‹ Dix ans d'enseignement historique à la Faculté des lettres de NancyChapitre 8 sur 14 · LES GRECS ET LE'S PERSES · texte numérisé non relu

LES GRECS ET LE'S PERSES

LES GL'KRUl'.S MÉDIQUES

Messieurs ,

Voilà six ans, voilà déjà six années révolues que je suis monté pour la piemière fois dans celle chaire cl que j'ai commencé la série des cours de cel enseignemenl hislorique, qui traîne déjà derrière lui un assez long passé , pour nous l'aire songer à le récapituler et à nous en retracer la marche.

Depuis le temps que nous nous entretenons d'histoire, nous avons varié et renouvelé chaque année l'objet de nos éludes. Quel plan avons-nous suivi, el qui nous a guidés dans le choix de nos sujets? C'est ce ({u'il iu'aurail été difficile de vous dire en débutant. Je ne vous dissimulerai pas que j'ai commencé un peu au hasard, sans vue d'ensemble, sans plan général, ne me croyant tenu qu'à une chose, c'esl-à-dire, à l'observation du règlement qui nous prescrit de passer successivement de l'histoire ancienne à l'histoire du moyen-âge , et de celle-ci à l'histoire moderne, et de rouler tous les trois ans dans le même orbite. Je m'étais donc embarqué à l'aventure sans direction et sans but ; mais, comme il arrive souvent, à force de mar-

(l) Ce discours a clé prononcé le 20 novomlire I8C0.

cher devani soi , on finit toujours par apercevoir un point vers lequel on se d.riiie, même quand on était parti sans savoir où on allait, ni (|uelle roule on devait suivre. Maintenant à mesure que j'avance, ce (|ui m'était caché d'abord m'apparait et se découvre à mes yeux. Je vois où je vais, je sais ce que je veux, j'ai un but, et j'espère, Dieu aidant, pouvoir lalteindre.

Ce que je veux. Messieurs, ce que je voudrais, ce serait de pouvoir construire devant vous, année par année, pièces par pièces, doucement et sans me presser, un cours d'histoire universelle. Ce n'est pas, je le sais, une médiocre entreprise, et une telle intention risque bien de ressembler à une prétention. Mais de la manière dont je l'entends, l'accomplissement de ce dessein n'est pas chose impossible, à moins que le temps et les forces ne manquent. En effet, il ne s'agit pas pour nous de faire l'histoire de tous les temps et de tous les peuples. Ce n'est pas ainsi que j'entends un cours d'histoire universelle. Il me suffirait pour atteindre mon but de retracer seulement l'histoire des grands peuples et des grandes époques de l'humanité. Est-il nécessaire, pour connaître dans son ensemble l'histoire particulière d'une nation , de parler de tous les hommes et de tous les faits qui ont laissé un souvenir? N'y a-t-il pas toujours chez un peuple des hommes élevés au-dessus de la foule par le rang ou par le génie, qui en résument l'histoire, parce que tout le reste n'agit que par eux ou à leur suite ? De même quand il s'agit de tout le genre humain , ou y trouve des nations souveraines qui dominent et absorbent les autres, où celles-ci viennent aboutir cl se perdre, comme les fleuves dans les grandes mers ; il y a des moments et des événements qui décident et entraînent le sort des peuples, il y a

des révolutions et des crises qui résument tout ce qui précède, et (jui engendrent tout ce qui suil ; et voilà les peu|)Ies et les choses dont la connaissance suflit à une vue d'ensemble de l'hisloire universelle.

Or, Messieurs, c'est à ces événements et à ces peuples que nous nous sommes adressés tout d'abord, spontanément et comme d'inslincl, et c'est en eux que nous continuerons désormais, par mélbode et avec réflexion, à considérer l'ensemble des destinées du genre humain. Quand on jette les yeux sur les dillerenls groupes de peuples qui couvrent la surface du globe, on voit aussitôt qu'il y en a parmi eux qui se sont chargés d'avance de nous préparer celte synthèse historique, en faisant l'unité autour d'eux. Ainsi le monde occidental est dominé par trois peuples qui ont présidé à ses destinées politiques, déterminé son mouvement et sa mai'che et qui en résument l'histoire générale. Ces peu|)les ont été, d'abord les Romains, puis les Francs et et après eux la France. Les Romains ont singulièrement simplifié l'histoire ancienne, en imposant par la conquête l'unité administrative à mille peuples qui, avant eux, vivaient de leur vie propre et jouissaient de la liberté. Les Francs, qui ont parut au moment où l'empire romain s'écroulait, ont réussi à coordonner le monde barbare et germanique en y faisant prévaloir l'unité politique et religieuse. Quant à la France qui, dès le moyen-àge, les a remplacés dans leur rôle de défenseurs et de chefs de la chrétienté , elle a introduit dans la variété de l'Europe moderne une unité de mouvement et d'impulsion , (jui fait de son histoire le point central où celle de toutes les nations européennes vient se rencontrer. De sorte qu'en étudiant, comme nous l'avons fait, l'histoire des Romains, l'histoire des Francs et l'his-

loirc (le la France, nous pouvons nous flallcr d'avoir étudié riiistoire générale de lOccident.

Mais, le monde occidental n'est pas l'humanité tout entière : cela et vrai et je ne l'ai pas oublié. Je sais (ju'il y a par delà les limites de l'Europe de grandes sociétés, de vasles empires composés d'hommes, sortis autrefois du même père que nous , et sur qui veille aussi la Providence du même Dieu ci'éaleur. Je les ai toujours présents à la pensée, et je ne cesse de prochuner que le temps est venu d'agrandir rhori/.on de nos études, d'élargir les cadres classiques et d'y faire entrer l'histoire de ces sociétés, de ces empires de l'Orient sans la connaissance des(juels l'histoire universelle n'est qu'une (iction. Un double sentiment de curiosité et de sympathie m'entraine à interroger l'histoire, encore si obscure, de ces contrées lointaines, dont tant de choses nous séparent, mais dont tant de liens, je l'espère, pourront nous rapprocher un jour. Déjà j'ai cédé une fois à l'attrait de CCS mystérieuses études , et , dans un cours consacré à l'histoire des établissements coloniaux des Européens en Asie, nous avons effleuré quelques-unes des questions soulevées par la science histoiique au sujet de l'hide, de la Chine et du Japon, Mais ce coup-d'œil trop superliciel a plutôt aiguillonné que satisfait notre curiosité : une si rapide excursion n'a fait que nous inspirer l'envie de revenir vers ces rivages que nous n'avons pu explorer qu'en passant. Aussi, nous y reviendrons , et cette fois par une marche plus lente et plus sûre, en suivant le chemin de terre, celui des premières émigrations des peuples et des antiques caravanes, en reconnaissant la roule pas à pas ; ei c'est pour nous préparer à cette occupation scientifique de l'Asie que nous allons étudier celte année un

sujet (le Iransilion entre l'iiistoire de l'Asie et celle de l'Europe , à savoir l'histoire de la lulle de la Grèce et de la Perse depuis" les guerres niédifiucs jusqu'aux conquêtes d'Alexandre.

Rien ne concourt mieux qu'un tel sujet au desseiivque nous nous proposons. En étudiant l'hisloirc de ces deux peuples, nous allons fiiire deux grands pas en avant. Les Grecs et les Perses sont essentiellement au nombre de ces peuples dominateurs, que j'appellerais volontiers synthétiques, qui s'imposent à tout un monde et qui se font le point de jonction où de nombreuses histoires viennent aboutir. Voilà ce que la Grèce a fait dans l'Europe orientale ( t sur presque tous les rivages de la Méditerranée qu'elle a bordée des embellissements de son ingénieuse civilisation ; voilà aussi ce que les Perses ont accompli, par d'antres moyens et dans des conditions différentes, dans l'Asie occidentale, en réunissant en un seul empire qui s'étendait de rindus à l'Hellespon! , du Caucase à l'Etliiopie^ les antiques monarchies de la Médie, de la Bactriane, de l'Assyrie, de la Chaldée, de la Lydie et de l'Egypte. Or ces deux peuples qui se sont agrandis par l'essor de leur génie, ou par l'effort de leurs armes au point de devenir deux mondes, nous allons les saisir au moment de l'antagonisme qui éclate entre eux, qui les divise pendant plus de deux siècles, qui met aux prises l'Orient et l'Occiilent et qui est |)eut-ètre le plus grand drame militaire de l'antiquité ; car je ne pense pas que le long duel de Rome et de Carthage, qui le surpasse par l'archarnemeat des deux rivales à s'cntre-détruire, puisse lui être com])aré, ni pour l'étendue ni pour la durée de la lutte, ni surtout pour l'importance des résultats. Et pour trouver un événement semblable, il

— 14-2 — faut dcscciuirc dans le moyen-âge et y contempler la lutte de l'islamisne et du christianisme, au temps des croisades, auxquelles nous nous proposons aussi de donner une année d'étude.

"Voilà donc, Messieurs, quant à son intérêt et à son importance, un sujet tout à fait digne de notre attention. Peut-être seriez-vous tentés de lui reprocher de n'élre pas nouveau. Mais ne vous y trompez pas : -les plus vieilles questions d'histoire sont aujourd'hui rajeunies par des recherches qui ont répandu sur elles une lumière inattendue. Ce (|uc tout le monde savait sur les événements, sur les hommes , sur l'élat social de ces temps-là , est loin d'être tout ce qu'd en faut maintenant savoir. La science des bons vieux livres d'autrefois est bien en retard aujourd'hui ; les souvenirs des précis de collège sont plus qu'insuffisants, et quiconque n'est pas au courant des travaux qui se sont accumulés dans ce siècle sur la Grèce et la Perse, depuis les grands ouvrages de Heeren , d'Oltfried Muller, de Thirhvall et de Grole , jusqu'au récent déchiffrement des inscriptions cunéif jrmes par le colonel Rawlinson et M. Opperl, n'a pas le droit de dire que ce sont là des questions connues et surannées. Nous aurons à prouver le contraire, en niellant notre enseignement au niveau des connaissances, tous les jours progressives, de l'érudiiion contemporaine. Il nous en coulera un grand eiïort, je le sais déjà ; mais je suis résolu de le tenler et de l'accomplir dans la mesure de mes facultés el des ressources liibliographiiiues qui sont à ma dis|)osilion, Uassurez-vous donc. Messieurs, vous aurez sur cetle vieille histoire des nouveautés à entendre.

Quant à la variété et à la richesse du sujet, elles sont telles, qu'il me faudra pour le traiter à fond une double

étude et deux ordres de leçons toutes difléreiites. D'une part, nous aurons à présenter le tableau historique de l'antagonisme de la Grèce et de la Perse, à en indiquer les causes, à en raconter les événements , à montrer les deux peuples se poursuivant , se rencontrant sur les divers champs de bataille de l'Europe et de l'Asie ; nous aurons à suivre le lent et dissolvant ellort de la diplomatie des Perses rivalisant avec la finesse et la ruse de l'esprit grec, j)arvenant à réparer les échecs subis dans les combats, exploitant habilement les dissensions intestines de la Grèce, qui aurait peut-être fini par succomber, si le génie d'Alexandre n'avait changé la face des choses. Mais ce serait peu de montrer l'action de ce grand drame, si nous n'étudiions les acteurs eux-mêmes, si nous ne cherchions à nous rendre compte de ce que fui ent les Grecs et les Perses dans toutes les manifestations de leur activité, dans leurs institutions politiques, sociales et religieuses, dans leurs lois, dans leurs mœurs, dans leurs arts , dans leur commerce et leur industrie, en un mot, dans tous les détails de la constitution intime de ces deux civilisations que nous allons voir aux prises pendant près de deux siècles.

Voilà donc deux études bien distinctes, que l'on peut séparer l'une de l'autre, mais qu'il sera bon de suivre parallèlement, à cause de l'appui mutuel qu'elles doivent se prêter. La leron du lundi sera réservée à la première, au récit des négociations et des batailles, au drame diplomatique et militaire. Ce jour-là, nous jouirons du spectacle qui avait tant de charmes pour Scijtion l'Africain et pour les dieux d'Homère ; nous monterons sur le mont Ida et nous contemj)lerons les deux peuples se taillant en pièces avec acharnement. La conférence du jeudi sera

consacrée à l'aulre élude, cl ce sera encore bien souvent un jour^de bataille, où nous aurons à payer de notre personne par la discussion des principaux sujets de controverse que soulèvera notre sujet. Et sans tarder davantage, nous allons préluder à ces combats, non sanglants, par quelques cscarnioucbes sur deux questions sur lesquelles nous aurons mainte fois occasion de revenir, celle de savoir si la lutte des Grecs et des Perses est la lutte de la civilisalion et de la barbarie, et dans quelle mesure le triomphe de la Grèce a été favorable au développement et au progrès de l'humanité.

Ces deux questions, qui se sont tout d'abord présentées à mon esprit, doivent planer sur tout l'enseignement de cette année, et c'est à les résoudre que tendront en définitive toutes nos recherches. Est-il juste de dire absolument que les Perses étaient les représentants de la barbarie, que les Grecs étaient les défenseurs de la civilisation ? A-t-on présenté cette anta.^onisme avec son vrai caractère, quand on lui a donné cette apparence? N'y a-t-il pas à revenir à cet égard sur des jugements qui ne sont que des préjugés, que la science actuelle a ruinés par la base, et sur des habitudes de langage qui ne sont plus que des déclamations d'école? D'une autre part, tout en applaudissant au tiiomphe de la Grèce, tout en reconnaissant qu'il a procuré l'avancement de la civilisalion dans le monde o(;cidenlal, n'y a-t-il pas lieu à rectifier certaines appréciations exagérées des services qu'on lui attribue, et qui grossissent outre mesure ce qu'on a appelé le rôle de la Grèce dans le développement de l'humanité ?lly a longtemps que ces questions me préoccupent et que j'y applique mes réflexions et mes recherches. Peut-être ne

-- 14o — (levrais-je encore rien hasarder sur ces snjets épineux, et attendre que le travail de celte année m'ait permis d'arriver à cet état délinitif, qui fait qu'on se prononce avec certitude et qu'on enseigne avec autorité. Mais comme on a toujours une cerlainc prévision de ce qu'on doit faire, j'entrevois dès à présent les résultats auxquels nos études nous feront aboutir, et je suis assuré d'avance que nous arriverons à conclure qu'il faut renoncer à flétrir de la qualitication de barbares les grands peuples de l'Asie en général, et les Perses, comme ions ceux qui les ont précédés, et que si le génie grec a , plus que tout autre, concouru à l'éducation intellectuelle du genre humain, et par là à la préparation de la civilisation chrétienne, c'est dans une certaine mesure que Ton dépasse par des exagérations et des confusions déplorables, dont nous aurons à faire justice. Justifions dès à présent, par quelques aperçus ra- |)ides, ces deux assertions, dont notre enseignement de toute l'année sera le développement, la démonstration et la preuve.

