SUR
dispersèrent, et Pautre . armée «^avança librement.
Cependant iea lerdt et les agens royaux <|ai nVtaient pas sortis de Londres, s^avisèrent que le peaple de la vUle^ voyant le roi parti et le prince encore éloigné, pourrait bien songer à lui-même , et faire pour sa liberté quelque effort qui compliquerait la guerre. Pour préyenir ce danger qui menaçait leurs places, et que, par une transposition ingénieuse, ils nommaient le danger de la ville, ils avertirent en bâte le prince d^Orange que son concurrent avait fui , et qu^il eût à presser sa marche ; ils envoyèrent ausai des ordres aux chefs des troupes débandées : ces troupes se rallièrent , et dans le temps même qu'elles ae ralliaient , les lords se servirent du bruit de leur dispersion pour troubler les esprits des citoyena par une alarme salutaire , qui devait les détourner de toute pensée dHndépendance. Ils firent répandre que lès papistes et les Irlandais de Parmée royale massacraient de toutes parts les protestans. £n quelques jours, cette fausse nouvelle parcourut PAjigletenre ; on croyait entendre au loin les cris des manrlrîers et les plaintes des mourans ; on allumait des feux , on sonnait les cloches ; chacun se croyant en péril de la vie, n'avait plus de sens , plus d'idées , plus de soucis que pour ce danger I et si l'on désirait quelque chose, ce n'était pas que les hasards de. l'insurrection vinssent se joindre encore aux hasards présens; c'était que la victoire de Guillaume mit promptement fin à de telles angoisses.
Jacques II fuyait déguisé; il fut reconnu , à Fever* sham , par quelquea hommes , qui l'insultèrent et le
LA RÉVOLUTION Dfi 1688 [18I9]. 143
relinrent captif. De sa prison , il écrivit aox lords qui TeoaîeBt 4*exercer son pouvoir dans Londres , pour leur demander la liberté et une escorte ; sa lettre leur fut apportée par un homme du pays , qui pleurait en la remettant. Les lords se montrèrent moim^ sensibles , et leur première réponse fut que cette af- • faire ne les regardait point. Qaelques-mis, d^on esprit plus délié, représentèrent que cette dureté inntile pourrait bien être mal payée par le roi futur, qui voudrait au moins paraître humain , ne fût-ce que par pure bienséance. A un tel argument, tous se rendirent , et ils envoyèrent deux cents soldats pour délivrer Jacques et raccompagner jusqu'à la mer. Mais le roi, devenu libre , refusa de suivre son escorte, et retourna vers Londres. Il fut applaudi à son entrée par quelques uns de ceux que leur vie obscure et privée rendait étrangers à la guerre présente ; dépouillé de sa puissance odieuse, il ne leur paraissait plva qu'un homme , qu'un homme dans le malheur ; et , à ce titre , ils le plaignaient. Il n'en fut pas de même de ceux qui , durant ses prospérités , s'étaient engraissés de ses largesses : redescendu au simple état d'homme, il n'était plus rien pour eux ; il ne reçut de leur part qu'un accueil plein de froideur et de mépris : sa présence les gênait ; car elle les rendait suspects à celui auquel allait appartenir le pouvoir d'ennchir par les pensions et de décorer par les brevets. Heureusement cette gène finit bientôt; Jacques fut sommé de quitter Londres. Il était encore à Whitehall , quand les soldats de Gnillaume vinrent occuper ce palais. Le prince entra dans la ville en conquérant et en triomphateur,
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à la tète de ses troupes , aa bmit des acelamations de eeax dont la fortone allait grandir avec la sienne» Quelque satisfaction paraissait sur le visage des citoyens , à cpii Ton avait fait craindre d'être égorgés par les soldats royaui; mais c'était une joie tranquille, et qui marquait p)at6t Popinion d'un danger passé que le sentiment d'un bien-être actuel.
Jacques II s'était soumis aux ordres de Guillaume d'Orange ; il ayait quitté Londres , et les troupes dn vainqueur campaient dans la ville. La guerre était terminée, la révolution était accomplie. Il ne s'agissait plus , pour assurer dans les mains de Guillaume et dans les mains de ses amis tous les profits de la victoire, que de la sanctionner par des actes légaux. Ce devait être l'ouvrage d'un parlement. Les lords de la ville, réunis aux lords de l'armée victorieuse, prirent sur eux de reconnaître authentiquement dans le prince le droit suprême de convoquer les communes, et, ce qui importait surtout aux vainqueurs de ce jour, le droit de donner les emplois et de lever les taxes. Pour plus de régularité, on rassembla à Westminster les membres des deux dernières chambres qui avaient siégé sous les Stuarts, et on leur demanda une adresse semblable à celle des lords. Ils se rendirent docilement au lieu de leurs séances , et à peine assis , ib apprirent que la populace ameutée entourait leur salle, menaçant de ses imprécations et de sa vengeance ceux qui oseraient voter contre l'intérêt de Guillaume d'Orange. Ils ne résistèrent point à la présence de cette force populaire, que le même' Guillaume avait su rendre autrefois si terrible pour les
Ik KÉVOLUTIOR DK 1688 [18I9]. 145
de WHt , et Padretsè fat décrétée. Alors , ce pariemeot proTÎsi^re lut diesoas , et ceux de ses membres qsî ayâient déjà terminé leurs stîpulatkms ayec le pon- Toîr, se répandirent dan» les proTinces pour influencer les nouTeaox choix. Pendant ce temps, Guillaume nomma aux places, maintint dans les places , transféra les places , leva cinq raillions dMmpôts sur Londres , et défendit toute discussion politique, par des décrets rendus en son seul nom.
Ce fut le SS janvier 1689 (1688 vieux style) que s*assembla le parlement nouveau ; il prit le titre de convention , titre qu^avait porté trente ans auparavant l'assemblée qui légalisa la trahison de Monck et la royauté de Charles II. Dans Tadresse votée parles deux chambres , Guillaume fut appelé libérateur, sans doute à cause du nombre d^hommes qu^il venait de sauver du danger de vivre sans places ; ensuite la chambre des communes vota que le trône était vacant ^ parce que Jacques II avait rompu le contrat. mutuel qui rattachait au peuple. Les communes^ auraient dû dire de quelle date était ce contrat mutuel, et quelles en avaient été les clauses. En faisant Téquation, fausse, dans^ce cas, des idées de roi et d'obligé par contrat envers le peuple, elles faisaient Téquation funeste pour l'avenir, des idées dé peuple et d'obligés enver» le roi; elles établissaient par avance, que du moment où Guillaume serait roi 9 il y aurait , en vertti de ce seul titre de roi , un pacte obligatoire entre la nationanglaise et Guillaume , pacte occulte et mystérieux , sans condition expresse, sans garantie stipulée, dont la vaine hypothèse, sans augmenter du moindre degré
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la force effective de la partie eiyi^tte, lieirait armer la partie régnante d'une autorité logique capable de légitimer la violeocejet de faire de Toppresaioii un draît fondé sur le consentement des <4[>priaiés. Il b*j a pas d^argumenl; plus terrible contre- les nations 4}«e Ta/^ testation fausse de la volonté nationale ^ c'eat à Taîde de pareilles fictions que les rebelles au despotiame , que les héros de la liberté sont impunément flétris du nom de traîtres.
Les lords de ce temps ne s^ .trompèrent pas ; dans leur examen des votes des cofununes , ils passèrent rapidement sur Tidée du contrat mutuel , et ne dis- Gutôreul avec sérieux que la proclamation de la racaiwe du trône. Plusieurs préten^rent qn^il était mal de présenter comme rompue la continuité de succesaioB qui avait fait ,la force de ce pouvoir royal auquel ils avaient dû tant de biens. Ils furent secondés en eela par les hommes qui s^étant réunis les derniers an prince d^Orange , et ayant ainsi peu mérité de lui , auraient préféré le règne de sa femme , fille du roi dépossédé. Cet article manqua dVtre supprimé, et ne passa enfin qu^à la faveur d^une capitulation entre les amis du prince et les amis de la princesse. Quand en posa la question déoisive, Qui est-ce qui sera roi? b réponse fut celle-ci : « Les lords spirituels et temp^ rels arrêtait que Gi|illaume, prince, et Marie, prioeesse d^Orange, serontensemble roi et reine } le prince seul , au nom de tous deux , exercera le pouvoir royal. *
€es débats duraient depuis vingt jours ; et au mifiev de tant de soins pour Forganisation du gouvernement qui se disait national, il n^avait encore été question ni
LA BÊVOLUTIOn l»E 1688 [l819]. 147
de la nation ni de la liberté. Une seule fois , dans une conférence entre les deux chambres, quelques voix s^ëlcTërent pour demander qu^on marquât des limites certaines au pouvoir du roi futur. Un enToyé de Guillaume Tint trouver les hommes qui avaient tenu ce langage. « N^nsistez pas , leur dit-il , sur le point de limiter un pouvoir que le prince veut posséder tout entier. Je dois vous dire de sa partquMlades moyens de vous punir, et quMl les mettrait eu usage. Craignez , en le dégoûtant du succès qu^il vient d^oblenir , de le forcer à se retirer de vous , et à vous abandonner à la merci dn roi Jacques. • Cette réponse outrageante montre ce que croyait Guillaume du prétendu pacte violé par Jacques second , et vengé par le peuple anglais : s'il eût pensé que le roi détrôné Pavait été par la puissance de la nation , il nVût pas fait à cette nation , capable de se délivrer du roi Jacques , la menace de la livrer à sa colère. Quand tout fut terminé, quand les communes eurent reçu des lords Pacte qui déclarait roi et reine le prince et la princesse , et après eux leur postérité-, une sorte de pudeur vint saisir la chambre , et elle dressa , sous la forme d'un projet de loi , la liste des excès de pouvoir qui avaient fait haïr les deux derniers règnes. Ainsi naquitoe qu'on appela le bill dei droits, exposé dé principes sans aucune garantie, simple appel à> Phumi^ité et à Ih raison des gouvenians. On y dit que' les élections do^nt être libres , que les patlefifeens doivent' éXtetkoxntfni àssem*bléa, qne les citoyens peiiifent fiiire des pétitions et avoir des armes selon leur état : maximes vagues, aussi faciles à éluder qu'à proclamer, et dontia mieux res-
us koR
pectée u^a pfts eu en Aogleterre dix années de slrkte observance. Le biU des droils règne encore , et c^est sons son facile empire que se fait le trafic des villes représentées , et que les parlemens durent sept ans.
