HISTORIEN ET LÉGISLATEUR
Messieurs ,
J'entreprends de traiter cette année un sujet que je vous ai annoncé autrefois, vers lequel je me sens entraîné depuis longtemps par la curiosité la plus vive, en même temps que j'en ai été éloigné par les plus légitimes hésitations. Je voudrais vous parler de Moïse , de sa vie et de sa mission divine, du livre d'histoire où il a raconté les origines du monde et les commencements du genre humain, enfin de son œuvre comme chef de peuple et comme législateur d'une nation qui porte encore l'empreinte ineffaçable de sa puissante main.
Certes, jusqu'ici je n'ai apporté dans celte chaire que des sujets d'étude qui fussent dignes de voire attention, et
(l) Ce discours, que j'avais préparé pour la rentrée de 18G4, n'a pas élé prononcé. Malgré ma résolution bien arrêtée d'affronter toutes les difficultés de celte entreprise, il s'en est présenlée une don! je n'avais pas d'abord assez tenu compte, et devant laquelle je me suis vu obligé de reculer. Au moment de me mettre à l'œuNre, j'ai reconnu que rinsuftisance de mes ressources bibliograpliiques me rendait impossible de traiter mon sujet comme je l'entendais et de remplir tous les engagements du programme tracé dans ce discours. Trop de li\res me manquent encore, tjui sont indispensables pour l'examen des priocipales questions qui se rencontrent dans une telle étude. Ces livres, il faut
chacun d'eux esl devenu pour nous l'occasion de poser et de débattre les problèniies historiques de l'inlérêl le plus général et de l'ordre le plus élevé ; et, cependant, je doute qu'aucun d'eux puisse être mis en balance , quant à la portée et à l'universalité des questions qu'il soulève, avec celui qui va être cette année l'objet de nos travaux et de nos entretiens.
En effet, Moïse n'a pas été seulement le libérateur et le guide d'un petit peuple de l'Asie, qu'il a constitué par ses lois, après avoir, par son dévouement et par son courage, assuré son indépendance. 11 ne s'est pas contenté de consigner dans les cinq livres d'histoire et de législation qui forment ce qu'on appelle le Pentateuque, les origines de la nation hébraïque qui est la seule dont on connaisse la tige, et dont il a fait le peuple le plus historique qui soit sur la terre. Cet homme unique a dû encore à la mission surnaturelle, dont Dieu l'a chargé, d'être appelé à travailler à une œuvre qui intéressait l'humanité tout entière, et de concourir pour sa part à l'exécution des plans divins sur l'avenir religieux du monde. Il a eu le sentiment, la notion claire et nette de ce grand rôle, et tout en exécutant sa tâche avec une humble et puissante docilité, tout en y associant, avec une autorité souveraine, le peuple d'Israël,
le temps de les réunir et j'ajouterai aussi de les étudier. J'ai donc pensé qu^il était sage de surseoir à l'exécution de mon dessein que j'ajourne, mais auquel je ne renonce pas. J'y reviendrai lorsque j'aurai trouvé les moyens, et pris le temps d'une plus complète préparation. En attendant, j'imprime ce discours tel, ou peu s'en faut, qu'il aurait été lu devant le public de la Faculté des lettres de Nancy. Tout insuffisant qu'il soit, il comble une lacune en complétant la série des grands sujets traités successivement dans mes cours, et il achève de fermer la période décennale d'enseignement dont ce volume est destiné à rendre compte.
qui en est resté rinslrumenl jusqu'à ce qu'elle fut accomplie, tandis qu'il Iravaillail dans le présent en vue d'un avenir que lui dévoilaient ses visions prophéliijues, il a jelé sur le passé du genre humain un regard qui va au-delà de tous les lémoignages et de tous les souvenirs, il s'est élevé pour expliquer l'origine des choses à des hauteurs qui donnent le vertige , il a connu des secrets qui sans lui restent inaccessibles à la pensée la plus curieuse et la p'us pénétrante, et il nous a transmis sur Dieu, sur le monde et sur l'homme le mol décisif qui tranche toutes les questions cssenliclles et nécessaires, et contre lequel se débattent vainement ceux qui n'en veulent pas et qui poursuivent d'autres solutions.
De là , la condition extraordinaire et vraiment uni(iue faite au livre de Moïse , et partagée par tous les écrits qui composent la sainte Ecriture, d'être le livre le plus répandu, le plus lu, le plus étudié, le plus contesté, le plus défendu de tous ceux qui sont entre les mains des hommes. Tout particulier, tout national, tout local qu'il soit à tant d'égards, le Pentateuque , ou, pour mieux dire, la Bible elle-même, a des côtés par où on sent qu'elle touche à tous les peuples, à l'humanité tout entière, à chaque homme en particulier ; de sorte que dès- qu'on la connaît, c'est pour elle, c'est contre elle qu'on se déclare, sans qu'il soit possible qu'elle reste pour qui que soit quelque chose d'indiderent. Certes, il y a d'autres livres religieux dans le monde, et nous aurons à établir entre eux et celui de Moïse de fréquentes comparaisons. Mais il est visible qu'ils ne sont tous que les livres d'un temps, d'un lieu et d'un peuple, et qu'aucun d'eux n'a conservé intact le dépôt de cette vérité générale universelle et divine qui est faite pour se répandre |)arlout et pour durer toujours. « Seul entre
» tous les peuples de l'Orient, Israël a eu le privilège d'écrire » pour le monde entier, » a dit un écrivain de nos jours (1), qui, tout en remarquant ce phénomène, essaie d'en atténuer la portée par l'explication qu'il en donne. A ses yeux, ce n'est plus quel'efTet des heureuses qualités dont était doué l'esprit hébreu, la proportion, la mesure, le goût, et d'où résulte « ce haut caractère de perfection absolue, qui donne à ses » œuvres le droit d'être envisagées comme classiques, au » même sens que les productions de la Grèce, de Rome » et des peuples latins. » Mais il faut bien aimer à prendre les choses par le petit côté pour ne voir là qu'une affaire de forme, et ne pas comprendre que c'est par l'excellence et la vérité du fond que s'explique cette domination de l'Ecriture sur le cœur et la pensée des hommes. Et M. de Bunsen a vu bien plus juste et plus loin, quand il a fait observer que, tandis que les autres peuples. Egyptiens, Chinois, Indiens, Mèdes et Perses couvraient du secret de leurs hiéroglyphes ou de l'étrangeté de leur langue des monuments religieux qui ne contenaient que des croyances purement nationales, les dépositaires de nos livres saints, sachant bien qu'ils renfermaient la vérité faite pour tous les hommes, ont été les seuls qui aient songé à les traduire |)Our les divulguer et les propager par toute la terre.
Ainsi, vous voyez se confirmer par ces hommages rendus à l'universalité de l'Ecriture, que proclament également la foi et la science, l'idée que je me fais moi-même de l'importance et de l'intérêt du sujet que je vous annonce ; et vous devez comprendre pourquoi je regarderais ma tâche comme incomplètement remplie, si je ne faisais une place, dans mon enseignement, à ce livre d'his-
(1) M. Renan, Eludes d'histoire religieuse, p. 7b, éd. 1864, in- 18.
toire qui a le privilège de parler un langage et de renfermer des vérités qui s'adressent à tous les peuples, et à tous les temps. Toutefois, avant de m'y résoudre, j'ai été longtemps retenu par les objections qui se présentaient à mon esprit, et que je voyais aussi se produire autour de moi. On me disait, et je me le redisais un peu à moimême : « Moïse, le Penlaleuque, la Bible, c'est de l'bistoirc ecclésiastique ; c'est un sujet de faculté de théologie; il n'est pas fait pour vos chaires laïques ; vous ferez bien de vous en abstenir. Restez dans l'histoire profane ; c'est un assez vaste cbamp pour vos recherches et vos travaux; d'ailleurs, il est plus facile à cultiver. L'étude et l'inlerprélalion de l'Écriture exigent des connaissances si étendues, si diverses et si spéciales à la fois, que l'idée seule en doit décourager les plus résolus. De plus, sur ce terrain, le choc des opinions contraires est inévitable, et vous êtes nécessairement engagé par là dans tous les périls d'une polémique sans trêve ni merci. »
De ces trois objections, une seule, après mûr examen, me parut grave et de nature a être prise en considération. Certes, ce n'est pas la première qui tombe d'elle-même devant les dispositions et les besoins de l'esprit public, à notre époque. La vieille distinction entre l'histoire ecclésiastique et l'bistoire profane est à peu près abolie. Les ouvrages qui intéressent, qui préoccupent, je dirai même, qui passionnent le plus de nos jours, roulent sur des sujets qui, autrefois, n'auraient ému que le monde des contreversistes et des théologiens. La question de critique biblique et d'exégèse sont .sorties des retraites où les débattaient des hommes spéciaux , pour devenir le sujet de tout le monde. Llles remplissent les journaux et les revues ;
elles suscitenl tous les jours des livres, dont la succession ininterrompue enlrelienl la discussion ella rend inépuisable. A lort ou à raison , pour le bien ou pour le mal , je n'ai pas à le dire ici, et c'est un fail seulement que je constate, ces questions sont devenues du domaine public ; cbacun les discute, les décide, et elles sont tellement à l'ordre du jour, que loin de vous étonner de me voir les traiter dans cette cbaire, vous seriez plutôt en droit de me reprocher de m'en abstenir. 11 n"y a donc pas inopportunité dans un tel sujet, et je n'ai pas à tenir compte de celle première objection.
Quant aux luttes auxquelles il faut s'attendre sur ce terrain, je ne vois pas de raison qui me les fasse craindre, et je ne suis pas plus disposé à décliner ce nouveau combat que tous ceux que j'ai livrés jusqu'ici devant vous, et où, sans jamais blesser personne, j'ai pu dissiper plus d'une erreur et rétablir plus d'une vérité dans vos esprits. Loin de fuir la discussion sur les questions bibliques, je dois la cbercher et l'affronter résolument, puisque c'est sur ce point que se portent aujourd'hui tous les coups de la critique négative, et que, si l'on veut prévenir les tristes effets de ses attaques, il faut, sous peine de succomber, proportionner la vigueur de la défense à celle de l'aggression. Ainsi, celte seconde objection n'est pas plus fondée que la première, et je vois, au contraire, des raisons d'agir là ou d'autres apercevaient des obstacles et des motifs d'abstention.
Reste donc seulement debout l'objection tirée de la difficulté scientifique du sujet, et elle est si grave que c'est elle qui m'a entretenu dans les hésitations dont je vous ai parlé et qui ont longtemps relardé ma résolution. Oui, je
dois le déclarer, pour aller au-devant du reproche de témérité que vous seriez eu droit de me faire, je sens vivement toutes les difficultés de celle élude, et je ne m'en dissimule aucune des exigences. Pour parler savamment d'un sujet qui touche à tout, il faudrait tout savoir. Toutes les sciences se sont mesurées avec la Bible. Encore aujourd'hui, quoiqu'elle ait su jusqu'ici se mettre en règle avec leur rigoureux contrôle, il n'en est aucune qui ne s'autorise de ses nouveaux progrès pour exiger d'elle une nouvelle vérification de son authenticité et de ses titres à la croyance des hommes. Impatient des limites que lui trace ce livre qui le dépasse, l'esprit humain dirige contre lui de continuels assauts, qui échoueront toujours, mais qui se renouvelleront sans cesse. L'histoire de cette lutte, qui n'est pas toujours de la malveillance hostile, mais qui trop souvent est de la curiosité téméraire et mal dirigée, est liée à celle de toutes les sciences, dont le concours a été successivement invoqué dans ce grand conflit, chronologie, linguistique, géologie, paléontologie, épigraphiect déchilTrcment des signes mystérieux des vieux âges, chimie, physique, histoire naturelle, anthropologie, ethnologie, mythologie comparée, tout cela mis au service des systèmes philosophiques qui aspirent à remplacer la religion ; de sorte que pour rendre un compte exact du mouvement de cette polémique , il ne faut rien ignorer du progrès incessant de l'esprit humain, et c'est à peu près tout le cercle entier de l'encyclopédie que l'on a ainsi à parcourir.