Mais avant tout, je tiens à dissiper un soupçon que vous pourriez concevoir et qui me porterait préjudice (1). Je

(l) J'étais obligé il y a cin(| ans de prendre ces précautions oratoires, pour faire accepter du public cette protestation qui paraissait alors tout à fait paradoxale. AiijourdMiui, j'en serais complètement dispensé, car l'opinion a marché en ce sens avec une étonnante rapidité , non certes par le fait de mon discours qui n'a pas été pidjlié, mais par la seule impulsion de la vérité qui s'est fait jour tout à coup. De tous côtés, dans des ouvragi-s d'érudition, dans des arl.cles de revues, ce ne sont que des réhabilitations de la civilisation des anciennes sociétés asiatiques, el des reproches, quelquefois Irès-ruiles, adressés aux Grecs el aux I^omains qui les ont méconnues. « Les Romains et les Grecs étaient trop infatués d'eux-mème* , dit !M. G. Boissier, dans la liuvue des Deux-Mundes, où il a récemment inséi é des articles justement remarqués,

— 14G — sais qu'on n'aime pas les idées singulières, et que l'on se défie volouliers de ce"iii (|iii parait prendre le conlrepied d'oi)inions courantes et généralement reçues. Eh, Messieurs ! si je le fais en ce moment, ce n'est pas par fantaisie, ni par amour du paradoxe, croyez-le bien ; c'est que je vois (ju'il y a ici des erreurs à combattre, des vérités à rétablir. Autrement, j'aimerais mieux répéter ce que dit tout le monde ; c'est plus commode, plus facile, et généralement plus vrai. Aussi, d'habitude, je me défie des nouveautés et j'aime mieux suivre la grande roule et les chemins battus que de courir des aventures à travers champs. Mais celte disposition ne va pas jusqu'à m'encluuner à la routine, et je suis d'avis que, quand il y a un préjugé à déraciner, une erreur à comballre, il faut absolument en venir aux mains, non pour le stérile plaisir de vaincre un adversaire, mais pour celui de le convaincre

C'est, 8Joute-t-il, qu'à l'exception de leur langue, de leur race, de leur civilisation, ils ne voyaient rien dans le monde qui mériiàt d'être étudié. Tous les peuples qui n'étaient pas eux, ils les appelaient des barbares, et ce nom méprisant et commode les justifiaient à leurs jeux de ne pas prendre la peine de les connaître. » (Cf. le n" du IK août 18C4, p. 1017.) Et dans le même numéro, article de M. Laugel, Pylhagore cl sa dorlrinc, p. 973, je lis cette remarque qui s'accorde si bien avec tout le sens de mon discours u qu'après plus iJe 2000 ans, la critique moderne est en mesure de percer quelques-uns des secrets dont s'entourait l'enseignement pythagoricien et d'accomplir un acte de justice tardive, en montrant ce que doivent à l'Asie, la civilisation grecque, et plus tard, la civilisation romaine. >- Aussi tous les savants de nos jours send)lent-ils d'accord pour demander compte aux Grecs et aux Romains, aux Grecs surlout, de leurs dédains pour des sociétés qui leur paraissent si dignes d'être étudiées, i Cf. .M. LiUré, lievue des Deux-Mondes, I S seplmnbre I 804, p. 40-2 ; M. iMax .Muller, La Science du LatKja'jf, trad. de M.M. Marris et l'errot, p. DO. l'aris 1804.) Je pourrais étendre iudélliiimenl ces citations; mais c'en est assez pour jujlilier la campagne (pic j'avais enireprise en 1800.

et de l'amener à la vérilé que lou a constatée et que l'on possède.

Or, Messieurs, je me trouve précisément en ce moment en présence d'un préjugé à déraciner et d'une erreur à combattre, et il faut absolument engager l'action. Le préjugé, c'est que les Perses sont les barbares et que les Grecs sont les civilisés, et c'est lui dont il faut d'abord avoir raison. Mais, ce n'est pas cbosc facile que de détruire un préjugé invétéré et qui a de profondes racines. Celui-là date de loin : il date des Grecs. Les Grecs ont appelé barbare tout ce qui était étranger à leur i-ace et à leur langue et nous les avons crus sur parole (1). Celte idée, ils nous l'ont inculquée profondément ; nous l'avons puisée dans leurs livres, nous y avons été familiarisés dès l'enfance pour ainsi dire, et nous la subissons le plus tranquillement du monde sans nous douter qu'elle blesse la raison et l'équité, et en dépit des protestations de la vraie science. Que les Grecs se soient mis dans l'esprit qu'en debors de leurs cités, de leur société et de leur race, il n'y avait que barbarie et qu'on ne méritait plus qu'à moi-

(1) Il y a une chose à dire à la décharge des Grecs, c'est qu'ils n'étaient pas les seuls à avoir de ces dédains et à qualifier de barbares les peuples (jui ne parlaient pas leur langue. M. Adolphe l'ictct a remarqué que leur mot BapSy.f os se retrouve aussi chez les Indiens, avec les mêmes acceptions, sous les formes de barhara, barvura, varbara et vavara. « L'emploi de ce mot chez les anciens, ajoute-t-il, pour désigner une langue étrangère, incompréhensible, peut être mis en évidence par plusieurs exemples. Ainsi, dans les oiseaux d'Aristophane, la Huppe dit que les oiseaux étaient des By.pêzpor. avant qu'elle leur eût appris à parler. D'après Hérodote, les Egyptiens traitaient de barbares tous les peuples qui ne parlaient pas la même langue qu'eux. Strahon appelle les Carions Bzp6xpûy)/j03CJot, à cause dï leur mauvaise iirononciation du grec. Enfin Ovide exilé piirnii les Gèles, s'é-

lie le nom d'homme, cela se conçoit, quand on sait combien de loiil temps ramour-propre et la vanité nationale (et les Grecs en étaient largement pourvus), ont |)roduit d'étranges aveuglements. .Mais que nous conservions toujours l'habitude de juger leurs adversaires par leurs propres yeux, et d'adopier le ton méprisant dont ils en parlent, c'est en vérité de notre part trop de docilité et d'assujélissement. Il est temps de nous affranchir de cette servitude, de voir un peu les choses par nous-mêmes, en dehors des appréciations intéressées de la Grèce, avec les lumières que nous avons acquises et qui lui manquaient. Sans doute, ils avaient raison pour certains peuples ; il y avait en Asie des populations simples et rudes, qu'on peut à la rigueur qualifier de barbares, mais il en était de même dans maint canton de la Hellade, et je serais vraiment embarrassé de dire en quoi les Acarnaniens, les Etoliens et les Locriens ozoles l'emportaient sur les Isauriens, les Pisidiens et les autres montagnards de la chaîne du Taurus.

La Grèce avait ses barbares comme l'Asie, mais l'Asie avait sa civilisation plus ancienne et plus avancée que

crie : Barbarus hic ego sum, quia non inlelligor ulli. Il paraît donc certain que le sens de grossier, d'ignorant, d'inculte (|ui s'attachait au nom de barbare, n'est que secondaire et pro\ient de ca que les Grecs se considéraient comme les plus civilisés des hommes. » Ce sens secondaire, quant à la date, était devenu, chez les Grecs, principal dans l'acception, l'our nous, il est unique, et le mot barbare, dans notre langue, ne signifie qu'inculte et grossier. Voilà pourcjuoi il n'est pas permis de l'appliquer aux grandes nations qui ont été les représentants de la civilisation asiatique dans l'antiquité. Voyez A. Pictet, les Ori/jinns Indo-Européennes, V^ partie, p. 55, § 7, les .-\ryas et les Barbares. (Cf. aussi dans Gibbon. Décndt-nce et chute, etc., cli. I.l, une Mulccuriiu.se sur ce .sujet, lùlilion Buclion, t. Il, p. 481, nol. 3.)

celle de la Grèce, si avancée que, dans plus d'un vaste empire, elle avait déjà fourni sa carrière, tandis que la Grèce sortait à peine de la barbarie où elle était tombée en s'éloignant de l'Asie, berceau des hommes, comme de tous les arts et de toutes les connaissances humaines. Bien loin donc d'être une terre de barbarie, et d'avoir la vigueur et l'énergique rudesse des temps primitifs, l'Asie était une terre de vieille civilisation déjà bien usée et décrépite, sauf chez les Perses, qui s'étaient élevés récemment, sur les débris d'antiques monarchies tombées en décadence. Mais quoiqu'ils fussent relativement un peuple jeune, plein de sève et de vigueur, et ils n'étaient cela que parce que la corruption ne les avait pas encore lléiris, les Perses n'étaient nullement restés des barbares et leur état social était réellement une civilisation, comme nous le verrons en étudiant leurs lois, leurs arts, leur gouvernement et leur religion. De sorte que je ne serais pas étonné que les Asiatiques, les Perses en tète, ne regardassent à leur tour comme des barbares, ces Grecs audacieux et pillards, qui avaient été les provocateurs avant d'avoir eu à repousser l'invasion étrangère et qui, exailés par le danger de la pairie menacée, ne devinrent des héros dans celte lutte, qu'après l'avoir engagée comme des pirates. Ce n'est là qu'une supposition, Messieurs, mais elle est vraisemblable et fondée ; et j'en trouve la preuve par analogie dans la situalion respective de l'Europe et de la Chine que nous méprisons souverainement et qui nous le rend bien en nous traitant de barbares (1), échange de

(1) Encore s'ils s'en tenaient h'i ; nuis ils vont jnsqu'à nous trouver ridicules, ee qui est bien plus mortifiant pour notre amour-propre. C'est ce qui ressort des dùlaiis donnés pnr M. Bhiliston, d.uis l;i relation de son e\pédi-

dédain et d'injures que l'on a vu de loul temps se produire enire |)cupl('s (|ui sont en guerre cl (jui apparùennenl à un ordre social tout diiïérent.

Mais quand les luttes ont pris fin, que toutes ces querelles sont apaisées el ne sont plus qu'un objet d'étude, la science ne doit pas se laisser envahir par ces emporlenienls de l'amour-propre national, et accepter pour des jugements les invectives, qu'à la façon des héros d'Homère, les peuples se lancent à la face, au moment où ils en viennent aux mains. Les sentiments des Grecs contre le Perses étaient ce qu'ils devaient être, étroits et exclusifs, comme il arrive à tout peuple qui se sent menacé dans son indépendance par un adversaire redouté. Mais l'histoire qui raconte les luttes des peuples entre eux ne doit pas partager leurs passions. Aujourd'hui d'ailleurs cette impartialité nous est devenue facile. Si nous avons été trop longtemps sous l'empire des préventions que les Grecs nous ont communiquées, c'est que nous n'avions que leurs livres et que nous n'entendions que leurs témoignages. Mais nous voilà affranchis

lion en Chine, publiée sous le lilve de Five months on t/ie Yang-tsze, etc. « Ces remarques de M. Blakiston, dit M. LavoUée , dans un article consacré à ce curieux ouvrage, montrent bien que si nous nous étonnons à tout propos des us et coutumes des habitants du Céleste-Empire, ceux ci nous le rendent largement, el qu'il y a entre les deux races un compte ouvert de surprises et de railleries mutuelles, dont la liquidation ne se solderait peut-être pas à notre profil. Les Chinois, soyons-en sûrs , s'amusenl autant de nous que nous croyons nous amuser d'eux, cl nous passons à leurs yeux pour des cires fort siu^'ulicrs. » {Ruvue des Dux-. Mondes, 15 juillet 1863, p. 346.) Du resle, nous n'avons i)lus à eu douter, depuis que nos soldats de l'expédilion de Chine nous ont rapporté de ces prliles caricatures, où les Chinois nous représentent sous des formes au moins aussi irrolesques que celles que nous donnions à ces niagul'', qui décoraient autrefois nos vieux paravents.

de celte sujétion. La science, en mardiant, nous a entraînés bien loin des points d.^ vue où nous phieaicnt les Grecs. Ainsi, rorientalisme nous livre les sources hislori(|ues que l'Asie a conservées, et qui étaient inconnues à nos devanciers. L'archéologie, en rendant à la lumière .les ruines des vieilles capitales de l'Asie centrale, nous montre qu'elles furent le séjour d'une civilisation complète, que décoraient des arts et une industrie qui figurent honorablement à côté de ceux de toutes les sociétés avancées. Enfin, en soulevant le voile qui enveloppait les inscriptions mystérieuses de l'Egypte , de l'Assyrie et de la Perse, la nouvelle science épigraphique, la plus récente et la plus importante conquête de l'érudition contemporaine, sans parler de la philologie comparée , nous met en communication directe avec la pensée politique et religieuse de ces sociétés asiatiques, qui sont enlin admises à porter témoignage sur elles-mêmes.

Les résultats de ces investigations nouvelles ne sont pas encore vulgarisés, et sur toutes ces questions, comme pour bien d'autres, l'opinion est en arrière de la science. Nous devons travailler à la mettre à son niveau , et à les faire marcher toutes deux de front. C'est là notre tâche spéciale, à nous, maîtres du haut enseignement, d'être les intermédiaires des savants et du public, et de mettre celui-ci, qui ne sait pas, qui ne peut pas toujours s'en emparer de luimême , en possession des notions nouvelles que ceux-là ne savent pas ou ne veulent pas toujours lui communiquer. Nous aurons donc à interroger toutes les nouvelles sources d'information ([ue je viens de vous signaler , à exploiter tous ces matériaux récemment amassés et (jui nous permettront de reconstruire l'édilice de la civilisation orientale, de le mettre en regard de la société hellénique, et de les comparer l'un à

l'autre. Alors nous verrons qu'il n'y a point entre eux fe' contriislc intliqué avec tant d'exagi'ralion par les Grecs, que" ce n'est pas l'opposition de la civilisation et de la barbariej niais qu'd y a là, en présence, deux civilisations reposant sur des principes et présentant des aspects différents ; l'une plus favorable à l'ordre et à la stabilité, comme tout ce (|ui est moiiarclii(|ue ; l'autre plus propre au développement de la personiitdilé bumainc, comme tout ce qui est républicain ; ayant toutes deux leurs points j'aibles et leur côté l'orl, les (irecs remportant par l'esprit cl l'audace, maitres acbevés dans les arts , les lettres , le commerce et la guerre, mais déjà en décadence, quand le macédonien Alexandre subjuguera l'Asie en leur nom ; les Perses formant une nation d'élile en Asie, leurs égaux en bravoure, non moins proj)res à la guerre, mais embarrassés du poids de leur vaste empire, inférieurs par comparaison avec les Grecs seulement, dans les œuvres de l'imagination et de la pensée, supérieurs dans l'art de gouverner, puisqu'ils ont su fonder un vaste empire, et incomparablement au-dessus de leurs rivaux par leurs doctrines religieuses, les moins altérées et les plus pures peut-être de toutes celles des |)euples de l'antiquité profane.

Sans doute, la valeur morale d'une société n'est pas toujours en rapport avec l'excellence de ses doctrines et des principes qu'elle reconnait. Mais, en général, l'inllucnce de l'éducation religieuse est bien grande, et l'on doit s'attendre, si elle est bonne et si elle n'est pas annulée par la contradiction, à ce qu'idle rendra d'éminents services à la société, en y assurant l'ordi'e piivé et les Ijonncs mœurs, A cet égard, les Perses, au moment où ils se placèrent à la léte de l'Asie, venaient de subir et d'accepter une réforme

religieuse, qui fit d'eux la nation la plus éclairée du paganisme sur la grande question de nos devoirs et de notre destinée. Comment ce lait s'est-il accompli et quelles sont toutes les inductions qu'on en peut tirer? C'est ce que nous chercherons à savoir plus tard, quand nous nous poserons, à propos des origines et des développements du Zend-Avesla, les principales questions que peut soulever J'histoire des religions du monde ancien. Pour le moment cont{entons-nous de dire qu'à l'époque on les vieux cultes de l'As.'e s'abimaient dans la débauche et le carnage, où le polythéiskiie grec s'évapor;iit dans le frivole et dans l'absurde, Is réforme de Zoroaslre remettait les Perses en possession de quelques-unes de ces vérités traditionnelles que le genre hui^i'^i» a connues dès son berceau, et, sans aller jiis(|u'à les ranK^»er entièrement dans la voie du monothéisme, mettait Cyrus et ses successeurs en étal de sentir la grandeur du Dieu qui avait parlé à Moïse et qu'adoraient les Hébreux. Docile à un enseignement religieuv qui, malgré ses erreurs et ses lacunes, a des parties dont, la grandeur et la beauté nous étonnent nous-mêmes, la nation des Perses (dans son ensemble du moins, car en haut, on échappa de bonne heure à cette influence), dut se placer à un niveau moral auquel les autres peuples de l'Asie ne pouvaient plus atteindre ; et elle puisait dans ses croyances une gravité de mœurs et des vertus privées que les Grecs, devenus sceptiques et moqueurs, n'allaient plus chercher dans leurs temples, ne retrouvaient (|u'imparfailemenl dans leur conscience, et dont leur ingénieuse philosophie leur prcsenlail la théorie sans pouvoir leur en faciliter la pratique.