Ainsi il a manqué une qualité à la révolution anglaise de 1688, et. précisément cette qualité est celle dont on rhonore gratuitement; cette révolution n^« point été une révolution nationale , c^est-à^dire une révolution faite par les mains de ceux , faite au profit de ceux qui ne tirent aUcnn gain des imp6ts publics, aucun bonnenr,' aucun crédit de la puissance publique ; dont la vie est toute privée ; qui nVnt nol intérêt à ce que le gouvernement soit à tel ou tel bomme , ait telle ou telle figure; mai» à ce que le gouverne^ ment , quel quUl soit , qui que ce soit qui T^xerce^sott dans Pimpuissance absolue de violer ce qui est éternellement saint , éternellement inviolable , la liberté. Si la révolution de 1688 eût été faite par des hommes et pour ces hommes, on ne les verrait pas aiyourd^faui en Angleterre assiéger le .pouvoir de leurs réclamations , et le menacer de leurs soulèvemens.
Nous aussi, nous avons eu notre révolution de 1688 1 ce,nVst plus pour nous une épreuve à £ftire$ noos .Savons d^is quelle .situation d^ame une pareille révolution m^% up peuple, et si, en la subissant, il doit se glorifier ou rougir de luinoiéme. Quand celui qui fut pour nous. Guillauqie III > , se faisait précéder, à u rentrée dans Paris, par des pièces de caiion, des ' mèclies brûlantes et des sabres nus y avon»-noas en
LA mtTOLVTIOll PB 16S8 [l8I9]. 149
bien de bonne foi k notre puissance et à nosTolontés, dont il se disait Pouvrage ? Nous sommes-nous yraiment persuadés que c^était par nous et pour nous qu^il marchait de nouveau sur nos tètes? G^étatt son profit de nous inspirer dePorgueil au milieu de notre néant, de nous gonfler de cette yanité que la fable a rendue ridicule , de la folle yanité de Finsecte qui se yante de guider le char, quand le char remporte et ya Pécraser. Le despotisme a surtout beau jeu, lorsqu^il peut répondre aux peuples qui murmurent : c^est yous-mémes qui m'ayez youlu.
A Dieu ne plaise qu'une telle réponse puisse encore nous être adressée. Si nous avons le malheur d'être opprimés, n'ayons jamais la honte d^être appelés esclayes. volontaires; nous foirons l'un et l'autre, en poursuivant avec calme et constance l'œuvre de liberté commencée si heureusement par nos pères , et dont les fondemens furent dispersés par le premier chef d'une dynastie prétendue nationale. Qu'importe au Sisyphe de la fable , la figure et la substance du rocher qu'il soulève? qu'imj[M>rte de même aux nations la forme et l'origine du pouvoir? c'est par son poids, c'est par leur faiblesse que le pouvoir les accable. Elevons dans nos lois et surtout dans nos âmes des barrières et des forts inviolables contre toute tyrannie, soit d'ancienne, soit de nouvelle forme, soit d'ancienne , soit de nouvelle date : laissons le reste au temps, et ne nous abaissons jamais à conspirer avec la fortune ■•
• Il j a , c«tra U rérolvtion de 1688 el celle d« 1830 , cetUr diffirence qo» DIX ANS D*£TrDES 111 ST. |3
13a sut LA ifiTOLUTlOV PB 1S88 [l81«3«
la Jqrai tw eit vrainMit «se wénAufkm Batkm«l« , pviSipw UmM* 1rs cUases dfl la nation , hors une seule , j ont concoura. Le peuple s'est saafé Ini-nême* il a combattn pour sa propre canse , et tonte la puissance de la rojnai^ nouvelle dMve de k Tâetoire popnlair». Dv rtrte, si je notais troarj «Tce tmm opinions de Tingt-qnatie ans en présence de cette ré?olution ei de 8«« résultats politiques , j*aurais certainement porté sur elle nn jugement aussi partial et aussi dédaigneux; Pige m*a rendu moins enthousiaste des id^es, et plus nt ponr les dits.
8VK LI8PE1T ]IATI01IAI< OIS UiLAUDAIS. 151
Sur Tespril national des Irlandab, à propos dea Mélodies Irlandaises d« Thomas Moore '.
Il y a des peuples qui ont la mémoire longue , que la pensée de Tindépendance n^abandonne point dans Tesclavage., et qaî , s^opiniâtrant contre Thabitode , ailleurs si puissante , délestent et renient encore , après des siècles , Pexistence qu^une force supérieure leur a imposée malgré eux. Telle est la nation irlandaise^ Cette nalîon , soumise par conquête au gouTerneraent anglais , refuse , depuis six cents ans , de consentir à ce gouyernement et de lui donner son a?eu; elle le repousse comme au premier jour; elle proteste contre lai , comme protestait la vieille population d^Irlande , dans les combats où elle fut vaincue ; dans »eê révoltes , elle ne se croit point en rébellion , mais en guerre juste et légitime. C'est vainement que la puissance anglaise s'est épuisée d'elloHs pour vaincre cette présence d^esprît si vivaee, pour faire oublier la conquête , et faire accepter les fruits de rin«vasion armée comme Texercice d'une autorité légale ^ rien n'a pu anéantir l'obstination irlandaise. Malgré les séductions , malgré les menaces , malgré les supplices ,
' Ctttiêmr européen du S8 fiivner 1820.
151 801 L*B$PitT NAtlOICiL
les pères Font légnée k leurs fils. La yieille Irlande est encore la seule patrie que les vrais Irlandais avouent ; c^est k cause d'elle quHls ont tenu à sa religion , comme à son langage; et, dans leurs insurrections, c'est encore elle qu'ils invoquent sous le nom à^Erin, par lequel la nommaient leurs ancêtres.
Pour maintenir cette chaîne de mœurs et de traditions contre les efforts des vainqueurs , les Irlandais se sont fait des monumens que ni le fer ni le feu ne pouvaient détruire ; ils ont eu recours à Part du chakit , dans lequel ils se vantaient d'être habiles, et qui, dans les temps de l'indépendance, avait fait leur orgueil et leurs plaisirs. Les bardes et les ménétriers devinrent les archivistes de la patrie. Errant de village en village , ils allaient porter dans chaque foyer des souvenirs de la vieille Irlande; ils s'étudiaient à les rendre agréables à tous les goûts et à tous les âges ; Ils avaient des chants guerriers pour les hommes, des romances d'amour pour les femmes , des contes merveilleux pour les enfans du logis. Chaque maison conservait deux harpes toujours prêtes pour les voyageurs , et celui qui savait le mieux célébrer la liberté de l'ancien temps , la gloire des patriotes et la grandeur de leur cause , en était récompensé par une hospitalité plus attentive. Les rois d'Angleterre essayèrent plus d'une fois de frapper l'Irlande dans ce dernier refuge de %en regrets et de ses vœux; les poètes errans furent persécutés , bannis , livrés aux tortures et aux supplices : mais la violence ne fit qu'irriter des volontés indomptables ; l'art du chant et àe% vers eut ses martyrs comme la religion ; et les
»K8 lALAIfPAlS [l820]* I5S
sooTenirs qa^ou voulait éteindre «e redoublèrent par le sentiment de ce qu^il en coûtait pour les garder.
