par l'expérience des générations passées , à nous garder de leurs égarements et de leurs fautes , pour nous garder de leurs malheurs. Voilà à quoi elle doit tendre sous peine d'être une élude frivole ou stérile. Voilà ce qu'on doit en faire, si l'on veut en faire quelque chose. Car négliger l'enseignement et la moralité des faits, pour ne voir dans les hommes que des acteurs ou des artistes ; se donner le vain spectacle de leur maladresse ou de leur habileté , faire poser devant soi les nations et leurs chefs pour amuser ses loisirs et satisfaire sa curiosité, c'est, à mon avis, un bien triste et coupable dilettantisme, que je ne voudrais pas qu'on fût en droit de me reprocher. C'est dans celte pensée que je veux, dès aujourd hui , puiser dans les événements , dont nous entreprenons l'étude, des leçons qui répondent aux préoccupations et aux doutes du siècle où nous vivons , et examiner dans ce discours, comme introduction à l'histoire du moyeu-àge, quehjues questions générales qui la dominent, et qui sont pour les temps modernes autre chose que de la spéculation philosophique. C'est à savoir : Pourquoi la civi-
sation ancienne a-t-elle été détruite , et avec elle l'ordre politique qu'elle avait enfanté? Pourquoi l'Église, qui n'a pu régénérer l'empire romain , a-t-elle su fonder avec les Barbares une civilisation nouvelle ? Et enfin à quoi tient la fécondité sociale de i'Eglise, et le christianisme pourrait-il, sans elle, fonder ou conserver des nations ?
Mais avant de passer à l'examen de ces trois questions, quclijucs explications théoriques me paraissent ici indispensables.
Messieurs , il semble qu'il n'y ait pas de plus hautes recherches et de questions plus ardues que celles qui ont rapport à la loi des civilisations , aux causes de la grandeur et de la décadence des empires, de la vie et de la mort des peuples. Eh bien î en cela on se trompe. Il y a un sujet de méditation bien plus important , bien plus élevé que celui de la destinée des peuples, c'est celui de la destinée même de l'homme. La question relative à la société, à la civilisation, n'est résolue que quand vous avez une solution louchant l'individu lui-même. Pour connaître la loi de la première, il faut connaître la loi du second. Celui qui sait l'origine et la destination de l'homme, sait aussi quelle a été l'origine et quelle doit être la destination des familles et des peuples. Par une aJmirable et harmonieuse réciprocité, tandis que chaque individu se doit à la société dont il fait partie, c'est dans l'individu qu'est la loi suprême et générale de cette société, c'est dans la partie qu'est la loi du tout. Cela lient, Messieurs, à ce que l'homme est appelé à une destinée éternelle et que les sociétés, toutes circonscrites dans le temps, n'ont rien à prétendre au-delà de la terre.
- 44 — Inférieure par sa nature finie à la destinée de l'homme qui est infinie, la destinée des peuples lui est néeessairemenl subordonnée, et pris dans leur idéal suprême, la vie de famille et l'état social n'ont été institués que pour produire et proléger des hommes ayant à accomplir une destinée à laquelle ni la famille, ni l'Élat ne doivent mettre obstacle, et qu'elles doivent favoriser, si elles veulent se rapprocher de la porfeclion.
Or, si cette loi n'est pas chimérique, nous devons en retrouver l'applicalion dans les faits, et, si nous interrogeons rhisloire, nous voyons la loi conlirmée par la pratique universelle du genre humain. Ainsi, lous les peuples naissant vont droit à la solution du problème de la destinée humaine, et courent instinclivemelit la demander là où elle se trouve, c'est-à-dire, à la religion qui enseigne et affirme au nom d'une autorité, dont les peuples ont toujours, en commençant, le bon esprit de reconnaître la légilimité, même quand ils n'y trouvent plus la pureté et l'infaillibilité que suppose son origine.
Mais c'est que rien ne se fonde sans un acte de foi, et les peuples, qui, quand ils se fondent, n'ont pas le loisir de douter et de chercher, cédant à un bon sens primoi-dial, heureusement antérieur aux sophismes futurs, se sont tous installés sur le terrain que leur offrait la religion, telle qu'ils la connaissaient, et c'est sur cette base qu'ils ont tous élevé l'édifice de leur civilisation , accommodant par une action qui leur devient propre, et qui est la part laissée à l'homme dans le développement social , leurs mœurs , leurs arts , leurs institutions aux croyances, aux dogmes , aux préceptes qu'ils ont reçus : de sorte que toute religion imprime un cachet ineffaçable sur les nations qu'elle a enfantées et que
l'on peut dire aljsulument, lelle religion , lelle civilisation. Tous les faits viennent à l'appui de ces assertions : car dans les temps passés, comme dans le présent, il n'est aucune société qui ne repose sur la religion qu'elle proclame. Cela est vrai en Asie, de la civilisation qui s'est fondée par le brahmanisme, ou de celle que le Coran a enfantée ; cela est vrai en Europe et en x\mérique , de la civilisation occidentale à qui le christianisme a assuré la suprématie sur le inonde. Aucune société n'a échappé à cette loi, qui est une dans son principe, diverse seulement dans ses applications, mais tellement universelle, dans ce qu'elle a de général, qu'on peut dire qu'elle est une loi nécessaire du genre immain.
En effet, {Messieurs, que la. solution donnée au problème de la destinée humaine et de nos rap|)orts avec Dieu , soit la liase de l'ordre social, et que, par conséquent, toute société repose sur la religion qu'elle professe, c'est plus qu'un fait attesté par l'histoire du passé, c'est encore une loi du cœur humain, el c'est elle qui a produit les révolutions du passé et qui produira celles de l'avenir. Car dès que riiomme change de croyance sur sa destinée et sur la nature de ses rapports avec Dieu, il travaille, plus ou moins, selon la force de sa logique et l'énergie de son caractère, à un changement de religion qui peut conduite à une révolution sociale et changer radicalement les conditions d'existence de la civilisation tout entière, en bien ou en mal, selon que ce mouvement rapproche ou éloigne les esprits de la vérité religieuse. Je vous laisse à penser ce qu'il peut produire, s'il a pour tendance de la supprimer.
En admettant donc comme un axiome de la philosophie de l'histoire, que la loi, qui préside à la destinée de
l'homme, préside aussi à l'organisation des sociétés et qu'elle crée les civilisations, il en résulte tout naturellement une méthode et un critérium pour juger la valeur des civilisations qui ont occupé et qui couvrent encore la surface de la terre , et rattacher à des lois , à des causes certaines, les vicissitudes qu'elles ont subies et, jusqu'à un certain point, celles qui les attendent. On a les termes du problème, quand on sait la valeur du principe religieux sur lequel repose une société, sa fidélité à le mettre en pratique et à en déduire toutes ses conséquences : avec ces deux termes, on peut dégager l'inconnu. Mais, sans compliquer ces considérations de conjectures toujours hasardeuses , souvent stériles , sur l'avenir des sociétés de nos jours, contentonsnous d'appliquer celte méthode et ce critérium aux civilisations disparues, et nous reconnaîtrons que la cause première de leur décadence et de leur ruine est dans l'altération ou dans l'oubli de la vérité religieuse qui leur avait servi de base , et dans tous les désordres particuliers et publics que cette défection entraîne et favorise toujours.
Ici, je touche aux trois questions que je me suis posées plus haut, et je devrais, dès à présent, les résoudre. Mais quelque chose m'arrête encore, et je me sens, comme malgré moi, entraîné dans une discussion épisodique qui me paraît absolument nécessaire. Je crois bien que nous tombons tous facilement d'accord sur ce principe que l'homme doit trouver dans Télat social les moyens d'accomplir sa destinée , de satisfaire à tous les besoins de sa double nature, et que la civilisation est la somme des efforts faits par la société pour arriver à ce résultat. Enoncée eu ces termes abstraits, la proposition n'a rien qui j)uisse choquer personne, (^e que je sais de l'état intellectuel
de mou temps me rassure à cet égard ; mais c'est aussi ce que j'en sais qui m'inquiète. On est d'accord sur quelques affirmations générales et philosophiques ; mais, on est divisé sur le fond des choses. Il s'est fait de nos jours une confusion, un désordre immenses dans les esprits, sur la nature de la destinée et des devoirs de l'homme et sur les moyens de les accomplir. Plus de doclrine commune touchant l'individu , partant plus de critérium commun à appliquer aux sociétés et aux peuples. Essayons donc de reconstruire ce critérium commun par quelque proposition plus nette et plus précise que celle que nous énoncions tout à l'heure, et si nous ne pouvons parvenir à nous entendre, faisons en sorte qu'il n'y ait ni malentendu, ni sous-entendu dans les idées que nous échangeons.
Messieurs , en se plaçant au milieu de la discussion soulevée de nos jours sur le problème de la destinée de l'homme et sur l'organisation de la société qui en est le corollaire, nous voyons que les opinions aux prises peuvent se ramener à deux doctrines entièrement opposées, entre lesquelles se livre , depuis longtemps , un combat qui doit prendre de jour en jour de plus grandes proportions et qui déjà tient les nations en éveil. Car, qu'elles le sachent ou non, leur avenir est en question dans cette grande lutte, et les destinées de l'humanité, qui deviendra tôt ou tard une seule et même civilisation, dépendront alors de la solution qu'elle adoptera sur le problème de la destinée humaine.
