UM LA. PH1L080PHIB DU 18« SIÈCLE
des idées morales et politiques, saps Téritable besoin de la science , sans Téritable amoar pour elle, poussés par le désir d^échapper à TeDDui , la seule des calamités sociales qui pût arriver josqu^à eux.
Quand vinrent les embarras et les périls, toute celte troupe stérilement empressée prit la fuite comme les frelons qui s^envolent quand le travail, de la ruche commence. Après avoir gâté le siècle, après avoir fait descendre les écrivains au rôle d^orateurs de boudoir, après avoir détruit le goût de la retraite qm fait la dignité des penseurs et donne aux pensées la gravité et rénergie, après avoir enlevé du milieu du peuple les hommes qui lui devaient leurs veilles , ils abandonnèrent ce peuple à la demi-science légère et présompteuse qUe leurs vaines conversations lui avaient faites. Us firent plus , ils se levèrent contre le peuple et contre leur propre science; ils furent traîtres à leurs principes, et diffamèrent impudemment ce qu^ila avaient proclamé juste et vrai. Quarante ans entiers, ils avaient battu le tambour pour évoquer de la solitude des provinces des élèves pour les philosophes, et de beaux esprits pour leurs salons ; quarante ans entiers ils avaient recruté en France pour la philosophie ; ils recrutèrent en Europe contre la philosophie et la France. Pauvre France ! elle se vif attaquée pour avoir produit, disait*on, les détestables philosophes de Yexéprable 18<^ siècle ; etc^étaientles patrons, c^étaieot les écoliers des philosophes, c^étaient les gens de cour et les princes à qui le siècle avait daigné faire un nom , qui faisaient ou commandaient Tattaque.
Leur hostilité attira vers le 18« siècle Pattention et
fiT SDR CELLE SV 19* [l82o]. 295
la confiance popalaires. Les opinions de ce siècle descendirent alors dans la masse des idées communes ; la" nation* les embrassa , non point avec servilité comme avait fait Faristocratie , mais en les amendant par son eiamen calme , mais en leur donnant ce caractère de largeur que le travail des grandes réunions d^hommes imprime toujours aux pensées des individus. Là commença pour la France une opinion philosophique véritablement nationale, propre à la nation, fille de ses écrivains commentés par elle-même et non par des cordons bleus ou des femmes à grand panier; science toute française, capable d^étendre avant tout son empire aux lieux où éeront des Français. Là condamnation de la science de 1760, c^iest quMle n^avaifc point ce pouvoir ; son premier élan la porta hors de France , dans les cités étrangères des oisifs et des grands seigneurs : elle régna à Saint-Pétersbourg et à Berlin, avant que Lyon ou Rouen Peussent connue. Nous n^avons point vu le temps où la philosophie était en amitié avec les grands et les désœuvrés de ce monde; nousneTavonspointvue assise sur des sièges de soie , dans les salons de Paristocratie ; nous Pavons ▼ue diffamée, poursuivie, à peine tolérée sur les humbles bancsdHine école poudreuse, dernier refuge dont les haines aristocratiques menacent de la chasser bientôt. Nous serions donc mauvais juges de la vérité des tableaux que présente Pouvrage de M. Garât sur M. Saard et le 18^ siècle. Tout ce siècle , moins dix années , est po^r nous comme un autre monde. Nous parcourons les cercles où Pingénieux auteur nous fait entrer ; nous y trouvons , grâce à lut , des por-
296 SUR hJL rHILOflOPHll DU 18* SlIlCLK ,
traits originaux et piquans mais pas une seule figure de connaissance, pas un seul trait que nous ayons entrevu : ces hommes sont presque nos contemporains ; et il y a des siècles entre eux et nous. La race spirituelle de leur temps est aujourd'hui la race stupide 'y la conversation n'est plus en France , la méditation en a pris la place ; Tesprit de raison est dans le public, les salons dorés n'y prétendent plus; on n'y bégaie plus gracieusement la philosophie ; elle y est maudite f et cela vaut mieux, car cela prouTe qu'elle est grave et puissante.