Les paroles des chansons nationales , dans lesquelles rirlande a consigné ses longues souffrances , ont péri pour la plupart ; la musique seule s^est conservée. Cette musique peut servir de commentaire à Phistoire du pays. Elle peint Fintérieur des âmes aussi bien que les récita peignent les actions ; on y trouve beaucoup de langueur et d^abattement , une tristesse profondément sentie ^ mais vaguement eiprimée , comme la douleur qui se retient parce qu^on Pobserve. Quelquefois un peu d'espérance ou de légèreté s*y montre^ mais, dans les refrains les plus vifs, il survient toujours quelque accord triste , quelque changement de mode qui ramène brusquement des teintes plus sombres, comme on voit, dans un jour nébuleux, un rayon de soleil paraître un instant pour se dérober atissitôt.
M. Moore est k la fois poète et musicien , comme les vieux bardes de sa patrie ; mais , au lieu de leur inspiration sauvage, il a toutes les grâces du talent cultivé $ et son amour pour Tindépendance , agrandi par la philosophie moderne , ne borne point tous se» vœux à la délivrance à^Erin et au retour du vieux diiapeau vert '. U célèbre la liberté comme le droit de tous les hommes , comme le charme de toutes les montrées du monde. Les paroles anglaises qu'il a composées sur le rhythme des anciens airs de Tlrlande , «ont remplies de sentimens généreux , bien qu'em-
I Ancien ^lendard dei cLvIb de l'Irlande.
154 8fE LESPin RATIOHA^
preintes le plus souTent de la couleur et des foraes locales. Ces formes , presque toujours mystérieuses, cmt d^ailleurs un ckarme qui leur est propre. Les Irlandais aiment à faire de la patrie un être réel qu'on aime et qui nous aime ^ ils aiment à lui parler •ans prononcer son nom, et à confondre Tamonr qu'ils lui Youenty cet amour austère et périlleux, a¥ec ce qu'il y a de plus doux et de plus fortuné parmi les afTections du cœur. Il semble que , sous le voile de ces illusions agréables , ils veuilleat déguiser à leur ame la réalité des dangers auxquels aVxpose le patriote , et s'entretenir d'idées gracieuses , en attendant l'heure du combat, comme ces Spartiates qui se eouronnaient de fleurs , sur le point de périr aux TberBiopyles.
Nous citerons pour exemple le morceau suivant, que l'auteur suppose adressé par un paysan à sa roaî^ tresse :
« A travers nulle dangers , à travers mille malheurs , ton sourire a égayé ma route. Plus notre destin devenait sombre , plus la flamme de nos cœurs était vive. J'étais esclave ; mais dans tes bras ason ame retrouvait l'indépendance; et je bénissais jusqu'à mes misères, qui me rendaient plus cher à tes yeu^.
« J'ai vu ta rivale honorée , quand le mépris était ton partage ; j'ai vu ton front ceint d'épines , quand l'or étincelait sur le sien ; elle m'olTrait une place dans ses temples , quand le creux des rochers était ton refuge. Mais que je tombe sans vie à les pieds , si je me donne à celle que je n^aimc pas , si je le dérobe une seule de mes pensées. »
DM IftI<4R1ftA» [l^So]. 195
Un autre rooro^nu d^un ton plus élevé e&l placé dans la boucbe d^un de ce« vieux podl6$ errans, qvi parcon* raient lUrlanda en pleurant les destinées de la patrie :
« ! ne blâmez pas le barde s^ll fuit vers ces réduits secrets , où le plaisir repi^^e et squrît nonclialamment à la gloire ; il était né pour des projets plus nobles ; dans des temps moins contraires ^ son ame eût brûlé dVne flamme plus saipte* I^a corde qui maintenant languit sur sa lyre » aurait tendu Tare redoutable et lancé les flèches du guerrier* Sa bouche qui ne sait, plus soupirer que le tourment des vains désirs , aurait versé à larges flots les accens mâles du patriote. ....
« Mais , ô mon pays ! ta gloire 0it perdue ^ ils sont brisés ces courages qui ne devaient plier jamais; tes fils se cachent et fuient le jour pour gémir librement sur tes ruines j car on les nomme traîtres lorsqu'ils ^aiment, et la mort les punit de te défendre. Le mépris est leur partage , k moins qu'ils ne te soient infidèles ; ils sont condamnés à vivre obscurs , s'ils refusent de renier leurs pères ; et le flambeau qui les conduit aux honneurs s'allume au bûcher funeste où la patrie git expirante.
«• Quoique ton orgueil soit abattu , quoique ton espoir ait fui comme l'ombre , je t'aime , à Erin, et ton nom vivra dans mel chants ; jamais , dans ses heures de joie , mon .cœur ne repoussera le souvenir de teamauY. Je veux que l'étranger entende retentir tes géoûssemens dans ses plaines ; je veux que lé son de ta harpe s'élance au-delà des flots qui noua entourent ; je veux que les maîtres eux-mêmes , dans le
moment où ils riyent teê fer» , s^airéleiit à la Toix de leur «te lave , et laissent échapper une larme» »
Souvent M* Moore rétrograde vers les temps de rindépendance irlandaise , et chante les héros de la patrie libre : k Qu^Erin se rappelle les anciens jours , ces jours où ses enfans ne la trahissaient pas.— • Honneur ava épées du vieux temps , honneur aux hommes qui les portèrent.» Quelquefois, il invoque le souvenir des batailles dont le sort a décidé de la liberté ; il peint la marche nocturne du conquérant , et la dernière veille des soldats de la patrie , qui , retranchés sur le penchant des collines , « attendaient le jour pour mourir. »
« N^oubliez pas les champs où ils sont tombés, les derniers , les plus fidèles des braves ; ils ne sont plus , et notre espérance a péri sans retour avec eux.
« Oh ! si nous pouvions reconquérir sur la mort ces coeurs qui bondissaient pour la patrie I S^ils se relevaient à face du ciel , pour renouveler le combat de ^indépendance !
« En un instant serait brisée la chaîne que la tyrannie nous impose; ni hommes, ni dieux n^auratent le pouvoir de la renouer.
« G^en est fait , Thistoire grave sur ses tables le nom de celui qui nous A vaincus ; mais maudite est sa renommée, maudit est son char de triomphe, qui roule sur les tètes des hommes libres.
« On aimera mieux la tombe , on aimera mieux le cachot illustré par un nom patriote, que les trophées de ceux qui marchent à la gloire sur les ruines de la liberté. »
aSS IBlAlfD&IS [nSO]. 157
C'est no ^nd titre k la recoDoaissance d*iiiie nation que d^avoir su chanter en vers capables d'être populaires , sa liberté présente ou passée , ses droits garantis ou TÎoIés. Celui qui ferait pour la France ee que M. Moore a fait pour Plrlande , serait récompensé au delà de ses peines par Pestinie du public et paria conscience d'avoir rendu service à la plus sainte de toutes les causes. Dans les temps de Farbitraire , nous avions des refrains mordans pour arrêter Tinjustiee par la crainte frivole du ridicule ; pourquoi , dans ces temps de liberté douteuse , n'aurions*nous pas des chanta plus nobles pour énoncer nos volontés , et les présenter comme une barrière au pouvoir toujours tenté d'envahir ? Pourquoi les prestiges de Part ne se joindraient-ils pas à la puissance de notre raison et de nos courages ? Pourquoi ne nous ferions-nous pas une poésie nouvelle , inspirée par la liberté et con*sacrée à sa défense , une poésie , non pas classique , mais nationale , qui ne serait pas la vaine imitation des génies qui ne sont plus , mais la peinture vivante des âmes et des pensées d'aujourd'hui , qui protesterait pour nous , se plaindrait avec nous , nous parle^ rait de la France et de son destin , du destin de nos aïeux et de nos fils ?
Nous avons réussi dans l'élégie amoureuse , craindrions-nous d'entreprendre l'élégie patriotique , non moins touchante, non moins douce que l'autre ? Quelle image plus digne de pitié et d'amour, qae cette patrie de nos pères , si long-temps le jouet de la fortune , tant de fois vaincue par la tyrannie , tant de fois trahie par ses propres soutiens , aujourd'hui ra-
!»• 8Dft L ESPRIT RATIORAL MES ItLANDAIS.
iiîiné« , mau éaoore ehancelaiite » efc réclamaDt d*oiie ▼oîx débile nos secours el notre dëvouemeot ? Qooî de plus poétique que sa longue existence , où se rattache par tant de liens notre existence passagère? Nous qu^on appelle des hommes . nouveaux , sachons prouver que nous ne le sommes pas; sachons nous rallier par des souvenirs populaires aux hommes qui, avant nous, ont voulu ce que nous voulons, aux hommes qui ont compris comme nous les libertés de la terre de France. LVsprit d'une indépendance généreuse et paisible nous a précédés de loin sur cette terre ; ne craignons pas de la remuer profondément , pour y retrouver cet esprit : nos recherches ne seront point vaines , mais elles seront tristes ; car nous rencontrerons plus souvent des supplices que des triomphes. Ne nous y trompons pas , ce nVst point à naos qu^appartiennent lés choses brillantes du temps paseé ; ce n'est point à nous de chanter la chevalerie : nos héros ont des noms plus obscurs. Nous sommes les hommes des cités , les hommes des communes , les hommes de la glèbe , les fils de ces paysans que des chevaliers massacrèrent près de Meaux , les fils de ces bourgeois qui firent trembler Charles Y *, les fils des révoltés de la Jacquerie.