Cette solution sera l'une ou l'autre de ces deux doctrines aujourd'hui en présence, et dont l'antagonisme, après avoir couvé sourdement depuis le commencement du monde, apparaît enfin dans tout son jour. De ces deux doctrines, l'une apprend à l'homme son origine, ses devoirs et sa fin
avec les moyens de l'atteindre d'après un enseignement supérieur à lui, auquel il doit une complète et entière obéissance, parce qu'il vient de Dieu même. C'est la doctrine de la Révélation, qui, bien ou mal comprise, a reçu l'assentiment de tous les peuples. Tous, jusqu'aujourd'hui, lui ont emprunté, plus ou moins fidèlement, leurs principes constitutifs et les bases de leur organisation sociale et religieuse. L'autre système , qui n'est qu'un mouvement insurrectionnel contre la doctrine et le fait de la révélation, en est venu, après bien des tâtonnements, à travers- la série de toutes les erreurs que les siècles passés ont vu éclore, à se formuler nettement et à dire que l'homme est un être autonome , se suffisant à lui-même pour la pensée et pour l'action , ne relevant que de sa propre raison qui ne veut pas être enseignée, qui peut trouver d'elle-même toute la vérité et qui la constitue par sa souveraine affirmation. Ce système s'appelle le Rationalisme.
Tout opposées par la théorie, ces deux doctrines ne le sont pas moins par la pratique et par les influences (|u'eiles exercent sur l'individu et la société. La doctrine de la révélation soumet l'homme à (|uelque chose de supérieur à sa nature, et dépose dans le monde un principe d'ordre et de hiérarchie qui lui est nécessaire. Là où elle parle dans toute sa pureté, elle apprend à Thonime (|u'il est fait pour connaître, aimer et servir Dieu dans sa vie présente, et pour lui être uni dans l'éternité. Parla, elle pose les fondements d'une civilisation parfaite qu'il ne tiendrait qu'à l'homme de réaliser. Dans le rationalisme, l'homme étant à lui-même,, quant à la connaissance, son principe et sa fin, n'est plus subordonné qu'à sa propre raison , ce qui engendre un désordre (|iii peut aller jusiju'à l'anarchie. Ou bien il n'obéit
qu'aux lois qui vieiinenl cK; lui , ce (|ui coiiUlmU en gei'me le despolisine. Enlin, dans la direction individuelle, il aboulil à dire à Tliomme que son but suprême esl le perfeclionnement de son être dans toutes ses facultés, alin d'entrer dans la plénitude de tous les biens et de toutes les jouissances dont sa nature est susceptible ; ce qui consacrerait tous les égoïsmes.
Voilà, Messieurs, deux doctrines qui font envisager d'un point de vue tout contraire le développement des sociétés et des civilisations, et qui engendrent deux pbilosopbies de l'histoire, dont lune est nécessairement la contradiction de l'antre. Or, ici il n'y a pas de milieu, et il faut se prononcer nettement. Quant à moi, mon choix est fait depuis longtemps, vous le savez , et je n'ai pas besoin de renouveler devant vous une déclaration de principes qui ne serait plus qu'une vaine exhibition. D'ailleurs, ce choix, je suis toujours prêt à le motiver, parce qu'il repose sur des raisons logiques et scientifiques que je puis toujours invoipier dans celte chaire. Je tiens pour le système de la révélation, parce que c'est un fait que me démontre la critique historique, et que la logique me rend nécessaire. J'ai rompu avec le rationalisme pour ne pas rompre avec cette raison qui me montrait combien il est une doctrine fausse, insuffisante et décevante, mise en regard des questions que soulève l'histoire de l'humanité. Fausse, en ce qu'elle supprime sans réfutation triomphante, et qu'elle regarde gratuitement comme non avenu le fait le plus universel et le plus avéré de tous les faits du monde , à savoir la révélation dans ses différentes formes et dans les moments divers où elle s'est produite ; insuffisante, en ce qu'elle ne trouve pour la remplacer (|ue la théorie de la sponlanêité, qui ne rend
pas compte du développement de l'humanité, et qui, prise absolument , est tout simplement une hypothèse et une impossibilité; décevante enfin et funeste, en ce qu'elle berce le genre humain de l'illusion d'un progrès indéfini, nécessaire, qui se passe de toute loi, de toute règle, de toute condition morale et que l'on proclame la loi suprême de l'histoire et la condition fatale de notre espèce.
Sans doute, il serait insensé de soutenir que l'homme est entièrement passif, qu'il croît et se développe sous l'action divine, comme les plantes sous l'action de la chaleur du soleil et de la rosée du ciel. Notre doctrine suppose que la raison et la liberté ont leur part importante et décisive dans la marche des affaires de l'univers, et c'est à connaître l'action de ces deux facultés, en rapport avec les lois naturelles et révélées, que se consacre la science de Ihistoire. 11 y a une spontanéité, il y a un progrès qu'il faut reconnaître et proclamer pour ne pas remplacer une erreur par une autre. Car notre adversaire se trompe, non pas en ce qu'il affirme des choses entièrement fausses, ce qui n'arrive jamais, mais en ce 'qu'il emploie des idées vraies, sans mesure et sans discernement. Oui, nous savons que l'homme a en lui les germes d'intelligence et d'activité qui conviennent à sa nature. Mais l'histoire nous apprend aussi, par tous ses témoignages, que Dieu a fécondé cette plante par une opération spéciale , appropriée à la destinée surnaturelle à laquelle il appelait sa créature.. Vous niez cette intervention ; niez donc aussi que le végétal ait besoin, pour développer sa force de croissance et de reproduction, de la lumière et de la chaleur d'ea haut.
D'ailleurs, Messieurs, pour abréger, il est une considération qui m'a toujours paru décisive, et la voici: les
familles el les nations se forment toujours à l'époque où riiomme est dans l'enfance, où il n'a pas encore atteint ce que la théorie appelle la phase du progrès: puis, dès que le progrès humain prend le dessus , dès que l'homme fait de grandes œuvres, dès qu'il fait des chefs-d'œuvre, dès qu'il crée les splendeurs de la civilisation, dès qu'il s'en enivre, qu'il ne voit plus que ce qu'il a fait hier et que .ce qu'il fera demain, je ne sais! mais il trouve le secret de décomposer et de dissoudre la société qu'il a parée de tous les embellissements de son génie, de la jeter dans la décadence et de s'y précipiter avec elle. D'où je conclus qu'il y a dans la formation et dans la conservation des sociétés et des civilisations quelque chose qui n'est pas de l'homme et dont l'homme ne peut se passer, un élément supérieur et antérieur à son action, un principe générateur qui crée et qui conserve, qui féconde et qui dirige ; ce principe, c'est l'action divine qui préside à tout, qui donne à tout des lois auxquelles rien ne peut impunément déroger, et qui, dans l'histoire, s'est particulièrement manifestée par la révélation.
Ainsi donc, Messieurs, quand même la révélation ne serait, comme la spontanéité , qu'une hypothèse scientifique, elle aurait encore sur elle l'avantage de rendre un compte plus satisfaisant des faits. On ne peut , raisonnablement, attribuer à la spontanéité l'essor religieux et social du monde à son origine , ni la création du peuple d'Israël, ni la rénovation chrétienne. Avec la révélation , on saisit le rapport de cause et d'effet, et tout convient. Or, en bonne logique , l'hypothèse par laquelle tout s'explique et sans laquelle rien ne s'explique est proclamée la loi ou la cause des phénomènes ou des faits, et c'est en elle qu'on se re-
— oppose, comme clans la solution définitive de la question. A ce litre seulement, la doctrine de la révélation serait encore la meilleure et la plus scientifiquement acceptable.