Aussi, tandis que la recherche de la sagesse ^ oubliée

des inler|)rL'lcs de la religion, devenait dans la Grèce , sous forme pliilosophique , un exercice de l'esprit, accessible seulcmenl à un pclit nombre , et en dclinilive, assez stérile, elle restait chez les Perses, sous forme religieuse, une pralifiue générale et populaire qu'entretenait l'altacbement à des dogmes vénéiés , de magniliques cérémonies liturgiques, et les sublimes prières dont le Zend- Avcsla nous a conservé des débris. Tout y rappelait le devoir de pardonner les oflénses, la nécessité du repentir, l'eflicacilé des bonnes œuvres, le sentiment de la grandeur et de la bonté divines, l'aspiration à la vie éternelle; vérités indispensables à la bonne direction de la vie, qui sont de tous les temps, qui se retrouvent aussi au fond des doctrines et des croyances de la Grèce , et que les religions enseignent d'autant mieux qu'elles sont moins altérées et plus conformes à la vérité religieuse commune à tous à l'origine, mais dont le christianisme nous a seul transmis le dépôt intact, parce que seul de toutes les religions de la lerre, il l'a reçu de la tradition et le préserve par l'autorité.

Vous voyez, Messieurs, par ces considérations, dans quel esprit et avec quelles dispositions nous allons nous engager dans l'étude de ce grand épisode de l'histoire ancienne. Nous ne voulons |)kis être dupes du séduisant langage des Grecs, ces beaux et habiles parleurs, qui ont si bien plaidé leur cause auprès de la postérité, qui nous ont tant fait valoir leurs belles actions et leurs grands hommes, qui nous ont si fortement prévenus contre tout ce qu'ils n'ont pas placé sous la sauvegarde de leur recommandation. Nous voulons rompre ce charme, et secouer ce joug, non pas pour réagir contre la Grèce, mais pour lui rendre simplement justice à

elle et à ceux que nous lui avons toujours sacrifiés. Nous nous garderons bien de céder à aucune idée de réaction. Rien ne serait plus capable de compromettre notre entreprise, que de laisser croire qu'elle est inspirée par une passion quelconque , et que nous voulons substituer Tengouement de l'Asie à l'engouement de la Grèce. Nous ne voulons nous faire ni les prùneurs ni les détracteurs de personne , mais seulement être vrais, sincères et libres en face des deux partis, en un mot, prendre l'attitude qui convient à l'histoire éclairée et impartiale.

Nous ferons donc justice de cette prétendue opposition de la barbarie et de la civilisation qu'on a cru voir au fond de la lutte de la Grèce et de la Perse, et qui a donné lieu à lanl de déclamaiions, qu'il faut laisser aux amplifications de rhétorique. Nous étudierons, comme elles le méritent, ces deux civilisations différentes, toutes deux bien imparfaites, du reste, et ayant trop abondé dans le principe qu'elles représentaient, l'une, le principe de libcrlé qui n'a pas empêché la Grèce d'arriver à la seiviludé par l'anarchie ; l'autre, le piincipe d'autorilé qui risquait de plonger l'Asie dans l'engourdissement et la torpeur. En effet. Messieurs, nous ne trouverons ni d'un coté ni de l'autre notre idéal, et je doute qu'il soit facile de le rencontrer jamais dans l'hisloire, s'il est vrai, comme le dit Tacite, que l'autorité et la liberté sont deux choses inconciliables, res dissociabiles. Quant à moi, je ne crois pas qu'elles le soient en principe, mais c'est au moins chose très-difficile à réaliser, et les Grecs et les Perses n'y ont, comme tant d'antres, que bien incomplètement réussi. Enfin , nous les prendrons pour ce qu'ils ont été, les appréciant chacun pour leui"s mérites respectifs. Mais, de toute manière, nous aurons à

modiller les points de vue où s'esl généralemenl placée l'histoire classique et traditionnelle et à présenter les deux peuples, que nous verrons aux prises, sous des aspects nouveaux et plus exacts. Que les Grecs y perdent un peu, que les Perses y gagnent quelque chose, ce n'est pas Tessenliel et peu nous importe. Ce qu'il nous faut, c'est que le préjugé lonihe et (|ue la vérilé se fasse jour.

Quant à l'erreur que j'ai à combattre et qui va provoquer un examen rapide de la seconde question que nous nous sommes posée, c'est surtout contre elle que je voudrais vous prémunir, en ramenant à ses justes termes l'appréciation que l'on doit l'aire des services rendus par la Grèce au genre humain. Kt ici, Messieurs, quoique la précaution soit peut-être superllue, je vous prie encore de croire que je ne songe nullement;» faire de diatribe contre la Grèce. Tout à l'heure, j'ai essayé de vous faire comprendre comment nous nous sommes longtemps trompés sur le comple des Perses, comme de toutes les grandes nations asiatiques. Maintenant, j'ai à cœur de vou^ montrer comment nous nous trompons quelquefois sur le compte des Grecs. Ce sont des rectilications que je vous soumets et pas autre chose. Quant à la Grèce elle-même , il est bien loin de ma pensée de me brouiller avec elle et de lui déclarer la guerre. « Car, diraije avec Cicéron, si quehiue Romain en a jamais été l'ami et le partisan, je pense que c'est moi. » Sa langue, sa littérature et son histoire ont été l'objet assidu de mes éludes, et ce n'est pas p:irce qu'elles me déplaisaient que je leur ai consacré une si grande part des heures de ma vie. J'ai contracté avec la Gi'èce les liens d'une élroiîe hospitalité, en séjournant deux ans sur son propre sol et au milieu de ses ruines, et je lâcherai de m'en souvenir en vous en parlant. Kniin, si j'ai fait un livre, c'est la Gi'èce qui me l'a

inspiré (1). Ainsi, les faits Icmoiu'ncnt de mes dispositions envers elle ; je rapprécie et je l'aime, mais pas au point de ne plus voir ses délauls, ni surtout de transformer mon amitié pour elle en ce culte exalté qui va presque jusqu'au fanatisme et qui égare de bons esprits, d'ailleurs, jusqu'à faire une sorte d'apothéose de son génie et de ses grands hommes. Pour moi, je consens volontiers à louer la Grèce et je ne lui envie rien de la juste part d'éloges qu'elle mérite ; mais la meilleure manière de la louer, à mon avis, c'est d'en parler avec esprit et bon sens, et c'est manquer de l'un et de l'autre que de déclarer, en un langage uiystico-phdosophique, que son histoire porte le cachet d'une mission divine, qu'elle est véritablement le peuple de Dieu et (|ue ses grands hommes sont des apôtres. Les Grecs d'autrefois, qui étaient des gens d'esprit, auraient été les premiers à sourire de ces louanges hyperboliques, vastes ballons gonllés d'emphatique et creuse admiralion, que la moindre piqûre du sens commun suflit à percer et à aplatir. Ici encore, Messieurs, nous sommes moins originaux que nous ne le pensons. Dans ces débordements d'enthousiasme exagéré et naïf, échappés de nos jours à la plume d'écrivains habituellement plus ras-is et plus sensés, il y a peut-être plus de préjugé que d'engouement personnel, et ce n'est encore que les anciens que l'on répète en les amplifiant. Il y a deux mille ans environ que Cicéron, dépassant déjà la mesure d'éloges que méritait l'antique gloire d'Athènes, disait de cetle ville fameuse que l'on croyait que c'était chez elle (jue les sciences, les leltres, les arts, l'agricullure, la religion, la justice et les lois avaient pris naissance, et de là

(1) Voyez le vol. des lies de la Grèce chiiis la coljettion de l'Uniocrs^ publiée par Didol, iii-S", ISîiS.

s'étaient répandus sur touie la terre. Remarquez que Cicéron n'aflirnie pas précisément cet éloge ; il dit seulement que Ton croit qu'Athènes a rendu ces grands services au genre humain ; mais sous cette forme dubitative, on voit naître et se produire une opinion qui bientôt ne fora plus un doute et qui deviendra celle de tout le monde. A la rigueur, Cicéron et ses contemporains pouvaient y être trompés, et ils sont excusables de parler ainsi. Ils ne connaissaient guère le monde en dehors du système social dont ils faisaient parlie, et la Grèce, par sa supériorité intellectuelle, venait de prendre un immense ascendant sur cette société. Le Romain qui l'avait soumise par ses armes subissait l'empire-de ses idées, et le vainqueur était aux pieds de sa captive.

Grœcia capta ferum vicloreni cep/'l, et artes Intulit agrestl Lalio.

Ainsi , Messieurs , l'étal de la civilisation, à cette époque, motive et justifie presque ce mouvement oratoire échappé à Cicéron dans un de ses plaidoyers, et nous pouvons, jusqu'à un certain point, nous associer, en la restreignant, à l'opinion qu'il exprime.

Mais ce qui nous choque, c'est de la retrouver quelquefois de nos jours répétée et grossie, comme il arrive à tous les sons que les échos renvoient , et maladroitement présentée comme l'expression et pour ainsi dire la formule des rapports de la civilisation actuelle avec celle de l'antiquité. Aussi est-ce avec une sorte d'impatience que je lisais dernièrement dans un savant journal périodique cette |)hrase jetée en passant, dans un article du bulletin bibliographique, où Ton rendait compte d'un livre dans lequel, paraît-il, la Grèce serait considérée « comme l'initiatrice intellectuelle

» des nalioiis de rEui'Ojje moderne sous le triple rapport » de ses croyaiices, de ses mœurs et de sa législation. » Je ne sais auquel des deux, de l'auteur du livre ou de celui de l'article, il f.iul attribuer la responsabilité de cette assertion inconsidérée ; mais eu vérité, Cicéron n'en avait pas tant dit. Et c'est ici qu'd faut admirer la force de l'babilude et des idées toutes faites, puisijue c'est elle qui fait qu'un savant, un écrivain, quel (|u'il soit, semble perdre de vue tous les autres éléments qui on concouru à former la civilisation moderne, qu'il oublie le cbrislianisnie à qui nous devons le retour de la vie de l'àme éteinte dans le vieux monde grec et romain , les influences germaniques et le renouvellement de population qui a rafraîchi et ranimé le sang des races énervées par la civilisation anli(|ue ; (|u'il oublie tout cela, et bien d'autres choses encore, pour revenir à une idée déjà plus que contestable, il y a deux mille ans, et nous répéter une phrase de Cicéron qu'il exagère et qut n'a plus de sens dans sa bouche.

Car, enfin, a-t-on voulu dire que nous avons été demander à la Grèce nos mœurs, notre législation, nos croyances ? Est-ce que par hasard, nos mœurs seraient grecques ? Dieu nous en préserve, Messieurs ! II y a eu dans notre histoire des moments où nous nous proposions spécialement d'imiter les mœurs de la Grèce. Mais heureusement, ils sont passés, en ne laissant que de tristes et ridicules souvenirs. Fasse le Ciel qu'ils ne reviennent plus ! Devonsnous à la Grèce notre législation? Pas davantage. Est-ce que nous avons adopté les lois de Lycurgue et de Solon ? Avons-nous envoyé des décomvirs à Athènes ? Oui, il fut un temps où un législateur français courait les bibliothèques pour y demander les lois de Minos. Malheureusement, il ne

— IfiO — s'en esl pas trouvé un seul exemplaire et noire législateur n'a eu que le mérite de sa bonne volonté. Endn, est-ce à la Grèce (jue nous devons nos croyances? Faut-il répondre sérieusement à une telle question ? Esl-ce que l'Europe sérail déjà redevenue païenne ? Là où l'on y croit encore à quelque chose, ce n'est pas, je pense, aux divinités de l'Olympe. Je sais bien (jue dans la première ivresse de la renaissance, il y a eu des savants (et quand les savants se mettent à exlravagiier, ils vont plus loin que les ignorants, vous savez en quels termes Molière l'a dit), il y a eu, dis-je, des savants dont l'enthousiasme pour !a Grèce est devenu un culte aveugle, qui ont voulu oublier l'Évangile, rétrograder vers les aberrations du polythéisme, en un mot se faire païens. Je sais aussi qu'à une certaine époque, on a essayé d'infliger à la France celle Iransformalion, qu'on a fait des temples de ses églises, et qu'on y a remplacé la liturgie chrétienne par la mise en scène des cérémonies du paganisme. Mai§ tout cela n'a été qu'individuel et momentané; ou est resté chrétien tant bien que mal, ou du moins l'on n'est pas devenu autre chose. iNous ne devons donc pas à la Grèce nos croyances. iMais alors pourquoi le dire et ne vaudrait-il pas mieux se taire que de parler de la sorte ?

Ainsi donc, il saute aux yeux que, même du temps de Cicéron, c'était aller trop loin que d'attribuer à la Grèce l'invention et l'inilialive de tout ce (|ui constitue la civilisation : l'hisloire du genre humain, mieux connue de nos jours, nous permet de redresser cette erreur. Appliquée aux temps chrétiens et modernes, elle est encore plus choquante et insoutenable, et vous voyez que nous en avons facilement raison. Mais l'erreur est tenace ; repoussée sous une forme, elle change de costume et de visage, elle revient

à la charge avec des armes nouvelles el il faut recommencer le combat. Battus sur le terrain de la science et du raisonnement, les tenants de la thèse que la Grèce est la mère de la civilisation , se lanceront dans les champs illimités de l'imagination et de l'enthousiasme, el ils entreprendront de nous persuader que c'est à la Grèce que nous devons le christianisme. Pour nous préparer à lui prêter ce rôle, il faut de bien grands mots et tout le prestige d'un style exalté. On ne s'en fait pas faute, et l'on écrit d'un ton inspiré ces lignes, que je tiens pour un pompeux galimatias et que Cicéron aurait classées dans le genre boursoufflé des orateurs asiatiques. « Si jamais peuple fut prédestiné par le ciel pour un destin spécial et mérita le nom de peuple de Dieu, ce fut celui-là. Il le fut pendant dix siècles, puisque pendant dix siècles, il marcha à la tète de l'humanité, lui frayant une route immortelle ; il le fut par-dessus tous ceux qui avaient été choisis auparavant et qui l'ont été après, puisque ce fut par lui et chez lui que prit définitivement racine, au milieu de l'humanité, cet arbre de la civilisation qui doit à la longue couvrir la terre de son feuillage (1). »

Evidemment, Messieurs, on sent en lisant ces lignes qu'on n'est plus sur le terrain de la science ni de la réflexion. Ce n'est pas de l'histoire, car il n'y a pas de véritable histoire sans le respect des faits, et ici il n'en est tenu aucun compte. Ce n'est pas de la philosophie , car la philosophie demande une solidité et une justesse de jugement qui font ici complètement défaut ; et cependant, ce qui n'est ni de l'histoire ni de la philosophie, réussit à nous faire illusion et

(l) Voyez dans les Mélanges philosophiques de Jouffroy, le morceau intitulé : Du rôle de la Grèce dans le développement de l'humaniié, a^édit. 1838, p. 85.