Or, Messieurs, c'est là un effort qui dépasse la mesure ordinaire du travail imposé à l'historien, et s'il devait être accompli par un seul homme, il est évident qu'il serait
au-dessus de ses forces et que le plus vigoureux esprit n'y pourrait suffire. Mais qu'on se rassure à cet égard : à coté de l'aggression qui dirige contre le Pentateuque et les autres livres des Écritures, toutes les connaissances humaines, il y a l'eiïort collectif des savants qui veillent à la défense des livres saints et qui transforment en moyen de résistance les mêmes armes qui, enire d'autre mains, servent à les attaquer.
On oublie trop souvent qu'il y a deux camps en présence, et un double élat de la question à suivre pour être bien au courant du débat. On pourrait croire, d'après les prétentions d'une certaine école qui s'attribue le monopole de la critique et de la science, qu'en dehors de ses travaux négatifs et destructeurs, il n'y a sur la Bible et l'Evangile que des actes de foi aveugles et opiniâtres, et qu'un homme éclairé ne peut continuer à croire à l'autorité de ces livres, qu'en fermant les yeux de parli pris sur les difficultés ([u'on y a signalées, et qu'e:i ne tenant aucun compte des exigences de la raison et de la science. Or, il est évident que c'est là une idée très-incomplète et trèsfausse de la situation des partis. Car, s'il y a des savants qui attaquent l'Écriture, il y a d'autres savanis, les valant bien, qui s'emploient de toutes leurs forces à les défendre. Grâce à eux, la science apologétique se maintient toujours au niveau de la science aggressivc ; et le chrétien, qui veut se rassurersur l'objet desa foi, n'a qu'à consulter leurs travaux pour savoir à quoi s'en tenir sur la valeur réelle des difficullés et des objections qui l'inquiètent. 11 peut se convaincre, au prix d'une étude dont le résultat vaut bien la peine qu'elle donne, que rien de ce qui contredit formellement l'Écriture n'est d'une autorité scientifique soli-
(lemeiil établie, et que loul ce (|ui est incontestable la laisse intacte ou la confirme.
Ce ti'iivaii, (|nil serait bon que cbacun de nous pût entreprendre et exécuter au moins une fois en sa vie, et auquel on ferait I)ien mieux encore de revenir sans cesse, nous l'enlreprendrons ensemble cette année, avec l'espérance de le mener à bonne fin. C'est donc parce que je me bornerai à n'être que le rapporteur exact et consciencieux des travaux de l'apologétique cbrétienne, en les mettant en regard de ceux de la critique négative, c'est parce que je veux seulement m'informer et me mettre au courant de ce que les savants de l'Angleterre, de l'Allemagne et de la France ont écrit sur la question dans ces deux derniers siècles, et constater le point où ils l'ont amenée de nos jours , qu'il m'a semblé que la tik'be me deviendrait moins lourde, et que je me suis enfin décidé à l'entreprendre. Ainsi s'est dissipée la seule objection qui pût m'arrèter dans mon dessein. En réunissant dans un seul foyer tous les rayons lumineux, épars dans les travaux de plusieurs générations de savants et d'érudits; en nous appuyant de l'autorité de leur science, dont notre grand labeur sera de nous approprier les résultats, il m'a semblé qu'il était possible de soutenir avantageusement toutes les thèses de l'apologétique chrétienne, louchant Moïse et le Pentateuque, de repousser les objections, les attaques auxquelles elles, ont donné lieu, de nous démontrer enfin que Moïse est bien le véridique historien du genre humain dans ses rapports avec Dieu, pendant les premiers âges du monde, ([u'il a été le législateur inspiré des hébreux, chargé par une mission divine de fixer chez ce peuple des vérités et des promesses qui allaient partout s'altérer ou s'évanouir, et qu'un autre acte de révélation
devait plus tard remettre, agrandies et réalisées, à la disposition de l'humanité tout entière.
Vous comprenez, Messieurs, à la nature de ces préliminaires, dans que! sens je veux traiter mon sujet et quelles sont les conclusions auxquelles le travail de celte année nous fera aboutir. Aussi bien, n'ai-je pas besoin de vous faire de nouvelles déclarations à cet égard. Voilà dix ans que je vous parle, dix ans que vous venez m'entendre, et vous savez que depuis ce temps, ma parole ne s'est jamais ni contredite, ni' démentie. Or, si dans tous les sujets que nous avons étudiés ensemble, j'ai toujours tenu comj)te dans l'histoire, non-seulement de ce que nous pouvons savoir des actions des hommes, mais encore de ce qu'il faut légitimement croire de l'intervention divine ; si j'ai toujours poursuivi, dans mes considérations historiques, cet accord de la raison et de la foi, aussi nécessaire et aussi difficile à établir dans l'ordre intellectuel et moral , que l'est dans l'ordre politique, l'union du pouvoir et de la liberté, ce n'est pas lorsque j'ai à vous parler du livre qui porte témoignage de l'action de Dieu sur le monde, que je puis oublier mes principes et déserter la doctrine qui est l'àme de mon enseignement. Prendre la Bible pour ce qu'elle est, et Moïse pour ce qu'il se dit être ; accepter ce qu'il raconte de lui-même, et regarder l'Ecriture comme un livre d'histoire aulhenlique et véridique, et non comme un fantastique recueil de légendes et de mythes, c'est bien là, vous le savez d'avance, ce que j'ai résolu de faire, non-seulement par un sentiment de convenance (|ui serait déjà un bon guide en pareille matière, mais surtout par devoir de conscience el, pour ainsi dire, par une nécessité de ma raison.
Tout se réunit donc pour vous garantir la parfaite sincé-
rilé du langage que j'aurai à vous faire entendre, en retour de laquelle je vous demiinde la continuation de l'attention bienveillante cl sympathique, que vous m'avez accordée jusqu'ici.
A ces dispositions, qui ne vous ont jamais fait défaut, j'ose encore vous prier d'accorder à mon sujet quelque chose de plus (|ue la curiosité ordinaire, et de vouloir bien, autant que possible, vous mettre au point de vue et entrer dans le sentiment où je me place, afin que nous puissions marcher du même pas dans la route que nous allons parcourir. En effet, il faut se taire et s'abstenir sur un pareil sujet, ou ne l'aborder qu'avec respect et recueillement. Le siècle dernier a complélement manqué à ce haut devoir de convenance. Il a fait de Moïse et de ses livres, de l'Ecriture tout entière, un objet de risée, les parodiant, les travesti>-sant avec une impiété moqueuse, sarcastique, souvent obscène, presque toujours inepte d'ignorance et de sotlise. Or, je ne crains pas de dire que cela lui a porté malheur : car c'est en.se jouant d'un livre respectable par-dessus tous les livres qu'il en est venu, à travers le mépris de toutes choses, jusqu'à ce mépris de lui-même qui a été le prélude de sa pro|)re ruine.
Disons-le à l'honneur de notre temps, car c'est un signe de régénération intellectuelle et morale, il a rompu avec cet esprit de dénigrement qui flétrit tout ce qu il touche, autant qu'il déshonore celui qui en est atteint ; et c'est un grand progrès pour lui que d'être revenu à rÉcrilure, sinon encore avec le respect de foi religieuse, dont les âges précédents lui accordaient l'hommage, au moins avec ce respect de raison que la science doit à tout objet qu'elle interroge, et à qui elle demande de bonne foi la vérité qu'il
renferme. C'est ce genre de respect que je suis en droit de réclamer de vous loiis, persuadé qu'en obtenant cela de votre bonne volonté, tout le reste est assuré, et que l'élude où nous nous engageons deviendi-a le plus impoilanl et le plus fructueux de tous les enseignements. Car, avec le respect scientifique de la Bible (pourvu qu'il soit sincère et ne serve pas à masquer une bostilité subtile et plus funeste, que l'aggression ouverte et brutale), il n'est personne, quelque savant qu'il soit, quelle que soit la science spéciale qu'il cultive, qui n'en vienne à reconnaître qu'il n'y a aucun aniagonisme nécessaire et sérieux entre les connaissances acquises à l'homme par ses propres recherches et les affirmations bibliques. Car, si ces dernières dépassent quelquefois les conceptions et les lumières de l'esprit bumain, elles ne les contredisent jamais ; et quand, au lieu d'un regard distrait et prévenu, on leur accorde le genre d'attention respectueuse et désintéressée que je réclame, on s'aperçoit facilement qu'elles résolvent d'une manière certaine et satisfaisante toutes les grandes questions relatives à Dieu, à l'homme et au monde, et qu'on ne peut rompre avec elles, sans qu'il se fasse à l'instant même une étrange diminution de la vérité parmi les hommes.
Aussi, je m'assure, Messieurs, que vous m'accorderez sans peine ce que je vous demande. Il n'en coûte plus beaucoup à personne d'avouer que la Bible n'est pas un livre méprisable, et que la science doit compter avec elle. La critique l'a trouvée exacte sur tant de points, que, le surnaturel mis à part, sou autorité, sur tout le reste, n'est plus mise en question. Certes, on a encore bien du chemin à faire pour se replacer au vrai point de vue d'où l'on s'est écarté sans raison satisfaisante, et pour comprendre
— 9G — que toutes les parties de l'Écrilure sont solidaires les unes des autres, et qu'elles ont toutes la même autorité et la même valeur. En attendant, depuis qu'elle s'est fait accepter par certains côtés, elle a déjà regagné une partie du terrain perdu, et celte réhabilitation sur des points importants, quoique secondaires, pourra contribuer à relever la fortune de tout le reste. Voilà qui doit donner à rélléchir, et l'on finira peut-être par reconnaître combien il est contradictoire et déraisonnable d'admettre, dans le même livre, l'association d'une exactitude qui va jusqu'au positivisme , avec des procédés de composition qui ne seraient plus seulement de la poésie, mais qui, étant donné le ton de ces récils, loucheraient pleinement au charlatanisme et au mensonge.
J'ose espérer que, pour prix de nos efforts sincères et soutenus, nous en viendrons tous là, et qu'avec le respect scientifique pour point de départ, nous pourrons reconquérir cet autre genre de respect, qui ramène l'homme, fatigué des révoltes et des égarements de sa pensée, à s'incliner devant les enseignements de l'Écriture et à dire dans son cœur ce que le poète le plus sceptique de ce siècle, lord Byron, avait écrit de sa main sur les léuillels de sa Bible : « Dans ce livre auguste est le mystère des mystères. » Ah! heureux entre tous les mortels ceux à qui Dieu a » fait la grâce d'entendre, de lire, de prononcer en prières » et de respecter les paroles de ce livre ! Heureux ceux » qui savent forcer la porle et entrer violemment dans les » sentiers ! Mais il vaudrait mieux qu'ils ne fussent jamais » nés, que de lire pour douter ou pour mépriser (1). «
()) Byron, OEuores complètes, liad. A. Picliol, éd. ISôC, l. VI, p. 241.
Certes, le poêle avait bien raison, en se laissant emporter par ce noble clan de son âme ! S'il n'y a rien de plus déplorable que de tomber dans le doute ou dans le mépris à regard des saints livres, je ne sais rien de plus beureux que de conserver dans son cœur rintelligence et l'amour des vérités qu'ils renfL-rment, et de concilier en soi le respect de foi et de raison, pour laletlre^et l'esprit de l'Écriture. Oui, il n'y a pas d'état plus satisfaisant pour l'iiomme que ce repos dans une vérité qui satisfait à la fois toules les facultés de son être ; qui, en même temps qu'elle donne à son cœur l'amour (\m peut le remplir, à sa liberté la loi qu'elle doit suivre, apparaît aussi à sa raison comme l'objet réel et certain de la connaissance. Heureux accord de ce qu'il faut croire avec soumission et de ce qu'on peut savoir avec liberté ! Précieux équilibre de la foi et de la science qu'il faut maintenir si on l'a gardé, (ju'il faut rétablir si on Ta perdu ! Eh bien ! Messieurs, c'est celte harmonie entre la foi spontanée du simple fidèle et la foi réfléchie du savant, que j'entreprends de restaurer ou de raffermir en vous et en moi, par le travail de cette année, sans que les droits de la raison en soufTrent, sans que l'autorité de la foi en soit amoindrie, de manière à bien nous convaincre que ce que nous croyons n'est pas en contradiction avec ce que l'on doit raisonnablement penser, avec ce qui se peut certainement savoir.