Toutefois , si nous devons laisser à ceux qui ont vn de près les choses décrites par M. Garât , le soin de prononcer sur le fond de son ouvrage , nous pouvons au moins , avec connaissance , dire notre avia sur la forme littéraire du livre, et sur le mérite de l'écrivain : ce mérite est extrêmement remarquable. Des portraits vivement tracés , des récits pleins de grâce , un style varié avec art, et toujours soutenu sans cesser d'être facile ; une foule de traits spirituels, des aperçus fins, des pensées larges et des sentimens tongours nobles i voilà le, détail des moyens de plaire de ce livre, et la cause de son succès. M. Garât témoigne , dana toutes ses pages, une admiration profondément sentie pour le talent et la probité. Il présente , sous le joprleplus favorable , tous ceux qu'il a connus et aimés , sans jamais se mettre eu scène à côté d'eux } il les loue avec effusion , sans croire qu'il ait droit lui-même à quelque part de louange. Plusieurs personnes lui reprocheront une coo^laisance un j|>eu excessive pour des médiocrités que les salons ont prônées fort haut, parce
'IT 80M CILLE BU 19*' |]lB2o]. 297
qn^eHes étaient leur ouvrage; mais cette faute est bien pardonnable à un écriTain qui la commet par pure générosité d€^cœur et par crainte de rester au-dessous de ce quUl doit au mérite des autres ; et puis , quand on retrace les événeinens de sa jeunesse, il est bien difficile de ne pas les embellir par un peu de fiction involontaire ; cVst un temps pour lequel la mémoire , la plus fidèle d^ailleurs , n^est jamais complètement exacte. Au-dessus des cercles de beaux esprits brouillons, de penseurs sans dignité et sans bonne foi qui composent Textérieur du 18« siècle , M. Garât a peint à plus grands traits les vrais génies que ce siècle a produits , et qui , nés hors du monde frivole , se sont peut-être amoindris en y entrant. Ils attirent les regards , ils les attireront long-temps; mais on aimerait mieux les voir sans leur misérable cortège , comme de beaux chênes qui paraissent plus grands quand ils se dessinent isolés , que quand mille arbrisseaux parasites enveloppent et déforment leurs troncs.
Le 18" siècle porte encore le nom de siècle de la philosophie française ; ce noble titre, nous le croyons, lui sera enlevé par notre siècle. Jeunes gens qui n^avez point fait vos cours d^études morales dans les salons de M™«» Geoffrin et à la table de M. de Vaines ; jeunes gens qui ne formez vos convictionssoos le patronage de personne , c'est à vous quVst réservée la gloire de fonder une école nouvelle, populaire comme vos mœurs , sincère et forte comme vos âmes. La philosophie de cette école ne verra point de transfuges , parce qu'elle sera Tœuvre des consciences; elle se formera graduellement par le concours de tant d'es-
298 8UK LA PBlLdSOPlUE DU Ift*' SIÈCLE.
prits jeanes et actifs, émigrés, pour la science, de toutes les parties du territoire , qui se rencoDtreiit uo moment à Paris , et s^imboivent de maximes communes, sans abjurer Poriginalité native qu^ils ont puisée aux lieux de leur naissance. Cette fraternité de travail, chaque année dissoute, et renouée chaque année , portera dans les villes de France un fond de doctrine large et nullement exclusive , que les villes • encore n^accepteront point sans contrôle. Ainsi se mûrira à cent foyers divers la grande opinion de la patrie ; ainsi la pensée nationale, en tous lieux vivante, ne pourra plus èti'e tranchée d^ln seul coup , comme un arbre qui n^a qu^ane racine.
ANTIFATIIE ÏB KACB [l82o]. 299
VHI.
Sur TanlipatliM de race qni divise la nation français, i propos de l'ourrage de M. Warden, intitaU: Description statisiique, historique etpolitûfue dos ÉtMts-Vnis do VAmiri^uo SepUntrionalo >.
Le temps est yenn de tourner nos yeux vers les na- ^ lions plus heureuses que nous , dont la liberté est le partage , afin de trouver dans cette vue des consolations pour le présent et des espérances pour Pavenir. La destinée actuelle des États-Unis d^ Amérique répond à tous les vœux que nous formions pour la nôtre : ces vœux ne sont donc point des chimères; nous ne sommes donc point travaillés par la vaine ambition de Timpossible , comme le prétendent nos ennemis \ nous ne nous jetons donc point hors de la sphère humaine, en aspirant à la plénitude de Pindépendance sociale ; car la nature humaine est libre de son essence , et la liberté est sa loi. Mais alors , dVû provient la distance énorme qui nous sépare encore de cet objet , de ce bien où nous aspirons , et que nous sommes capables d^atteindre? Elle ne provient pas de nous-mêmes , mais d^un fait extérieur à nous , d^uo Mi grave et triste y que nous voulons nous cacher, «t qui rovItHit incessamment à notre vue , parce que tic^ui lie U détruisons pas en le niant.
i Censeur Européen , du 2 avril 1820.