— IG'2 — trouve le secret de s'accréditer sous le nom de philosophie de l'histoire. Des idées qui seraient tout au plus bonnes à défrayer les clianis des poètes officiels de la Grèce, si la Grèce antique avait eu des poètes officiels , en viennent de nos jours à être érigées en système, et c'est avec ces dithyrambes à froid qu'on prétend interpréter les desseius de Dieu sur le monde et les destinées du genre humain. Dans ce système , qui laisse bien loin derrière lui l'éloge consacré par Cicéron à la gloire d'Athènes, et où l'on parle en prophète sans autre inspiration qu'un enthousiasme factice et personnel, il va sans dire que la victoire de la Grèce est le triomphe de la civilisation sur la barbarie, que c'est en vue de ce triomphe que Dieu a fait tout exprès la nation grecque, qui est sans cesse appelée le peuple prédestiné , le peuple choisi, qui arrive enfin, à travers mille épreuves, à la conscience de ses destinées et dont Dieu ramasse toutes les forces entre les mains d'Alexandre , aftn qu'il les accomplit.

Remarquez , Messieurs , qu'un tel langage n'est possible que daus le sein du christianisme. Il faut être né chrétien pour se tromper de la sorte. C'est dans l'Ecrilure sainte que se trouve cette idée d'un peuple de Dieu , d'un peuple choisi et prédestiné pour un rôle que les peuples ne peuvent accomplir d'eux-mêmes, et qui constitue une destinée spéciale et vraiment surnalurelle. Or, cette idée est vraie là où elle se trouve, parce qu'elle se présente avec ses preuves, qui sont des faits consignés dans un livre d'histoire dont il est plus facile d'attaquer que de détruire le témoignage, et qui survivra à l'exégèse qui se flatte d'en ruiner l'autorilc. Mais transporter sérieusement cette idée hors de la Bible, eu faire la ihéorie de l'histoire d'un peuple qui s'explique bien

— 1G3 — sans cela, puisqu'elle a ses Hérodote, ses Thucydide et ^es Xénophon, c'est, je le répète, se mettre complètement en dehors de la science et de la raison , c'est perdre la faculté de discerner, et c'est s'égarer dans ce que j'appellerais le mysticisme rationaliste , qui est le pire de tous les myslicismes.

Mais la théorie ne s'en tient pas là , et après la contrefaçon de la Bible, elle nous donnera celle de l'Évangile. Au peuple de Dieu et à sa vocation, vont succéder l'homme de Dieu et sa mission. L'un et l'autre se trouvent dans l'histoire d'Alexandre. « Ce fut, nous dira-t-on, ce fut moins une conquête qu'une mission, le général avait le génie d'un apôtre et ses victoires avaient des lendemains où le disciple d'x\ristole éclipsait le roi de Macédoine. » Certes, Messieurs, iî y a eu des apôtres au monde, et l'Evangile nous apprend à quels signes on les reconnaît ; quant à moi, tout disposé que je sois à proclamer les grands et beaux côtés du caractère et du rôle d'Alexandre dans l'histoire , je ne pourrai jamais voir que le contraire d'un apôtre dans ce conquérant, qui s'est cru Dieu, qui s'est fait adorer de ses semblables et qui est mort, à trente-trois ans, des suites de son intempérance.

Mais pourquoi cet empressement à délivrer à Alexandre son diplôme d'apôtre et à donner un caractère divin à sou rôle historique?. Ah ! c'est qu'on a déclaré la guerre à un fait et qu'il faut absolimicnt le rein])lacer par une erreur systématique. C'est qu'on veut à tout prix mettre sur le compte d'Alexandre l'œuvre qui a été accomplie par les apôtres, et (ju'il faut se faire des apàli-es à son usage, quand on ne veut pas de ceux de tout le monde. Aussi le lecteur, préparé par cet artifice de langage, peut s'attendre à quel-

— IG4 — que chose d'exlraordinaire, et on ne risqno plus de l'élonner quand on lui dit que de l\uiio)i inlcUcclaelle , élablie par Alexandre entre TOrienl et la Grèce, résulta le premier monde civilisé, le monde yrcc ou oriental, du sein duquel sortit le christianisme. Conclusion à laquelle, pour mon compte, je n'aurais rien à reprendre, tant j'aimerais à me trouver d'accord avec mes adversaires, si l'on voulait y substituer un mol à un autre , le mot entrer au mot sortir et dire alors à la place de ce que vous venez d'entendre, le monde grec ou oriental au sein duquel entra le clrristianisme. Ainsi rectifiée, la conclusion serait inattaquable et deviendrait une vérité au lieu d'être une erreur, ce qui n'est pas indifférent pour ceux qui aiment à s'éclairer. Et de plus elle aurait l'avantage d'attribuer à chacun ce qui lui est dû, et de rendre justice à tout le monde, en faisant ressortir la grandeur des entreprises d'Alexandre et la puissance du génie grec , sans méconnaître le caractère surnaturel de l'établissement du christianisme, et sans supprimer le rôle spécial du vrai peuple de Dieu et des véritables apôtres.

Mais cette substitution, c'est justement ce à quoi on ne voudra pas consentir, et c'est ce qui éternisera cette polémique. On lient trop à faire prévaloir la thèse du rationalisme sur la question de l'origine du christianisme , à lui ôter son caractère de religion révélée pour en faire le résultat du progrès de la raison, afin de donner à la raison le droit de le remplacer. Dans ce but, on lui fait des compliments très-llatteurs, sans doute, mais auxquels il n'a garde de se laisser prendre : on lui dit qu'il fut la première religion réfléchie, la première religion d'hommes, qu'il fut le produit, l'expression et le couronnement du premier âge

de la civilisation. Si on pouvait lui prouver loutes ces belles choses, il se laisserait persuader ; mais comme il peut réfuter tout cela, quand on veut bien se donner la peine d'argumenter avec lui, comme il est toujours en mesure de prouver le contraire à ceux auprès de qui les preuves sullisent, il ne se rendra jamais et ne tombera pas dans de tels pièges. Et quand il voudra faire de la philosopiiie de l'histoire, il jugera avec discernement les œuvres des peuples et des individus, et il rendra à chacun selon son action et ses mérites, sans intervertir et sans supprimer le rôle de personne.

Messieurs, je n'aurais pas songé à relever les idées que je viens de vous soumettre , si elles n'étaient que les fantaisies oubliées d'un écrivain obscur et d'un rêveur méconnu. Mais loin de là, elles sont sorties de la pensée d'un homme qui a été l'un des maîtres les plus accrédités du spiritualisme contemporain et dont la parole, il m'en souvient encore, quoique je n'en ai entendu que les derniers accents, exerçait sur la jeunesse d'autrefois un ascendant considérable et, à beaucoup d'égards, bien légitime. Quant à moi, je ne sais s'il est le premier qui ail introduit dans les appréciations hisioriques cette confusion d'idées et ce: te exaltation de langage dont je vous ai produit des échantillons ; mais ce que je vois, c'est que, depuis ce temps , cette manière de penser et de dire a été fort en vogue, et je crains bien d'être obligé de reconnaître que cet exemple, venant d'un maître autorisé, n'ait puissamment contribué à fausser et à corrompre le jugement, la langue et le goût français. Ce qu'on a fait, il y a près de quarante ans, au milieu de leiilhousiasme qu'inspirait la cause de la Grèce alors soulevée contre l'oppression mu-

— 1G6 — sulmane, est devenu à la mode pour toutes les causes que l'on adopte cl que l'on veut gloritîcr. On les divinise, on fait Tapolliéose de ceux qui les souliennent, il n'est plus question que d'apùlros el de marlyrs, les peuples sont des incarnations de la divinité, on marche vers une apothéose universelle, et l'on ne s'aperroit pas que c'est là une des mille pcnlos par où nous glissons insensiblement dans l'abime du panthéisme humanitaire.

Je tenais, Messieurs, à vous signaler cette tendance qui, du terrain de la politique où elle s'est produite d'abord, a fait irruption dans l'histoire du passé et la dénature au point de la rendre méconnaissable. Mais ce n'est que la moitié de notre lâche, il faudra encore que nous sachions nous garantir de ces entraînements et ((u'en signalant l'erreur des autres, nous n'allions pas, à notre tour, nous briser contre les écueils des problèmes où ils ont fait naufrage. Pour échapper à ce péril, nous nous garderons bien de mellre l'enthousiasme à la place de l'examen attentif des fai's, d'entasser des rêveries sur des hypothèses sans base, de prêter à des fantômes le langage de la Pythie ou des Sybilles, Nous nous attacherons à observer fidèlement les règles instituées par la saine logiijue pour réussir dans la recherche de la vérité, dont la principale esl de ne jamais s'en tenir aux apparences el d'aller toujours au fond des choses. C'est toujours par là que l'homme esl trompé^ car à ne regarder que le dehors, rien ne ressemble plus à la vérité que l'erreur, el c'est pour cela que celle-ci circule si l'acilemenl. Decipimur specie recd, a dit excellemment un poète latin ; il faut bien nous pénétrer de cette maxime, et tenir autant, pour le moins, à savoir discerner une idée vraie d'une idée fausse, qu'une mauvaise monnaie d'une bonne.

Ainsi, clans la rjucslion qui nous occupo, que nous ne pouvons pas trailer à fond dans ce discours, mais qui se reproduira sans cesse dans nos leçons, nous n'aurons véritablement qu'une chose à faire, celle de discerner, dans les solutions qu'on en don-ie, les idées qui sont de bon ou de mauvais aloi, celles qu'il faut laisser, celles qu'il faut enlever à la circulation. El nous verrons, dans ce travail, combien elles se ressemblent entre elles à ne considérer que l'empreinte, combien elles diffèrent si l'on compare le métal, le lilre et le poids. Ainsi, par exemple, il est souverainement faux de frapper le peuple grec à l'effigie du peuple hébreu, et de vouloir nous le faire accepter à sa place pour le peuple élu, prédestiné, pour le peuple de Dieu en un mot. Cela fait une fausse pièce, dont beaucoup se conlenlent, il est vrai, ceux qui ne regardent que les dehors et qui ne jugent que par les s.^ns, mais qui n'a pas cours chez ceux qui vont au fond el à l'esprit des choses. Mais celle même pièce, elle a cependant sa valeur, el je la rendrai bonne, si je ne veux pas tromper et la donner seulement pour ce qu'elle e^t : c'est-à-dire que je puis reconnaître que le peuple grec a eu une vocation spéciale, puisque Dieu a enrichi son intelligence de qualités exquises, qu'il a su développer par son énergie propre, et dont il a fait, à tant d'égards, le plus heureux emploi. Ramenée à ces termes, cette idée est de bon aloi , mais on la gâte dès qu'on la confond avec l'élection surnaturelle qui p marqué le peuple hébreu, el qui lui a assigné un rôle à part dans le genre humain.

Quant à Alexandre, il ne faul jamais l'appeler un apôlre, car l'association de ces deux mois est aussi forcée (iui' ridicule, mais il est vrai de dire, qu'il a été, comme l'esl du

reste, à sa place, chacun de nous, le serviteur des desseins de Dieu sur le monde. Et nous savons qu'il en avait le sentiment confus, comme il arrive à tous les grands hommes sur qui la main divine pèse plus fortement que sur tous les autres, et que ce fut avec un profond respect, selon le récit de Josèphe, qu'il s'inclina devant les prophéties qui prédisaient sa venue, et que le grand-prêtre Jaddus lui montra dans le temple de Jérusalem.

Enfin, Messieurs, il faut bien reconnaître que l'extension de la domination grecque en Asie , remplacée plus tard par celle des Romains, est liée en quelque sorte à la préparation naturelle de l'établissement du christianisme sur la terre, puisque là où elle a été bornée par la restauration de l'empire des Perses, là aussi s'est arrêtée sur ce point la propagation de l'Évangile. Il est donc vrai que la civilisation gréco-romaine a eu des dispositions particulières et des affinités secrètes, qui en ont fait la première et la plus importante conquête de l'Église. Mais comment faut-il l'entendre pour que cette idée reste vraie et qu'elle ne devienne pas l'erreur que nous avons surtout à cirur de combattre ? Ici, les considérations se pressent en foule à mon esprit et je suis obligé de les écarter, pour ne pas étendre indéfiniment ce discours. Je n'ajouterai que deux mots et une comparaison pour vous faire entendre ma |)ensée à ce sujet.

, Le développement de la civilisation antique a été favorable à l'établissement du christianisme, non en le produisant, comme un arbre produit naturellement son fruit, mais parce qu'en vertu de ses progrès même, elle lui a fourni plus de moyens de se propager, et elle s'est réservée à elle-même moins de moyens de résistance. Loin

d'être le produit de sa pensée et le fils de ses entrailles, le christianisme se présente à elle comme un envahisseur et un conquérant. Elle résiste à outrance, mais c'est vainement, et elle est vaincue. Le christianisme se fait des armes de tout ce qu'elle avait préparé pour sa prospérité , sa splendeur et sa gloire. 11 parle ses deux langues et s'en empare pour ses liturgies, il parcourt librement ses vastes routes, il s'établit dans sa capitale, il trouve dans sa philosophie des arguments à l'appui de ses affirmations dogmatiques, enfin , grâce à cette philosophie, qui a été assez puissante pour ruiner l'empire des vieux cultes et de leurs sacerdoces, mais qui, en même temps, a fait le vide dans les âmes, il trouve une société malade, démantelée, et plus facile à conquérir que celles où se conservait l'ascendant des superstitions du passé. Voilà, Messieurs, aussi brièvement que possible, comment je comprends, en dehors de l'action surnaturelle de Dieu, la préparation historique de l'établissement de l'Église dans le monde ; de sorte que les Grecs et les Romains me paraissent y avoir travaillé à peu près comme l'architecte et les ouvriers qui on fait le Panthéon d'Agrippa, qui l'ont splendidement décoré pour y recevoir toutes les divinités du polythéisme, et qui se sont trouvés avoir travaillé, sans le vouloir et sans le savoir, à préparer une église pour le culte du Dieu qu'annonçaient les apôtres. C'est de cette façon que la civilisation antique à concouru à l'établissement du christianisme dans son sein, et c'est ainsi encore que la civilisation moderne qui, en définitive, ne poursuit que les résultats politiques ou sociaux qui la llaltent, lui prépare pour l'avenir, dans l'univers entier, de plus complets et définitifs triomphes. Ah ! sans doute, à ne regarder que certains signes in-

lellectuels et moraux du présent, cette espérance peut paraître une chimère. Mais il n'en n'est rien : pour moi elle est pleine de certitude, et je ne doute pas que les temps futurs n'en voient l'accomplissement. Toutefois, pour qu'elle se réalise, il ne faut pas se croiser les bras avec tristesse et résignation , il faut lutter avec allégresse et confiance. Le triomphe final n'est assuré qu'aux braves. 11 faut donc combattre. Mais contre qui? contre quoi? Tout simplement contre l'adversaire qui est devant soi et qu'on trouve à la portée de son bras. Sur le terrain de l'histoire, où je suis placé et qui est mon poste, je renrencontre des erreurs, des faux systèmes, des théories dangereuses. Je leur fais la guerre, au nom de la science que j'enseigne, qu'il importe de dégager des ténèbres dont on l'enveloppe et qui effacent de plus en plus la distinction du vrai et du faux, comme du bien et du mal. Si au milieu de cette polémique je jette quelquefois un cri d'alarme, ce n'est pas ma faute, c'est qu'il m'échappe à la vue des périls que courent la science et la raison publiques, et du désordre qui se fait dans le monde des idées. Eu cela je ne suis pas le seul : de tous côtés, les esprits attentifs et vigilants regardent à l'horizon et s'inquiètent. J'entends bien des voix qui se joignent à la mienne pour nous prodiguer de salutaires avertissements. Ecoutez, entre autres, celle d'un savant publiciste et jurisconsulte, professeur de législation comparée au Collège de France. « En » dehors du christianisme et de l'école spiritualiste, la phi- » losophie marche à la négation d'un Dieu personnel. La » Providence n'est plus qu'un vain mot inventé par la foi » naïve de l'humanité. Une loi inexorable tourne le » monde, la nature est une force inconsciente qui produit

» et absorbe toutes les existences , nous revenons à la » fatalité des stoïciens (1). »

Or, Messieurs, ce que fait la mauvaise philosophie, la fausse science historique l'accomplit dune manière plus dangereuse encore, parce qu'elle est à la portée d'un plus grand nombre. En attaquant le christianisme sur le lerraiu de l'histoire, en le niant comme fait, en n'y voyant f[u'un système, qu'une évolution de l'esprit humain, que le produit de l'union de la Grèce et de l'Orient contractée sous les auspices d'Alexandre, en détruisant tous les témoignages qui attestent que la religion a une cause en dehors et au-dessus de Ihomme et de la nature, l'histoire marche aussi vers la négation d'un Dieu personnel et nous replonge dans le gouflre d'où le christianisme nous avait tirés. l:h bien , voilà l'ennemi contre lequel il faut combattre ; voilà la lutte que nous avons à soutenir, que nous avons engagée dès le premier jour, vous le savez, et que nous sommes disposés, aujourd hui plus que jamais, à continuer vaillamment. Tiiche bien lourde et quelquefois ingrate, je le sais, mais qui laisse dans le cœur d'austères et nobles satisfactions, celle de savoir qu'on a conquis l'estime de ceux qu'on a voulu éclairer, même quand on n'est pas parvenu à y réussir, et celle de posséder l'approbation de sa conscience dont toute la joie est dans le sentiment du devoir accompli !