• Ed IS58, Ionqci*iUtait rtfgrat du royaume.
SOft LA COlf^OtTI HOtlAim £l820]. 150
Sur la cooqui-te de TAngleterre par Ira Normandb, à propoa du romas i*Ivanhoe >.
Le jour oâ GuîHaame-le-bâtard, duc de Normandie, à la favear d*nn vent d'^est , entra dans la baie de Hastings avec 700 yaÎMeaux et 00,000 soldats , pour envahir le pays des Anglo-Sanons , une lutte à mort commença entre ce peuple et la troupe des envahisseurs. Il y allait de la propriété , il y allait de Pindépendanoe , il y allait de la vie : la contestation devait i^tre longue ; elle le fut en effet ; mais vainement eu chercherait-^m le récit fidèle dan» les historiens modernes de TAngleterre. Ces historiens présentent , une fois pour toutes , les Saxons aux prises avec les Normands; ils détaillent un seul combat; et purs après, ni Normands, ni Saxons, ni vainqueurs, ni vaincus, ne reparaissent plus dans leurs pages. Sans s^inquiéter des démêlés ultérieurs , ni de la destinée diverse des masses d'hommes qui ont combattu pour se disputer le pays , ils passent avec un calme admirable au récit de la vie et de la mort de Guillaume premier du nom, roi d'Angleterre, successeur de Harold , dernier roi des Ânglo-Saions. Ainsi les con-
I Censeur Européen du 29 mai 1820.
160 8Uft LA GOfIQOftn M L*Alf6LITIftiB
séquences de rinvasion semblenl se borner , pour la nation Taincue , à un simple changement de dynastie. L^assenrissement des indigènes de TAngleterre , leur expropriation en masse , et le partage de leurs biens entre les envahisseurs étrangers , tous ces actes de conquête et non de gouvernement , perdent leur caractère véritable pour prendre mal à propos une couleur administrative.
Un homme de génie , Walter Scott , vient de présenter une vue réelle de ces événemens si défigurés par la phraséologie moderne; et ohoae sixigulière^ mai» qui ne surprendra point ceux qui ont In 8e$ précédens ouvrages , c^est dan» un roman qu^il a en^ trepris dVclaîrer ce grand point d^histoire, et de présenter vivante et nue cette conquête normande, que les narrateurs philosophes du dernier siècle, plus faux que les chroniqueurs illétrés du moyen âge, ont élégamment ensevelie sous les formules banales de succession, de gouvernement, de mesures détai, de conspirations réprimées, âe pouvoir, et de soumis^ sion sociale.
he roman d^Ivanhoe nous place à la distance de quatre générations après Tinvasion des Normands, au temps de Richard , fils de Henri Plante^Genest ou Plantagenet, sixième chef depuis le conquérant. A cette époque où Thistorien Hume ne sait nous présenter qu^un rm et Vjingleterre , sans nous dire ce que c^est qu^un roi ni ce qu^il entend par PAngleterre, Walter Scott, entrant profondément dans Texamea des faits, nous montre des masses d^hommes, des intérêts , des existences distinctes , deux peuples, on
PAi IMê MOKHANM [l82o]. 161
ge double , des mœurs qui se repoossent et se combaUenC ; d^an côté la tyranoie et rinsolence , de Tantre la misère et la haine, déyeloppemens réels da drame de la conquête, dont la bataille de Hastings n^avait été que le prélude •• A cette époque beaucoup deTaincus ont péri, beaucoup ont plié sous le joug, mais plusieurs protestent encore. Le SiixoH esclave D^a pas oublié la liberté de ses pères, et trouvé du repos dans son esclaTage. Ses maîtres sont encore pour lui des usurpateurs étrangers ; il se rend compte de sa dépendance , et ne la croit point une nécessité sociale ; il sait quels ont été ses droits sur Phéritage qu'il ne possède plus. Le vainqueur , de son c6té , ne déguise point encoresa domination sous une vaine et fausse apparence d'aristocratie politique ; il se dit normand y et non pasg^n/i'/Aantme; c'est comme soldat normand qu'il règne , qu'il commande , qu'il dispose de l'existence de ceux qui ont plié sous l'épée de ses ancêtres. Tel est le théâtre réel et vraiment histo* rique oà vient se placer la fable d'Ivanhoe , dont les personnages fictifs servent à rendre plus frappante encore la grande scène politique où l'auteur les fait figurer.
Cédric de Rotherwood , vieux chef saxon , dont le père fut témoin de l'invasion, homme brave et surtout fier à l'excès , a su conserver son héritage en se faisant craindre des vainqueurs. Cédric, libre et propriétaire , au milieu de sa nation subjuguée et sans domaine , s'est cru sous l'obligation d'affranchir ses compatriotes ; îl a bercé tous les jours de sa vie du vain rêve de l'indépendance. Après mille projets di-
lei SVft LA GoilQirtTE BB L*AN6L1TERRB
▼ert et iiiilie tentatives stériles , son esprit , las de suivre ce grand essor , s^est rabattu sur un dernier plan et sur une dernière espérance bien faible et bien incertaine. 11 est le tuteur d^une jeune personne nommée Rowena, qui descend de la race d*Alfred, et il s^est persuadé que le mariage de sa pupille avec Athelstane de Coningsburgh , dernier rejeton d^Ëdouard-le-Gonfesseur, en confondant aux yeux du peuple saxon le sang de deux de ses anciens chefs , présentera à ce peuple un point de ralliement pour , une insurrection décisive. Cette idée , où toute Tactivité de Cédric s^est en quelque sorte emprisonnée , Voccupe et le travaille sans cesse ; il a déshérité son propre fils Wilfrtd , qui a osé traverser ses projets en aimant llowena et en parvenant à lui plaire. Wilfridy plus amoureux que patriote, a déserté, dans son désespoir , la maison de ses aïeux pour le palais du roi normand; il a reçu de Ridiard Gœur*de-Lion , des grades, des faveurs, et le titre de chevalier d'Ivanhoe. Les incidens qui naissent de son retour et du retour de Richard en Angleterre , remplissent le eorps du roman. Tout se dénoue favorablement poor Wilfrid d^Ivaohoe ; il s^unît à Rowena ; le vieux Ce* dric voit sans s^indigner la fille d^ Alfred suivre Wilfrid k la cour du chef des conquérans. Ce dénouement satisfait le cœur humain ; il est triste pour le cœur patriote ; mais Fauteur ne pouvait fausser Vhwtoire ; il est trop vrai que les Saxons n^ont point sa Part de briser leur joug.
Ce Cédric , le dernier représentant de la liberté saxonne , est peint comme un homme d^un caractère
PAt LMB IfOftHAlfDS [l8St]. lêà
bon, mais infieiible dans son aTertion contre les OBurpateurt étrangers. Il étale avec laste son TÎem oom de Saxon , au miliea de gens dont la lâcheté le renie $ il a le regard hantain et jaloux , signe d\m6 ▼îe passée à défendre chaque jour des droits chaque jour envahis. Fatigué du présent, il se reporte sans cesse en arrière, au-delà de cette fbneste journée de Hastîngs , qui ouvrit F Angleterre aux Normands et à Tesclavage. II déteste la langue des vainqueurs , leurs coutumes , leurs fêtes , leurs armes , tout ce qui n'était pas sur le sol anglais , quand le peuple anglais éUit libre. Â c6té de lui figurent deux de nés 9erh , les fils des serfs de ses ancêtres ; ces hommes portent le collier d^esclavage où est inscrit le nom de leuv mailre; et cependant ils aiment ce maître, parce qu^il est environné d^ennemis qui sont aussi leurs ennemis , parce que Tinsolence étrangère qui pèse sur Ini et sur eux, rapproche leur destinée de la sienne, el confond en quelque sorte dans une même cause denx intérêts autrefois contraires. Des troupes de proscrits sans asile , obligés d^habiter les bois et de s^y faire brigands pour vivre , nous montrent les dé« bris des ravages de la conquête, nous peignent le sort de ceux que Finterdiction des armes de chasse, décrétée par an vainqueur soupçonneux, plaçait entre la faim et le crime. Mais la peinture la plus énergique et la plus sombre des fruits de Penvahissement, est celle d^nne Saxonne , qui , après avoir vu son père et ses sept frères tués en défendant leur héritage, a vécu seule pour servir honteusement aux plaisirs du meurtrier de sa famille. Portant dans le lit de #on maître
I«4 SUR Là GORQVÉTB Dfi L'âlfCLBTfiERI
«ne haine idiplacable et la soif ardente de se venger, elle a usé des séductions de sa beauté pour armer le fils contre le père , et souiller d^un parricide la salle de festin des vainqueurs. Vieillie dans sa servitude nouvelle , elle a perdu par degrés son empire , et le mépris est devenu son partage ; mais , au milieu de Popprobre et des insultes , elle n*a pas oublié la vengeance. Gédric , prisonnier dans le château du Normand , la rencontre et apprend son histoire. « Ha vie a été lâche et atroce , lui dit-elle ; je veux Pexpier en vous servant. » Au moment où une attaque est livrée au château par les amis du Saxon , au moment où les hommes d^armes sont au mur de défense , an moment où le miutre du château , blessé dans le combat , est déposé sur son lit , loin des remparts et loin des combattans , la vieille Saxonne accomplit son dernier et terrible projet : elle allume le bois amoncelé sous le bâtiment ; puis , courant à la chambre où son ennemi est étendu , privé de forces, mais plein de connaissance , elle lui rappelle avec ironie le dernier repas de son père 5 elle lui fait sentir la vapeur du feu qui couve sous Pappartement ; elle insulte à Pimpuissance de ses efforts et de ses cris ; elle lui donne Pavant-goùt de la mort ; et , quand Pincendie a éclaté, elle gagne le sommet de la plus haute tour, s^y tient debout, les cheveux épars, souriant à la flamme qui s^élève , et chantant à haute voix un de ces hymnes guerriers que les Saxons , encore païens , faisaient entendre sur les champs de bataille.