Mais nous n'en sommes pas réduits à n'y voir qu'une hypothèse théorique, hidépendamment de sa parfaite convenance avec les choses et les faits, la révélation est encore prouvée par la masse énorme de témoignages directs et indirects qu'apportent en sa faveur les livres de l'antiquité sacrée et profane. Ici, Messieurs, je sens venir la tentalion d'une démonstration nouvelle ; mais j'y résiste , elle serait ici un hors-d'œuvre. D'ailleurs, c'est un sujet d'une telle importance qu'il lui faudrait pour être traité convenablement, non-seulement un discours, mais un cours même tout entier. Nous en viendrons probablement là, quand le temps nous ramènera vers les problèmes de l'histoire primilive du genre humain. En attendant , je me contenterai de vous faire remarquer qu'on ne peut lire attentivement les anciens sans être frappé de leur accord à reconnaître que la sagesse, c'est-à-dire, l'union de la vérité et de la vertu, vient de l'enseignement des ancêtres, qu'elle se perpétue par la tradition, qu'elle est d'origine divine et qu'une grande lumière venue d'en haut a brillé sur le berceau du genre humain. Je pourrais citer mille aveux de Platon, d'Aristote, de Cicéron , de Sénèque , de Plutarque ; mais je passe outre, me bornant à vous alléguer encore les livres sacrés et les poètes de la Perse et de l'Inde, les Kings des Chinois qui affirment tous que, pour trouver la vérité, il faut remonter à l'origine des temps , et qui ne sont que comme le reflet, déjà pâli et altéré, de cette révélation primitive qui a éclairé l'humanité à sa naissance et fondé le christianisme |)atriarcal par la promesse de la Piédemption. Défigurée de siècle
en siècle , corrompue parmi les nalions à mesure qu'elle s'éloignait de sa source , elle est venue s'éteindre dans les ténèbres du polythéisme occidental, où l'on en voit voltiger encore çà et là quelques faibles étincelles. Vous savez ce qui l'a empêché de disparaître tout à fait. Ouvrez les livres des juifs et des chrétiens et vous y verrez conservée dans toute son intégrité et dans tout son éclat, cette histoire qui |)arlout ailleurs se brise ou s'altère ; et vous apprendrez comment la sagesse qui est en Dieu s'est communiquée aux hommes ; comment il est prouvé que l'humaniié a pu avoir partout et toujours la connaissance du fait universel qui domine et produit tous les faits de l'ordre religieux et social, à savoir que Dieu a donné des lois, révélé des vérilés, placé dès l'origine l'humanité à un niveau religieux, moral et intellectuel, qu'elle n'aurait pas pu atteindre d'elle-même, dont elle a voulu déchoir par ses infidélités, pour tomber, ici ou là , selon le degré de la prévarication , soit dans les abaissements des civilisations corrompues, soit dans la grossièreté de la barbarie , soit dans l'abjection de l'étal sauvage.
Maintenant , Messieurs , je puis revenir à l'examen des questions que je vous ai promis de résoudre. Je crois avoir suffisamment justifié la méthode et le critérium par lesquels je prétends les traiter. J'aurais voulu pouvoir le faire plus brièvement sans doute , mais je n'en ai pas eu le talent. D'ailleurs, ces longs préliminaires abrègent et facilitent la tâche qui me reste à accomplir, et il n'était pas inutile , je crois, de rétablir de nouveau, car je l'ai déjà fait une fois devant vous, des vérités aussi importantes que contestées, qui constituent, à mon avis, les vrais principes de la philosophie de l'histoire.
La première queslion qui s'offre à nos médilalions , sur la fin des temps anciens, et au début de i'iiistoire du moyen-àge, est celle de savoir pourquoi la civilisation antique a péri tout entière et, après elle, le grand empire où elle s'était concentrée et qui lui avait donné asile. Dans les contrées occidentales de l'Asie et en Europe, tout le monde ancien a disparu de la face de la terre. Là, après les longues vicissitudes de leur histoire si agitée et si mobile, les cités, les royaumes , les empires sont passés de la splendeur à la décadence , de la décadence à la mort et au repos de la tombe. Cette œuvre de destruction ne s'est pas accomplie en un jour. Déjà Cicéron voyait les rivages de la Grèce couverts de ruines et de cadavres de villes. Depuis ce temps, les siècles ont marché, entassant funérailles sur funérailles, couchant à terre toutes ces fières cités qui avaient porté si haut leur nom, Babylone après Ninive, Thèbes et Memphis, Tyr avec Alexandrie, Sparte et Athènes, et par-dessus tout, le géant romain qui a jonché l'Occident de ses débris.
Par un étrange contraste, et qui ne doit pas nous échapper dans ce regard jeté de haut sur les choses humaines, la haute Asie a su mettre les peuples et les sociétés qu'elle a enfantés à l'abri de ces sentences de mort et, malgré quelques symptômes d'une dissolution prochaine, elle n'en a pas moins conservé jusqu'aujourd'hui, debout et avec leurs institutions fondamentales , ces grandes civilisations de rinde et de la Chine, qui se sont constituées à l'origine des temps.
Oui nous donnera la raison de ces contrastes de l'his-
loire ? D'où vient celle mobilité, sans durée, des choses et des peuples de TOccidenl? celte stabilité sans progrès des sociétés asiatiques ? Ne croyez pas, Messieurs, que la question se complique en s'agrandissant. La même réponse résoudra tout. Si iiolie doctiine du principe générateur et conservateur des sociétés est vraie, elle est universellement vraie, et on peut aussi bien expliquer par elle la ruine de l'antiquité classique , que la conservation de ranli(juilé orientale. D'ailleurs, c'est maintenant un devoir de le tenter; nous ne pouvons plus rester emprisonnés dans le cercle étroit de l'ancienne histoire universelle. La science de l'homme a marché , et il faut la suivre dans tous ses progrès ; il faut promener le flambeau de la vérité sur tous les points qu'elle a explorés, et le placer si haut qu'il inonde tout de sa lumière divine.
Rappelons-nous les principes que nous avons posés plus haut : nous n'avons plus qu'à en tirer les conséquences. Il a été établi que la société devait mettre l'homme en état d'accomplir sa destinée, que c'était là sa raison d'être et son but suprême, que, par conséquent, toute société reposait sur la solution du problème de la destinée humaine, autrement dit sur la religion qui la donne seule ; que cette solution étant nécessaire à l'homme et ne pouvant dépendre de lui, c'était Dieu qui la lui avait fait connaître par une révélation primitive faite au monde naissant. De là , la provision religieuse et morale des familles patriarcales qu'elles ont léguée aux peuples qui se sont constitués sur ce fond traditionnel , ainsi que tous leurs souvenirs en font foi, qui y ont établi l'édifice de leur civilisation , non sans faire subir à ce précieux héritage de noUibles déperditions et des allérations profondes. Cela étant, tout s'explique par voie de
déduction. Comme c'est le principe religieux qui crée tout, s'il diminue, tout s'alfaiblil, s'il se relire, tout s'en va, de sorte que c'est par la conservallon de ce principe qu'on maintient la force vitale d'une société et qu'on assure sa durée.
C'est par là qu'ont vécu si longtemps les civilisations indiennes et chinoises , qui , de toutes les sociétés antiques, sont les seules qui subsistent encore. Elles doivent cette prolongation d'existence à ce que, dès l'origine, dans des temps encore rapprochés de celui où Dieu avait parlé et agi, les instituteurs de ces deux sociétés avaient su, tout en altérant, tout en exploitant aussi ces souvenirs, en confier la garde à des moyens de conservation qui nulle part ailleurs n'exercèrent une action aussi durable et aussi puissante. Ce fut, en Chine, l'obligation d'observer en t /Ut les pratiques et les rites des ancêtres, ce qui y a établi le droit coulumier le plus fort qu'on ait jamais vu, et y a entrenu jusqu'à nos jours l'organisation et l'esprit patriarcal des pren^iers temps. Dans l'Inde, c'est l'institution du sacerdoce des brahmanes qui a rivé cette société à une chaîne forgée de vérités, d'erreurs et de mensonges, et qui l'a éternisée en s'y assurant une prépondérance qui a eu raison de toutes les oppositions et qui subsiste encore dans son intégrité. De là. Messieurs, le haut intérêt qu'offrent les livres des Indiens et des Chinois, qui contiennent les débris épars , mais bien reconnaissables, des vérités qui ne sont réunies et intactes que dans l'universalité dogmatique du christianisme. Ils nous étonnent, malgré de déplorables aberrations par l'abondance de notions vraies, justes, élevées, qu'ils renferment touchant ces vérités, que l'homme peut apprendre, mais qu'il n'invente pas, ou qu'il ne se
démontre, que quand elles lui onl été montrées et qu'il en est en possession. Les premiers livres chinois surtout contiennent ce qui a été dit de plus pur, en dehors de [Ecriture sainte, sur la divinité, ils sont évidemment des temps qui ont précédé les égarements du polythéisme : ils attestent la supériorité des connaissances religieuses des premiers âges, par conséquent , la réalité et l'universalité de la révélation primitive , et en un sens , on a eu raison de dire que les Chinois étaient les juifs de la gentilité.