Mais comme il en est plusieurs qui s'efforcent d'accréditer l'idée qu'une telle entreprise est impossible, qu'on y échouera toujours, que la croyance et la science sont condamnées à une guerre irréconciliable, éternelle, et qu'il faut se résigner à ne plus compter parmi les savants, si l'on persiste à faire acte de fui dans le surnaturel et le di-
vin de l'Écrilure, il faut que je m'atlaehe d'abord à dissiper ces prévenlions et à coinballre quelques-uns des sopliismes qui les entrelicnnenl.Ce n'est pas seulement Moïse cl le Penlatcuque, c'est la Bible tout entière, qui se trouvent engagés dans le débat. Mais ce qui sera démontré pour le tout, le sera également pour la partie. Ce que nous concluerons sur toute l'économie de la Révélation en général, sera aussi ce que nous devrons conclure loucbtuU la mission de Moïse, sur son caractère et son rôle comme bistorien et comme législateur. Si nous réussissons à établir que ni la raison, ni la science n'autorisent qui que ce soit à nier l'ordre surnaturel et son action sur le monde et dans l'histoire, le reste suivra de soi. Il ne nous en coûtera plus beaucoup d'établir , dans la suite de nos éludes , que c'est bien Dieu qui agit et "qui parle dans la Bible, où tout est inexplicable sans lui, et que la mission de Moïse reste un mystère incompréhensible dans ses causes, dans ses procédés, dans ses résultats, si l'on n'y admet l'intervention divine, telle qu'elle est attestée par celui qui est à la fois, l'acteur et rhi>torien de ces grands événements.
Voilà la discussion préparatoire qui servira aujourd'hui de prélude à nos éludes subséquentes, et à laquelle nous allons consacrer la seconde partie de ce discours.
Et d'abord qu'on sache bien qu'il ne s'agit pas ici de sonder le secret des dogmes et des mystères de la religion et d'en essayer une démonstration catégorique. Une telle entreprise serait plus que téméraire, et je liens à ce qu'on ne ni'iiliiibiie p;is des intentions qu'il serait déraisonnable (Je concevoir. Sans doute, j'al'liime l'accord de la loi avec
la raison , mais je ne prétends pas effacer leur dislincUon, les ramener l'une à l'autre et réduire la religion à n'être plus qu'un fait scientifique. La religion restera toujours ce qui se croit sur la parole de Dieu, la science ce qui se peut savoir par l'effort de l'esprit humain. Aussi toutes leurs lumières ne dispensent pas les plus savants de l'acte de foi : ce n'est jamais que par lui qu'ils peuvent atteindre cet ordre de vérités, qui n'est pas du ressort de la science, et où pénètrent si facilement ceux qui, mieux avisés, se contentent des preuves pratiques et sensibles qu'il leur prodigue et qui sont la meilleure de toutes les démonstrations. Que si le progrès de nos connaissances nous pousse à en rechercher la vérité spéculative , et à lui faire subir l'épreuve d'une vérification scientifique (besoin assurément Irès-légilime et qu'il faut, non pas réprimer, mais satisfaire, quand il se produit), il ne faut pas oublier alors que notre vue est courte, que nos moyens d'investigation sont limités, et qu'il y a en toutes choses une partie de la vérité qui doit toujours rester pour nous du mystère. Cela est incontestable pour les phénomènes de l'ordre naturel, à plus forte raison en doit-il être ainsi des faits surnaturels qui sont la matière de la croyance et qui constituent la religion. 11 suffit que nous soyons rassurés sur la compétence et l'autorité de celui qui nous les fait connaître ; et c'est là le point où doit porter notre vérification. Quant à l'objet de la foi, ce qu'il a de mystérieux ne nous autorise pas à le révoquer en doute. Dès qu'il est établi, qu'il vient de bonne source, qu'il est divin dans son origine, il a le genre de preuve qui lui convient, et l'homme n'a plus le droit de le contester.
Il y a donc une différence dattribulion entre la religion
cl la science, et c'est faute de la bien saisir que tant d'esprits s'imaginent, de nos jours, qu'ils trouveront dans la science de quoi remplacer les croyances de la religion qu'ils rejettent. Non, la libre rechercbe ne peut aboutir, sur ces matières, qu'à des opinions mobiles et contradictoires, dont ne se contentent pas longtemps ceux-là même qui les irouvenl, et l'expérience nous prouve combien il y a d'imprudence à vouloir chercber seuls une vérité pour laquelle nous avons besoin d'être enseignés. C'est de plus un vice de méthode, car on ne peut demander au procédé scientifique que ce qu'il est capable de donner. Or, il est clair que ce n'est que par des communications supérieures que nous pouvons connaître les vues de Dieu sur l'homme, et il suffit, pour s'en convaincre, de considérer ce que savent, ce que disent et où en sont sur ce point ceux qui font dépendre de leurs conceptions ou de l'investigation scientifique la solution du problème de noire destinée.
Donc ce qu'on doit demander à la science, ce n'est pas l'objet même de la foi, mais la vérification des titres de la foi. La science humaine n'en pourra jamais faire davantage, et pour croire avec certitude et sécurité, il faudra toujours s'en rapporter au mot souverain, venu d'en haut, qui apaise notre curiosilé impuissante et inquiète, et qui nous fait entrevoir dans le temps une partie du mystère de l'éternité. Voilà pourquoi et comment l'acte de foi n'est pas un acte scientifique. La foi n'est pas de la science, parce que son objet est au-dessus de la science. Mais il est nécessaire qu'il en soit ainsi, et cela n'entraîne pas pour la raison le droit de rompre avec elle. De son côté, pour que la science soit fondée à rejeter une affirmation dogmatique, il faut qu'elle soit démontrée fausse et déraisonnable ;
et, en faisant son enquête, ii faut que le savant n'oublie jamais que ce qui est au-dessus de sa raison n'est pas contraire à la raison.
Mais du moment qu'on est dominé par le préjugé de l'opposition nécessaire de la religion et de la science, on ne veut plus admettre cette distinction des vérités de foi et des vérités de raison, et l'on discrédite ceux qui la maintiennent en les accusant de porter atteinte à l'indépendance de l'esprit humain, « Vous admettez, nous dit-on, l'inspiration de iMoLse, vous croyez à la divinité des Ecritures ; mais c'est là un parti pris d'avance ; vous avez des conclusions toutes faites : ce n'est pas de la science désintéressée, ce n'est pas de la libre recherche. » Mais quoi ! n'estce donc que par la négation systématique que se manifeste la liberté de l'esprit ? Lorsqu'au lieu de procéder tout simplement à l'examen et à la vérilication des dogmes et des faits qui constituent une croyance, on a d'avance la résolution bien arrêtée de les nier absolument, et de les ruiner jusque dans leur principe même, comme le font ceux qui déclarent que le surnaturel n'existe pas, croiton qu'on est soi-même dans de bonnes conditions pour faire de la science désintéressée et de la libre recherche? Il faut bien qu'on le sache, à l'égard de la religion personne de nous n'est à l'état de table rase. Nous sommes tous, plus ou moins, sous l'empire de dispositions intérieures qui nous dominent et qui inlluenl sur nos études et nos jugements en matière religieuse. Il y en a qui doutent de bonne foi, c'est vrai ; mais ceux-là sont plutôt disposés à se laisser instruire qu'à disputer. Les autres (je ne parle pas des indifférents qui ne com|)tent pas), sont déjà pour ou contre, et savent d'avance à (juoi s'en tenir. Nier quil en
soil ainsi, c'est méconnnîlre loul à fait l'état du cœur humain, cl singulièrement restreindre le champ où se vide ce grand déhat. Ne m'alléguez donc pas que j'ai le parti pris d'aflirmer, car je pourrais vous répondre que vous avez celui de contredire. Et alors, je vous demanderai ce que devient, en présence de cette résohilion préconçue, ce prétendu désinléressemenl de votre lihre recherche qui sait bien qu'elle ne cherche que des raisons à l'appui d'une négation qui, dans son point de départ, n'a rien de scientifique, et (pii souvent est déjà toute formée dans le cœur, alors qu'on a encore bien peu de science et de raison au cerveau. Cessez donc de vous larguer d'un vain avantage que vous n'avez pas et dont vous vous prévalez à nos dépens.
II est donc faux de prétendre qu'il y a ici deux partis, dont l'un abjure la liberté , la science et la raison pour se courber aveuglément sous le joug d'une croyance , et dont l'autre a le monopole des travaux de la pensée, et en afïronte tous les périls pour agrandir le domaine de l'esprit humain. II y a tout simplement là deux manières différentes de com- ))rendre les rapports de la raison et de la science avec la religion , et dont l'une n'est pas bonne, parce qu'elle fait oublier que l'essence de la religion est d'être au-dessus de la raison par son objet, et de la science |)ar son origine. Ce (|ui le prouve , c'est que ceux qui ne veulent pas admettre qu'il est des points sur lesquels l'homme a besoin d'être enseigné, qui méconnaissent l'élendue des droits de la religion et la mesure des forces de la science, qui n'acceptent pas de l'une ce qu'elle leur présente, et qui demande à l'autre ce qu'elle ne peul donner, ceux-là sont trop souvent entraînés à dépenser en pure perle, sur les questions
religieuses , toutes les ressources de leur érudiiion et de leur talent, et à entreprendre des œuvres que la religion réprouve d'avance et que la science finit toujours par désavouer. Quand on subit un échec de ce genre , il est évident qu'on s'y est mal pris , et qu'un vice originel de doctrine et de méthode atteint vos œuvres dans leur source, et les condamne d'avance à être s'éiiles et funestes. Ce qu'il y aurait de mieux à faire alors , si l'on voulait êtie sage, c'est de reconnaître qu'on s'est trompé , de revenir sur ses pas, de changer de route, et surtout de renoncer à l'incroyable prétention de se croire appelé à changer les lois qui , jusqu'ici , ont présidé aux opérations de l'esprit humain, et à accomplir une révolution dans le monde de la pensée.
Car il ne s'agit de rien moins aujourd'hui , et c'est au nom de la critique qu'on s'engage dans celte aventure et qu'on reprend, dans des conditions nouvelles, l'œuvre de négation entreprise et poursuivie , au siècle dernier, sous les auspices de la philosophie. Or, si jamais la philosophie n'a été aussi en péril qu'entre les mains de ceux qui , au xvm® siècle , s'étaient intitulés les philosophes, on en peut dire autant de l'histoire religieuse de l'humanité depuis qu'on a vu s'abattre sur elle ce'Je nuée de savants qui, de nos jours, se regardent comme les seuls représentants de la critique. Pourquoi donc ce procédé logique de vérification des faits de l'histoire qu'on appelle la critique et qui, de tout temps, a servi à discerner le vrai du faux, et à déterminer les vraies conditions de l'autorité du témoignage des hommes , u'est-il plus qu'une arme de guerre et un instrument de démolition dirigé par une certaine école contre la grande tradition religieuse du genre humain ? Cela
est assez facile à faire comprendre , et les motifs que j'en vais donner,..en même temps qu'ils établiront que le procédé dont il s'agit n'a de la criti(|ue que le nom, nous serviront aussi à montrer que nous avons raison de rester fidèles aux vieilles règles de la criliiiue, et que nous sommes en droit de continuer à être dos liommes de foi, sans renoncer à être des hommes de science et de raison.