(l) Journal des Débats, 31 janvier 1860, article de M. Laboiilaye.

CIPiOUlÊME DlSCODRSd)

HOME, L"EMriRE, L'EGLISE.

Messieurs ,

C'est avec confiance que je monte pour la première fois dans cette chaire, non pas que je présume beaucoup de moimême ; j'ai toujours été et je suis encore, en ce moment surtout, dans le sentiment contraire. Mais, en me voyant chargé de l'enseignement de l'histoire, dans une cité si riche des traditions de son passé, et qui, dans le présent, en cultive avec tant de zélé et de succès le souvenir, je sais d'avance que je puis compter sur les dispositions bienveillantes d'un public éclairé et studieux, et je me sens fortifié contre ma propre faiblesse par sa sympathie et ses encouragements. Ainsi donc, si j'arrive à vous sans crainte, ce

(1) Ce discours a été Iule 13 décembre 18S4. Je prie le lecteur qui s''étonnerait de voir le discours, prononcé le premier, ne figurer qu'au cinquième rang dans ce recueil, de se reporter aux explications de la note de la page i de ce volume. Qu'on veuille bien aussi relire la note de la page 7, et se rappeler qu'on en était, en 185i, aux débuts de la guerre de Crimée, qui était alors la grande préoccupation de l'opinion publique. Quant au programme tracé dans ce discours, la première année ayant à peine suffi à l'iiistoire de la république romaine, je Tai repris et acbevé en i8p7, dont le cours a été consacré à l'histoire de l'Empire et à celle des premiers temps de l'Egl.se. Mais la leçon d'ouverture de cette année 1857 n'ayant pas été écrite, je n'ai pu l'insérer dans ce recueil.

n'est pas en moi que je mels ma confiance, mais, je vous le dé. lare en toute sincérité, après Dieu, c'est en vous-même.

Avant d'en venir au sujet d'étude qui nous occupera celle année, et pour ouvrir la série des relations intimes qui doivent désormais s'établir enlre nous, laissez-moi vous communiquer, Messieurs, quelques réllexions (jue m'inspirent et ma présence au milieu de vous, et l'existence de ces fiicultés nouvelles dont je fais partie.

Il y a un mois à peine, à la séance de rentrée de la Cour impériale de votre ville, l'éloquent magistrat (1) dont la parole a retenti dans cette solennité, résumait en ces deux mots la situation actuelle de la France : la guerre au dehors, le calme au dedans. Eu entendant parler de ce calme intérieur dont nous jouissons, au milieu des préoccupations si vives d'une guerre déjà presque européenne, il ma semblé (|ue rien ne prouvait mieux combien il est réel el profond que la création même de ces nouveaux centres d'instruction nationale , de ces facultés consacrées à l'enseignement des sciences et des lettres, dont nous inaugurons aujourd'hui les cours. En effet. Messieurs, c'est la paix au dedans, lorsque l'activité intérieure , loin de se ralentir, prend de jour en jour plus de force et d'extension , lorsque toutes les opéralions de l'industrie et des arts reçoivent une impulsion de plus en plus vigoureuse, surfont lorsque des institutions de haut enseignement se multiplient pour convier l'esprit des hommes faits aux nobles préoccupations des études scientifiques et littéraires. Or, c'est toujours un grand spectacle que celui du calme dans le déploiement de la force, et, s'il nous est donné aujourd'hui de le contempler, nous le devons

(1) Yi. SaudbrcuiJ, iilors avocat général à la Cour de Nancy, aujouril'lnii procureui' général près la Cour impériale d'Amiens.

an génie du Sonvcrain à qni sont confiées les destinées de h» France, et qui, de la même main donl il signe les ordres (jni couvrent la Baltique et la mer Noire de nos vaisseaux, et, (|ui transportent nos soldats sur leurs lointains rivages, décrète aussi celte modeste ex|)édition des professeurs des facultés nouvelles, ([ue j'aj)pellerais volontiers les soldats de la paix.

Oui, Messieurs, notre mission, au poste qui nous est conlié, est de travailler au maintien, à laccroissement de cette paix et de cette sagesse des intelligences, qui sont la plus sûre garantie du calme, du bonheur et de la prospérité des nations civilisées, où, grâce à Dieu, l'ordre ne repose pas seulement sur la force. Notre moyen d'action , c'est l'enseignement des letlres et des sciences, dont rinlluence est décisive pour la direction intellectuelle et morale des peuples. Toujours puissantes dans leurs effets, je sais qu'elles ne sont pas toujours également bienfaisantes, et quelquefois elles n'ont dissipé l'ignorance que pour accréditer l'erreur. C'est là un inconvénient inévitable attaché à la nature lînie et bornée de notre raison. L'esprit humain n'est point infaillible ; ses propres efforts l'égarent souvent ; mais il suffit qu'il aime la vérité , qu'il en respecte les principes fondamentaux dans la religion qui les lui enseigne, pour que ses erreurs ne soient pas irrémédiables et (|u'elles lui deviennent même un moyen et une occasion de perfectionnement et de progrès.

En élevant à cette hauteur la tâche de l'enseignement, j'ai surtout en vue celui dont je suis chargé auprès de vous, l'enseignement de l'histoire, qui esl peut-èlre, de toutes les sciences, celle dont la voix parle le |)lus haut, s'adresse au plus grand nombre et qui, en associant lou-

jours le précepte et l'exemple, la théorie et l'applicalioii, contribue, plus que toute autre, à former et à développer la raison pratique des peuples. Ce serait n'y rien comprendre et la réduire à bien peu de chose, que de n'y voir qu'un divertissement littéraire, ou que la salisfaclion d'une vaine curiosité. Aussi nous ne ferons pas de l'histoire pour de l'histoire : nous saurons en comprendre la véritable utilité, et exiger d'elle tous les services qu'elle peut nous rendre, en faisant en sorte quelle nous soit un chemin pour arriver au but suprême qui lui est commun, avec toutes les autres sciences , les sciences morales surtout, c'est-à-dire pour atteindre à celle sagesse qui embrasse à la fois la connaissance de notre destinée et celle des moyens de la remplir. Morale en action pour les particuliers, école de politique pour les hommes d'Etal, c'est elle qui doit nous façonner et nous préparer aux épreuves de la vie privée et de la vie publique, en devançant, en remplaçant quelquefois l'expérience, dont les leçons s'achètent toujours si chèrement. C'est ainsi que l'entendait Bossuet, lorsqu'il recommandait l'étude de l'histoire à son royal élève, en lui disant : « Quand l'histoire serait inutile aux autres hommes, » il faudrait la faire lire aux |)rinces. Car, ajoutait-il, les » histoires ne sont composées que des actions qui les oc- » cupent, et tout semble y être fait pour leur usage. » Excellente raison pour toucher un prince , et qui n'est pas moins bonne pour toucher le public, dans un temps où l'histoiie, s'occupant de tout et de tout le monde, a acquis le droit d'appeler tout le monde à ses leçons.

En effet. Messieurs, notre siècle, qui comprend ses besoins, a vraiment une vocation historiijue. Succédant à une époî[ue qui avait alTaibli ou égaré chez nous le sens tradi-

— 17G — lionnel, il a compris qu'il fallait renouer avec le passé et tenir compte des antécédents de tout genre, sur lesquels repose l'édifice de la civilisation. Aussi, de nos jours, l'his- (oire a pris un caractère d universalité qu'elle n'avait jamais eu. Le XVIIP siècle avait créé l'encyclopédie de toutes les connaissances humaines. Le XIX" a entrepris l'histoire de l'encyclopédie ; on fait maintenant l'histoire de toutes choses, l'histoire des religions, des philosophies, des institutions politiques et sociales, l'histoire des lettres, des arts, des sciences, l'histoire du commerce, de l'industrie, de l'agriculture, l'histoire générale de tous les peuples, celle des nations, des provinces, des cités, des châteaux, des couvents, des églises, et de lous les monuments de l'art; rien n'échappe à cette ardeur d'investigation qui anime tant dinfatigahles travailleurs. Heureuse disposition de notre époque qui nous ramènera, je l'espère, au respect éclairé du passé , et qui délivrera le temps présent des aventureuses utopies, par lesquelles les contempteurs de la tradition historique préludaient à l'organisation d'un chimérique avenir. Oui, Messieurs, augurons bien de cet immense laheur ; j'ai le pressentiment qu'il en sortira la confirmation de vérités sociales et religieuses autrefois défigurées ou méconnues, et que l'histoire, retrempée dans une saine et forte érudition, réparera bien des torts, en dissipant bien des préjugés et des erreurs qui s'abritaient sous l'autorité de son nom.

Messieurs, le cours de cette année sera consacré à l'enseignement de l'histoire romaine. Dans les temps anciens il n'est pas de sujet qui nous intéresse plus directement. C'est dans Home, comme dans un foyer commun, que sont venus se concentrer tous les rayons lumineux projetés par la civi-

lisalion Hiiliqiie, et c'esl d'elle que nous les iivons reçus. Aussi dans un lemps co'Mine le noire, où l'on aime lynl à se rendre compte des précédents et de l'origine des choses, c'est remonter à la source même des informations (|ue d'étudier le passé d'un peuple dont nous sommes, à tant d'égards, les descendants. C'esl donc une étude d'une haute importance spéculative. Quant à son inlérèt dramatique, il n'est pas moins grand, car les annales romaines nous déroulent, pendant une durée de onze siècles, le plus grandiose spectacle, et la plus étonnante destinée qu'il ait été donné à un peuple d'accomplir.

En effet, une ville, une petite ville des bords du Tibre, d'abord simple ramas de higilils du voisinage, n'ayant pour armée que quelques milliers de citoyen-, pour territoire qu'une étroite banlieue, se donne une constitution intérieure, des mœurs et des vertus civi(|ues qui la rendent invincible. La guerre est son oecupaiion constante, et la victoire est le résultat infaillible de toutes ses guerres. L'Ilalie devient sa première conquête, et non-seulement elle se l'assujétit, mais elle en fait l'instrument puissant et docile de ses conquêtes fulures. Bienlôt sa domination franchit les limites de la péninsule , et partout au loin s'établit l'autorité du peuple roi, popuium lalereqem. Que sont les Etais de l'Europe moderne? qu'est-ce que la France? qu'est-ce que l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche, et ces contrées du Danube et de la mer iJoire que l'on se dispute en ce moment le fer à la main ? qu'esi-ce que la Grèce, la Turquie et tant de régions de l'Asie jusqu'à l'Euphrale, et de l'Afrique jus(prà l'Allas et au désert ? Rien autre chose que d'anciennes provinces de l'Empire romain. Oui, Messieurs, nous avons été des Romains, nous avons

reçu ce nom avec reconnaissance, nous l'avons parlé avec orgueil, el le moment où il lui edacé du sol que nous foulons, a été un moment de grande humiliation et d'indicibles souiïrances.

Ainsi donc la formation de l'Empire romain est, dans l'ordre politique el social, le plus grand fait de l'histoire du monde occidental. Nous en subissons encore, nous en subirons toujours les conséquences. Notre législation, notre littérature, notre langue, nos arts, toute notre civilisation, en un mot, en conservera éternellement l'empreinte. Celle influence domine tout le côté temporel et humain de notre organisation sociale, de même que son côté spirituel et divin relève de l'influence et de l'action du christianisme.

L'Empire romain, le christianisme, toute l'histoire du progrès de l'humanité se résume dans ces deux grandes institutions, qui toutes deux se sont concentrées dans la même cité. Au moment où elle devenait la capitale d'une société politique qui a réuni en un seul faisceau toutes les nations de l'ancien monde occidental, Rome devenait aussi la capitale d'une société religieuse ouverte à tous les peuples, et qui ne devait connaître ni limites dans le temps, ni frontières dans l'espace. Dieu mettait une âme dans ce vaste corps que l'homme avait formé du limon de la terre, et l'Église s'établissait à côté de l'Empire, pour le préserver, pour le sauver, s'il était possible, de l'excts de sa propre grandeur. C'en était assez pour mettre les grands écrivains du christianisme sur la voie des desseins de la Providence, et, tout en laissant au peuple romain la responsabilité de ses actes, si souvent violents et injustes, lous, depuis saint Augustin jnsf^uà Bossuel , ont reconnu qu'il avait eu une mission à remplir dans l'oidre polili-

que, comme les Grecs dans l'ordre inlellecluel, et qu'il avait été appelé à concourir, par des moyens et une action dont il ne s'est pas rendu compte, à la propagation et au triomphe de l'Évangile sur la terre.

Malgré le voile dont elle restera toujours enveloppée (1), précisément parce qu'elle touche au mystère des vues de la Providence sur le monde, cette doctrine trappe tout d'abord par sa grandeur, et rien de plus simple et de plus solide n'a jamais été dit, depuis que l'esprit humain s interroge sur les destinées de la ville éternelle. Dans tous les temps, l'idée d'une mission divine s'est présentée d'elle-même a ceux qui se sont posé ce problème, et loule solution cherchée en dehors de cette donnée a pâli et s'est eiïacée devant le grand jour de cette conception de la foi dé tous les âges qui, là, comme partout, ouvre et éclaire d'avance la route que la science s'ellorcera plus tard de

(1) Aussi ne faut-il pas oublier que nous ne pourrons jamais le soulever entièrement, et que nous devons mettre beaucoup de réserve dans toute investigation scientifique à ce sujet. Il est des vérités qu'il faut se contenter d'affirmer simplement et hautement (et toutes celles qui ont rapport à l'action de la Providence, à la coexistence de la prescience divine et de la liberté humaine sont de ce nombre) sans en chercher de subtiles démonstrations, qui les obscurcissent plutôt qu'elles ne les éclairent. C''est à quoi n'a pas assez songé M. de Lasaulx dans son trop savant mémoire Zur Pliilusuphie der rœmischen Gescliichlej où tant d'aperçus contestables et chimériques tournent contre la vérité qu'il s'efforce d'établir, et attirent sur elle les objections et les réfutations qu'ils provoquent contre eux-mêmes. Cela n'empêche pas que sa donnée ne soit vraie ; mais elle est 'affaiblie plutôt que fortifiée par sa démonstration, et c'est un malheur quand on défend une bonne cause. Puissé-je y avoir échappé, dans ce discours, comme dans tous les autres de ce recueil! (Voy. .l'analyse du mémoire de M. de Lasaulx dans l'article de JM. Saint- Hené Taillandier : De la phtlusoijhie de L'Itialoiie romaine, Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1803, p. 360.)