En deçà de ces deux civilisations colossales, si bien assises sur ce qu'elles ont conservé de ce fonds de vérité, commun à tous les hommes, nous ne trouvons plus les mêmes moyens de conservation, ni, par conséquent, la même stabilité. Nulle part , le respect des pratiques des ancêtres n'a été entretenu comme en Chine, où Confucius l'a renouvelé au vi'^ siècle avant l'ère chrétienne , quand tout s'écroulait par son oubli. Sans doute, il y eut en Occident de grandes castes sacerdotales qui fondèrent de grandes sociétés avec les mêmes éléments religieux que les brahmanes , comme en font foi leurs livres, ou les autres monumenis qui nous en restent. Mais elles ne surent pas , comme dans l'Inde , y éterniser leur su|)rémalie. En Bactriane , en Chaldée , en Egypte, chez les Perses, comme dans les Gaules, les castes des guerriers entrent en lutte avec elles , leur disputent, leur enlèvent le pouvoir, relâchent ou brisent le frein qui contenait tout et qui les dirigeait elles-mêmes. Et ces luttes sont toujours le commencement de la ruine. Car les sociétés de ce genre, qui sont toutes d'une pièce , doivent rester immobiles ; elles se brisent dès qu'elles veulent marcher ou qu'elles sont secouées fortement. Seules, les sociétés chrétiennes sont capables de progrès et peuvent se régéné-
rer par les révolutions. C'esl un bienfait de la clistinclion des deux pouvoirs. Quant aux sociétés tiiéocrati(iues de l'Asie, dès qu'elles se désorganisent, elles s'en vont : elles tombent dans des convulsions mortelles, et dans ces épouvantables désordres privés et publics qui entraînent une irrémédiable décadence et qui vont même jusqu'à faire condamner les peuples à la peine capitale, devant les assises d'en baul. Les propbéties de l'Ecriture sainte nous ont conservé la plupart de ces sentences de morl.
En Grèce, ni le sacerdoce ni l'altacbement aux pratiques des ancêtres n'eurent d'empire puissant et durable sur la société. L'esprit tradilioniiel se perdit de bonne lieure cbez cette race mobile et ingénieuse, qui aurait tout oublié sans ses communications avec les peuples plus conservateurs de l'Asie. Ceux-ci la ramenèrent à la civilisation, dont elle méconnut bientôt les conditions fondamentales en s'éloignant de plus en plus des solutions religieuses de la tradition. Elle tenta de les retrouver par elle-même, fil un grand effort philosophique , donna une éclatante manifestation de la grandeur et de l'impuissance de l'esprit bumain , et après une brillante, mais courte carrière, elle finit par s'affaisser dans l'anarchie , dans le doute , dans le sensualisme et l'incrédulité.
Parmi tous les peuples occidentaux, il en est un à (\u\ il fut donné d'unir aux qualités de la force et de la prudence, les avantages de l'esprit traditionnel de l'Orient. Sans doute, le peuple romain n'eut pas de caste sacerdotale. Mais comme la Chine, il eut, pendant les siècles où se fondèrent sa grandeur, l'organisation patriarcale et le respect de la coutume des ancêtres.
Ce sentiment du respect, qui est une force, parce qu'il
esl une verlu , était resté en vigueur chez le peuple romain dans le moment où, en Grèce et ailleurs, on tombait dans le mépris de toutes choses. Ce fut la source de son immense prépondérance dans le monde. Cicéron le fait comprendre, sans le comprendre complètement lui-même, quand il dit que c'est par sa piété envers les dieux, vertu aniique et toute de (radilion, que le peuple romain a surpassé tous les autres peuples. Et si , dans les temps de civilisation et de décadence morale où paraît le grand orateur, nous cherchons un témoignage vivant de l'antique solidité de la société romaine, de sa fragilité présente et de sa prochaine décomposition, nous n'avons qu'à l'entendre, dans un de ses dialogues, exprimant par la bouche de l'académicien et pontile Colta ce combat de la foi et du doute, qui était alors la crise des âmes et celle de la société tout entière. « Rien ne peut effacer de mon cœur la croyance qu'il est des dieux, dit Cotta.... Il me suffit de savoir que mes ancêtres nous l'ont transmise.... Mais vous méprisez les autorités, vous • n'argumentez qu'avec la raison... et celte croyance qui n'était pas douteuse, vous me la rendez douteuse par votre argumentation même... Mille objections me troublent et quelquefois, il me semble qu'ils n'existent pas (1). » Le voilà dans toute sa vérité ce combat que connaissent tant d'àmes, cette lutte de la foi et du doute, du respect et du mépris, du sentiment qui édifie et de celui qui renverse, truand une telle lutte s'engage dans les cœurs , si la société n'a pas en soi l'autorité qui la résout , on peut prévoir sa fin prochaine ou du moins une inévitable transformation.
Toutefois, Messieurs, reconnaissons ce qu'il y avait de fondé et de légitime dans le doute de Cotta. Le polythéisme
(f) Cic, de IVatura Dcorum. l'assini.
— GO — occidental nélail plus qu'une superstition ; ce qu'il conservait de vérité, était comme étoufl'é sous des monceaux d'erreurs. La théologie antique n'avait plus de preuves, elle était incapable de rien démontrer, de rien justifier. Il y avait là de quoi donner à penser, même à des pontifes. Qui de nous n'aurait douté avec eux? Mais, voyez l'infirmité de l'esprit humain. Il ne pouvait douter de l'erreur sans douter aussi de la vérité ; non content de répudier du vieux culte ce qui pouvait blesser la raison et la conscience, il ne savait pas même garder, de la foi des ancêtres, la croyance à l'existence de la divinité, ni s'élever à la hauteur de ce que nous appelons aujourd'hui la religion naturelle. Pourquoi celte impuissance de la raison antique? C'est qu'elle ne savait plus que l'homme a besoin d'être enseigné, et que mécoulente d'un enseignement qui lui était devenu suspect à bon droit, au lieu d'en attendre, d'en invoquer un autre, elle ne comptait que sur elle-même pour trouver ce qu'elle était incapable d'atteindre. En philosophant mal, on perdait le bénéfice de la foi aux antiques croyances, et l'on n'avait pas celui d'une recherche réservée et modeste. Aussi, Cotta, en respectant l'autorité des ancêtres, croyait au moins qu'il y avaitdes dieux et qui! fallait les adorer, tandis que livré à ses seules forces, Cotta, ou plutôt le pauvre grand esprit qui le faisait parler, Cicéron lui-même, ne peut jamais parvenir à s'assurer s'il y a un Dieu , ni à savoir ce qu'il veut de l'homme et pour quelle fin il l'a créé.
Tel était, Messieurs, par l'exemple de son plus illustre représentant, l'état moral et religieux de la société romaine à la fin des lemps antiques. Plus de vérité dans la foi , plus de certitude dans la raison : de la superstition , si l'on veut croire; le scepticisme, si Ion pense. Quelle désolante
— Gl — alternative ! Et il n'y en avait pas d'antre pour tout ce monde confus de peuples, que la conquête venait de réunir dans la vaste unité de la domination romaine, C'est vous dire, qu'au moment où cet empire se constituait politiquement, il se décomposait moralement. Double mouvement bien distinct, mais non contradictoire : la base religieuse manquait, raison de plus pour consolider la base politique. On ne pouvait retrouver les vrais solutions du problème de la destinée bumaine ; c'était le moment de résoudre, au moins d'une manière opportune et sage, toutes les questions de l'intérêt présent. On ne pouvait réformer la religion qui n'est pas œuvre humaine, on pouvait réformer et reconstituer le gouvernement. Voilà tout ce qu'il était donné à l'homme de faire, et quoi(iue cette œuvre fût bien insuffisante, que par elle on ne pouvait que reprendre l'édifice par le faite et non par la base, apporter un palliatif plutôt qu'un remède, cependant, celui qui l'accomplit fit une grande chose, et c'est avec juslice que l'histoire a consacré son nom.
Auguste rendit au monde occidental l'immense service de le sauver matériellement des funestes conséquences de la décomposition sociale qui le travaillait depuis longtemps. Il ne créait pas une société ni une civilisation nouvelles, mais il prolongea une société mourante en y rétablissant la paix, non pas la paix qui fait cesser la lutte de la foi et du doute et qui repose l'âme dans la vérité , mais la paix civile qui fait cesser les combats des hommes entre eux et qui arrête l'effusion de leur sang. Ce bienfait est déjà si grand que je comprends et que j'approuve, à beaucoup d'égards, les éloges décernés au neveu de César par les poètes de son siècle, qui n'ont été en cela que les échos brillants de la reconnaissance des peuples.
Quoi que fût le succès île l'œuvre d'Auguste, ce qu'elle avait d'iusuffisaiit n'échappait ni à ses contemporains, ni à lui-même, et les esprits restaient sous l'impression de ce sentiment de décadence continue et irrémédiable qui a pesé sur l'antiquité tout entière. Vous vous souvenez d'Horace, déplorant l'abaissement successif des générations de son temps; de Virgile, célébrant les vertus domestiques du passé; d'Auguste, s'indignant de l'inutilité de ses eiïorts pour rétablir le respect du mariage et de la vie de famille, pleurant les désordres de tous ses proches, et reconnaissant avec douleur, qu'après avoir fondé un empire , il était impuissant à fonder une dynastie. Et cependant, doué de ce sens profond qui est l'attribut de tous les grands politiques, il avait redemandé au passé, à la tradition des ancêtres, tout ce qui s'en était conservé ; il avait jeté dans sa grande construction politique tous les antiques matériaux en état de servir ; il avait honoré le respect, combattu le mépris ; il avait deviné, compris, exécuté tout ce que le génie de l'homme peut faire, tout, excepté ce que peut seul accomplir le principe générateur et conservateur des sociétés.