Yoilà les personnages qui nous représentent les vaincus. Quant aux vainqueurs, quant aux fils àes
VAE tu KOaiAIVDS [l82o]. 165
aventuriers qui «uivirent la fortune du bâtard, Régînald Front-de-Bœuf , Philippe de Malvoitin , Hugues de Bracy et le prince Jean Plantagenet , nous les figu* reot. Nous trouvons en eux le conquérant ombrageux et vain , attribuant Forigine de sa fortune à la supériorité de sa nature, se croyant d'une espèce meilleure et d*un sang plus pur ; qualifiant sa race du titre de noble ; employant au contraire le nom de saxon comme un nom dMnjure ; disant qu'il tue un Saxon sans scrupule , et qu'il ennoblit une Saxonne en disposant d'elle contre son gré ; prétendant que ses sujets saxons ne possèdent rien qui ne soit à lui , et les menaçant , s'ils devenaient rebelles, de leur arracber la peau de la tête.
Outre ces caractères qui dérivent de l'état politique du pays , l'auteur d'ivanhoe n'a pas manqué d'en introduire d'autres qiii dérivent des opinions du siècle. Il peint le templier à l'esprit hardi , plein d'ambition et de projets , méprisant la croix dont il est le soldat, tuant des Sarrazins par spéculation de fortune; et, en regard, le templier fanatique, esclave passif de sa règle et de sa foi 5 le prêtre hypocrite et sensuel 5 le juif humble , souple et patient , entouré de mépris et de périls, obligé de tromper pour se défendre , et d'être fripon adroit, parce que lespuissans du monde peuvent l'être à son égard impunément et le front levé. Mais il y a un personnage qui efface tons les autres, et auquel l'ame du lecteur s'attache par un intérêt irrésistible; c'est celui de Hébecca, la fille du juif Isaac d'Yorck. Rébecca est le type de celte grandeur morale qui se développe
l«a SUft hk CORQUÈTB »S L ARGUtTIKEB
dans Tame des faibles et des opprimés de ee monde , quand ils se sentent meilleurs que lenr fortune , meilleurs que les heureux qui les écrasent. Tout ce qu'il y eut jamais de dignité calme dans Tame d'un Caton ou d'un Sidney » se joint en elle à la modestie naïve , à la patience qui ne murmure jamais , à ce pouvoir si touchant de souffrir qui est l'attribut des femmes. Ce caractère, si fort au-dessus de natre ualure, y est ramené par l'auteur avec un art si parfait , il s'intro* duit si naturellement dans les scènes où il se développe 9 que , quelque idéal qu'il soit , nous sommes entraînés à y croire , et que nous nous sentons grandir en y croyant. Une scène admirable, dont nous essaierions vainement de rendre l'effet , est celle où Rébecca, prîsonnière^ du templier Brian de Boisgnilbert, est visitée par lui dans la tour où il la tient enfermée* Seule, en présence de cet homme, violent dans »es passions et indomptablement volontaire , qui lui déclare sans aucun détour qu'elle est sa captive par l'épée et qu'il usera du droit de la force , elle sait lui imposer le respect de sa personne , et faire tomber devant elle , comme une flèche qui a manqué le but , tonte la véhémence de ce soldat farouche , qui , dans le combat , renversait des rangs entiers , et qui, dans le commerce de la vie , abaissait les hommes comme le vent abaisse les roseaux.
Il y a , dans ce roman , bien d'autres choses dont nous ne rendons pas compte. On y trouve des scènes de gaieté tellement naïves , tellement vivantes , que , malgré la distance des temps où l'auteur se place, on 8e les figure sans effort. C'est qu'au milieu du monde
FAE LSS HOtMàROft [ia2t]. 167
qui n^est plos , Walter Scott a soin de placer ie monde qui est , et qai sera toujours , c*est-à-dire Thumanité , dont il connaît tous les secrets. Tout ce qu^il y a de particulier au temps et an lieux, Pextérieur des hommes , Faspect du pays et des habitations , les costumes, les usages, sont décrits avec la Térité la plus exacte ; et pourtant Férudition immense qui a fourni tant de détails ne se laisse apercevoir uuUe part. Walter Scott semble avoir pour le passé cette seconde vue, que, dans les temps d^ignorance, certains hommes s'attribuent pour VaTcnir. Dire quHl y a plus de véritable histoire dans ses romans sur TEcosse et FÂngleterre que dans les compilations philosophiquement fausses qui sont encore en possession de ce grand nom , cVst ne rien avaneer d^étranger aux yeux de ceux qui ont lu et qui ont compris les Puritains, fVaveriejr, Boh-Boy, V Officier de Fortune et la Prison dÉdimbourg,
1«S SOB LA Vil BANNI BOLITH ,
Sm la vie d*Ame Bolejv, r«miM de H«nri VIII , i proiM» de Vomwwmge d» mÎM BeBKer , intitula : Memoir* oflhe UJk of Anne Bolejn^ çuetn of HenrjVnit,
Cet ouvrage est une des pièces du procès que la morale et la raison doivent intenter au xvi* siècle; Si la mort violente d^Anae Boleyn appartient au seul Henri YIII, les circonstances de ce qu^on appelle Pélévation et la chute de cette femme, appartiennent aux mœurs de Tépoque, et surtout à Tesprit des cours; esprit qui , dans la France dealers, était le même quVn Angleterre.
Anne fut Parrière petite-fille de GeofProi Boleyn , négociant de Londres , que son crédit et sa fortune acquise avaient élevé k la place de premier magistrat municipal de la première ville d^ Angleterre. Les enfans de cet homme, abjurant la condition paternelle, dispersèrent ses biens dans des maisons nobles où ils s^allièrent; ils achetèrent des brevets de courtisans, au prix des richesses de leur famille ; et c'est ainsi que la descendante du riche roturier naquit noble et pauvre à la fois. Le père et la mère d'Anne Boleyn vivaient comme parasites à la cour du roi Hep ri VIII ,
• Article inaM dma !• Courrier Français , 1821.
nilt M HKHRI TIII [l82l]. 169
dont ils étaient fort flûtes tous deux , Fun pour son esprit, Fautre pour ses grâces. A peine Anne fut>elle hors du berceau , à peine eut-elle montré les premiers signes de cette beauté qui la rendit ensuite si célèbre et si malheureuse , que ses parensla destinèrent à la Tie qn^ils menaient eux-mêmes. 11 y avait, dans ce temps , à la cour, des places pour les complaisans et pour les belles de tout âge. Anne fut fille d^honneur à sept ans ; avec ce titre , elle partit pour la France , à la suite de Marie , soeur du roi d^Angtë^ terre, qu^un traité diplomatique unissait de force acr vieux Louis XII , dans le moment où elle avait pour un autre homme une passion violente et déclarée. Mais , de même que les parens d^Anne Boleyn s'inquiétaient peu de voir leur enfant livrée aux hasards d'une éducation étrangère, et privée de leurs-caresse» et de lears soins, pourvu qu'elle devint femme de cour 'y ^e même Henri VIII n'hésitait point h faire entrer sa jeune sœur dans le lit d'un vieillard infirme, pourvu qu'elle devint reine de France.