aoo 8QK l'artipathib be mace
Nous croyons être une nation , et nous sommet deux nations sur la même terre , deux nations ennemies dans leurs souvenirs , inconciliables dans leurs projets : Tune a autrefois conquis Tautre ; et sea desseins, ses vœux éternels sont le rajeunissement de cette vieille conquête énervée par le temps , par le courage des vaincus , et par la raison humaine. La raison , qoi fait rougîp le maître de rabaissement où il tient son esclave , a détaché graduellement de ce peuple toat ce qu^il y avait drames généreuses et d^esprîta droits ; ces transfuges vers la meilleure cause en ont été les plus nobles soutiens ; et nous, fils des vaincus , ce sont de pareils chefs que nous voyons encore à notre tête. Mais le reste , aussi étranger à nos affections et à dos mœurs , que s^il était venu d^hier parmi nous , aussi sourd à nos paroles de liberté et de paix , que si notre langage lui était inconnu , comme le langage de nos aïeux rétait aux siens , le reste suit sa route sans sVcuper de la nôlre. Quand nous essayons plan sur plan pour un établissement commun, quand nous nous efforçons de perdre la mémoire , et d^embrasser dans une vaste union tout ce qui vit sur le sol de la France, ils se lèvent pour nous démentir , et , ralliés à Pécart, ils se rient entre eux de nos désappointemens continuels.
L^ Amérique a rejeté hors de son sein la nation qui sY prétendait maîtresse, et cVst depuis cejourqu^elie est libre. Nos pères ont plus d^une fois médité la même entreprise ; plus d^une fois la vieille terré des Gaules a tremblé sous les pieds de ses vainqueurs ; mais, soit que la fatigue de ces luttes ait surpassé les forces de
QVI DIVISE LA NATlOll IRANÇàlSB [lB2ol. SOI
nos aïeux , soit que la violence ait répugné à leur caractère doux et paisible , ils ont bientôt suivi d^autres ▼oies. Au lieu de repousser la conquête , ils Pont niée, croyant quVn Poubliant eux-mêmes, ils la feraient oublier k d^autres. La servitude , fille de Tinvasion armée , fut imputée par eux à une civilisation encore imparfaite ; vainqueurs et vaincus , maîtres et sujets , ils n^ont vu ^ dans tons qu^un même peuple , dont les uns étaient arrivés de meilleure heure à la liberté et au bonheur, afin de frayer et de montrer la route.
Ils appelèrent société , ils appelèrent amttié les ser* vices conquis à la pointe du glaive et exigés sans nul retour. «Il y a trois classes, disaient^ils , qui concourent diversement au bien de Tétat commun ; la noblesse sert par son courage guerrier , le clergé par ses exemples moraux , la roture par le travail de ses mains ; ces classes reçoivent de la communauté un salaire proportionné à leurs peines et à leur mérite } ' la moins favorisée ne doit point envier les autres , ni les autres la blesser de leur orgueil ; toutes s^entr^aident et contribuent en commun pour Futilité commune. »
Voilà ce que proclamaient , au dix-septième siècle, les publicistes du tiers-état : pour être accommodans , ils faussaient Thistoire ; mais la noblesse rebuta leurs avances, et ses écrivains en appelèrent aux fails contre ces théories indulgemment factices. « 11 est faux ^ dit le comte de Boulainvilliers , il est faux que ce ne soit pas la force des armes et le hasard d^une conquête qui ait fondé primitivement la distinction qu^on énonce
302 sut l ANTIPATVIB DB KACB
aujonrd^hui par les termes de noble et de roturier '. Il est faux (pie nons soyons nobles pour un antriMiitérét que pour notre intérêt propre. Nous sommâ> sinon les deseendans en ligne directe , du moins les représentans immédiats de la race des conquérans des Gaules * : sa succession nons appartient; la terre des Gaules est à nous '.
Lorsqu^en 1814 , échappés par miracle à un grand naufrage , soustraits au despotisme que nos propres mains avaient élevé , nous songeâmes à nous reposer tous ensemble dans un établissement social de longue durée , une main amie dressa spontanément le nouveau pacte de Punion française f elle y inscrivit le titre de noble, ce titre qui 'avait succédé au titre de ' franc, comme le titre de franc à celui de barbare. Par amour de la paix, nul de nous ne réclama contre celte résurrection singulière. Nos écrivains se hâtèrent de détourner nos esprits des faits que rappelait le mot de noblesse ; la théorie vint encore les envelopper de ses voiles» 9i Hobilis, disait-on , se dérive de notabiUs; * un homme est notable ou noble quand son nom est lié à de grands services ou à de grands exemples ; la noblesse , c^est la couronne civique décernée à toute une famille pour les mérites d^un de ses membres. On peut approuver ou blâmer ce genre de récompenses , OU" ne peut pas dire qu^il soit anti-social et contraire à la liberté.» Nous nous égarions ainsi à plaisir dans des hypothèses complaisantes, quand une voix sortie
■ Dissertation sur U nobUtseJrançmise , éà. <le Hollande, p. 4. « lùid., p. 39, «/&»., p. 63 et US.