Avec les principes que nous avons posés plus haut, tout cela s'explique sans peine. Ne sachant plus ce que c'est que l'homme, quelle est sa destinée, ses relations avec le Créateur, Auguste et les politiques de son temps ne pouvaient savoir complètement ce que devait être le gouvernement de la société, ce qu'il fallait pour ramener la civilisation dans la voie droite. Celle ignorance leur fit commettre l'abus le plus monstrueux qui se puisse imaginer du principe religieux , qui est, non pas de négliger Dieu, mais de se déclarer Dieu soi-même et de se proposer à l'adoration des hommes. La divinité de l'empereur devint un
dogme, son culte fut obligatoire, et il fallut pour le prince, outre l'obéissance civile, l'adoration liturgi(iue que les ancêtres n'accordaient qu'aux dieux. Or, ce renversement impie dura plus de trois siècles et il précipita tout le monde occidental dans la dégradation la plus abjecte qu'aient eu à enregistrer les annales du genre bumain.
Messieurs , (\ue les bommes se soient prêtés pendant des siècles à de tels abaissements , il n'y a rien là qui nous étonne, quand nous connaissons notre misère ; mais que de telles aberrations d'impiété aient été supportées si longtemps de Celui dont elles ofi'ensaienl la divine majesté , c'est là un mystère de patience et de miséricorde que j'aime à contempler sans pouvoir le comprendre. Quels ont donc été les forfaits de ces antiques générations qui se sont attiré l'épouvantable cbàtiment du déluge, et de ces nations de l'Asie, dont les sentences sont prononcées dans l'Ecriture, et dont l'exéculion se reconnaît encore aux ruines qu'elles ont laissées dans des contrées maudites avec elle ? Nonseulement le monde romain fut supporté dans ses égarements, mais encore dans sa longue et cruelle obstination à repousser le remède et la guérison qui lui étaient offerts avec une égale et victorieuse persévérance. El quand il eut été vaincu par ses victimes, quand il fut purifié parle sang des martyrs, arracbé par leur héroïsme à l'ignominie où il était plongé, le cbàtiment qu'il subit par l'invasion des Barbares , ne fut qu'une correction salutaire, et non une exécution capitale, qui transforma la société sans la détruire, et substitua à une civilisation égarée et décrépite, une civilisation vivifiée par la vraie solution du problème de la destinée bumaine.
A celle rénovation des choses bumaines, à l'action pleine
— G4 — (le douceur el de puissance qui y préside, qui peut méconnaître la main divine el allribucr à de simples évolutions de rhumanilé celte révolution du bien qui procède, non par la réforme des institutions et des lois, mais en restaurant l'homme déchu , el qui fait sorlir la régénération de la société de la régénération des individus (|ui la composent? Devant de tels résultais, toute autre doctrine que celle de la révélation est incapable de rien expliquer, et au nom du bon sens, comme de l'histoire, il faut reconnaître ici un nouvel et dernier acte de l'intervention toute puissante de Celui qui est l'être cl la vie par excellence, qui les conmiunique à tout ce qu'il crée, qui a été le principe générateur des sociétés antiques, et qui est le principe restaurateur de la civilisation moderne.
Or, dans le temps où tout l'univers vivait en paix sous les trois dominations des empires romain, indien et chinois, Jésus-Christ vint au monde. Rien de plus caché el de plus bas en apparence que sa naissance, sa j)ersonne el sa vie ; mais à considérer son œuvre, soil dans ses résultats sur la conscience de l'homme, soil dans son action historique et sociale, on ne peut nier que ce ne soit le plus grand de tous les événements de l'histoire. El comme il s'est fait là des choses que l'homme ne peut ni concevoir ni exécuter, comme elles oui été faites sans l'homme el malgré l'homme, il faut bien reconnaître que c'est Dieu qui a agi. Le rationalisme, qui ne peut contester la grandeur de celle transformation de la vie spirituelle du genre humain , en attribue l'honneur à la spontanéité, au progrès, à la perfeclibilité humaine. Faut-il s'arrêter à réfuter les raisons dont il se contenle pour soutenir sa thèse ? Non , Messieurs , j'aime mieux vous dire qu'elle me remet en méflioiie celle fable
— G5 — des Géorgiquos où Virgile raconle que le berger Arislée, ayant perdu ses abeilles, retrouva de nouveaux essaims dans les flancs putréfiés de taureaux qu'il avait immolés à Orphée. Quels beaux vers, et qui ne les a retenus! Mais aussi quelle |)auvre physique ! Toutefois le savant sourit et passe outre, sans s'amuser à démontrer que les abeilles ne naissent pas spontanément dans les entrailles pourries des taureaux, et qu'elles ne peuvent être un progrès de leur fermentation. Eh bien! en métaphysique, l'hypothèse du rationalisme est de même force. Oui, Messieurs, faire sortir les solutions chréliennes, si nettes et si lumineuses, de la contradiction des écoles et des ténèbres où se perdait l'esprit humain , et les essaims puriiiés des martyrs des flancs corrompus de la civilisation antique , cela vaut la conclusion de l'épisode d'Arislée, et cela ne mérite pas davantage les frais d'une réfutation.
Aucune civilisation n'était en état de produire ce fruit de vérité et de sainteté qu'on appelle le christianisme. Moins que le reste du monde, l'Occident ne pouvait trouver dans son polythéisme de plus en plus appauvri, et dans sa philosophie vacillante, les germes dune pareille rénovation. Les civilisations de la Chine et de l'Inde, contentes d'ellesmêmes, ne songeaient ni à produire, ni à accep'er aucun progrès, et se condamnaient déjà à la décadence par l'immobilité. Et si le bouddhisme, que l'Inde a enfanté, que la Chine a reçu, fut pendant longtemps une puissance, comme réforme morale et sociale, il n'est, comme religion, qu'une superstilion sans preuves, incapable de soutenir l'assaut de l'histoire et de la philosophie.
Mais il y avait sur les confins de l'Europe et de l'Asie, entre les deux mondes de 1 antiquité, une société à part de
toutes les autres, qui, dépositaire Adèle de la tradition du passé, de l'espérance de l'avenir, était depuis longtemps chargée d'une mission qui allait enfin s'accomplir. Ici, ceux qui lisent la Dible , non pour y voir ce qui s'y trouve, mais pour y mellre ce qu'ils imaginent, redoublent de fécondité pour substituer à la vraie cause,- attestée par l'histoire, les hypothèses les plus gratuites et les plus inadmissibles. Comme il y a là une position capitale qu'il ne faut pas laisser à l'ennemi, c'est le moment où le rationalisme fait donner le système des races et de leurs aptitudes particulières, par quoi, s'en paraître s'en douter, il rehausse tout juste l'histoire au niveau de l'histoire naturelle. De même qu'il y a des arbres qui poiient des poires et d'autres qui portent des pommes, il y a, suppose-l-il, dans l'espèce humaine des races pour porter l'idée de l'utile, d'autres l'idée du beau, d'autres l'idée religieuse : la race sémite est monothéiste par excellence, tandis que la race arienne est polythéiste, et l'idée messianique, comme on dit, est le produit particulier de la race hébraïque. Quant à prouver ces belles choses, c'est dont on se préoccupe le moins ; il suffit qu'on les ait énoncées dogmatiquement, et l'on croit avoir dit le dernier mot de la philosophie de l'histoire. Au moins ceux qui tiennent pour la révélation ne se croient pas dispensés de fournir leurs preuves.
Ce n'est donc pas une telle polémique qui nous fera renoncer à voir dans le peuple d'Israël le produit direct d'une révélation toute spéciale, faite à lui seul, sans doute, mais en vue du genre humain tout entier. Le polythéisme et le panthéisme régnaient de toutes parts : la promesse du Rédempteur, qui est le fond latent de toutes les religions antiques, s'effaçait des mémoires , et s'altérait par les my-
ihologies. Alors Dieu appela Abraham, suscita Moïse, et un peuple parut qui fui la contradiclion de tous les autres peuples, et dont la fonction fut de protester contre les grandes erreurs dont les Védas , ces contemporains de la Genèse, sont le premier monument écrit, contre le panthéisme par le dogme de la création, contre le polythéisme par le dogme de l'unité de Dieu, contre l'oubli de la rédemption par l'attente du Messie. Qui a fait du peuple juif le héraut de ces vérités partout allérées et méconnues, qui lui a créé, en dépit de ses répugnances et de ses révoltes, cette position exceptionnelle dans le monde, qui lui a confié la charge de conservateur général des archives du genre humain ? Celle question a-t-elle besoin d'une réponse, et n'est-on pas aussi aveugle qu'ingrat, quand on méconnaît ce que Dieu a fait par le peuple juif en faveur de tous les peuples ? Aussi , je ne puis m'empêcher de sourire de la méprise de ceux qui, voulant faire la leçon à Bossuet, lui reprochent d'avoir enfermé l'histoire de l'humanité dans le cadre étroit des destinées de la nation juive. Tandis que c'est au contraire le rôle du peuple juif qui a été subordonné aux besoins de l'humanité tout entière , en concourant, sous la direction divine, à l'œuvre de la régénération religieuse du genre humain.