Anne consuma ses années d'enfance dans de continuelles études de l'art de plaire ; elle sut de bonne heure figurer avec grâce dans ces mascarades puéril les qui aidaient les puissans du siècle à conduire à leur fin des journées vides et sans emploi ; elle apprit à séduire les yeux et à encourager les hommages ; elle apprit à écouter les adorations deê hommes , avant Page de les comprendre ; elle apprit surtout à exciter par nés succès l'envie de ses jeunes compagnes , non pas cette envie d'émulation qui naît du sentiment de te qui est bien et qui double le désir d'y atteindre ,
170 SUft i^ VU DAHNB BOlVtH 9
mais cette jalousie haineuse qui s^indigne de ¥oir un autre marcher plus rapidement au but oemmun \ car la heauté même et le$ grâces personnelles n^étaient estimées que comme des moyens pour acquérir et avancer. Parmi les haines d^enyie qu^Anne Boleya excita, quand elle revint dans son pays, il y en eut de violentes et d'implacables qui la poursuivirent jusqu'à la mort. Elle fut sur le point d'échapper heureusement à la fortune qui l'attendait, en épousant un jeune lord Percy qui l'aimait et qu'elle aima en retour ; mais le père de ce jeune homme » averti par un cardinal que Henri YIIl jetait les yeux sur la fiancée, menaça son fils de le déshériter, s'il persistait à gêner le roi. Le jeune homme fut contraint décéder; et Anne , quittée par son amant , devint accesaible à Henri YllI. Il venait la visiter dans la maison de campagne acquise par le travail de son aïeul , lieu de repos où elle s'était retirée pour guérir son amour blessé. La tradition désigne encore la colline d'où le son d'un cor de chasse annonçait l'approche du roi, et faisait baisser le pont-levis qui le séparait de la femme qu'il croyait obtenir au prix de quelques empressemens passagers. Anne , plus fière ou plus habile que lui»même ne l'avait pensé, lui répéta le mot d'Elisabeth Grey à Edouard lY : « Je suis trop digne pour être votre maîtresse, pas assèx pour être votre épouse.» Henri VIII s'irrita par l'obstacle; il était marié depuis des années à une femme d'une vertu et d'une tendresse irréprochable ; il sollicita contre elle le divorce, ce remède des unions mal assorties , que l'église romaine refusait obstinément aux besoins dit
FIMMB DE HENBt VI11 [l82t]. 171
peuple , mais qu^elle accordait sans peine aux pins légers caprices des grands. L'histoire nous a transmis les détails du procès- de la reine Catherine, que la cour de Rome hésitait à sacrifier , cette fois , parce qu'elle était parente de Charles-Quint ; la plume de Shakespeare a immortalisé la noble résistance de cette femme an despote qui la rejetait comme un menble usé de sa maison. Henri VIII , à défaut de la voix du pape, acheta celle des universités catholiques: le divorce fut prononcé; et Anne Boleyn , pour prix de sa jeunesse , livrée à un homme plus vieux que son père , reçut le titre de reine , que, depuis sa première enfance , elle avait appris à envier.
Son père , satisfait jusqu'alors de la faveur dont il jouissait , s'irrita et devint mécontent, parce qu'il n'obtint point un accroissement de fortune proportionné à l'élévation de sa fille ; le chagrin qu'il en ressentit fut tel qu'il s'éloigna de la cour , laissant celle qu'il devait protéger & la merci des ennemis nombreux que son nouveau rang lui créait. Parmi tous les parens de la nouvelle reine , il n'y en eut qu'un seul , un de ses frères , qui garda quelque affection pour elle : les autres la détestaient par envie , ou l'accusaient amèrement des mécomptes de leur ambition. Ellemême , dans le premier mois de son prétendu triomphe, se vit humiliée sous son dais de pourpre par un pauvre frère franciscain qui , dans la chapelle même de Henri YIII, et en sa présence, reprocha à ce prince d'avoir rompu sa foi envers une épouse fidèle. Tous les moines de cet ordre furent bannis de l'Angleterre ; mais leur bannissement ne put effacer le remords du
172 8Va LA TU DANlII.BOLETir,
cœur da despote, et la rougeur du front de sa compagne. Des gens de rien , qui ne craignaient pat la mort, répétèrent plus d^nne fois cet outrage à celle qu^ils appelaient usurpatrice, et lui assaisonnèrent d^amertume lesmetsde latableroyale:son amedouce s'aigrit peu à peu ; elle conçut une haine lâche et injuste contre celle dont elle occupait la place, contre la pauvre Catherine , retirée au fond d*un cloître , et désabusée des pompes du monde; elle souhaita la mort de cette femme qu'elle avait aimée autrefois , et qui Pavait beaucoup aimée. Le jour de cette mort, elle ne put s'empêcher de trahir sa joie et de sVcrier : Enfin je suis reine !
Mais déjà elle ne Pétait plus ; car elle n'avait déjà plus le cœur de l'homme qui disposait de ce titre : une jeune fille présentée au roi avait effacé à ses yeux toutes les grâces d'Anne Boleyn. Anne surprit son mari en adoration auprès de Pobjet de son nouveau culte ; elle osa proférer une plainte ; et, de ce moment, elle fut dévouée à la mort, comme coupable de lèsepuissance. Aux premiers signes de sa disgrâce , ses ennemis secrets se déclarèrent ; et à leur tête parut le duc de Norfolk, le frère de sa propre mère. Elle fut environnée d'espions; on cherchait à surprendre ses pensées ; on tenait registre de ses soupirs : elle fut accusée d'adultère avqc deux hommes dont elle avait aimé la société, et d'inceste avec son propre frère, le seul appui qui lui restât. Chose plus révoltante encore, ce fut la femme de ce frère qui osa porter témoignage contre sa belle-sceur et son mari. L'accusation ne put se soutenir; alors on se rejeta sur nne couver-
sation où Anne avait «xprimé des craintes sur la faible santé da roi; on bâtit sur qnelqnes paroles innoeentes révideDce dhiD complot formel contre la majesté sacrée : le frère et les deux autres accusés furent condamnés comme complices , et le tribunal de Paristocratie anglaise prononça leur sentence de mort. Le jour qu^Anne Boleyn eut la tête tranchée dans une salle de la tour de Londres , Henri VIII , qui était à Richmond , se rendit sur une éminence d^oà il pouvait entendre les décharges d^artillerie et découvrir le drapeau noir qui devaient annoncer aux citoyens qoeTexécntion ^tait faite. Quelques années après, il eut Fimpudenee de faire valoir , an nom de la femme qo'il avait assassinée , des droits sur Théritagé de sa iàmille , sur rancienne habitation du négociant Geoffroi Boleyn.
Ainsi se termine cette histoire de misères , d^infamle et de cruauté; tel* fut le sort de la femme qui avait aspiré à s^unir à un roi absolu. L^auteur des Mémoires de la vie d^Anne Boleyn ne sVst pas borné à réveiller Tintérét humain qu^offrentcesévénemens; elle en a fait sortir de grandes leçons sur la vie des cours , sur Fambition des femmes , et sur ces positions fausses que le vulgaire appelle grandes ; il ne lui a pas sufli de présenter en foule des détails piqiians et des descriptions pleines de vie , d'empreindre de la couleur du temps une narration toujours animée, missBenger n'a pas négligé , comme femme, de porter des jugemens moraux sur la destinée de la femme de Henri YIII. Ces jugemens, sévères et graves, donnent autant de prix à son livre que le talent
174 SUR LA TIE b'aNIIE BOUTIf [iSSl].
(l^écrîre qui 9* y remarque. Après tant de siècles, de maayaises lois et de mauvaises mœurs , quand la nature humaine, long-temps jetée hors de sa yraie place , cherche péniblement k s*y rasseoir , les femmes ont , aussi bien que nous , des exemples à observer et des méditations à faire. Quand Tambition des hommes était d^écraser leurs semblables , Tambition des femmes était de partager les plaisirs et les 'profits da pouvoir : aujourd'hui Thumanité, mieux connue , ouvre de tout autres chemins. Notre sexe ne se propose plus, comme objet suprême, la domination et Pavarice; Tautre, à son tour, aimera mieux sans doute la fortune des gens de bien que celle des dominateurs du monde ; et quelque chargé de brillaiis qu^ait été le bandeau des reines, la jeune fille, au dix-neuvième siècle , n^hésitera pas à prononcer que réponse d'un Henri YIII n'est rien auprès de celle d'un Sidney.
SDR, L*]lf8T0»K D*ÉC089B {l824}. 179
Sur l'histoire d^JBcosse, et «or le caractère national des lÈcoasais >.
Est-ce par un simple effet du hasard que l'Ecosse a produit le premier écrivain qui ait entrepris de présenter Thistoire sous un aspect à la fois réel et poétique ? Je ne le crois pas ; et selon moi c'est la forte teinte d-originalité répandue sur toute l'histoire de son pays , qui , frappant de bonne heure Pimagînation de H^alter-Scott, Ta rendu si ingénieux à saisir ce qu'il y a de caractéristique dans les histoires étrangères. Malgré son immense talent pour décrire toutes les scènes du passé, c'est de l'histoire d'Ecosse qu'il a fait sortir le plus d'intérêt et d'émotions nonvelles.
Peut-être penserait-on que c'est l'aspect pittoresque du pays , ses montagnes , ses lacs , ses torrens , qui donnent aux romans historiques dont la scène est en Ecosse quelque chose de si attrayant ; mais l'intérêt profond qu'ils inspirent , proyient bien moins de cette cause matérielle que du spectacle vivant offert par une série de commotions politiques, toujours sanglantes, sans exciter le dégoût, parce que la passion
* 1824. Cest an mois d^avrii de Pann^ suivante que pamt la première ^àitiem de mon ffûtçir» i» ié wn^mfU de VAngèetûrrvp^r le* Komumdt.