— 180 — ^ parcourir, pour atteindre la même vérité par les moyens qui lui sont propres. Aussi est-ce des hauteurs où cette doctrine nous place, et avec la lumière qu'elle nous donne, que je veux aujourd'hui considérer mon sujet dans son ensemble, en vous traçant un aperçu rapide du développement de la puissance de Home et de son action sur le monde, en vous présentant une esquisse générale de son histoire, qui servira d'introduction à tout l'enseignement de cetle année.

A nous contenter, pour le marnent, des données de l'antique légende, et en remettant au jour de la discussion la tâche de prononcer entre les données de la tradition et les conjectures de la critique moderne, ne semble-t-il pas. Messieurs, que la destinée toute spéciale de Rome, que le rôle unique qu'elle devait jouer dans le monde se révèlent dès son origine? Cetle ville, qui devait admettre dans son sein tant de cités et tant de peuples, qui devait former par leur agrégation successive un corps immense dont elle restera la tête, fut d'abord elle-même une association. Dans cet asile ouvert par Romulus sur le mont Palatin vécurent confondus, sans distinction de race, des hommes venus de tous les coins de lltalie. Latins, Sabins, Etrusques, aventuriers grecs et ombriens ; grands et petits, libres et esclaves, bannis, meurtriers même, tous y furent admis (1). La singularité de ces commencements a

(1) Dernièrement, à propos d'une expédition du roi de r>aIioniey contre Abbeokuta, une grosse ville de la côte ouest de rAfri(|ue, les journaux nous donnaient de curieuses indications sur l'origine do cette cité qui est toute récente. Voici ce (|u'on lisait, à ce sujet, dans le Munilrur du 13 mai ISG-l : « Abheokut.i sijiuilie : saiia la pierre. I>e nom vient, partie de vingt collines de form;iti( Il iii'inii(i\(', sur lesquelles la ville est Ijàlie, et partie du

— KS: — frappé les historiens romains eux-niènies : « On ne saurait » croire, peut-on dire en résumant leurs aperçus, avec » quelle facilité merveilleuse s'ellacèrenl les dissemblances » d'origine, de langage, de mivurs, 'et comment, de ces » éléments si divers, agglomérés en un seul corps, sortit » le peuple romain (1). » Tous ces étrangers cimentèrent leur union en accomplissant une cérémonie religieuse, que l'on peut considérer comme le symbole de l'avenir réservé à leur nouvelle et commune patrie. « Un fossé, dit Plusouvenir d'un rocher de porphyre appelé Olumo, situé dans le centre de la ville, et dans lequel des bandes de brigands s'étaient creusé des cavernes. En i8'25, Olunio fut abandonné par les voleurs, et devint, dans la même année, le refuge de quelques hordes misérables qui fuyaient les chasseurs d'esclaves. C'est de cette poignée de fugitifs que sortit la grande cité d'Abbeokuta. D'autres hordes arrivèrent de toutes les parties de la province pour se dérober aux misères du pays. Ils s'établirent sur les collines en petites communautés séparées. Chaque cité partielle avait ses lois propres, chacune avait son chef, son juge, son général et sa maison de conseil ; et chacune prit d'abord le nom du village dont les fugitifs étaient originaires. Les montagnes marquent encore le site primitif de chaque village. Ces villages mêmes sont encore complètement distincts les uns des autres, mais aucune limite naturelle ni légale n'existe entre eux, et toute la communauté est renfermée dans le rempart commun qui a arrêté l'invasion du Dahomey. » Aujourd'hui Abbeokuta compte 200,000 habitants, et elle est assez forte pour repousser les attaques d'un Porsenna africain. Est-elle destinée à remplir dans cette contrée le rôle que Rome a joué dans le monde occidental ? Je ne sais , et c'est le secret de l'avenir, s'il y a un avenir pour Abbeokuta. Mais il n'en est pas moins curieux de rapprocher les commencements de celte cité de ceux de Home. Sans forcer la comparaison, fl y a là des analogies frappantes très-propres à éclairer la critique et à la conlirmer, en même temps, dans les résultats qu'elle a obtenus, depuis Niebuhi' jusqu'à M. Mommsen, sur les procédés de formation de la population primitive de Home.

(1) Voyez Sallust. CatU c. 6. Florus, î, 1. Tit. Liv. I, 8, dans Amédée Thierry, Histoire de la Gauli-, 1, p. 27.

» (arque, qui nous a conservé ce curieux détail, fut creusé » autour du lieu qui est aujourd'hui le comice; on y jeta » les |)réniices de toutes les choses nécessaires à la vie ; » puis chacun appoi-fa une poignée de la terre du pays » d'où il était sorti ; on y jeta cette terre et on mêla le » tout ensemble : et ils appelèrent ce fossé comme l'uni- » vers même : un monde. C'est de ce point pris comme » centre qu'on décrivit l'enceinte de la ville (1). »

La première association qui lit de Rome une ville avait été volontaire. Les adjonctions successives qui en firent plus tard un monde s'accomplirent par la force ; et, comme par une appropriation mystérieuse des moyens d'exécution avec le but à atteindre , Rome se trouve être la plus forte, en même temps que la plus habile de toutes les cités. Ce peuple, que le principe même de sa formation affranchissait de l'esprit exclusif et des étroits préjugés de race, de sang et de caste qu'on observe partout dans l'antiquité, trouve dans son caractère, dans son tempérament moral, pour ainsi dire, toutes les qualités, toutes les vertus patriotiques, toutes les passions, toute la force suffisante pour briser les résistances qui lui seront opposées au nom des nationalités particulières. 11 possède au plus haut degré le goût des conquêtes et le génie du commandement. Tous ses instincts révèlent un peuple fait pour l'empire. Il a un indomptable besoin de liberté : il ne soull're aucune domination dans son sein , et ses premiers rois ne s'ont que les chefs électifs d'une république sous lesquels Rome jouit d'une liberté qui, selon l'expression de Bossuet, ne convenait guère à une monarchie

(1) Plut., Vie delRomulus, c. 10.

réglée. Les Romtiins aimaient la guerre el ils s'élaienl organisés de manière à pouvoir la faire toujours, par le choix de la façon de vivre la plus propre à entretenir les vertus guerrières d un peuple.

Aussi ce n'était pas seulement, comme les Grecs, par les exercices spéciaux du gymnase ou du stade, mais par le travail de la terre, que Rome voulut se former des soldats. A une époque où un préjugé général répudiait le travail, Fome respecta, pratiqua l'agriculture et elle entretint la vigueur de sa mâle population par les rudes et salutaires travaux de la vie rustique. Par là, les mœurs publiques se préservèrent de celte corruption précoce, qui atteint et dégrade si. vite les peuples conquérants. Entourés d'ailleurs de nations pauvres et belliqueuses, les Romains pouvaient les subjuguer sans s'enrichir. Aussi l'on ne combattait que pour la victoire ; un grossier butin était la récompense du vainqueur, el pendant des siècles la pauvreté, l'épargne, la vie simple el frugale furent en honneur parmi ses citoyens. « Les sénateurs les plus il- » lustres, c'est encore Rossuet qui parle, à n'en regarder » que l'extérieur, différaient peu des paysans, et n'avaient » d'éclat et de majesté qu'en public el dans le sénat. » C'était dans son champ que les députés du sénat allaient saluer Cincinnatus du litre de diclaleur. Manius Curius, le vainqueur des Samnites, prenait son repas frugal dans une écuelle de bois, quand il re^ut la soumission des Samnites, et, au temps des guerres puniques, Régulus, Fabius professaient el pratiquaient encore celle noble el lière pauvreté. Home resta donc pendant longtemps une pépinière de braves guerriers, de grands citoyens, dédaigneux de leur propre fortune, pourvu que la pairie fût

— hs4 — glorieuse el puissante ; hommes de coiur aux mœurs antiques, ils étaient, comme le proclame le vieux poète Eiiuius, le soutien de l'Etat :

Muribus cuitiquis slut res romuna virisque.

Joignez à toutes ces vertus la prudence, l'esprit de suite, le respect de l;i tradition des ancêtres, la constance dans les revers, la persévérance dans les desseins, la patience dans l'exécution. Mais le trait suprême et dominant du caractère de ce peuple, c'est son profond respect pour ses croyances nationales, et ce sentiment, longtemps conservé chez les Romains, était à leurs yeux le principe même de leur force et de leur grandeur. Ainsi le pensait Cicéron lorsqu'il disait en plein sénat : « Nous avons beau nous » flatter, Pères conscrits, nous ne l'avons emporté ni sur les » Espagnols par le nombre, ni sur les Gaulois par la vigueur, » ni sur les Carthaginois par la ruse, ni sur les Latins eux- » mêmes et les Italiens par ce sens exquis, fruit du climat » sous lequel nous vivons. Mais la piété, mais la religion, mais » surtout cette sagesse qui nous a fait reconnaître que tout » est réglé el gouverné par la puissance des dieux immor- » tels, voilà ce qui nous distingue des autres nations : c'est à » ce litre que nous l'avons emporté sur tous les peuples de » l'univers. » Evidemment un tel peuple , avec de tels dons, sortait de la condition commune des autres peuples : luimême se sentait, se disait prédestiné, et, dans sa bonne comme dans sa mauvaise fortune, il a toujours été dominé el soutenu par le sentiment de sa grandeur el de sou éternité.

Maintenant voyons-le à l'œuvre dans la suite des temps. Dès le commencement, sa politique fut admirablement adaptée à l'établissement de sa puissance : et ici laissons la

parole à iiii aricieii auteur qui ou a parlaiiemeul saisi le Irait disliuclil'el esseutiel, celui (|ui sulilil à expliquer Télounaute l'ortuue de lloiue, el sa supréuialie sur tout le moude anc'ieu. « Rotnulus, dit l'hislorieu Denys d'Halicarnasve, (il » uu règlement que les autres nalious , et priucipaleuient » les Grecs, auraient bien dû établir dans leurs républiques. » C'est, a uiou avis, le |)lus es.^entiel de tous les règle- » uieuts qu'on puisse faire ; c'est le foudemenl le plus iné- » branlable de la liberté des Romains, le principal appui » d'un Etat, el le meilleur ressoit pour parvenir au plus » haut degré de puissance. Ce règlement était de ne pas » passer au lil de l'épée, ni vendre la jeuues>e des villes » qu'on prendrait dans la guerre, de ne pas laisser leurs » terres en Triche pour servir de pâturages aux troupeaux, » mais d'y envoyer du monde pour tirer au sort une partie » de ces terres, d'y planter des colonies romaines, et de » donner même aux vaincus le droit de bourgeoisie. Par » ces sages règlements el autres semblables qu'il établit à » Rome, il rendit très-considérable celte ville qui n'avait » été (|ue fort pelite dans le commencement. Car ceux qui » avaient commencé avec lui à bâtir la ville, ne montaient » qu'à trois mille hommes d'infanterie el trois cenis cava- » liers , un peu moins ; au lieu que quand il disparut, il » y laissa quarante-six mille hommes d'infanterie et presque » mille cavaliei'S. »

Vous le voyez. Messieurs, c'est un ancien, un historien grec qui le dit ; ce n'est point là une théorie, ni des aperçus de notre invention. C'est de l'antiquité elle-même que nous apprenons à comprendre et à apprécier cet esprit éminemment libéral et communicatif qui distingue le peuple romain de toutes les nations gnliques. Les Perses avaient soumis

bien des peuples cl ils n'en av.iient élevé aucnn à leur niveiiu. Les Grecs se répiindirenl dans bien des contrées ; mais jamais on ne devint Grec si on ne léiail d'origine. El c'est cet esprit exclusif (pie leur reproche le même historien (piand il dit encore : « Lors(|ue je compare les lois et les » coutumes des Grecs avec celles des Romains, je ne puis » louer les Lacédémoniens, lesThèbains, les Aihéniens, si » fameux d'ailleurs, et si prévenus en leur faveur, et (|ui , » pour conserver leur noblesse, ne communiquaient point » aux autres nations le droit de bouigeoisie. Cette fierté » ne leur a servi de rien, on peut même dire qu'elle leur » a été très-funeste (1). »

Rome pratiqua donc un tout autre système ; les peuples qu'elle a vaincus, elle en fait des citoyens, après en avoir fait des sujets. En échange de l'indépendance qu'elle leur ravit, elle les associe à sa grandeur. Celte politique, dont l'initiative est attribuée à Romulus, se transmit des rois à la république, et elle acheva son œuvre sous les empereurs. C'est ainsi qu'une cité devint un monde.

A la première époque, sous celle des rois, l'adjonction successive des peuples soumis dans la cité produisit la classe des plébéiens, dans la(|uelle l'Etal trouvait des forces toujours renouvelées pour la guerre, et les rois un point d'appui contre les prétentions patriciennes. Car l'existence et l'opposition de ces deux classes, qui comprenaient l'ensemble des citoyens de Rome, commence avec l'origine même de la cité. Les rois les avaient maintenues l'une par l'autre pendant deux siècles et demi. Mais la chute de la royauté, provo(|uée par le despotisme des Tarquins, opérée par les

(1) Den. (l'Halic, Antiq. rom., 1. Il, c. 16 et 17.

grands et à leur profit , rompit réquilibre généralement mainlenu par le pouvoir modcraU'ur des rois, et laissa les patriciens el les plébéiens en présence , les premiers s'efforçanl de maintenir le peuple dans la sujétion, les seconds travaillant à s'alîranchir el à s'élever à l'égalité politique. Cet antagonisme des deux ordres, dont nous étudierons les principaux incidents, eut pour el]'el de suspendre ou du moins de restreindre l'introduction de nouveaux citoyens dans la cité, le sénat ne voulant pas, ne pouvant pas consentir, comme les rois, à fortifier le parti [)Iébéien, rpii, malgré tous les obstacles, grandissait de jour en jour, sous la conduite de ses tribuns , et envabissait peu à peu les privilèges de l'aristocratie. Enfin, après une lutte de deux siècles, lutte quebiuefois violente, la plupart du temps légale, les deux ordres s'entendirent sur tous les points qui les avaient divisés , lois agraires, rédaction des lois civiles, partage égal des magistratures. Ils se rapprocbèrent, et l'on vit s'établir cet accord barmonieux, tant admiré par Polybe, qui réunit en un seul faisceau les forces de l'État et qui permit au sénat d'achever la conquête, longtemps interrompue, de l'Italie.

Alors on revint à la politique des rois, en y introduisant les n^odifications que rendaien! nécessaires les temps et les circonstances. On renonça au procédé qui consistait à importer en masse les étrangers dans la cité, on transporta, dit un émineiit bislorien de nos jours (1), la cité au dehors. On créa des citoyens romains d'.ns des domiciles autres que Rome , ou le territoire de Rome ; de nombreuses cités, sous !e nom de municipes , furent admises J la jouissance,

(1; M. .Aiiiédée Tliieny, Hisl. de la G(uU<', 1, p. 35.

— ISS en lolalilé ou en partie, de loutcs les conditions civiles cl politi(|ues qui constituaient la dignité, du citoyen romain.

Toutefois, il fallut du temps pour opérer l'assimilation d'éléments si mulliples cl si divers. Ce n'est ni au lendemain de la i;ueiTe latine, ni après celle du Samnium , ni après Pyrrhus , ni après Annibal , que Rome consentit à devenir sans restriction la commune patrie de tous les Italiens. Agissant envers ces peiq)les comme envers les plébéiens, le sénat, guidé par la prudence autant (|ue par cet instinct de conservation propre à tous les corps privilégiés, relardait, par une résistance opiniâtre et, à tout prendre bien entendue, le moment où l'égalité de tous les Italiens allait être proclamée. Il maintint, aussi longtemps que possible, ce système d'association graduée qui partageait les nations italiennes en peuples du droit latin , peuples du droit italique, et peuples alliés ou fédérés. De leur côté, les alliés assiégeaient la cité, pour s'y créer leur place légale, et les tribuns se lirent encore les auxiliaires et les promoteurs de ce mouvement.