Voilà , Messieurs , en raccourci l'histoire de la préparation évangélique ; voilà comment devint possible le retour de l'homme à la vérité, et, pour l'avenir (ce que n'avait pu tenter Auguste, ni personne), la réforme morale de la société et de la civilisation. L'incarnation fut le moyen mystérieux et tout puissant de cette opération toute divine. Il ne fut jamais ni dans le temps, ni dans l'éternité, plus sublime événement. Peut-on le contempler sans éprouseï
— G8 — tous les Iressaillements du cœur, tous les ravissements de l'intelligence ? Qu'elles sont pâles et puériles ces épopées de la poésie antique, avec les tristes dieux qu'elles font descendre sur la terre, et leur inepte et ridicule merveilleux, qu'elles sont pâles et puériles ces contrefaçons mythologiques du grand dogme de l'incarnalion à colé de cette réalité ineffable du Verbe divin se faisant homme, pour délivrer l'homme de toules les servitudes de l'erreur et du mal et lui communiquer l'allribut divin de la sainteté ! Ah ! qu'on n'est guère historien si l'on ne comprend pas ce fait et si l'on n'en saisit pas les conséquences sociales ! Pour moi, il est la lumière de tous les temps, car placé au sommet des âges, il éclaire aussi bien les siècles qui le précèdent que ceux qui le suivent , aussi bien la civilisation qui a vécu de sa promesse et de son attente, que celle qui s'est formée et qui vit de sa possession.
Tous les hommes avaient besoin de la lumière que leur apportait la prédication de l'Évangile , et toute civilisation avait besoin d'être purifiée et vivifiée par son esprit. Le monde entier entendit la voix des apôtres, mais le monde entier ne fut pas converti, et, après avoir vainement sollicité toutes les parties de la terre , l'œuvre de l'apostolat se replia et se concentra sur l'Occident, où il remporta une victoire complète sur le polythéisme, et où l'Église établitson siège. Ce résultat partiel a fait douter de l'universalité et de la nécessité des solutions données par le christianisme à toutes les questions relatives à la destinée humaine, et il a servi d'argument à ceux qui contestent la divinité de son origine. Logiquement, cela ne conclut pas. Comme la divinité du christianisme se démontre indépendamment du résultat de sa prédication, l'insuccès (pi'ila eu jusqu'ici, dans certaines
j)arlies de la terre, ne prouve rien contre elle, et ne permet pas d'en conclure qu'il soil le produit local de la civilisation du monde romain. La fureur avec laquelle la société romaine l'a combattu montre assez que ce n'était pas le résultat naturel de ses tendances, et je me demande pourquoi l'esprit humain, en général si amoureux de ses œuvres, se serait obstiné , par une fantaisie unique et inexplicable, à faire si mauvais accueil à celle-là ? Mais indépendamment de ces raisons et de tant d'autres, (jui ont été cent fois viclorieusemeiit alléguées, il est une remarque d'histoire générale, qui n'a pas été faite, je crois, et qui rend compte de la difficulté. Le christianisme était venu attaquer dans le monde le polythéisme , le panthéisme, et rétablir la connaissance et l'amour de Dieu dans le cœur des hommes. Or ces deux grandes erreurs régnaient partout, faisaient le fond de toutes les religions, de toutes les philosophies : elles avaient inspiré, façonné toutes les sociétés, toutes les civilisations ; mais elles n'étaient pas partout dans des conditions égales. En Orient, le polythéisme et le panthéisme, fondus ensemble, étaient encore puissamment organisés. La force de conservation qu'avait produite les mœurs et les institutions de l'Inde et de la Chine y produisit une force de résistance qui n'a pu être jusqu'ici vaincue par la prédication , et qui ne succombera peut-être que sous une action d'une autre nature. Dans le monde romain, le polythéisme occidental était depuis longtemps en décomposition. La désorganisation sociale que nous avons signalée au sein de cette civilisation en laissant les âmes souffrantes, vides et sans foi, les rendait plus accessibles aux consolations spirituelles qu'on leur apportait au nom de Jésus-Christ. Plus guérissable, parce qu'elle était plus malade et plus affaiblie,
plus digne de compassion, parce qu'elle était plus égarée, ce fut la brebis que le Bon Pasleur s'occupa d'abord de faire rentrer dans son bercail, en attendant que le moment soit venu d'y rappeler le reste de son troupeau.
Au iv" siècle de l'ère chrétienne, la victoire dogmatique de l'Église était assurée dans l'empire romain. Le christianisme s'était assis sur le trône avec Constantin : la société avait accepté les solutions chrétiennes sur l'homme, sur Dieu, sur la vie présente et sur la vie future. La civilisation antique était atteinte dans son principe, par l'abjuration du polythéisme qui l'avait enfantée. Mais elle n'était pas encore abolie dans toutes ses conséquences sociales : le christianisme, maître des consciences, ne l'était pas encore de la société : il y avait des chrétiens dans l'empire, mais il n'y avait pas de civilisation chrétienne. Or, cette œuvre indispensable de transformation , par quoi se complète le triomphe de tout principe qui prévaut dans le monde, c'est au moyen-àge qu'elle s'accomplit, et c'est par l'invasion des Barbares qu'elle commence. Ici, Messieurs, j'entre tout à fait dans la seconde question que je me suis proposé de résoudre, celle de savoir pourquoi l'Eglise, qui n'a pu transformer et régénérer l'empire romain , a su fonder avec les Barbares une civilisation nouvelle et produire les nations de l'Europe moderne.
Et tout d'abord, je dois prévenir une objection qui se présente d'elle-même et qui est de nature à embarrasser votre bonne foi. Quoi, peut-on dire, vous prétendez (pie la religion est la base nécessaire de toute société , le principe générateur de toute civilisation , que le christia-
iiisme est l'expression la plus complète et la plus pure des révélations divines, et voilà que lempire romain, devenu chrétien, est renversé au lendemain de sa conversion. Estce ainsi que le christianisme sauve les peuples, et n'est-on pas fondé à accuser Tliglise, comme l'ont fait de graves écrivains, d'avoir élé la cause de celte grande catastrophe ? Messieurs, Tobjection peut sembler embarrassante, mais elle n'est que spécieuse , et elle tombe sans peine devant une simple distinction que suggèrent les faits et le bon sens. Je l'ai déjà indiquée tout à l'heure. En réalité, l'empire romain ne s'est pas converti : on est devenu chrétien dans l'empire ; mais à part ce qui touchait au dogme et à la pratique religieuse , dans tout le reste, l'empire est demeuré païen (1). La société n'a pu dépouiller le vieil homme, et elle est restée ce qu'elle était , à savoir dans les arts , dans les mœurs, dans les institutions, dans la législation , le produit du paganisme , avec toutes les maladies organiques que sa civilisation avait contractées sous cette influence, et qui devaient tôt ou tard l'emporter. Assise à son chevet,
(1) L'étude approfondie de celte époque a conduit M. Amédée Tliierry à la caractériser comme je l'ai fait dans ces aperçus généraux. Après avoir décrit le matérialisme païen qui continuait à envelopper la société malgré sa transformation religieuse, il ajoute : « Le christianisme n'avait accompli que la moitié de sa tâche avec Constantin ; il était devenu le second culte de l'Etat, il s'était donné une hiérarchie puissante et marchait à grands pas vers la domination religieuse exclusive ; mais il n'avait point pénétré dans les mœurs : sa seconde mission, la plus difficile peut-être, était de s'assimiler la société qu'il avaitconquise.il fallait, pour y parvenir, faire descendre une âme chrétienne dans ce corps social façonné par le paganisme, et qu'un christianisme superficiel était impuissant à transformer. • [hevue des Deux- Mondes, l^' septembre 1864, p. 15. Récits de l'histoire romaine au iv® et au \'^ siècle.) Cette rencontre de vues avec l'historien, qui connaît le mieux cette époque, m'est trop précieuse pour que je n'aie pas tenu à la signaler ici.
l'Église l'a assistée d:ins ses derniers moments, et en a adouci l'amertume ; elle n'a pas fait, elle n'aurait pu faire davantage, il y avait dans cette vieille société des abaissements, des épuisements à quoi rien ne pouvait remédier. Ce qui le prouve, c'est que la partie qui s'en est conservée jusqu'au xv'' siècle, le Bas-Empire, a toujours végété, et a vécu pendant mille ans d'une longue décadence terminée par une chute honteuse. Au reste , cette question est d'une importance telle, dans le sujet qui nous occupe, que je me propose d'y revenir hientôt en vous montrant, par l'étude des questions politiques et économiques qui s'y rattachent, les vices incurables de cette société, usée parce qu'elle avait abusé de tout, et devenue, par l'influence même qui avait présidé à sa formation, entièrement incapable de subvenir à ses besoins et aux nécessités de sa subsistance et de sa conservation. Cet examen nous fera voir que le christianisme doit être dégagé de toute responsabilité à cet égard , et que la société qu'il a ensevelie est bien morte par sa propre faute.