Il est évident (|ue si la critique qui est ici en cause est irrévocablement condamnée à ne produire que des œuvres négatives sans vérité et sans vie , dès qu'elle touche aux questions d'histoire religieuse, cela lient à ce que sa première démarche consiste à détruire l'objet même de ses reclicrches. Elle s'annonce comme voulant étudier la religion, et elle commence par la supprimer. Imagine-t-on le botaniste ou le géologue soutenant que les piaules et les minéraux n'existent pas et construisant des classilications imaginaires, non avec les objets qu'ils peuvent observer, mais avec des corps fantastiques rêvés par leur imagination ? Ici l'extravagance d'un tel procédé saule au yeux, parce qu'elle est sensible ; mais elle n'est pas moins réelle dans l'ordre de faits dont s'occupe la critique. Avant toute étude, anléricurement à tout examen de preuves , à toute vérification de témoignages, voilà des érudiis qui disposent arbitrairement des faits de l'hisloire religieuse, de tous les récils de l'Écriture et qui les regardent comme non avenus. « Ces faits n'existent pas, disent-ils, les livres de l'ancien et du nouveau Testament ne sont pas des livres d'histoire, parce qu'ils contiennent des miracles, que les miracles supposent le surnaturel, et que cela est contiaire à ce principe qu'il nous plait d'établir et donl nous faisons l'axiome premier de la criti(|ue nouvelle, à savoir que le surnaturel n'existe pas et
que le miracle est impossible. » Et partant de là, les voilà qui remanient à leur gré tous les récits de la Bible, et qui nous refont, eliacun à leur manière, des histoires de la religion où il n'y a plus de miracles, il est vrai, mais qui renferment de bien plus étonnantes merveilles, et qui ne sont plus que des visions, j'allais presque dire des hallucinations de la science. Car il est bien permis de qualifier ainsi les œuvres remplies de ces inventions bizarres, de ces tours de force, de ces prodiges d'imagination que l'on met à la place des faits qu'il s'agit de supprimer. Eh bien ! qu'est-ce que de tels procédés ont de commun avec la vraie critique? Evidemment ce n'est plus du discernement, ce n'est plus de la science : c'est de la haute fanlaisie que personne ne prend au sérieux, dans le fond, et qui, cependant, circule et fait son chemin parmi la foule , en se donnant comme le dernier mot de la science, et comme l'expression la plus haute du progrès de l'esprit humain.
Mais si la critique avait raison dans les axiomes qu'elle s'est fails et qui sont ses points de départ, si réellement il n'y a pas de surnaturel , si le miracle est impossible, (jue deviennent alors la Bible et l'Evangile ? 11 est certain que voilà leur autorité plus que compromise, et {jue tout en continuant à les entourer d'hommages ofticiels et d'un respect de convention , on en viendrait à s'avouer à soimême qu'on ne peut plus y croire , et à se laisser séduire par ces systèmes d'interprétation naturaliste, symbolique ou mythique , qui ne sont que des manières ironiquement scientifiques de s'en débarrasser tout à fait. Mais cette impossibilité du miracle , celle négation du surnaturel, ces prétendus a\iomes de la critique nouvelle, qui ne sont que le conlre-pied de ceux du sens commun, tout cela, c'est
— lOG — prcciséincnl ce qui est en question, el c'est ce que ne prouvent pas ceux qui en font la base de leur mélhode de vcrificalion hisl()ri(|ue. Ainsi, toute la criliquc négative ne repose que sur des siippo.-itions sans preuves , transformées en axiomes , (|ui , loin de frapper par leur évidence, choquent le bon sens par leur absurdité.
En ell'el, supprimer le monde supérieur, vouloir se tenir constamment en dehors du surnaturel , le nier en principe, prétendre que ce qui n'est pas dans la nature sensible n'est rien, ou n'est qu'une idée, cela équivaut à nier Dieu, cela est déraisonnable, et l'absurdité de ces négations saule aux yeux. Car non-seulement Dieu est (et toute assertion contraire vous place en dehors de la raison), mais il est supérieur à l'homme et au monde de toute l'incommensurable supériorité de l'infini sur le fini, du nécessaire sur le contingent, et l'on ne peut méconnaître la différence de nature qui le sépare des êtres créés, sans être aussitôt entraîné pnr la logique , dans le néant de l'athéisme , ou dans le panthéisme et ses dévorants abîmes. Voilà des assertions évidentes qu'il suffit d'énoncer pour les faire admettre, et dont il serait inutile et déplacé ici d'entreprendre la démonstration. Cependant, ceux d'entre vous qui désireraient plus de lumières sur ces points capitaux, je les renvoie à un livre (\n\ vient de porter aux erreurs que je combats un coup mortel (1), et d'où il ressort, avec la dernière clarté, que la négation du surnaturel n'est qu'une forme déguisée de la négation de Dieu, et que, non content d'être une rupture avec la fui religieuse, elle est aussi une contradiction el un démenti donnés aux principes logiques nécessaires, et aux. axiomes de la raison.
(l) Les Sophistes cl la Critique, par l'abbé Gralry, p. 78, 120.
Mais ce n'est pas assez de rétablir la possibilité logique et métaphysique du surnaturel et d'en justifier la croyance auprès du bon sens, il faut aussi défendre la possibilité des faits qui attestent son intervention active et vivante dans le monde, de ces laits dont Moï-e- et tous les auteurs des livres saints porlenl témoignage, cl pour cela, il faut prouver que la (in de non recevoir, qu'on oppose à la réalité du miracle n'est pas plus fondée en raison, (|ue la négation de l'existence du surnaturel.
Dans l'introduction de sa Nouvelle Vie de Jésus, le docteur Strauss, remarquant que le rejet du miracle est le credo de toutes les écoles philosophiques de nos jours, invoque, pour justilier cette négation, l'autorité de l'argument sceptique de Hume, qu'il déclare irrésistible. Or, cet argument peut se résumer ainsi : « Dans le miracle, l'invraisemblance du fait doit l'emporter sur le témoignage du plus honnête homme. » Et l'on donne pour signe de l'invraisemblance du miracle qu'il n'est conforme à aucune loi. Or, c'est là tout ce que le scepticisme du siècle dernier a trouvé à dire de plus fort contre le miracle, rien de plus, rien de moins , et voilà ce que Strauss déclare irrésistible. En vérité , c'est se contenter à peu de frais , car ce prétendu argument n'est autre chose encore qu'une supposition fausse et sans bases.
Non, il n'est pas vrai de dire que le miracle n'est conforme à aucune loi. Comme tous les autres phénomènes, il a la sienne, ou, ce qui revient au même, sa raison d'être, qui le molive et qui satisfait l'entendement. Seulement cette loi, il faut l'aller chercher dans un ordre d'idées et de rapports plus élevés que ceux (jui règlent les choses du monde physique. C'est un procédé de plus employé par
Dieu, l'élre spirilucl el invisible par excellence, pour se manifester, et par lecjuel il reprend sa place el recouvre ses droits dans ce monde matériel, auquel l'homme est toujours enclin à se laisser asservir. Toujours la nature subjugue notre faiblesse par ses enivrantes fascinations. Quoique destinée à n'èlre que le signe de la puissance de Dieu et le reflet de sa gloire, elle est si séduisante et si belle que l'homme, aflaibli par la déchéance de son être, ne tarde pas à y assujélir son cœur, à y absorbL'r son intelligence. Voilà l'eflét que Dieu détruit par le miracle ; il ressaisit sa créature qui lui échappe, et il rétablit l'ordre dans le monde de la pensée. Il rom[)t le charme qui retient l'homme sous le joug de la nature, en manifestant sa souveraineté sur la nature ; il guérit par elle le mal qu'elle fait à l'homme, el la ramène ainsi à sa deslination, qui est de faire connaître son auteur et de le révéler à ses créatures intelligentes. Telle est la plus haute raison philosophique du miracle, celle qui en remet dans tout son jour, contre l'argument de Hume, la loi el la cause, et qui justitie le mieux l'adhésion de tant d'esprits supérieurs qui se sont inclinés devant les témoignages de nos Écritures, et qui ont cru à la vérité des faits surnaturels, par lesquels Dieu entretient parmi les hommes la connaissance de sa puissance, de sa justice et de sa bonté (1).
Mais la foi au miracle a encore bien d'autres assauts à subir. On aiïecle de la regarder comme une superstition
(I) Renfermé dans les liinilcs d'nn seul discours^ je ne puis traiter à fond ce vaste sujet. Je renvoie^ pour plus de développements, aux apologistes spéciaux, et principalement au beau et savant livre intitulé : Les Evangiles cl la Critif/ue ail \ix' siècli' , par M. l'abbé Jleignan , récemnienl promu à l'évéché de l-liàlons.
engendrée par Tignorance, dont le progrès des sciences a guéri les esprits cullivés, en attendant qu'il en affranchisse aussi tout le reste. « Le miracle, dit-on, c'était l'inexpliqué. Depuis que les savants ont scruté les secrets de la nature, le champ du miracle se rétrécit, l'explication scientilîque remplace la foi au merveilleux, la notion du surnaturel s'efface peu à peu des esprits, et n'appartiendra bientôt plus qu'à l'histoire du passé, comme une faiblesse de l'esprit humain dans des siècles d'ignorance et de ténèbres que le progrès des lumières a dissipées sans retour. » Mais ne voit-on pas que Ion confond ici le progrès des sciences physiques que le temi)s engendre, avec l'origine de la religion, qui reste toujours un fait divin et qui ne se comprend que par l'enseignement qui l'a donnée à l'homme ?
En effet, en dépit du progrès des sciences, le vrai miracle, celui que reconnaît la vraie critique, échappe toujours à toutes les explications essayées par l'esprit humain. Toute tentative de ce genre n'a-t-elle pas échoué jusqu'ici ? Autrefois, on attendait tout de l'interprétation naturaliste : n'esl-elle pas complètement décriée aujourd'hui ? L'interprétation mythique et légendaire, sur laquelle on compte tant en ce moment, ne le sera-l-elle pas demain '.' Quant aux explications physiologiques des aliénistcset des médecins qui ne voient dans l'inspiialion et dans les faits surnaturels que de Ihallucinalion et des cas pathologiques, ne donnentelles pas envie de penser que leurs auteurs sont quelque peu sujets à des accès de ce délire dont ils supposent que toute l'humanité est atteinte ? iNon, pas un de ces systèmes ne peut tenir contre les objections qu'il soulève, et aucun d'eux n'a fait faire un seul pas en avant à la question. Les miracles de l'Écriture, à partir de la création jusqu'à la ré-
surreclion de Lazare, n'en restent pas moins là, debout, inexpliqués, parce qu'ils sont incxpliquaijles, si ce n'est par la cause surnaturelle qu'atteste l'histoire sainte, et qu'aucun eiïort de l'esprit humain n'a pu cl ne pourra jamais supplanter.
Mais on insiste, cl contre les miracles du passé, on allègue qu'il ne s'en fait plus de nos jours. Mais qu'importe ! El en admeltant que celle allégation soit vraie, quel avantage en prélendoz-vous tirer ? Est-ce que cela porte atteinte à l'existence du surnaturel? Dieu peut cesser de faire des miracles, mais son action sur l'univers dure toujours. Il ne cesse pas pour cela d'être le maître de toutes choses, de gouverner le monde moral par la justice et la miséricorde, et d'entretenir dans la nature le mouvement et la vie. A moins de se déclarer franchement panthéiste, on ne peut admettre que l'ordre naturel existe et se conserve sans l'ordre surnaturel. Le miracle n'est que la moindre partie de l'action de Dieu dans le monde. Ce n'est qu'un ftut local, temporaire, approprié à des fins particulières et destiné par dessus tout à rap|)eler à l'homme, par la singularité de l'exception, ce qu'il oublie devant la continuité de la règle, à savoir que Dieu est là, invisible et tout-puissant, derrière et au-dessus des phénomènes de la nature, et que la nature n'est pas Dieu.