Ce fut im long débat pendant lequel on vit renaître au dedans, mais avec des violences qu'on ne connaissait pas jadis, les querelles des anciens partis, et où les Grac(iues, Drusus, Marius jouèrent le principal rôle, comme défenseurs et représentants des intérêts des plébéiens et des prétenlions de l'Italie. Mais cette fois, la question qui avait bien souvent ensanglanté le Forum, ne put être résolue par des voi( s pacifiques. Il fallut une guerre, la guerre sociale, dans laquelle l'Italie obtint, les armes à la main, ce (|u'on avait refusé à ses réclamations et d'où elle sortit, sinon victorieuse, du moins à pei près satisfaite. La loi Julia, qui mil lin à celle guerre, conféra le droit de cité à tous les Italiens,

— iSO — el dès-lors le plus pauvre hahilant de la plus obscure cilé de rilalie, pourvu (ju'il fût uu homme libre, put se dire l'éiial des desceudanis des Quiriles. Ce grand événement, prélude de l'établissement de l'égalité politique dans tout l'empire, s'accomplit un siècle environ avant l'ère chrétienne.

A répoque où l'Italie cessait d'être traitée comme une terre conquise, et où elle s'élevait au niveau de ses vainqueurs, bien des peuples étrangers avaient déjà subi la domination romaine. Ils n'étaient encore que des vaincus ; mais ils devaient à leur tour entrer dans la cité. Résumons en peu de mots le progrès de cette œuvre d'assimilation.

C'était au temps des guerres puniques, au milieu du troisième siècle avant noire ère, que Rome avait commencé à étendre son empire hors des limites de Tllalie. Quand Rome se mesura pour la première fois avec Carthage, elle était à l'apogée de sa puissance militaire. Elle ne possédait encore que les contrées centrales et méridionales de l'Italie , mais elle trouvait dans leurs populations agricoles d'immenses ressources. Unrecensemenlauthenliqiie,faità celte époque, porte à sept cent soixante-dix mille hommes , tant citoyens qu'alliés, le nombre des guerriers qu'elle avait alors à sa disposition (1). Rien ne put résister à une telle force militaire qu'aucun Etat de l'antiquité n'a jamais réalisée, et qui égale celle des grandes nations modernes.

Après trois grandes guerres, Rome renversa Carthage sa rivale. La première guerre punique lui valut la Sicile, la première province romaine hors de l'Italie, la deuxième lui donna l'Espagne, la troisième, la province d'Afrique. Dans

(1) Voy. ce recensement dans Polylie, II, -li.

le môme temps, le monde grec, lombé en décadence, offrait une proie facile à sa;sir. Les deux plus puissants royaumes sortis de l'empire d'Alexandre , la Macédoine et la Syrie, furent piomptement abaissés. Les rois plus faibles de riigypte, de la L*ilhynie, de Pergame, gagnés ou intimidés, devinrent les clienls du sénat. Les cités grec(|ues, toutes fièi'cs encore du souvenir de leur ancien rôle dans le monde, et aussi vaniteuses (|u'inipuissanles, crurent que les Romains ne se donnaient tant de peine que pour leur rendre la liberté, et elles coururent elles-mêmes au-devant de la servitude. La soumissiundu monde grec, (|ui fut l'œuvre de la polili(|ue encore plus que de la force, fut la plus prompte el la plus aisée de toutes les conquêtes des Romains. Puis vinrent deux grands hommes qui achevèrent en Orient et en Occident l'édifice de la puissance romaine : Pompée par son expédition en Asie, César par ses exploits dans les Gaules. Enlin, sous Auguste , les frontières du nord furent fixées, par les conquêtes de ses lieutenants, du côté de la Germanie.

Alors l'Empire romain a atteint ses limiies naturelles qu'il ne doit guère dépasser, l'Atlantique à l'ouest, le Rhin et le Danube au nord , à l'est l'Etiphrate, et au sud l'Atlas et les déserts de la Libye. Telle est la vaste enceinte où va s'accomplir la transformation sociale dont nous avons déjà signalé deux phases plus restreintes, dans l'élévation des plébéiens, dans celle des Italiens à l'égalité civile et politique.

D'abord ,■ toutes ces nations furent traitées par les Romains avec toute la rigueur qu'autorisait alors le droit de la conquête. La plupart furent réduites en province et, à ce lilre, placées dans l'état d'assnjétissement le plus absolu. D'autres, sous le nom de pays libres ou fédérés, subissaient une condition moins dure, mais qui n'était aussi qu'une

servilude déguisée. Pendant longtemps le monde ancien fut foulé à plaisir par les proconsuls de l;i répub!i(|ue, et riiisloire a conservé et flétri le souvenir des exactions et des cruaulés des l-ison, des Gabinius et des Verres.

Mais de cette confusion de forfaits et de souiïriinces, il devnil sortir un nouveau progrès auquel allaient contribuer les changements subi»; par les Romains eux-mêmes. Dans ces temps-là , Tétai intérieur de Rome était profondément modifié. Le gouvernement était devenu oligarchique. Le peuple romain s'était altéré dans son caractère, encore plus que dans sa constitution. La noblesse était corrompue, le peuple dégradé. La nation victorieuse n'ayant plus cette supéi'iorité morale qui impose à des vaincus, l'établissement du niveau social devenait nécessaire, comme un progrès pour les uns, comme un châtiment pour les autres. Cette émancipation des provinces commence en même temps que la révolution qui substitua le gouvernement impérial à celui de la république, et ces deuxmouvemenis, agissant dans le même sens, s'aidèrent l'un l'autre et s'acheminèrent ensemble à leur terme. Les empereurs, héritiers des tribuns, furent, au dedans , les représentants des intérêts démocratiques, et, au dehors, les promoteurs de l'afl'ranchissement des provinces contre l'esprit conservateur et exclusif du parti oligarchique. La lutte entre ces deux principes opposés éclata l'an 49 avant l'ère chrétienne, et se personnifia d'abord dans les deux plus grands personnages du temps, César et Pompée, que les partis mirent à leur tête. La victoire de Pharsale et la mort de Pompée enlevèrent à ce conflit tout ce qu'il avait de personnel. César resta seul en face du parti des grands qu'il poursuivit et écrasa sur tous les champs de bataille. Toujours vainqueur, il abattit toute

— 10-^ — résislHDCc! et le inonde roniaiîi eut pour la première fois un inailre absolu. César ne régna (pi'un moment ; mais ce moment snilit à ce prodigieux génie pour jeler les londemcnls d'une réorganisation générale de I Empire. Elle reposait sur trois princi[)es, dont il légua l'application à ses successeurs, savoir l'éiablissement du pouvoir monarchique, l'abaissement de l'aristocratie et du sénat, la prop;igalion du droit de cité dans les provinces.

Tel était le programme du parti vainqueur et l'expression des besoins de l'avenir. Les grands n'y virent que la tentative révolutionnaire d'une ambition individuelle. Croyant échapper au nivellement dont ils étaient menacés, ils assassinèrent César. Crime aussi odieux qu'inutile! César fut pleuré des nations qui attendaient de lui de nouvelles et meilleures conditions d'existence, et quand son héritier se présenta, il fut salué par un immense cri d'espérance et d'allégresse.

Soutenu par tant de sympathies, Auguste rem|)orta sur ses rivaux et l'établissement de l'Empire fut consolidé. Le pouvoir échappa pour toujours aux mains du parti républicain qui en avait abusé. Sa chute fut la ruine du système qui maintenait l'asservissement des nations , et le principe de l'association des peuples, dans la même unité sociale et politique, va recevoir du temps son entière et définitive application.

Ainsi le pouvoir impérial a sauvé le monde romain de l'oppression et de l'anarchie ; c'est un fait reconnu et proclamé par ceux-là même qui regrettaient le plus l'ancien ordre de choses : « Il s'en l'allait bien , dit un historien du temps (1), que le nouveau pouvoir déplût aux provinces,

(I) T:ir,t.. Iitnnlrs , I. I, r. 2.

» qui Iciiaieiil en jtisie déliaiice le gouvtM'iii'meiil du séiial » ol du peuple, à cause des querelles des grands et de la » cupidité des magistrats, el (|ui allendaienl |)eu de secours » des lois, devenues impuissantes contre la violence, la » brigue el la vénalilé. » L'historien (|ui lient ce langage, c'est Tacite, cel éloquent interprète des regrets du passé, que la force de la vérité contraint à suspendre un moment ses invectives contre le nouveau régime qu'il abhorrait.

El cependant, il faut reconnaître que Tacite avait, à certains égards, de bien justes motifs d'indignation et qu'il est autre chose qu'un déclamaleur passionné. Je voudrais, pour le justifier, pouvoir vous présenter l'état moral du monde à celle époque. A côté de ce perfectionnement de l'ordre social qui va s"accom|)lissant toujours, malgré tant d'obslacles, d'interrupiions, de mouvements douloureux en sens coniraire, à côlé de ces progrès accomplis par l'espril humain dans toutes les applications de son activité, à côlé de celle augmentation de richesses el de bien-être que les peuples devaient au bienfait de la paix romaine, enfin à celle époque de la plus grande civilisation du monde antique, j'aurais à vous montrer le désolant spectacle des hontes el de la corruption de l'humanilé , les monstrueuses turpitudes de ses maîtres, la plaie dévorante de l'esclavage, les combats de gladiateurs, la superstition croissant tous les jours, les apothéoses de souverains à peine dignes du nom d'hommes, des débauches sans frein, des vices sans nom.

Un grand enseignement ressort de ce conlrasle que je ne puis qu'indiijuer aujourd'hui. C'est que l'humanité était incapable de se régénérer elle-même. Tous les moyens furent tentés pour y parvenir : aucun ne réussit. Ni les

progrès des sciences, ni les spéculfUions de la philosophie, ni Tamalgiime de toutes les religions connues, ni les améliorations administralives , ni les réformes poliliques ne purent remédier à un mal qui avait sa source dans la déchéance originelle de la nature humaine. On avait perfectionné la machine sociale, mais c'était l'homme qu'il fallait refaire. Les Césars avaient pu façonner un monde polilique, mais leur puissance était nulle pour l'amélioration du monde moral. Il fallait qu'un autre pouvoir y mit la main.

Ici, nous touchons au moment le plus solennel des œuvres de Dieu. Le Verbe divin , qui avait tiré l'homme du néant, pouvait seul lui rendre sa dignité perdue. Il opéra la rédemption du genre humain |)ar un acte plus grand encore que celui de sa création , car à non moins de puissance, il s'y mêlait plus d'amour. Lé Vei be descendit sur la terre, il se fit homme pour sauver 1 homme, par la vertu de son sacrifice et de ses exemples. Et il faut bien. Messieurs, que nous parlions de lui dans celte chaire ; car il devint un des personnages de l'histoire romaine, puisqu'il vécut sujet d'Auguste et qu'il mourut sujet de Tibère.

Alors s'ouvre pour le monde une ère nouvelle, et la chronologie l'a consacrée en se renouvelant elle-même. Alors l'humanilé se sent éclairée d'une lumière inconnue et bienfaisante , et elle voit s'ouvrir devant elle des perspectives qu'elle ne soupçonnait pas. Dans celte vaste société politique, que la dure et violente élreiulc des Romains avait formée des débris de tant de nalions, une main douce et persuasive, mais d'une force irrésistible, réparant les ruines de la nature humaine, en rassemble les membres épars dans une société spirituelle à laquelle tous sont appelés,

jusqu'à CCS esclaves déjjourvus jusque-là du nom el de la diguité d'hommes, une société où tous les besoins de l'esprit et du cœur sont salisfiiils, où tous les droits de la liberté sont définis el reconnus, où lous les iniérêts de la terre el du ciel sont garantis, où, en un mot, le prol.dème de la destinée humaine est délinilivement résolu. Le fait qui sert de point de départ à ce grand mouvement s'accomplil, |)rcsque inaperçu el incompris, dans une province de l'Empire romain. Cependant des hommes simples et pacifiques , grossiers en apparence , mais sublimes d'inlrépidité, vont partout le divulguant, et annonçant aux peuples la bonne nouvelle du salut du genre humain opéré par la vie el la mort de l'homme-Dieu. On les contredit: ils aflirmenl plus fort. On les persécute, ils liennenl bon; et ils meurent sans rien changer à la déposition des faits qui s'étaient accomplis sous leurs yeux. Alors on croit à la véracité de ces témoins qui se laissent cgonjer ; l'Evangile commence la conquête des nations, et, avec son triomphe, sont proclamés et déposés sur la terre les vrais principes de \erlu, de vérité, de justice, que les peuples, engagés dès ce moment dans la bonne voie du progrès el de l'unité, auront à introduire dans leurs mœurs et leurs institutions.

Messieurs, ce sont là des faits, des faits de l'histoire romaine, attestés, comme tous les événements de l'histoire, par des témoignages écrits , dont on ne peut révoquer en doute rauthenlicilé sans ébranler à la fois tous les fondements de la ceililnde histori(|ue.

Ces événements s'étaient donc accomjjlis dans l'Empire romain, au moment où s'établissait le gouvernement impérial. Mais Rome, dont la puissance avait rendu plus facile la propagalion de l'Évangile, ne comprit pas à quelle œuvre

— 19G — elle avait élé associée. Les grands espiils qu'elle produisil alors , fermant les yeux à la lumière qui brillait sur le monde , ne virent qu'une des faces de la destinée de leur patrie, et n'eurent qu'une noiion incomplèle et confuse de sa mission. Toutefois pleins d'admiration pour les grandes choses qu'elle avait faites, ils ne pouvaient y méconnaiire la mar([ue dune intervenlion de la Pro\idence. L'expression la plus nette et la plus liaule de ce senliinenl, ([ui les honore, se trouve dans Pline l'ancien, ce savant universel qui a\ail embrassé dans son vaste esprit loules les connaissances de son temps. Pour lui, celle immensité majestueuse de In paix romaine, qui rapproche les contrées et les nations les plus éloignées les unes des autres, est un bienfait des dieux qui « semblent avoir donné les Romains au monde comme une » seconde lumière pour l'éclairer. » Et exaltant la gloire de l'Italie, devenue le siège de ce merveilleux empire : « La Pro- » vidence des dieux, ajoule-t-il, a choisi cette contrée pour » réunir les royaumes dispersés, pour adoucir les mœurs, » pour rapprocher, par le commerce de la parole , tant de » peuples divisés et tant d'idiomes barbares ; pour donner » aux hommes une même langue et une même civilisation ; » enfin pour que toutes les nations de l'univers trouvassent » en elle leur commune patrie (1). » Lvidemment, dans le cercle d'idées restreintes où Pline était renfermé, il était impossible de tenir un plus beau langage.