D'ailleurs, Messieurs, quand il s'agit de si grands événements , d'une pareille invasion et d'une pareille chute d'empire, ne sentons-nous pas qu'il y a là autre chose qu'un l'ait économique et politique, et que de telles catastrophes sont par dessus tout l'application des lois morales par lesquelles Dieu gouverne les nations? En effet, il y a des crimes publics , comme il y des fautes individuelles ; les peuples, comme les individus, font le bien ou le mal tour à tour, et ils sont soumis comme eux à l'application de la loi de mérite et de démérite, avec cette différence (pie l'homme étant immortel, c'est dans l'autre vie que son jugement délinilif sera prononcé , et qu'il peut être
heureux ou malheureux ici-bas, indépendamment de sa bonne ou de sa mauvaise conduite. 11 n'en est pas de même des peuples. Enfermés dans le temps , c'est dans le temps que leur destinée s'achève et qu'ils subissent leur arrêt. Tranquilles, heureux, glorieux ou puissants, selon les qualités qu'il possèdent et les vertus qu'ils déploient : avilis s'ils tombent dans la mollesse et le vice; abaissés s'ils se laissent aller à l'orgueil ; anéantis s'ils n'y a plus chez eux assez de justes pour quils vaillent la peine que Dieu les laisse vivre.
Or, Messieurs, tout cela s'accomplit dans le temps, c'est-à-dire, dans l'histoire, et c'en est une des lois fondamentales, qu'il faut signaler toujours, soit qu'on l'écrive, soit surtout quand on l'enseigne. En dehors de la notion de châtiment divin , elle n'est plus qu'une énigme que ne résolvent pas les hypothèses de la fatalité, du hasard, du progrès indéfini , ou de l'aptitude particulière des races. Mais cette notion elle-même rend nécessaire le fait de la promulgation dune loi supérieure, s'adressant à tous les hommes, ayant autorité sur chacun d'eux et sur l'ensemble, consacrant publiquement les idées de bien et de mal, de mérite et de démérite , d'épreuve, de châtiment et de récompense, à travers lesquelles il faut envisager tous les événements de l'histoire, sous peine d'en bannir toute idée morale et toute notion de justice. De sorte qu'indépendamment de celte révélation intérieure qui se fait au cœur de chaque homme, qui est la loi de sa conscience et qui constitue la culpabilité ou la vertu de ses actes, la grande révélation extérieure et sensible est intervenue pour mettre d'accord la loi des familles et des peuples avec la loi des individus, créer la culpabilité des sociétés, des
civilisations qui la violent, et les rendre responsables de l'avenir qu'elles se préparent dans le temps, de même que riionime est responsable de l'avinir quil se prépare dans l'éternité. A ce compte, et mis en regard des deux codes que Dieu a promulgués et dont rhomnie sait toujours quelque chose, le grand empire qui s'était formé par le pillage et par l'exploitation de tant de peuples plus faibles que lui, qui avait si longtemps repoussé la vérité que lui apportait l'Evangile , qui s'était organisé de manière à en rendre l'application, ou restreinte ou impossible, cet empire violait trop ouvertement la législation naturelle ou surnaturelle promulguée par Dieu. 11 refusait de rentrer dans les termes légitimes de la solution du problème de la destinée humaine ; il méritait de périr, il périt et ce fut de bonne justice.
Mais les châtiments divins ne sont pas seulement ceux d'un juge , ils sont aussi ceux d'un père qui frappe pour la correction du coupable et non pour son anéantissement. Nulle part ce mélange de justice et de miséricorde, qui sont les deux attributs de la Providence dans le gouvernement des choses de ce monde, ne se manifeste d'une manière plus éclatante que dans la direction donnée aux événements qui ont mis lin à l'empire romain. Sans doule, l'invasion barbare a causé bien des maux , produit bien des ruines, changé bien des conditions, bouleversé bien des existences, mais cette rigueur salutaire n'a détruit dans la société que ce qui achevait de l'user et de la perdre, pour donner l'essor à l'action du i)rincipe qui était seul capable de la ranimer ; de sorte que nul bouleversement de ce genre n'a eu dans l'histoire des résultats aussi féconds. La conquête de lOccident par les Romains, tout en ren-
dant le service d'établir une bonne police dans un monde eu désordre, n'a fait qu'y étendre et qu'y accélérer Is progrès de la décomposition morale dont Rome était le foyer. La soumission de l'Orient par les Grecs, opération matériellement moins longue et moins douloureuse, n'a produit, par le frottement de civilisations corrompues et dévoyées, qu'un redoublement d'égarement et de corruption. Les courses armées des conquérants mongols n'ont été qu'un fléau éphémère, comme les ravages d'Attila, et il est impossible de voir dans l'épouvantable extermination d'hommes qu'elle a produite autre chose qu'une opération de la justice la plus rigoureuse. Tout ce que l'islamisme a touché de son glaive, s'est flétri, est mort ou va mourir. Seule, l'invasion germanique dans l'Europe occidentale a été suivie d'une régénération sociale, que Dieu avait préparée en déposant au sein de l'empire romain la grande autorité spirituelle à laquelle revient l'honneur d'avoir fait l'éducation chrétienne des peuples barbares de l'invasion, d'avoir achevé celle des anciennes populations| de l'empire, et de les avoir amenées, les uns et les autres , à une civilisation qui fût autant que possible en harmonie avec les vraies solutions du problème de notre destinée.
C'était si bien le jugement de Dieu qui condamnait l'empire, que ce fut en dépit de toutes les volontés humaines qu'il fut renversé et ne se releva pas. On dirait que certains écrivains , jetant sur cette époque un regard superficiel et prévenu, se sont entendus pour imaginer, ce qui n'est nulle part dans les documents contemporains, une sorte de conjuration chimérique de l'Église et des Barbares pour se substituer au pouvoir des Césars et se
— 7G — parlnger le gouvcniement de la société. De ce que les événements ont réellement abouti à ce résultat , on les a supposés produits par des intentions et des calculs humains ; tandis qu'au contraire, nous voyons de part et d'autre, tant dans l'tlglise que chez les barbares, un égal désir de conserver l'empire que l'on respecte, que l'on redoute depuis tant de siècles , et qui parait la forme délinilive du gouvernement des nations. A [)art quelques esprits supérieurs qui comprennent bien , tout en le déplorant, qu'il se prépare une catastrophe méritée, à part quel(|ues hordes plus barbares et quelques chefs plus terribles qui sont déchaînés comme de véritables fléaux, uniquement pour détruire, et qui ne produisent qu'une épouvante passagère, il n'y a personne qui ne croie que l'empire ne subsiste toujours, alors même qu'il s'évanouit, à l'insu pour ainsi dire des contemporains ; et les chefs barbares qui deviennent des rois dans ses provinces , le chef de l'Église qui siège à Rome dans le palais de Lateranus, continuent à s'incliner tous devant la majesté impériale, disparue de l'Occident , mais occupant encore le sommet de la société tout entière du haut du irone de Constantinople.
Cependant, le pouvoir impérial s'affaiblissait de plus en plus, et dans le fait sa suprématie tendait à n'être plus qu'une liction. Mais celte fiction même prouve l'étendue du prestige qui continuait à l'entourer, et la force d'habitude qui courbait tout devant sa domination. Loin de voir les hommes travailler à détruire l'empire romain, nous reconnaîtrons que tous les grands hommes des temps de l'invasion rêvent et tentent sa reconstruction. VA, arrivés au terme de nos études, nous verrons le plus glorieux
représentant de la race germanique, Charlemagne, s'asseoir enfin, le premier des Barbares, sous les auspices de rtglise, sur le trône de l'empire d'Occident, un instant restauré. Cette grande pensée politique qui était celle du- Saint-Siége, et dont la réalisation aurait rétabli l'unité dans l'Europe occidentale, échoua devant la rencontre simultanée d'obstacles invincibles, qui firent de la londation du Saint-Empire romain un idéal plutôt qu'une réalité, et qui donnèrent naissance aux nations modernes. Ici l'éducation chrétienne des Barbares était presque achevée ; ils avaient refusé de se confondre dans l'unité de l'empire renouvelé, mais ils allaient apprendre à devenir des peuples, et les bases de la civilisation chrétienne étaient jetées dans le monde.