Mais, enfin, on tient beaucoup à faire remarquer que le miracle disparaît et qu'il n'entre plus comme autrefois dans le tissu de l'histoire. Encore une fois, qu'y a-t-il à conclure de là contre la réalité des miracles avérés? Et d'abord, croit-on (jii'ils aient jamais été bien fréquents? La superstition, rimaginniion, l'imposture même ont bien pu en multiplier les contrefaçons et les apparences ; c'est ce qui rend
les histoires du inonde païen si remplies de faits surnaturels. Mais de vrais miracles qui , vus de près, alteslenl la main divine, et qui ne tendent qu'à établir, comme dit Bossuet, le culte de Dieu et la sainteté de vie, il n'y en a jamais eu beaucoup. A considérer la longueur des temps renfermés dans les saintes Ecritures, il "faut avouer que le nombre de ceux qu'elles rapportent n'est pas considérable. On sent bien qu'ils restent des faits exceptionnels et clairsemés, destinés à frapper l'attention et à rappeler à l'homme des vérités qu'il oublie, ou à en promulguer de nouvelles. Aussi, les voit-on se multiplier aux moments où il s'agit de fonder ou de rétablir les croyances, au temps de Moïse ou de Jésus- Christ, par exemple, parce qu'il faut alors donner les preuves qui susciteront la foi dans le présent, et dont le souvenir suffira à la maintenir dans la suite.
Les miracles du passé nous donnant les faits qui constituent notre croyance , on comprend que s'ils ne se reproduisent plus, c'est que la preuve est acquise et (juil ne servirait à rien de la renouveler. Leur cessation ne prouve rien contre leur réalité, pas plus que la cessation de la vie d'Alexandre n'autoiise à conclure qu'il n'a pas existé. Si les miracles étaient quotidiens et permanents, ils se confondraient avec l'ordre habituel et leur effet serait manqué. L'homme n'en serait plus frappé, et retomberait en face d'eux^ comme en face des merveilles de la création, dans l'oubli de Dieu et dans le culte delà matière. Si donc les miracles n'ont qu'un temps, c'estqu'ils ne sont nécessaires qu'en un temps, ce qui ne les empêche pas d'avoir été vrais et d'être toujours possibles. Ils sont nécessaires à l'origine des choses, qu'on ne peut compiendre sans un acte surnaturel, et qui atteste toujours le coup de main du Créateur. Ainsi la création a
été un miracle avant (|ue fut constitué cet ordre régulier que nous sommes si enclins à croire éternel et immuable. Ainsi le peuple d'Israël , ainsi l'Église sont nés de l'action surnaturelle qui les a suscités d'une manière visiblement miraculeuse, et qui, tout en se cachant plus lard, n'en continue pas moins à agir et à 'rester la cause de leur conservation.
Je dis plus : non-seulement le miracle est nécessaire à l'origine des choses, mais il est nécessaire au début de l'éducation religieuse de l'homme. Ce n'est que par des signes sensibles ([u'il peut commencer à comprendre la distinction de Dieu et du monde, et à connaître lequel des deux il doit adorer. Le miracle, c'est l'enseignement primaire des vérités religieuses, c'est l'alphabet de la religion. Pour ceux qui n'en veulent pas, la religion reste lettre close. J'ai toujours remarqué que les plus grands penseurs n'allaient jamais bien loin, ni surtout bien droit dans leurs hautes spéculations sur les rapports de l'homme avec Dieu , quand ils éliminent les fails visibles et attestés qui les déterminent, et qu'ils dédaignent la voie humble qui mène si bien au but les petils et les simples. Outre que l'homme n'est jamais que petit devant Dieu, et qu'il fait toujours bien d'être simple avec lui, prétendre résoudre de tète la qucslion religieuse sans tenir aucun compte des données objectives qu'elle soumet à notre examen, c'est comme si l'on voulait faire jaillir les sciences de son cerveau, sans avoir rien étudié de leurs éléments, sans avoir même appris à lire les livres qui les contiennent. Si jamais personne n'est arrivé à la science en procédant de la sorte, où croit-on qu'on en peut venir en fait de religion, si l'on rejette le surnaturel et les miracles, dont la néga-
lion, en suppiiiiuuil rubjcl cl !c molif do la foi, équivaut à supprimer la religion elle-même, el laisse Tàme humaine dans un vide alVreux, dans la soliUide la plus désolante, à moins qu'elle n'ouvre la porle à l'invasion des plus monstrueuses extravagances.
Il est encore une objection, que je tiens à réfuter en passant et que l'on oppose souvent aux miracles et aux dogmes qui en résultent. Ou dit que si les vérités religieuses étaient si évidentes qu'on le prétend, personne ne serait assez fou pour ne pas les voir et risquer sa destinée en les con!estant ; et on attribue à leur obscurité et à leur incertitude la résistance de l'homme à les accepter. Un tel langage révèle une ignorance complète de la condition et de la nature du cœur humain. Certes, les vérités morales sont bien claires el bien précises, el ce n'est pas faulede les connaiirc que les hommes ne les observent pas, et qu'en dépit du spectacle quotidien des chàliinenls de linconduite , par exemple, ils risquent tous les jours leur fortune, leur honneur et leur vie pour jouir des voluptés qui les attirent, et que leur interdit la vertu. Qu'on ne s'y trompe pas, la question religieuse touche trop à la vie prati(pie pour qu'on ne soit p;is autorisé à ap|)li(iuer le même raisonnement au parti qu'on prend à son égard , el l'expérience est là pour nous apprendre le rapport intime qu'il y a entre la décadence morale des nations el les progrès du scepticisme et de riucrédulité.
Ainsi, de quelque côté qu'on les considèn;, les prétendus axiomes de la critique négative sont en contradiction formelle avec la raison. En contradiction avec la raison spéculative, puisque nier le surnaturel et le miracle, c'est nier Dieu, c'est éterniser l'ordre naturel de l'univers , y assu-
jélir tout Tordre moral cl y enchaîner Dieu lui-même ; c'est cnlin introduire dans le monde la fatalité la plus inexorable, et dans la divinité l'impuissance la plus ridicule. En contradiction avec la raison pralique, puisque ces négations entraînent logiquement celles de toutes les notions morales, celles de l'idée de loi, de devoir, de sanclion, qui ne sauraient subsister si Dieu ne reste distinct du monde, en dehors et au-dessus de lui , pour y assurer le règne de l'éternelle justice. Or, dans l'ordre intellectuel, ce qui n'est pas de la raison ne peut être (car il faut toujours qu'on soit quelque ckose) que de la fantaisie et de l'arbitraire. Oui , nier un dogme, mystérieux sans doute, mais rendu évident par les signes qu'il donne de sa vérité, rejeter des faits, extraordinaires, il est vrai, mais visibles et attestés par des témoins irrécusables, ce n'est plus faire acte de science , de raison et de critique , c'est un acte de volonté capricieuse et sans règle. C'est user du pouvoir discrétionnaire, que l'esprit humain possède, de ^sc mettre au-dessus de l'expérience et des faits et de se rire de la logique et du bon sens. C'est transporter dans le gouvernement de la pensée ce système que l'on reproche avec raison à ceux qui l'introduisent dans le gouvernement des choses politiques, c'est faire de l'arbitraire, c'est endn appliquer à un ordre de choses, où elle est encore plus déplacée qu'ailleurs, cette fière et insolente parole qui l'ait sourire, quand elle ne peut pas faire trembler :
Sic volo, sic jiibco, sit prd ratione volnntas.
On ne sauriiil trop le redire, ce procédé de critique appliqué à l'histoire religieuse de riuimanilé, détruit l'histoire et abolit en même temps la religion. Transporté dans toute
autre science, il y produirait les mêmes ravages , puisqu'il tend à supprimer loltjet cxlérieur cl sensible de la connaissance, et qu'il n'en conserve que la partie subjeciive et idéale. Sans doute, la science complète n'est pas seulement le produit de la perception externe. On peut bien faire du positivisme, mais on ne fait pas de la science , même de la science naturelle , uniquement avec de l'expérience et de l'observation. Il faut que la faculté maîtresse, la raison, se mette à l'œuvre pour atteindre la vérité qui se cache derrière le fait visible que l'on constate. Mais quoiqu'il en soit, c'est toujours l'observation qui est la base de la conception du savant, et tout ce qui n'y est pas conforme est justement relégué parmi les chimères. Par quelle étrange dérogation aux règles logiques de tou!e mélhode, dès qu'il s'agit de la science de la religion , refuse-t-on de se conformer à ces principes ? On repousse ce qui s'observe , ce qui se peut expérimenter ; on ferme les yeux devant les signes visibles par lesquels le mystère du surnaturel se manifeste à nous ; on nie les fails qui s'imposent par leur existence même ; on emploie toute son industrie à les élimirier de Thisloire, ou à leur conlesler tout caractère de réalité. Là où il y a des perceptions, on ne veut voir que des conceptions de l'esprit humain; là où il y a des récits de témoins véridiques, on ne voit que des mythes et des légendes. On s'attache à faire passer pour de la poésie ce (|ui est de l'hisloire ; on réduit des dogmes à être moins que des systèmes et des opinions, de sorte qu'on en vient à abolir la religion dans son fond caché et dans sa forme sensible, à anéantir jusqu'à ridée de croyance, ou, ce qui revient à peu près au même, à donner aux hommes le droit d'en disposer au gré de leurs caprices, de leurs intérêts, de leurs idées, ou de leurs passions.
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Maintenant , vers quel terme une telle direction de la pensée humaine pourrait-elle la conduire ? Serait-ce réellement à la négation de toute idée religieuse, à la suppression de toute religion. Non, cela est impossible. L'athéisme ne sera jamais qu'une aberration individuelle. Dieu s'impose tellement, par linlinitc de sa présence, à rinlelligence et au cœur de l'homme qu'il ne peut se soustraire au sentiment et à l'idée qu'il en a. Il en est poursuivi, obsédé, même lorsqu'il s'en détourne ; il peut les transférer , mais les supprimer, jamais. Or, c'est ce travail de translation qui est en train de s'accomplir sous les auspices de doctrines, qui ne suppriment Dieu de ce monde que pour pousser Ihomme à se mettre à sa place. Jamais on ne se passera d'une religion et d'un culte, et si l'on réussit à abolir le culte du Dieu véritable, extérieur et supérieur à la création qui est son œuvre, de même que l'antiquité, en l'oubliant, s'est perdue, sauf le peuple hébreu, dans le culte de la nature, de même la civilisation moderne, détachée du christianisme , irait se perdre, sauf l'Église, dans le cnlie de l'humanité.
El de fait , on ne peut nier que le panthéisme humanitaire ne soit en progrès de nos jours. Il a son art, sa littérature, sa pliilosophie, sa critique , sa politique ; il gagne tous les jours du terrain sur les mâles et salutaires enseignements du christianisme, au milieu d'une société inattenlive cl séduite, qui ne s'apercevra de sa faute que lorsqu'elle en subira les conséquences. Au wiii'" siècle, quand le panthéisme , qui constituait le fond de toutes les religions antiques, et que l'Kvangile avait fait disparaître, fut ressuscité par Spinosa, il souleva une répulsion profonde, et il fut l'objet d'une vigoureuse polémique (jui le lit rentrer dans l'ombre. iMais aujourd'hui, voici que Spinosa réparait en
— 117 — ■ triomphe , entouré d'une escorte nombreuse et bruyante, qui le proclame le premier des penseurs, et qui l'élève au rang où Descaries avait été placé par son siècle. Cela suflit pour nous faire mesurer la différence de deux époques , et pour appiécier combien la nôtre est menacée dans la possession de ces vérités saines (jui entretiennent la vie morale au sein des peuples, et qui sont les principes conservateurs des sociétés.
Rénovateur du panthéisme dans le monde moderne, Spinosa devait être amené par le besoin de sa cause à s'en prendre au livre qui renverse le panthéisme par la base, en établissant historiquement la distinction lormelie de Dieu et du monde. C'est lui qui a commencé cette guerre, qui reprend de nos jours plus vive et plus acharnée que jamais ; c'est lui qui a posé les principales thèses de la négation contemporaine, et qui le premier a porté la sape à l'édifice des livres saints, en commençant par l'auteur du Penlateuque, dont il dépouille les écrits de leur authenticité, et dont il ramène l'inspiration aux proportions dune simple supériorité d'intelligence et de volonté sur ses semblables. C'est bien Spinosa qui est le véritable ancêtre de cette critique négative, qui ne sachant pas discerner au point de départ, ne peut arriver qu'à confondre et à détruire, et qui ne s'arrêtera que quand elle aura édifié son néant sur des ruines. Interrompue par la résistance du xvn" siècle, reprise sous une autre forme au xvni% nous la voyons revenir, à l'assaut de la vieille et imprenable citadelle, vive, alerte, pleine d'espérance, tellement enivrée d'elle-même, de son présent, de son avenir, qu'elle en oublie son passé, qu'elle prend sa résurrection pour une vraie naissance, et qu'elle se fait dire par un de ses représentants qu'elle est « née
de nos jours ; » ce qui ne vise qu'à faire entendre qu'elle est le dernier produil, et, par conséquent, le plus précieux cl le plus cher du progrès de l'esprit humain.