176 8Uft LE CAftACTtRft
et la conviction y jouent un bien plus grand r61e que Pintrigue. Il y a des pays en Europe où la natare a un aspect plus grandiose quVn Ecosse ; mais il n^en est aucun où il y ait eu tant de guerres civiles, ayec tant de bonne foi dans la haine , tant de chaleur d^ame dans les affections politiques. Depuis la première entreprise des rois d^Ecosse contre Tindépendancedes montagnards , jusqu^aux guerres de religion du seizième et du dix-septième siècles., et aux insurrections jacobites du dix-huitième , c^est toigours le même esprit et presque les mêmes caractères qui nous ont paru si pittoresques dans Bob^Boy et dans WaverUy.
Aucune histoire ne mérite à un plus haut degré d'être lue avec attention et étudiée à ses sources originales, que celle de ce petit royaume, si long-temps ennemi de P Angleterre et réduit maintenant à Pétat de simple province de Pempire britannique. Les histoires d'Angleterre les mieux écrites ne suffisent nullement pour cette étude \ elles donnent une trop, petite part à PEcosse ; et , dans le pressentiment d» la réunion future des deux portions de la Grande-Bretagne , elles font peser d'avance sur celle du nord quelque chose de la nullité politique à laquelle nous la voyons condamnée. D'un atutre côté , les histoires d'Ecosse les plus célèbres et les plus détaillées , celle du docteur Robertson , par exemple , ont un autre genre de défaut. Quelque reeommandable que soit cet ouvrage , Pauteur néglige trop les temps anciens et paraît faire trop peu de compte des origines nationales. D passe rapidement sur tout ce qui précède la
HATIOIIAI VU ÉCOttAtS [l824]. tH
gnode époque 4e la réforiae et des diMeotions reli* giensee ; c^est là Maleinenk qu^il commence à développer son récit, et qtt*il s'attache* à épniser-les tex'* tes origiiHu»» Loin de donner aux antres époques nne pareille importance, il les traite avec légèreté et avec une sorte de dédain philosophique , qui ne fait point de grAee à Tignoranoe du vieux temps en faveur de ce qu^il a de poétique et même d'instructif. Il semble qu'aux yeux de Robertson il n'y ait point d'histoire d^Scosse, ni même de nation écossaise avant le quatonième siècle; cette nation apparaît dans son livre tonte formée , toute constituée , au moment précis où il la juge digne de figurer sur la scène historique. Les faits nombreux et incontestables qui se rapportent à Torigine de la populatibu et aux races dont elle se compose , tous ces faits dont la trace est visiblement empreinte dans son organisation sociale , ces changenens de destinée politique , ces partis k des époques postérieures, sont négligés par l'historien. Ne con* ■aissanl point la nature primitive du peuple écossais , on comprend mal comment il agit et comment sa conduite est d'accord avec son caractère national; l'on attribue à des causes fortuites , à de purs accidens du hasard, à des influences personnelles, ce qui a des racines profondes dans les instincts moraux et les passions héréditaires des grandes masses d'hommes.
Un fait domine toute l'histoire d'Ecosse , c'est la différence primitive de races non -seulement entre les écossais et les Anglais, mais encore entre les deux bruiches principales de la population écossaise. Quoi-
que Uê hêhkUm^ des d^mt portioB* do la Gviuide- Bretagne , téperéee par la rivière de Tweed et le golfe de 6elTay , aient ceêsé depuis long-leaips de fwnner deii« états diitinota el boaUlee Tiin envers rautre , ils se distinguent enoere par des dilférenees de mœurs et de caractère, qui seot le signe d'mie orîgine différente* Au nord de la Tweed, une plus grande |H*oinptitude d^esprit , un goût plus vif pour la musique , la poésie et Les travaux inteUeotuels , une disposition plus marquée à tous les genres d^ttithousiasme , indiquent une population originairement cel* tique; tandis que sur la frontière anglaise, le caractère germanique domine dans les mœurs comme dans le langage.
Les nouvelles recherches physiologiques , d^accord avec un examen plus approfondi des grands événemens qui ont changé Pétat social des diverses nations, prouvent que la constitution physique et morale des peuples dépend bien plus de leur descéndanee et de la race primitive à laquelle ils appartiennent, que de rinfluence du climat sous lequel le hasard les a placés. Il est impossible de ne pas reconndltre, dans ce qui subsiste aujourd'hui de Tancienne popnkftîon irlandaise , une race d^hommes de même origine que celle qui habite aujourd'hui les pays ohande du midi de rfiurope, quoique son émigration sous le ciel humide et froid de Plrlande , remonte à une époque incertaine. 11 en est de même de la popiiki^n des montagnes d^Écosse. Tout ce que les Français méridionatti ont de brusque et de passionné dans leur langage , dans leurs amitiés et dans leurs haines, tout, jnaqu^à
RATIOHAI. •!• tCOaaAIi [l8S4]. 170
}• dantempide detpftyMMderAvrergne^tenlromre «hes hê ni«aUigAai4« éoo«MΫ. Plaoét 4aii4 Torére d^ancîenneté ayant toutes les popnlatioiis qui 9 en dlffércmt temps i sont teDiisoccapev les plaines d^£c«sse, el les penpkr par l««r mélange , ils portent au pins baut degré cette esapreinte méridionale qui ne se Iroure que fort ai&iblie cbez les Écossais du midi , quoiqu'elle sufiBse encore à distinguer ceux-ci de leurs voisina du nord de l'Angleterre. Enfin , et c'cMt ce qui donne à Tbistoire d'Ecosse une physionomie particulière, la race des montagnef» restée pure de tout mélange avec des races étrangâres , a conservé jusqu'à ces derniers temps , contre la population des baasea terres» dont le langage diCTàre du sien «une haine instinctive qui , à tentas les époques, a constitué le paya en état de guerre intestine.
A ce partage de l'Ecosse entre deux nations régies nomînalament durant une longue suite de siècles par la même autifrtté royale , mais complètement distinctes pQur la langue , les mœurs et la constitution politique , se rattachent la plupart des révolutions qui , dans le cours àe9 temps » ont changé l'état de ce pays. Toutes, malgré les diUérenoea d'époquei et de couku», smt politique, soit religieuse , ne sont que des scènes de la graside lutte des montagnards contre la popuktiou des plaines , lutte constante et acharnée , qui se reproduit dans l'histoire soua les aspeota les plus variés , et prête des forces énergiques aux différens partis nés de la simple divarsité d'opinions. Delà résulte un développement remarquable d'acliviié politique , de grands contrastes de mœurs et de croyan-
180 &Vft Lt CAlâetÈU
cet) me grande Tariété de eamctéres orlgi«au , en vm mot , tout ce qai contlittie Intérêt dramatiqiie et jpittoreaque de Thittoire.
Waker^icolt ii*a rien îçnorë de tout eela ] simple YOmancier, il a porté êor l*hiftoire de son pays on ^wnp-dVsil pins ferme et plus pénétrant qne celui des liistoriens eux-mêmes. Il a curieusement étudié , à chaque période, la composition essentielle de la nation écossaise ; et c^est ainsi qu^il est parvenu à donner , aux scènes historiques où figurent ses personnages quelquefois imaginaires, le plus haut degré de réalité. Jamais il ne présente le tableau d'une révola tion politique ou religieuse, sans la rattacher à ce qui la rendait inévitable , à ce qui doit , après elle , en produire d'analogues , au mode d'existence du peuple , à sa division en races distinctes, en classes rivales et en factions ennemieè.
La pins importante de ces divisions, celle dei races , et Thostilité native des highlahders et des hwlanders, est le fonds sur lequel il a bâti le plus volontiers les aventures fictives de ses héros. En ne cherchant peut-être que des moyens de frapper plus 'vivement l'imagination par des contrastes de moeurs et de caractères ) il est allé aux sources mêmes àe la mérité historique. Il a mis en évidence le point fixe ^autour duquel ont roulé ^ pour ainsi dire, toutes les grandes révolutions accomplies ou tentées en Ecosse ; car on retrouve les habitans des montagnes opposés aux habitans de la plaine dans les guerres de dynastie , où un prétendant lutte contre un autre , dans les guerres aristocratiques, où la noblesse combat con-
NATIONAL M8 tCOMAIft [iBSi]. 161
tre les rois, dans les gnerres religieuses, où le catholicisme est aux prises avec la réforme , enfin , dans les réYolies vainement essayées pour briser le lien d^u- BÎon de PEcosse et de PAogleterre sous un même gou- Temement. Cette espèce d^unité historique , qui ne •e rencontre au même degré dans aucun autre pays , passant dans des scènes de détail en apparence détachées Pune de Tautre , a produit , en grande partie , le yif intérêt qui , pour la première fois , s^est attaché à des récits d^amour. encadrés dans des scènes d^lustoire sAtianale*
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Sur l'hif toirc de la cont Utntioii angiaiw , à prapo» de l'oavrage de HeMj Hallam , intitulé CeiutitutUnat history ofBngtai^d •.