Messieurs, le gouvernement impérial resta fidèle aux principes dont il s'était constitué le représentant, et il en réalisa rajiplicalion. Après trois siècles d'un travail |)alient et soutenu de centralisation administrative et politique,

(1) Pline, Hust. mil., X\U, l. III, 6.

l'Empire devint une monarchie hérédilaire d'une régularité majestueuse et imposante, que les Barbares admiraient et imitaient tout en la renversant, et qui, à beaucoup d'égards, sert de modèle à l'organisaliou de la plupart des gouvernements modernes. Les province^ arrivèrent les unes après les aulres à la jouissance des institutions de la cité et à l'égalilé des droits. Les empereurs venant tour à tour de l'Espagne, de la Gaule, de l'Afrique, de la Syrie, des provinces danubiennes, améliorèrent à l'envi la condition civile et politique de leurs patries respectives, et l'œuvre de l'émancipalion des provinces était déjà bien avancée, lorsque Caracalla y mit la dernière main, en publiant la célèbre Constitution qui donnait le droit de cité à tous les habitants libres de l'Empire. « En même temps, par l'aclion des écoles publiques, par la propagation des langues latine et grecque, par l'étude des mêmes modèles, par la mise en commun de toutes les idées, lise forme, parmi tant de nations diverses, une sorte d'unité intellectuelle qui marque de son cachet, d'un bouta l'autre du monde, les sciences, la littérature et les arts. Le droit des gens, droit des nations vaincues, après s'être élevé à côté du droit quiritaire, droit primitif de Rome, se substitue à lui peu à peu, et l'unité du droit civil est créée (1). »

Tout cela n'était qu'un acheminement à une unité plus haute, à l'unité spiriluelle, par l'union des âmes dans la vérité religieuse. Le monde en avait plus que jamais besoin, car jamais la corruption n'avait été plus profonde, ni la superstition plus pnissanle. Mais si l'on sentail la nécessité d'une régénération morale, on ne voulait pas s'arracher

(1) M. Am. Thierry, Histoire des Gaules, l. I, p. 346.

à ses vices; si l'on cUiil tourmenté du besoin de croire, on ne voulait- pa? rompre avec Terreur, el toutes les passions et tous les inlércls se coalisèrent pour perpétuer celle double lyramiie sous laquelle gémissait l'bumanilé. Les maîtres du monde, babilués à voir tout émaner de leur puissance, à disposer à leur gré de toules cboses , ne voulurent pas reconnaître et favoriser le mouvement religieux, inauguré par la prédication de l'Évangile, et qui s'opérait en debors des limites de leur autorité et sans leur concours. D'ailleurs, l'empereur élait grand pontife de son vivant, il devenait Dieu après sa mort. Pouvait-il renoncer à de telle jirérogatives ? Le monde païen crut donc qu'il pourrait se siiflire à lui-même, et trouver, dans les éléments dont il disposait, ce principe régénérateur dont la société invoquait l'intervention. On se mil à l'œuvre avec ardeur : les empereurs, en favorisant la fusion de tous les cultes étrangers avec l'ancienne religion nationale ; les pbilosopbes en enti'eprenanl un sublil et ingénieux travail d inlerprélalion qui, dans leur pensée, devait avoir pour résultat de ramener le polylbéisme à la croyance en l'unité de Dieu.

Mais ces deux tenlalives furent également impuissantes. Elles n'aboutirent, l'une, qu'à augmenter le désordre et le chaos intellectuel et moral où s'agiiaienl les intelligences, l'autre, qu'à faire de Rome le réceptacle de toutes les superstitions du monde ancien, et on peut le dire au propre, le pandémonium du polylbéisme. D'ailleurs pouvait- on faire de la vérité avec de l'erreur, et était-il possible de guérir Ibumanilé de son égarement par autre cb )se que par la vérilé? Aussi, dans celte lulte opiniâtre, aebarnée et sanglante, le dernier mot devait rester au christianisme. C'était à Rome même, eu face de l'ennemi, qu'il avait établi son

siège, comme pour combiiltre de plus près la fausse sagesse du siècle et la domiiiaiion des idoles. Il vaiuquil après trois cents ans de combat dans lesquels il ne versa que le sang de ses marlyrs ; et après la plus furieuse de (ouïes les persécutions, celle de Diodèlien, la victoire lui fut assurée. Constantin arbora le hibarum, le cliristianisme prit possession de la société romaine, e! il se trouva que ce que Home avait (ait pour assurer sa domination temporelle sur le monde, aboutissait, à son insu, au rétablissement du règne de Dieu sur les àines.

Ce n'est qu'alors que l'on put saisir la relation providentielle qui existait entre l'établissement de l'Empire romain et celui de l'Eglise. Alors on put contempler du même regard l'ensemble des événements qui venait enfin de se dérouler tout à fait, et la pensée de Pline, restée nécessairement incomplète au point de vue borné où il était placé, se reproduisit dans une plus large et plus haute interprétation. « 0 Romain, dit le poêle Prudeiice, veux-tu que je '> te dise quelle fut la cause vérilable de tes triomphes , le » foyer caché de ta gloire, le bras qui enchaîne le monde » pour toi ? — C'est Dieu. Depuis les bords de l'Océan occi- » dental justju'aux mers étincelanles où le jour se lève, la » guerre brouillait les choses humaines. Des mains cruelles » toujours armées ne savaient que frapper et blesser. Dieu » voulut relVéner cette rage ; il apprit aux peuples à cour- » ber la tète sous une loi unique, à devenir tous Romains, » et ceux qui habitent prés du Rhin et du Danube, de l'Elbe » au lit profond, du Tage au sable d'or, et ceux dont le » Nil aux eaux tièdes féconde les campagnes avant de se » perdre par sept embouchures, l'n droit égal les a fait » tous égaux. L'n même nom les a ralliés ; la chaine qui

» assurait leur obéissance est devenue une chaîne fraler- » nelle. Nous vivons sur tous les points du monde comme » des citoyens nés l'un près de l'autre, renfermés dans » rcnceinle d'une même ville , grandis au même foyer do- » mestiquc. Voilà ce qu'ont produit les travaux de l'Empire » romain et ses victoires. Le Christ peut venir. La voie est » frayée ; la paix et l'union publiques régnent partout sous » un gouvernement modérateur. Rome et la paix sont les » deux liens de l'univers qui se confondent dans un seul. » 0 Christ ! lu ne permets point la domination de Rome » sans la paix ; et [lour que la paix te plaise, il faut qu'elle » arrive sous l'égide de Rome qui sait gouverner comme » elle sait vaincre. 0 Christ ! fondateur de ces murs.., » prends pilié de les Romains ! fais qu'elle devienne chré- » tienne aussi celte ville, au moyen de la(|uei!e lu as semé » une même croyance dans les autres. Quand les membres » rejeltent la superstition , que la tète ne reste pas impie. » Que Romulus devienne fidèle et que la foi conquière » jusqu'à Numa (1). »

Cette grande et belle théorie historique que Prudence a si poéliquement chantée, et qui ouvrait à rintelligence humaine des perspectives que ranliquilé n'avait pu même soupçonner, trouva bientôt son expression réiléchie, et pour ainsi dire philosophique, dans la Cité de Dieu de saïnl Augustin. Bossuet l'a consacrée définitivement, par son éloquence, dans son Discours sur lliisloire universelle ; et elle a clé et elle reste, pour l'apprécialioii des temps anciens, le premier et le dernier mot de la philosophie de l'histoire.

(i) Aurel. Prudent., Coulra Si/mmach, v. 601 et suiv. Voy. .Ain. Thierry, Ilist. de la Gaulr, \, p. 335.

Mais ici. Messieurs, un doute peut se présenter à l'esprit, et peut-être y avez-vous déjà songé. I/Kmpire romain vient d'atteindre au iv" siècle de l'ère chrétienne son entier développement ; il a organisé toutes les fonctions du pouvoir avec une perfection ijne l'on ne pouvait pas dépasser ; il est gouverné civilement par des lois qui ont mérité d'être appelées la raison écrite ; il vient de se soumettre aux lois religieuses que lui a dictées la raison divine, et un siècle après, cet Empire, dont tant de voix célébraient la grandeur, est jeté à terre, foulé aux pieds et déchiré par les barbares. Est-ce donc là une dérision de la Providence, ou bien, en voyant dans cet Empire un objet spécial de ses prédilections, avons- nous été la dupe d'une illusion de notre esprit? Loin de là, Messieurs : la chute de l'Empire romain, aussi bien que ses accroissements et sa grandeur, est une confîrmalion des vérités que nous avons entrevues, et tout s'y passe en vertu des lois que la Providence a établies et pnr lesquelles elle emploie les actions des hommes et des peuples à l'accomplissement de ses desseins, tout en leur laissant déployer dans le champ de l'histoire toiites les inspirations de leur libre arbitre. En effet, les Romains avaient dû à leurs vertus morales et guerrières d'être élevés à ce degi é de prospérité et de puissance, du haut dufpiel ils dominaient tous les peuples ; et cette récompense était de toute justice. Mais, par un retour non moins juste, quand ils se furent plongés dans la mollesse, qu'ils eurent perdu l'amour du travail, de la gloire, de la liberlé, tous ces sentiments élevés, toutes ces passions viriles qui font, non pas l'homme parlait, mais le bon citoyen et (pii assurent la grandeur des Etats, le moment vint où, la décadence étant à son comble, le vieil Empire

s'ôcroula loul à coup , cl où Rome perdit par ses vices ce qu'elle aviiil ac(iuis autrefois par ses vertus. Tue seule chose aurait pu conserver et raflerinir sa clominalion défiiillaiile. C'eût été une plus prompic adoption des vérités salutaires du christianisme, une application complèlc à toutes les condilioiis de la vie, à loules les relations des personnes, de sa morale privée cl de ses principes sociaux. Mais lant qu'il se senlit un peu de forces et de ressources, ce grand corps malade repoussa avec une obstination aveuiçlc et furieuse le remède bienfaisant qui lui était présenté, et il ne consentit à le recevoir qu'à la dernière exlrémiié, an moment où le principe du mouvenent et de la vie lui échappait. Il élait trop tard : le chrislianisme , en moulant sur le Irôiie, ne régna que sur des ruines. Il vint comme pour assister et présider aux funérailles du grand Empire, dont lui seul pouvait recueillir riiérilage et en liansmetire le dépota une société nouvelle

Telle est la loi qui élève et qui précipite les nations, et dont l'histoire, sous peine d'être au-dessous de sa tâche, doit toujours s'attacher à faire ressortir l'application, au milieu des événements si multiples et si variés dont le monde est le théâtre. Car il ne lui suffirait pas d'avoir exactement établi les détails des événemeiits, assigné des dates, déterminé les lieux, décrit les caractères et l'action des personnages ; comme elle est aussi un tribunal, elle ne doit pas se borner à l'instruction des faits, mais encore porter une sentence (jui soit toujours conforme à ce principe supérieur de justice (juc la conscience éclairée porte en elle-même, dont le respect ou la violation élève ou précipite tour à tour les individus, les familles, les nations, et qui préside à toutes les causes parlicnlières qui

font el qui défoni les Empires. C'est pnr là seulement que riiisloire cesse dïlre une simple élude expérimentale, (ju'clle s'élève à la hauteur d'une science morale, et qu'elle donne à ses enseignements une salutaire et souveraine autorité.

Toute doctrine philosophique demande à être justifiée par les faits, qui font d'elle autre chose qu'une pure abstraction, qu'une simple conception de l'esprit, et qui seuls peuvent l'élever à la dignité dune vérité concrète et vivante. Or, quand l'histoire a reçu de la philosophie, j'entends de la philosophie complète, celle qui ne se mutile pas elle-même, el qui permet à la raison et à la foi de se donner la main pour affermir l'homme tout entier dans la possession de la vérité, quand, dis-je, l'histoire a reçu de la philosophie cette notion d'un Dieu créateur qui gouverne tout l'univers, non-seulement par les rapports généraux qui résultent de la nature des choses, mais aussi par des actes immédiats et quelquefois exceptionnels de sa toute puissance, il faut que les faits conviennent avec cette théorie et que leur exposition la confirme ; car autrement ou la théorie serait fausse, ou les faits seraient mal présentés.

Mais ici ce désaccord n'est pas à redouter, et la doctrine, dont nous avons suivi la tradition depuis saint Augustin jusqu'à Bossuct, n'a jamais rien risqué à étie confrontée avec la réalité des choses d'ici-has. Par la notion d'une Providence active et toujours dirigeante, elle éclaire toutes les questions, elle résout tous les problèmes : pourquoi l'homme est sur la terre, pourquoi il y vit dans ces associations qu'on appelle la famille, la tribu, la cité, la patrie; pourquoi le bonheur et le malheur de

c-es réunions d'hommes dépendent de leur fidéliic ou de leur résislance à se conformer aux principes de justice qui ont présidé à leur formation et qui sont leur unique raison d'être, et comment enfin à travers toutes les bonnes et mauvaises volontés des peuples, qui s'élèvent et tombent tour à tour, Dieu poursuit son œuvre, bienfaisante et immuable comme lui-même, en soutenant la marche chancelante du genre humain, dans la voie qui mène à lui, et en étendant toujours le règne de la vérité sur la terre.

Or, Messieurs, pour revenir à l'histoire de Rome et conclure à son sujet, nous voyons que cette cité remplit un rôle unique dans l'exécution du plan providentiel, qui semble avoir présidé à la direction des destinées du genre humain. C'est elle qui établit par la force de son bras une puissante unité sociale, au milieu de l'anarchie et de la confusion des anciens peuples, et qui les fait citoyens de la même patrie politique. Puis après ce travail préparatoire, quand la prédication de l'Évangile a ouvert à tous les hommes les portes de la patrie spirituelle, c'est à Rome encore que se fixe et s'organise le gouvernement moral et religieux du inonde. Ici commence une merveilleuse transformation. Au v° siècle de l'ère chrélienne, l'Kmpire romain vient à défaillir, il est reconnu incapable de sauver Tordre social : Rome elle-même va succomber; ses légions ne lui sont plus un rempart ; Alaric y pénètre le fer à la main. C'est alors seulement que Home comprend la force nouvelle qui vient d'être déposée dans ses murs : elle voit les Rarbares s'incliner respectueusement devant les basiliques des apôtres, et la main désarmée de saint Léon-le-Grand faire rétrograder Attila. C'en est fait de

raneienne doniinalion des Césars : les Souverains-PoiUifes deviennent l'espoir el le salut des peuples, el e'esl par eux que Rome doit réorganiser le monde et le tirer une seconde fois du chaos dans lequel il est retombé.

Ainsi Rome demeure la ville éternelle. Son peuple reste le peuple-roi. Ses pressentiments d'impérissable grandeur ne l'avaient pas li'ompée, et le Christ accomplit, à tout jamais, la promesse faite par le Jupiter de Virgile :

Imperium sine fine dedi.

Je l'ai donné un Empire sans fin.

Empire tout nouveau, transformé, purifié par l'esprit divin de son fondateur, douce et salutaire domination dont les peuples bénissent les bienfaits (jui leur sont largement dispensés, sans qu'il leur en ait coûté le plus |)ur de leur sang el le sacrilice de leur nationalité ! Devenue ainsi la source du progrès moral et religieux du monde , Rome chrétienne a été plus grande par la croix de ses pontifes (|ue par l'épée de ses consuls et de ses Césars. Car c'est par la croix qu'elle a supprimé l'esclavage, qu'elle a enfanté les Barbares de l'Occident à la vie sociale, qu'elle en a fait ces peuples modernes , élevés sous ses auspices à une pureté de civilisalion que l'anliquité n'avait jamais pu atteindre. Reste maintenant à placer sous le signe du salut les nations du monde oriental qui n'ont pas encore subi son joug bienfaisant. Messieurs, Rome, patiente, parce qu'elle est éternelle , Rome attend et espère. Son regard plongeant dans l'avenir, y voit la réalisation plus ou moins prochaine, mais infaillible, des promesses dont elle est dépositaire. Et qui sait en ces jours de grandes et héroïques entreprises, où les nations de l'Europe moderne, héritières de l'Empire ro-

- %G — main, n'ont p;is craint de compiomelire leur repos pour la défense de Téiiuilibre polili(iue du monde : qui sait ce que, dans les desseins de la Providence, leurs glorieux efloris préparent d'inespérés triomphes à la cause du lapprochemenl religieux de l'Orient et de l'Occident, el à la propagation de CCS principes de vérité divine qui, seuls, n'ont jamais l'ail défaut dans tous les besoins et dans tous les périls de la civilisation ?

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