En réalité, il y a longtemps que la criii(|ue existe, et que les hommes s'en servent hien ou mal, comme ils font de toute chose, selon qu'ils savent ou qu'ils veulent bien ou mal faire. La critique de sens commun qui est à l'usage de tout le monde, qui consiste à juger de ce qu'on voit, et à discerner, par cxemj)le, le fait naturel et constant du fait exceptionnel et miraculeux, cette critiiiue a existé de tout temps, quoi qu'elle ait été de tout temps une faculté rare et précieuse. La critique savante a existé dès qu'il y a eu des savants, et Leibnilz qui écrivait à l'abbé Nicaise, « il ne faut pas négliger ou mépriser l'anatomie, l'histoire, les langues, la critique (1) » aurait été endroit de se faire expliquer de quel genre de criti<|ue, on devait annoncer la naissance deux cents ans après lui ; et sa polémique contre Bayle et Spinosa ne nous laisse aucun doute sur le jugement (ju'il aurait porté sur la critique qu'on prétend que nos jours ont vue naître.
Non , ce n'est pas la critique qui est née de nos jours, jnais un renouvellement de polémique contre l'Ecriture sainte, peut-être avec plus de moyens d'attaque, à cause du progrès de l'érudition et plus d'habileté stratégique que chez les devanciers, par suite du progrès de l'esprit sophistique, mais sans qu'il y ait là rien de nouveau dans le fait en lui-même qui était hier et qui sera demain. Ce qui est né encore de nos jours , c'est plus de chance de succès pour la négation qui trouve l'opinion publi(iue moins défendue qu'autrefois contre l'invasion de l'erreur, ayant été travail-
(I) Leiljiiitz, (jdit. Dulcns, l. ii, i'^'^ pari., p. 243.
lôe (lept'.is longltMiips , on Alk'm;igi)c siiilout, par des philosophies mals;iiiies qui ne peuvent manquer de porlcr alleinle au bon sens publie , el d'a'lérer partout, le lempcrameul intellectuel des peuples. Je veux parler des docirines de KanI el de Hegel qui oui mis en œuvre, pour n'aboulir qu'à se tromper el à égarer les aulres, une forée d'esprit prodigieuse, et (|ui ont préparé les esprits à accepter les conclusions de la crilique négative, en accréditant deux idées aussi fausses que funestes, à savoir lu subjectivité de la connaissance et l'identité des contradictoires (1).
On sait bien, et il esl inutile de le redire, que les penseurs qui lancent une erreur dans le monde, ne sont pas entièrement responsables des conséquences qu'elle eiilraine, en ce se sens qu'ils ne les ont jamais voulues, ni prévues toutes ; la portée de l'esprit bumain nepouvanipas aller jusqu'à savoir d'avance ce qui naîtra de bien ou de mal de ses œuvres. Néanmoins , je crois qu'indépendamment des causes permanentes qui suscitent une guerre continuelle contre le christianisme el ses monuments historiques, il faut tenir grand compte de l'inlluence exercée de nos jours par les doctrines sceptiques el panihéistiques des écoles de l'Allemagne. Ce sont elles qui, en inculquant dans les esprits des théories trop conformes aux mauvaises dispositions du cœur humain, la théorie de la subjectivité de la connaissance, qui rend l'homme indépendant, souverain dans le domaine de la pensée, la théorie de rideutilé des contradictoires qui lui permet de faire équation entre le fini el l'infini, entre lui et Dieu, ont ranimé la guerre contre les livres qui opposent à ces aspirations et à ces tendances
(1) Voir pour le développement de cet aperru le cliapilrc I de rexcelienl livre de M. Caro, Vidée de Dicu el ses nutweaux critiques.
un obstacle infranchissable. La criliqiie négative n'est autre chose que l'ainie de guerre de ces philosophies ; et elle s'est chargée de les débarrasser du livre qui les gène , en établissant à tout prix, par le concours de toutes les sciences mises en réquisition pourcctie campagne suprême : 1° que l'Écriture , depuis le Pcnlaleuque jusqu'aux Évangiles , n'est pas aulhenliquo, qu'elle n'est qu'une colleclion d'écrits sans nom et sans autorité ; 2" qu'elle n'est pas un livre d'histoire rapportant des faits a|)puy(''S sur des témoignages ayant anloriié, mais un recueil de liadilions populaires, de mythes et de légendes, où chacun peut (ailler le roman qui lui p'ail selon le goût criticjue et la raison d'art. Tel est le thème et comme le programme convenu de l'école, qui passe de main en main, et sur lequel chacun travaille de son mieux en poursuivant, les yeux fermés à tout ce (|ui les contredit, des conclusions prises d'avance et qu'il faut à tout prix faire prévaloir. Aussi, cette préoccupation de la critique négative étant bien et dûment constatée, nous nous croyons en droit de dire que nous pensons qu'elle se moque, quand elle parle de son indépendance d'esprit et du désintéressement de sa libre recherche.
Quant au succès de ses attaques, l'expérience du passé montre assez clairement ce qu'il en doit être dans l'avenir. On a déjà vu un siècle de science et de philosophie marcher à l'assaut des livres de Moïse et essayer de le trouver en défaut, dans ce qu'il dit sur l'homme, sur le monde et sur Dieu, afin d'ébranler ses aflirmalions dogmatiques. Or, qu'esl-il arrivé de ce premier engagement? C'est que les assertions de Moïse se sont trouvées d'accord avec toutes les vérités constatées par la science, et (ju'cn bien des cas, elles avaient devancé ses découvertes. On a reconnu que
— 1-21 — la cosmogonie de la Genèse, semble être un pressentiment (les observations de la géologie, que la chronologie de la Bible est ce qu'il y a de plus raisonnable et de plus conforme à toutes les indications tirées des monuments et du spectacle de la nature, que les traditions primitives qu'elles nous a conservées, sur les premiers âges de l'humanité, sont confirmées par les souvenirs confus des autres peuples, et que la Genèse est le seul exemplaire authentique et complet des antiques archives du genre humain. Soumis sur tous les points à Tenquèle et au contrôle de la science, Moïse est sorti de celte épreuve à son avantage, et celle première vériiicalioii, qui va se renouveler dans la crise présenie, a ûé,i\ mis une fois en lumière l'indestructible vérité du Penlaleuqiie et de l'Ecriture, dont il est le fondement.
Maintenant, si l'on veut se donner le spectacle d'un contraste instructif, il n'y a qu'à coiisidérer où en sont, à l'heure qu'il est, les œuvres par lesquelles la philosophie du siècle dernier prétendait en linir avec l'Ecriture ? Quoi de plus délaissé et de plus disciédilè aujourd'hui que la polémique anli-biblique de Voltaire et de son école? C'est au point que ces écrivains, qu'on trouvait si hardis et si forts et qui ont un instant régné sur l'opinion, ceux-là même, qui semblent vouloir reprendre leur Q?uvre, ne les ont qu'en médiocre estime et les déclarent franchement dépourvus de critique. Quant à eux, iis se flatlent de mieux réussir et ils s'en vantent. Mais il y a une chose qu'ils ne prévoient pas. C'est que le même sort les attend demain ; après un moment de vogue (ceux qui peuvent l'obtenir, car ce triste avantage n'est pas donné à tous), ils ne trouvent plus partout que le dédain et l'oubli. Le moment viendra où
leur critique sera appréciée de tous (car c'est déjà chose faite auprès d'un grand iio;iibre), pour ce qu'elle vaut ; ils passeront eux el leui's écrits, et la Bible et l'Evangile resleront le livre de la parole de Dieu et des consolations de riiumanilé.
L'exécution rapide et complète qui vient d'être faite dans le monde savant du roman, qui voulait passer pour un cinquième évangile, nous montre assez (|ue les ouvrages de ce genre n'ont pas de lendemain, et qu'on entend peu les intérêts de sa gloire, quand on la met à en composer de semblables. Ce n'est pas qu'on doivejnger parun livre véritablement faible, et jugé comme tel par tous lespaitis, du mouvemenlgénéral de polémique quise fait en ce moment contre les livres du christianisme. Il a produit bien d'autres ouvrages qui, sans être plus vrais, sont plus sérieux de forme, et plus solides de fond, que la Vie de Jésus. Pris à leur source, les travaux de l'école de Tubingue, par exemple, ont un air de science qu'ils perdent dans les pâles imitations qu'on eu accommode au goût français. Mais ce qu'il faut savoir aussi, c'est que, s'il y a de la science dans les productions de l'exégèse rationaliste, il n'y en a pas moins dans les ouvrages de ceux qui leur répondent. Car, je le répète, nous oublions trop en France qu'il y a partout une science chrétienne, qui suit pas à pas la science incrédule et qui réfuie toutes ses attaques. Ou l'oublie eu ce moment pour l'Allemagne, comme on l'oubliait au siècle dernier pour l'Angleterre. Alors on ne savait lien chez nous des excellents travaux apologétiques par les(|uels l'Église anglicane défendait ce qu'elle avait conservé de foi contre les attaques du scepticisme , tandis (jue tous les arguments de l'incrédulité, tous les sophismes des
Schaflesbury et des Bolinghroke popularisés par Vollaire, circiilaieiil partout et séduisaient loiile telle société frivole el libertine. De même aujourd'hui, à en croire quelques écrivains, rapporteurs partiaux el incomplets du mouvement intellectuel de l'Allemagne, il n'y aurait de l'autre côté du Rhin que des savants voués à toutes les thèses hostiles à l'Ecriture et acharnées à sa destruction. On verra tout le contraire dans les développements de ce cours, et ce sera une de nos tâches de montrer qu'il y a en Allemagne, comme ailleurs, à côté de savants prolestants, une phalange d'écrivains catholiques, qui combat vaillamment pour l'autorité desécrilures et qui a reconquis sur Baur et sur Strauss, une grande partie du terrain qui semblait perdu.
De cet examen, il résultera pour nous un point important à établir, c'est qu'il n'est pas vrai que le monde savant soit en rupture complète avec la religion. Si réellement la qualité d'érudit, de savant était incompatible avec la croyance, et qu'elle impos-.U toujours des solutions négatives, il y a longtemps que les livres saints seraient condamnés et qu'il n'y aurait plus d'esprit cultivé qui voulût consentir à y croire. Mais il n'en va pas ainsi dans le christianisme, et lui seul présente le spectacle d'une croyance qui se discute et qui se soutient. Cela est uni(|ue dans le monde, el cela doit donner à penser. L'islamisme n'a pu subir celte épreuve. Quand l'esprit scienlilîque et critique, se développant dans la société musulmane, s'est mis à battre en brèche le Coran, l'orthodoxie ne s'est sauvée qu'en étouflant l'essor de la pensée et qu'en sacrilianl à sa conservalion la liberté de l'esprit humain. Sans celte politique d'intolérance, l'islamisme était perdu, car l'islamisme
n'a pas de preuves, tandis que le chrislianisme répond à lout cl peut toujours se justifier devant la critique, la science cl la raison.