H. Henry Hallam est Paatenr d^un ourrage inlitulé VEwroffe au moyen âge, dont une traduotic»» française a paru , il y a quelques années. G^est une de ces compositions historiques , fort à la mode en Angleterre , dans lesquelles on essaie de décrire d^one manière abstraite les yariations du gouvernement el de la législation d^un pays. Ces sortes d^écrits , séduisans au premier aspect, sont loin de donner réellement Pinstruction quils semblent promettre. Us ont un défaut essentiel , celui de supposer connue Thistoire civile et même Phistoire politique du pays doni ils traitent, et de présenter ainsi les actes législatifs, isolés des circonstances qui les ont fait naître, et dont le tableau fidèle peut seul fixer leur yéritable sens. L^auteur d^une histoire constitutionnelle dirige toute son attention vers Fétude des lois et des documens administratifs ; et , quant à la série des faits historiques , d'ordinaire il s'en rapporte au premier narra-
> Ce morceau , publie en 1827 , dans le premier numéro de la R»me tnaustritUe , M compose dedifl^otesnotn que j'araix prépare» pour la conclusion de mon Histoire dt tm Conquête tU VJngUUrf p9r Us Normands^ et qui n'ont pu 7 1
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tetir qui lui tombe sons la main , sans soumettre les faits k une noayelle critique , sans faire le moindre traTail pour pénétrer , d^une manière plus intime, au fond de Pétat social dont les réyolutions ont amené les différentes phases de ia constitution législatiTc* C^est akisi que M* Halkm écrivant, il y a dix ans,^ son Europe au moyen tige, dans la partie de cet ouvragé qui concerne la franco, ne s'est guère élevé au-dessus de Yelly et de ses continuateurs , qui lui ont para donner une idée satisfaisante des mœurs nationales da peuple français, depuis le sixième siècle jusqu'au seizième. Les mêmes défauts , aussi remarquables dans les chapitres consacrés à Tempire d'Allemagne , à l'Italie et aux autres Etats de l'Europe , se font moins sentir dans ceux qui traitent de l'Angleterre. Dans cette partie de son travail , l'auteur , naturellement mieux informé de l'histoire de son propre pays , avait moins besoin d'études spéciales; aussi doit-on le féliciter d'avoir renoncé à son ancien plan et de s'être. iNHrné à continuer, depuis le seizième siècle' josqo'au milieu du dix-huitième , l'histoire constitutioBodle de l'Angleterre. La vaste érudition de M. Hal-* lam, conme légiste, fait de son ouvrage le catalogue le plus complet et le mieux raisonné des lois et des actes du parlement d'Angleterre; mais les motifs réels de ces lois et de ces acte» ne se laissent apercevoir que faiblement dans le petit nombre de faits histo-> Hqnes qui viennoit se placer au hasard sous la plume de l'écrivain. On voit la constitution du peuple an- {^lals à ses différens âges ; mais le peuple n'apparaît jamais.
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'G^«st contre rabstractîoo en fait d%i8loîre que a^est élevée principalement la nonyelle école , qui Tient de conraiencer-en France la régénération des étndes hiatorique». Getie *école a frappé d^un coup mortel la veraion monarchique <le Thistoire de France. Noos croyons qiiVUe est destinée "à porter d^aussi rades attaques à la Tersion^constHutionneUe de Tfaistoire d'Angleterre. Déjà des écrÎTains français ont présenté, sous un jour nouveau, trois des principaux événemens de Thistoire pc^i tique de la Grande-Bretagne, la conquête normande, la révolution populaire de 1640, et la révolution aristocratique de 1688 '• Certes, rien dans leurs ouvrages ne peut suppléer an volumineux travail de H. Hallam sur la législation anglaise ; mais les écrits des historiens , rapprochés de celui du légiste, pourraient donner k cette vaste compilaliou'ia vie qui lui manque. Car , nous le répétons, Tentente des faits n'est pas le 'propre de M. Hallam; et, en général, cette qualité ne domine guère chei les ^écrivains anglais. Ce qu'il y a «de caractéristique dans les déférentes périodes de leur Aiiatoire nationale, eet étouffé par eux sous une enveloppe de formules convenues et de locutions métaphysiques. Le mot de Parlûment a fait plus.de mal à F histoire d'Angleterre que la chose elle-même n'a fait de bieo au pays. Il a été la source d'une foule d'anachronismes de l'espèce la plus choquante , de ceux qui tvansportent d'une époque à l'autre , non les circonstances
I Histoire de la révolution ^jingleierre , par M. Goisot. — Histoire de la eontre-rwottttion en Angltfrre sou» Charles lï et Jaeifues //, par M. ÂrmanA Carrel.
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matérielled , mais les faits moraux et les situations politiques : cVst grâce à lui que la constitution anglaise prolonge son eiistence dans les écrits des historiens , depuis rinyasion de Guillaume-le -Conquérant jusqu^à nos jours. £t quant à cette invasion , révénement le plus grave de toute Thistoire d^Angleterre , il ne figurait dans les récits modernes que comme un change* meut de succession faiblement contesté et promptement accompli , avant que Walter-Scott , dans une de ses fantaisies poétiques, se fût avisé de montrer, pour la première fois , à ses compatriotes , ce que c^était que la conquête normande.
L^aspect faux sous lequel les historiens de TAngleterre ont envisagé cette conquête ne nuit pas seulement à la vérité de leurs récits , dans le court espace de temps qui sépare la bataille de Hastings de la dernière insurrection saxonne ; mais il frappe d^nexactitade les jugemens portés sur la plupart des grands événemens postérieurs. En effet, il est impossible qu^un pays, où il y eut réellement pei\dant plusieurs siècles deux nations distinctes et ennemies Tune de Tautre , quoique les étrangers les confondissent ensemble sous un même nom , n^offre pas , dans ses résolutions politiques, quelque chose de particulier , <(uelque chose qui ne se rencontre point dans les Etats où la société est une et homogène. Les mots d^aristocratie , de démocratie , de monarchie même , <pie nous avons empruntés aux livres des anciens pour les appliquer bien ou mal aux différentes for-^ mes qu'affecte Fétat social dans notre temps , sont incapables de donner une idée exacte des différens chan- Dix AKS d'Études hist. i6
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gemeas survenus dans les institutions du moyen âge. Le plus sûr serait de les abandonner tont-à-fait, quand il est question de mettre en scène des hommes qui employaient de tout autres formules pour exprimer leurs idées, leurs besoins ou leurs passions politiques. Le plus sûr, mais le plus difficile, serait de pénétrer jusqu^anx faits eux-mêmes, et de les décrire tels qu^ls se présentent , sans songer à leur donner une qualification générale et à les faire entrer dans des cadres tracés d^avance.
En appliquant cette méthode à Thistoire d^Angleterre , on la dépouillerait de cette espèce de merreilleux philosophique, qui semble Pentourer à Pexclnsiou de toutes les autres histoires modernes. Si, détournant les yeux du présent pour ne point demeurer sons son influence , on se reporte franchement en arrière , si Ton cesse de colorer le passé d^nji reflet des o|mnions contemporaines , on apercevra sous les mêmes noms des choses entièrement difïérentes» Les moto de Parlement , de Chambre des pairs , de Chambre des communes , perdront le prestige dont les entoure la liberté actuelle du peuple anglais. On verra cette • liberté , fruit de la civilisation moderne , sortir, à une époque récente , d^un ordre de société , 4ont le principe était ce qu^il peut y avoir de plus iliibéral, où la partie puissante de la nation se vantait d^étre d^origine étrangère et d^avoir usurpé ses héritages , ses titres et sa noblesse, à la pointe de Pépée; où la distinction entre les classes n^était que Pexpression de la distance entre le conquérant et le subjugué , où tons les pouvoirs sociaux étaient entachés de cette origine vio-
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lente , où la royanté , appartenant de droit à la lignée du chef de la conquête , n^était point , à proprement parler , une institution , mais un fait. Du milieu de tout cela s^est élevée rAngleterre moderne , qui est, presque en tout point , Popposé de la vieille Angleterre* L^iotervalle de temps qui les sépare Pune de Pautre , présente bien plutôt la chute graduelle d^un ordre de choses violent, que la formation lente d^UM société destinée à servir de modèle aux autres* Pourtant ce dernier point de vue a prévalu : il règne presque seul chez les historiens de la constitution anglaise , non quHls paraissent Pavoîr préféré à Pautre après un mûr examen , mais parce que tous négligent de poser , en avant de leur histoire constitutionnelle , le grand fait d^une conquête territorial^. La conquête est la source commune de tous les pouvoirs politiques qui ont continué d^exister en Angleterre depuis le douzième siècle : il faut que la vue s^arrête sur ce fait primitif, avant de suivre jusqu^à notre temps ses altérations progressives. Nous allons essayer d^appliquer cette méthode à Phistoire de la royauté, du Parlement et du système électoral en Angleterre.
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