Celte lente et patiente initiation des Barbares à la vie civilisée, qui est l'œuvre de l'Eglise, formera, avec les vicissitudes du sort de l'empire, l'un des points principaux de nos recherches pendant le cours de cette année. En présence de l'homme déchu par la barbarie, nous verrons l'Eglise procéder comme avec l'homme déchu par la civilisation , et agir par l'emploi des deux moyens qui lui avaient fait conquérir la conscience de l'empire romain. Ces deux moyens, indispensables instruments de toute éducation , furent et seront toujours la doctrine et l'exemple. De|)uis saint Augustin jusqu'à saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, il se forma pendant quatre siècles une chaîne de héros pacifiques qui combattirent la barbarie, sans autres armes que celles de saint Paul , la doctrine de Jésus crucifié et l'exemple du crucifiement de soi-même. Comme il arrive toujours dans ce genre de combat, presque tous per- . dirent la vie, mais il remportèrent la victoire ; la barbarie
se Itiissa peu à peu fléchir, et l'on vil des verlus toutes nouvelles germer dans des âmes qui n'avaient jusque-là connu que les joies du carnage et que les espérances des plaisirs sanguinaires de la Walhalla. Non-seulement les Barbares devinrent chrélicns, mais, au point de vue social, le christianisme obtint avec eux des résultais plus complets que dans l'empire romain converti. Cette diiïérence lient à deux causes principales que l'élude des détails nous permettra de constater fréquemment. L'une, c'est que l'action du christianisme rencontra moins d'obstacles là où la civilisation était tout à créer, que là où il fallait en renverser ou en transformer une , endurcie dans sa routine et dans ses vices. L'autre, c'est que la nature barbare, plus brutale, mais plus vigoureuse, plus inculte, mais plus docile, a pu s'élever au niveau moral où l'Église appelle les peuples, plus facilement que les races antiques où le paganisme avait déposé les principes d'une flétrissure héréditaire et indélébile. El il faut bien que ces causes aient agi dans ce sens et contribué à ces résultats, puisque là où leur action a manqué , là où Pempire d'Orient s'est maintenu , la société restée sous sa loi n'a jamais pu atteindre celle plénitude de vitalilé chrétienne qui fut le partage des nations qu'a régénérées l'infusion du sang germanique. Dans le Bas- Empire, le christianisme, d'ailleurs affaibli dans ces contrées par le schisme grec, n'a produit qu'une civilisation débile et abâtardie, qui n'a rien gagné à échapper à l'invasion du v*^ siècle , puisqu'elle était réservée à subir au xv® le fléau bien autrement terrible de l'invasion musulmane.
Messieurs, j'ai parié l)ien longuement et je n'ai point fini encore. Il me reste à traiter une troisième question, que les discussions et les théories aventureuses de notre temps me font un devoir de poser et de résoudre : seulement, j'ai fermement résolu d'être bref, et je me contenterai de donner la solulion du point capital de la difficulté.
Quand les Baibares devinrent chrétiens, et que le christianisme commença à déployer librement sur les peuples son action sociale, il n'était pas simplement une doctrine flottante, ni un enseignement d'école, agissant par influence ou par inspiration, et laissant à l'individu la liberté de l'interpréter ou de l'appliquer à son gré. Dès son origine, il avait été une société organisée, ayant, comme toute société, son gouvernement, et agissant par voie d'autorité ; il avait ses dogmes, sa hiérarchie, sa discipline, en un mot, il était déjà ce que nous appelons encore l'Eglise catholique. C'est celte Kglise qui répand le christianisme dans l'empire, c'est elle qui convertit les Barbares, c'est elle qui, par I unité de la foi et de l'enseignement, établit l'unité spirituelle de la civilisation chrétienne, parmi les éléments les plus anarchiques et les plus discordanis ; c'est elle, enfin, qui coordonne le moyen-âge et qui empêche qu'il ne soit réellement le chaos. Eh bien ! Messieurs, la question qui s'est posée de nos jours, et qu'on n'aurait jamais imaginée aux temps où le jugement élait plus juste et le raisonnement plus rigoureux, est celle de savoir si la fécondité sociale du christianisme tient à l'institution de l'Église, et si le christianisme ne pourrait pas sans elle fonder des sociétés et conserver la civilisalioii.
Au fond, Messieurs, la question me semble sans objet, et, si je crois nécessaire d'en dire deux mois devant vous, c'est parce que je sais qu'elle est un piège où se prennent ceux qui la posent, et beaucoup de ceux à qui elle s'adresse. En eiïel ji' délie qui que ce soit de me dire ce qu'il entend par ce christianisme abstrait , que l'on dislingue de l'Eglise pour le lui opposer, ou de me prouver que ce qu'il entend parce mot, s'il parvient à le délinir, est bien réellement le christianisme ; enfin, si tel qu'il l'entend, il a eu , il a, ou il peut avoir une réalité. S'il est réellement, il faut qu'il soit quelque part, qu'il ait une forme, quelques adeptes, quelques fidèles ; et alors reste à prouver encore que c'est bien le véritable christianisme. Si on ne lui donne aucune réalité extérieure, si on réduit le christianisme à n'être qu'un système vague, auquel on ajoute, on retranche, que l'on modifie à son gré, alors on n'a plus en lui qu'une philosophie un peu moins raisonnable que les autres, et assurément, on n'en peut faire sortir le principe générateur et conservateur d'une société.
Cette tendance à faire du christianisme un produit de la raison est assez générale de nos jours. C'est un abus de l'esprit philosophique. Autrefois, même au milieu des plus ardentes querelles religieuses, on n'avait jamais eu l'idée de ce christianisme en l'air, qui serait ce que chacun veut, c'est-à-dire, rien du toul, et qui n'est au fond qu'une négalion du principe même de la révélation et une machine de guerre du rationalisme. Aussi est-ce une invention toute récente, suscitée par les besoins de la polémique contemporaine et dont il n'y a aucune trace dans l'histoire , qui nous montre toujouis une Eglise toute formée dès la résurrection du Sauveur, et qui préexiste {»■ toul le développement
— sida clirislianisme, lequel est son ouvrage, et puis à coté et en face d'elle, des sectes qui s'en séparent, mais qui prétendent que la doctrine du christianisme est en elles, et qu'elles sont la véritable église ; de sorte que, pour que la question devînt sérieuse, il faudrait qu'elle fût posée entre l'Église et les sectes qui l'ont combattue.
Ici, Messieurs, le débat redevient purement historique, et nous avons les faits pour le décider. Est-ce l'Église , sont-ce les hérésies qui ont fait la civilisation chrétienne ? L'histoire du moyen-âge résoudra la question et vous savez d'avance en quel sens. La réponse sera décisive, même dès les temps que nous étudierons. Car, si une secte portant un nom d'homme pouvait posséder celte fécondité sociale que l'Église a déployée et qu'elle tient de son divin fondateur, assurément cet attribut se serait rencontré dans l'arianisme qui a joué un si grand rôle et qui remplira de son action stérile et funeste les quatre siècles que nous devons parcourir. Il a eu tout ce qu'il fallait pour réussir, le temps et la puissance, le concours favorable des hommes et des choses. Il a duré quatre cents ans et il a couvert plus de la moitié de la chrétienté ; et non-seulement, il n'a rien fondé, mais il a péri lui-même. L'événement nous prouvera qu'il n'avait pas en soi le principe de vie, et que le Verbe créateur, dont \e Fiat fait les mondes, n'a pas parlé par la bouche d'Arius.
Donc, à côté des progrès de l'abaissement continu de l'empire et de l'occiipalion germanique en Occident, à côté de l'œuvre de l'éducation religieuse, politique et sociale des Barbares par l'Église, nous ferons une place digne du sujet, dans nos recherches, à l'étiuL' de la lutte de l'arianisme et l'orthodoxie. Ella, nous recueillerons la confirmation d'une vé-
rite capitale qui sera, comme la moralité de tout ce cours, à savoir (jue rien d'utile, rien de gi'and, rien de bon, tant dans le gouvernement temporel que dans le gouvernement spirituel de la société, ne peut se faire sans le principe d'aulorilc et sans la tradition. Oui, Messieurs, je le dis bien baut, parce que je le crois, je le sais et je le prouve, là où est le principe d'autorité, là est aussi le principe de toute société et de toute organisation.
C'est là, sans doute, une parole bien dure pour les dispositions de notre temps. Mais l'enseignement n'a pas pour mission de caresser les faiblesses de l'opinion contemporaine, et j'ai toujours pensé que mon devoir était de chercher tranquillement, sans braver ni llatter personne, à satisfaire ce noble et secret besoin de vérité qui est dans le cœur de chacun de vous. Répétons-le donc, et on ne saurait trop le faire dans ce siècle dévoré de la soif de toutes les indépendances qui compromettent toutes les libertés, de la soif de toutes les innovations qui ruinent toutes les vérités , répétons-le au nom de l'histoire : la tradition , l'autorité sont les deux canaux qui font circuler la vie dans tout le corps social, et qui y répandent, non-seulement l'ordre et la force, mais la pratique de la vraie liberté. L'arianisme, comme tout ce qui lui ressemble, procédant tout d'abord par la rupture de ces canaux vivifiants, a été et ne pouvait être qu'un dissolvant dans le monde. Quant à l'Église qui les possède et qui les entretient, qui par eux distribue aux peuples, §ans altération, sans déperdition et sans mélange, toute la vérité dont elle est dépositaire sur la grande question de la fin de l'homme à laquelle se subordonne la fin de la société, celte vérité absolue de l'ordre religieux, qui engendre toutes les vérités relatives de l'ordre social ; quant à l'Église, qui seule
a porté tous les fruits que riiumanité a recueillis du christianisme, elle n'est pas seulement une forme accidenlelle appropriée aux temps et aux besoins du moyen-âge, elle est encore la vivante et véritable constitution du christianisme, historiquement et logiquement nécessaire pour le présent et l'avenir de la civilisation moderne.