Il n'y a donc pas à s'alarmer de la recrudescence d'hostilité dont il est aujourd'hui l'ohjel. Car si l'aggrcssion a le triste privilège de faire, au moment où elle se produit, plus de mal que n'en peut réparer la défense, elle doit toujours s'attendre à être repoussée, et ce n'est jamais a elle que reste le dernier mot. Non-seulement, elle ne peut susciter une œuvre durahie et qui ait de l'autorité pour tout autre qi;e so;i auteur, mais il n'est. aucune de ses attaques et de ses objections qui, :iprès le débat contradictoire, se soutienne et demeure debout. Allez au fond de tout ce qui contredit formellement l'Ecriture, qu'y trouvez-vous, à côté de quelques diflicultés spécieuses, qui s'évanouissent toujours à l'examen , si ce n'c^t des hypothèses sans base, des faits ma! compris, des doutes transformés en certitude, et trop souvent toutes les illusions, toutes les témérités d'une ignorance présomptueuse ? Je sais qu'on a pu quelquefois s'y tromper ; il s'est fait, et il peut se faire encore, des découvertes scientifiques, dont se prévaut l'incrédulité, dont s'alarme la foi, à tort de part et d'autre, car, ordinairement, la religion n'est nullement en cause dans ce débat. De temps en temps, il résulte de ces méprises des conllils regrettables, sans doute, mais qui ordinairement ne durent guère. Suscités par la précipitation naturelle à l'cspril humain, ils s'apaisent avec la réflexion, et cela linit toujours par un rapprochement entre la religion et la science, (jui ne sont pas divisées par elles-mêmes, mais par la faute des hommes. Ainsi, qu'importe à la foi que la terre tourne et que la prière de Josué n'ait pas eu réellement à
arrêter le soleil? Ne comprend-on pas depuis longtemps qu'il s'agit d'un phénomène décrit dans son eiïet apparent et sensible, et dans lequel la question scientifique n'est nullement engagée (1)? Que de malentendus de ce genre qui disparaissent à l'examen, et qu'un peu plus de respect et d'égards pour rÉcrilure, feiait bien facilement éviter! Mais on ne sait pas encore assez généralement qu'il faut y regarder à deux fois avant de se mettre en contradiction formelle avec la Bible. Loin de là, des savants, très-circonspects, d'ailleurs, et fort prudents dans toutes leurs autres assertions, n'ont besoin que des apparences les plus futiles pour trouver la Genèse en défaut. Ils se jettent avidement sur toute découverte qui semble la contredire. Le souvenir des déconvenues de l'incrédulité d'autrefois ne rend pas plus sage l'incrédulité d'aujourd'hui. Kllese prend toujours aux mêmes pièges, et jusqu'ici la déception de la veille ne l'a pas mise en garde contre la déception du lendemain. Qu'importe qu'il ne reste plus rien des objections du passé, en voici de nouvelles avec lesquelles on espère bien cette fois en finir. C'en est fait de la ciéaiion avec la génération spontanée (2) , de l'unité et de la fixité des
(1) Je tiens à ce qu'on lise à ce sujet une noie pleine de sens de la sainte Bible de M. Wallon, et qui doit nifllre fin à toute dispute sur ce point tant débattu. La voici textuellement transcrite : << Le sulfil arrêté par Josué. — Ce passage est fameux. Des tiiéologions s'en appuyèrent pour persécuter Galilée et nier son système : par des représailles naturelles, des pliilosojdies s'en sont appuyés pour coinliattre l'iù'riture et sa di\ine inspiration. En cela, * ils ne se sont guère montrés plus sages. Quand il est question des mouvements célestes, on n'a jamais en vue que les apparences. La Bible ne parle pas de la marche du soleil autrement que les astronomes de nos jours. » [La Sainte Bible, p. 546.)
(2) Telle a été du moins, principalement au début de celle dispute scientifique, la pensée d'un grand nonibre, parmi lesquels je ne range pas les
— 15G — espèces avec la théorie de Darwin, de l'origine récente de rhomme avec les découvertes de la paléontologie qui nous rendent au nom de la science ces chronologies fabuleuses où se perdait l'imagination des anciens. Et les mêmes qui auraient applaudi il y a soixante ans aux calculs de Dupuis sur le zodiaque de Denderah, se mettent à battre des mains à l'apparition de chacun de ces incidents scientifiques qui leur rendent l'espoir, si souvent déçu, d'un triomphe défininilif. 11 ne leur vient pas à l'esprit de se demander si les faits qu'ils invoquent sont bien ceilains, s'ils sont incontestés, s'ils sont admis de tout le monde savant, s'ils ont subi le contrôle du débat contradictoire, s'ils ont cessé d'être des opinions, des systèmes, s'ils sont devenus des vérités. Si l'on avait cette patience, si l'on suspendait son jugement jusqu'à ce que la question en fût venue à son point de maturité, on verrait l'objection tomber d'ellemême, si elle est fausse, et si elle est vraie, la vérité de la science trouver facilement son point d'accord avec la vérité de la religion, attendu, dit Leibnilz, que deux vérités ne sauraient se contredire. Mais quel bénéfice pour l'esprit humain , s'il savait écarter les vains prétextes de ces sté-
Sdvanls qui se sont fuils les cliampions de l'hétérogénie. Us ont cru reconnaître pour les infusoires, un mode de génération différent du procédé par lequel se reproduisent toutes les autres espèces. Je crois qu'ils se trompent et que des maîtres leur ont démontré (|ue l'expérience du laboratoire n'est pas en leur faveur ; mais le fait fùt-il vrai, il n'en résulterait aucune atteinte ' à la puissance créatrice de Dieu, qui pourrait avoir plusieurs manières de sV prendre et de se manifester dans la production des êtres. S'il faut s'abstenir de toute basse attaque contre les dogmes religieux, il faut aussi avoir une manière large de les comprendre, qui permette à l'esprit humain de se mouvoir à l'aise dans la croyance et qui rende faciles cette conciliation et cette harmonie de la religion et de la science, ([ui est le grand besoin de notre époque et qui en serait le salut.
riles cl funcsles discussions qui rcliinlont la scicuce, qui compromoltcnl la religiou cl (|ui porlent de si cruelles atleinles aux croyances des peuples !
C'est qu'en eiïet, dans ce genre de lutle comme dans tous les autres, l'avantage est toujours à celui qui prend l'oiïensive, et c'est là le rôle conslant de l'objeclion. D'ailleurs, elle a je ne sais quelles ailes qui la portent rapidement partout, tandis que la réfutation qui la suit à pas lents, peut à peine la rejoindre dans toutes ses évolutions ni surtout l'alleindre partout où elle pénètre. Ajoulez à tous ces avantages de l'attaque, les chances de succès qu'elle se ménage par ses secrètes intelligences avec louies les infirmités du cœur humain, toujours enclin à se faire le complice des sophismes qui l'égarent. îl faut de la force pour croire, parce que la foi entraîne des œuvres, tandis qu'il ne faut que de la faiblesse pour devenir incrédule, parce que l'incrédulité supprime des obligations dont on ne demande trop souvent qu'à se dégager. Et cela est vrai, non-seulement de la foi envers Dieu, mais encore de la foi envers nos semblables, qu'un mot perfide suffit souvent à ébranler et à détruire. Et où en serait la société des hommes entre eux, si les principes qui la soutiennent élaient soumis au même système d'attaque que ceux qui nous unissent à Dieu, et qui nous mainliennent en société avec lui ?
Mais que dis-je? Est-ce qu'il y a là deux intérêts, deux causes difierenles? Qui ne voit qu'en attaquant la foi en Dieu, on ruine la foi en l'homme , qu'il y a solidarité entre les croyances religieuses et tout l'ordie moral de la société, et que la solidité de son as>iette dépend avant tout de ce qu'elle a conservé de religion dans ses fondements. Et
qu'on ne s'y trompe pas : peul-èire la sociélé peut-elle se séculariser jusqu'au sé|)aralisme, c'est une expérience qu'elle veut faire et sur laquelle l'avenir prononcera, mais l'homme ne le pcul pas impunément. Le vrai gouvernement (le son âme sera toujours ihéocratique. II y introduit l'anarrliie et le désordre, s'il ne tend de tous ses efforts à y assurer le règne de Dieu. \â cela csl-il possible , si le surnaturel n'est qu'un idéal et si Dieu n'existe pas 1 II faut donc défendre ce dernier et inviolable asile de la foi religieuse contre l'invasion de pareilles doctrines , par une culture intellectuelle qui fortilie les esprits contre les sophismcs de la négation , qui les mette en étal de s'interroger sans péril sur l'objet de la croyance, el tpii maintienne l'unité dans le développemesit spirituel de l'homme, en accordant le progrès de sa raison avec la foi du premier âge. Car lorsqu'il s'agit d'achever la construction de cet être moral qu'on appelle l'ho.mme, c'est là qu'est le couronnement de l'édilice. L'insiruclion est fausse, l'éducation est manquée si elle ne va jusque-là. El c'est, parce qu'autrefois on a mal appliqué ce principe, parce qu'aujourd'hui on né le comprend pas assez , que la société voit depuis si longtemps, arriver dans son sein, les unes après les autres, des générations sans unilé et sans consistance, (|ui, tournant à tout v(Mit de docirines, deviennent successivement le jouet de toutes les révolutions.
Sans doute, il y a plus d'un remède à celte maladie chronique de notre sociélé moderne, el ce ne serait pas trop de tout leur concoui's pour nous en gnéiir. Mais ici, je n'ai à vous signaler (pie celui qu'on peut tirer de l'étude de l'histoire, et surtout de celle de l'histoire de la religion qui nous montre en action la vérité la plus certaine sur la* plus
— 1^29 — importante tle toutes les questions. Le malheur de l'homme vient tle ce qu'il ne se connaît pas bien tel qu'il est. il en résulte qu'il ne sait pas assez quelle est sa misère et sa faiblesse, et combien il a besoin d'un point d'appui et d'une assistance extérieure. De là, une confiance illimitée en luimême et l'oubli des rapports nécessaires qui l'unissent à Dieu et qui constituent la religion. Or, ces rapports sont nettement établis dans un livre d'histoire, qui nous raconte les faits où ils se produisent, et qui nous les montre en parfaite conformité avec la nature des êtres mis en présence dans ses récits. Là, chacun d'eux est parfaitement dans son rôle. L'homme est créé, il tombe, on le relève et c'est ce secours qui le remet dans la voie de ses destinées. Dieu est créateur, réparateur et sauveur ; c'est lui qui donne la vie et qui la rend à l'être qui devait la perdre, parce qu'il s'était écarté de sa loi. Non-seulement on sent que tout cela est vrai, quand on lit le livre qui rapporte ce grand drame, et qu'on pèse son témoignage dans les balances de la critique qui discerne ; mais on comprend que cela doit être vrai, puisqu'il n'y a pas d'autre explication possible et tenable du spectacle que l'histoire religieuse de l'humanité offre à nos méditations. Quant au caractère surnaturel de ces faits, il n'est pas une objection, puisqu'il s'agit dans celte histoire des rapports de Ihomme avec Dieu et avec tout l'ordre suinalurel. C'est le contraire qui aurait lieu d'étonner et qui devrait nous les rendre suspects.
Celle histoire, je n'ai pas besoin de vous le lappeler, c'est celle que Moïse raconte dans le Pentaleuque, principalement dans la Genèse, ce produit sublime du concours des révélations divines et de toutes les lumières humaines. Là, iMoïse n'a conservé des traditions primitives
(lu passé, qui s'alléraienl et s'obcurcissaienl partout, que ce qu'il importait d'en sauver dans rinlérêt de l'avenir religieux du genre humain. C'est en inculquant à son peuple ces vérités tradilionnelles, qu'il l'a préservé des erreurs où se sont perdues les nations les plus fameuses de l'antiquité. Ainsi, sans cette histoire, l'homme ne sait plus ce que c'est que la religion, ou il n'en conserve qu'une routine inintelligente et ailérée qui n'en fait plus qu'une superstition. On ne sait pas la politique sans la connaissance de l'histoire profane qui nous donne l'expérience des hommes ; de même on ignore la religion, si on ne sait pas celte histoire sacrée (jui nous donne l'expérience de Dieu, en nous montrant les faits où il agit. Or, Dieu a agi dans la création du monde et de l'homme, par le libre déploiement de sa toute-puissance qu'il nous atteste par la bouche de Moïse ; il a agi dans la réparation de la chute du genre humain, par la promesse d'abord, puis par l'accomplissement de la rédemption ; et ce sont là les faits, dont le souvenir s'est plus ou moins bien conservé à l'aide de la tradition, des liturgies et des symboles, qui ont entretenu sur la terre la connaissance et la pratique de la religion.
Maintenant on comprend qu'une telle histoire qui exerce une action décisive sur son existence, l'homme tienne à s'en rendre compte et à en vérifier la véracité. Rien n'est plus légitime que cette recherche, pourvu qii'el'e s'accomplisse avec sagesse et mesure, ([u'ellc soit véritablement de la critique et non pas une négation préconçue et obstinée, se parant de ce nom, pour arriver à d'autres lins que celles du discernement de la vérité d'avec l'erreur. Que deviendrait la vie de César enire les mains d'un savant résolu à nier les faits de la vie de César ? La raison y trouverait-elle son
compte , et la science en serait-elle plus avancée ? On n'a rien à craindre pour les fails de la vie de César, que personne n'a intérêt à nier et qui laissent la critique à peu près indifférente. Mais quand il s'agit de faits de l'histoire religieuse , c'est autre chose , et il y a toujours eu une lutte sourde ou déclarée entre eux et l'esprit humain, à qui, pour mille raisons que chacun sait, il répugne toujours de les accepter tels qu'ils sont. Us attestent trop hautement notre dépendance , notre déchéance , notre néant, pour que nous n'ayons pas à cœur ou de les oublier ou de les altérer, pour nous délivrer de l'obsession de leur importun témoignage. Dans ce combat , la foi à ces grands faits, qui sont devenus des dogmes universels, ne s'efface jamais entièrement, parce qu'il y a trop de signes qui nous l'imposent ; mais elle se corrompt toujours et les conceptions de l'esprit humain étouffent leur réalité sous leur propre poids. De là les religions particulières qui ne sont que des hérésies de la vraie religion (I) et qui affectent différentes formes, selon les circonstances et les influences qui les ont déterminées.
(l) La vérité est une en religion comme dans tout le reste. Il n'y a donc, il ne peut y avoir qu'une religion qui soit vraie. Cela doit être et cela est. Tous les hommes sont tellement pénétrés de ce principe que chacun d'eux regarde comme seule vraie la religion qu'il professe, ('ependant, comme les religions se contredisent, elles ne peuvent être toutes également vraies, et il reste toujours à chercher quelle est la véritable. Mais la critique négative ne l''entend pas ainsi. Comme sa thèse est que les religions ne sont que des manières de voir des races, des nations, des indi\idus touchant la divinité, il n'y a pas lieu pour elle à s'enquérir du plus ou moins de vérité qu'elles contiennent, et elle proclame l'égale valeur de toutes les productions du sentimentalisme religieux. Manière fort habile de renvoyer les religions dos à dos et d'en finir avec toute croyance positive. Que l'on use de la faculté d'être sceptique en matière de religion, je n'y contredis pas en ce moment ;
— 13^ — L'antiquité, plus dominée 'par l'imagination et les sens, s'est égarée par l'abus de la faculté poétique. Elle avait d'abord traduit sa foi en symboles sensibles ; puis elle a représenté ses symboles par des mylbes. Le signe a, peu à peu, pris la place de la cbose signiliée, et l'on a eu les cultes mythologiques, dont le fond était le panthéisme de la nature. Avec le christianisme, les symboles naturalistes disparaissent, la présence de l'homme-Dieu les rend inutiles ; rhumanité se sait divinisée par cette condescendance de Dieu à s'abaisser jusqu'à elle. Cette idée vraie s'empare
mais cela ne dispense personne d'être raisonnaljle et d'avoir du discernement. Or, c'est manquer à ces deux conditions de toute bonne critique^ quand on se livre à l'étude de l'histoire des religions comparées^ que de mettre sur la même ligne les religions panthéistiques et polythéistes de l'antiquité avec la religion qui, seule au monde, a enseigné le monothéisme et qui a préserve l'homme de l'adoration des créatures. C'est ici, ou jamais, le cas de discerner, et si l'on y manque au point de départ, on ne trouvera au terme qu^une inextricable confusion. Ce n'est pas servir les vrais intérêts de la science que de se refuser à faire ces distinctions légitimes qui rcssortent de la comparaison de doctrines contraires, comme le sont , par exemple, celles des Védas et de la Genèse, et qui sautent aux yeux de gens qui n^ont que le sens commun \iouv guide. 11 n'y a pas de science sans lumière, et toute l'érudition qui s'entasse dans certains liAres consacrés à ces grandes questions, qu'ils n'éclairent pas, n'en fera jamais des œuvres véritablement scientiliques. Aussi, quand on les a lus esl-on tenté quelquefois de répéter pour son propre compte cette sensée et spirituelle boutade de Joubert, écrivant à Madame de Oeauniout qu'il avait passé son hiver à f<niil/er les derniers recoins des antres dt; l'éruchiion m lisatU M. Diijntis. « Eu pénétrant dans cfs puils et dans ces sciences, je m'aperçois de plus en plus combien les ignorants ont naturellement de lumières et de clartés, et conrbien nous désapprenons par rinstruction et par l'élude, faute d'être bien dirigés. » (Joubert, t. I, p. 54.) Est ce à dire qu'il faut renoncer à la science"? Assurément non ; mais il faut apjirendre à s'en servir et devenir assez fort pour en porter le poids sans en être écrasé.
d'elle ; elle la détache du fail Iiislorique de rincanuilion qui est son support : elle eu l'ait une absiraclion , une coueeplion philosophi(|ue et elle tend, sous les auspices de ses penseurs, à reseniliiiuer pour sa propre nature le caractère de la divinité, et à s'égarer dans le délire du panthéisme humanitaire.
Toutefois si Terreur en matière de rehgion, en altérant ou en répudiant le fail historique (\iù est le pur objet de la foi, aiïecte tanlôl la forme poétique, tantôt la forme philosophique (sans parler des négations absolues de la science po-itivisie qui ne sont plus seulement de l'erreur, mais du néant), il ne s'ensuit pas nécessairement que la poésie et la philosophie soient les ennemies de Ihistoire religieuse et qu'elles aiei.t pour fonction de la contredire. Loin de là, de leur nature elles sont ses auxiliaires, et toutes trois ont pour destination commune de faire parvenir, chacune à leur manière, la vérité à l'esprit de l'homme, l'histoire en racontant le fait qui la manifeste, la poésie en la traduisant par des sentiments et des images, la philosopliie en remontant aux idées et en recherchant le sens et l'explication des choses. Au fond le fait, l'image et l'idée forment un tout harmonique , ou rien de contradictoire ne peut légitimement s'introduire. Mais l'homme ne sait pas respecter le bel accord que Dieu a mis dans son œuvre. Aspirant à une indépendance qui n'est pas dans sa nature, gêné par les faits de l'histoire religieuse lui montrant des limites qu'il est impatient de franchir, il a brisé avec cette réalité importune, et, rompant l'équilibre de ses facultés, il s'est engagé au hasard, selon les temps , ici dans les extravagances de ses chimères poétiques , là dans les aberrations de ses combinaisons philosophiques. Pour rentrer dans le vrai, il
faut réformer le faisceau rompu, reconcilier nos sentiments, nos idées avec le l'ail réel et concret de la tradition religieuse, réprimer l'essor déréglé de Timaginalion et de la pensée, et se replacer sur le terrain de Ihisloire (|ui est le seul où la religion devienne un objet d'observation et d'expérience.
I']t qu'on ne craigne pas que celte disposition à correspondre aux enseignements extérieurs, qui nous sont donnés sur la religion par l'histoire, éteigne le souille poétique et arrête l'essor de la pensée. Loin de là, en en réprimant les écaris, elle ne fait qu'en accroître la force et l'élan, et l'expérience est là pour nous apprendre qu'il n'y a pas de plus haute poésie, ni de philosophie plus profonde que celle qui s'inspire d'une foi traditionnelle. Moïse , tout docile qu'il est à l'autorité des faits, dont il est témoin et qui pèsent sur lui de tout le poids de leur réalité, Moïse, si fidèle comme historien, en est-il moins grand comme poète et comme philosophe ? Qui plus que lui a su sentir et exprimer la beauté de l'invisible par les images qui en sont les symboles? Qui a pénétré plus avant par l'intuition dans les profondeurs des vérités métaphysiques? Mais en même temps qui ne comprend que la condition première de sa grandeur, c'est qu'il a été petit et humble devant Dieu, c'est qu'il a été attentif, et soumis aux signes qu'il lui a donnés de sa volonté, c'est que la foi a été le principe de toutes ses œuvres. Certes, nous n'aurions guère à nous occuper de lui, ni de son rôle comme historien et comme législateur, si, au lieu de celle docilité d'enfant, qui est la seule attitude convenable à l'homme en face de Dieu, et dont l'Kvangile fait la condition du salut, il n'avait voulu être qu'un poète ne relevant que de son inspiration person-
nellc, ou un penseur proclamant l'indépendance absolue de sa raison.
Aussi, pour étudier avec fruit son livre et comprendre son œuvre, il faut entrer dans les dispositions où a toujours vécu ce grand homme (1). Il faut se dépouiller de soi-même, réprimer l'amour-propre du :>ens privé, déblayer les voies de son intelligence, écarler ce qui fiit obstacle à la vérité, il faut enfin ouvrir toutes les avenues de son àme à ces manifoslations de Dieu qui parle à nos sens avant d'arriver à noire entendement, afin que toutes les parties de notre être lui soient soumises. Il faut, quoiqu'il en coûte à l'ambition de la pensée, se résigner, dans la science de la religion comme dans toutes les autres, à observer les phénomènes, à laisser la parole aux faits, à renoncer à nos conceptions, quand elles les contredisent, et à en revenir à celte histoire sacrée qui, en échange de la foi qu'elle nous demande, nous donne toutes les lumières qu'on nous promet et que nous cherchons vainement ailleurs.
En apprenant de celte histoire que l'humanité ne compte aux yeux de Dieu qu'autant qu'elle marche dans la voie de ses préceptes ; que les nations perdent leur raison d'être, dès qu'elles oublient d'obéir à ce qu'il leur est donné de connaître des lois divines ; que c'est la présence des justes qui préserve les cités et les peuples des châtiments de leurs iniquités ; qu'un grand homme qui a toujours confessé son néant devant Dieu, qui a tout fait pour sa nation, sans
(1) C'est le conseil que donne l'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ, 1. I., c. 3 : « Oniiiis Scriptura sacra eo spiritu dehet legi que facta est. • Conseil (jui est immédiatement précédé de cet autre qu'il n'est pas moins important de suivre : « Veritas est in Scripluris sanctis quœreuda, non eloquentia. »
souci (le sa gloire, a ccpenchml subi le rigoureux arrêl (cl il le raconle lui-même), qui frappait la seule défaillance de sa vie; nous irouvcrons dans ces graves et salutaires enseignements, le remède aux séductions de ces philosophies menteuses, de celle critique insensée qui, sous le nom du surnaturel, bannit Dieu de l'hisloire, supprime, avec la religion, la base et la sanction de la morale, et qui, enivrant l'humanité de l'idée de son indépendance absolue, du spectacle de ses perfections indéfinies, de l'espérance de ses progrès sans limites, la poussent insensiblement jusqu'à l'extravagance de sa propre apothéose.
Voilà les conclusions qu'une critique qui saura respecter les faits et justifier ses assertions, nous permettra de tirer de l'élude du Penlaleuque ; voilà l'utilité pratique que je veux recueillir de ce travail ; voilà comment j'espère trouver, dans les heures que nous passerons ensemble , autre chose que de vaines satisfactions pour l'esprit ; voilà enfin comment j'entends que l'histoire devienne pour nous, ce qu'elle doit toujours être, et principalement sur le plus grave de tous les sujets, non-seulement l'école de la politique , mais encore celle de la religion et des mœurs , nous donnant plus que des notions abstraites et spéculatives, mais nous initiant aussi à celle science supérieure de la vie, (ju'on a appelée, de tout temps, la sagesse.
OCATRIÈME DISCOl'RS