QUI DITMB Lk IfATIOR fMAlIÇAUB [l82o]. 903
du camp des Boblet«8t Tenue oous rappeler durement sur un terrain plus matériel, a Race d^affranchis, s'est écrié M. le comte de Montlosier, race d'esclaves arrachés de nos mains , peuple tributaire , peuple nouyeau S licence tous fut octroyée d'être libres et non pas à nous d'être nobles * ; pour nous tout est de flroit , pour vous tout est de grâce 3. Nous ne sommes point de votre communauté ; noué sommes un tout par nous-mêmes 4. Votre origine est claire ; la nôtre est claire aussi : dispensez-vous de sanctionner nos titres ^ nous saurons nous-mêmes les défendre ^. » ' Ai\jourd'hui enfin 9 que , dans nos regrets , nous embrassons les images de cette liberté qui semblait promise à la France , qui devait , selon notre espoir, fonder une égale destinée pour tous les habitans de notre sol , d'autres regrets se font entendre. Ce ne aont pas les droits civils anéantis par nos ministres que lea «cri vains nobles voudraient voir revivre , mais la vieille race dont ils se renomment; « c'est cette race septentrionale qui s'empara de la Gaule sans en extirper les vaincus <> ; dont le nom devint synonyme de liberté, lorsque seule elle fut libre sur le sol qu'elle avait envahi 7; qui eut bon marché , dans la ténacité de son despotisme , de l'insouciance légère dea Gau-*
'Delà Monarthie/rançaùe , tom. II , pag. 136, 149, 155. a/6M<.«Iwg. 156.
3 Ibid,, pag. 164.
MbU., «om. I,pag. 176.
. S lUd., p. 212.
6 Article de M. I« comte A. d« Joafirojr, dans VObservateur de U Marine^ 9* lÎTr., pag. 299.
t04 80» LAHTIPATHU HB MAC!
loi« « ; qui tut léguer à set iuccetseur» , maÎBtenant dépouillés contre tout droit, les terres de la conquête à posséder, et les hommes de la conquête à régir <. • Après de si longs avertissemens , il est temps que nous BOUS rendions , et que de notre côté aussi nous rerenions aux faits. Le ciel nous est témoin que ce n^est pas nous qui les avons attestés les premiers, qui ayons les premiers évoqué cette vérité sombre et terrible , qu^il y a deux camps ennemis sur le sol de k France. Il faut le dire , car Tbistoire en fait fin ; quel qu^ait été le mélange pbysique des denx races primitives , leur esprit constamment contradictoire a vécu jusqu^à ce jour dans deux portions toujours distinctes de la population confondue. Le génie de la* conquête s^est joué de la nature et du tempe; il plane encore sur cette terre malheureuse. G^est par lui que les distinctions des castes ont succédé k celles du sang , celles des ordres à celles des castes, celles des titres k celles des ordres. La noblesse actuelle se rattache par ses prétentions aux hommes à privilèges du 16* siècle; ceux-là se disaient issus des possesseurs d*hommes du 13« , qui se rattachaient aux Franks de Karle-le-Grand , qui remontaicAt jusqu^aux Sicambret de Chlodowig. On ne peut contester ici que la filiation natureMe ; la descendance politique est évidente. Donnons-la donc à ceux qui la revendiquent ; et nous, revendiquons la descendance contraire. Nous sommes les fils des hommes du tiers-état ; le tiers-état sortit des communes ; les communes furent Tasile des serfs;
' Art. de M. de JoaflEroj, daxu VObservateur de la Marine, 9» li?. p. 299. « I6id., ptg. 301.
QOI DIYISB Ik HATiaV VEARÇAISM [l82o]. S6S
le« «erfs étaient les vaincus de la conquête. Ainsi, de formule en formule, à travers rinterralle de quinze sidclea , nous sommes conduits au terme extrême d\ine conquête qu^il s^agit d^effacer. Dieu veuille que eette conquête s^abjure elle-même , jusque dans ses dernières traces, et que Theure du combat n^ait pas besoin de sonner. Hais, sans cette abjuration for* melle, n^espérons ni liberté ni repos ; n^espérons rien de ce qui rend le séjour de PAmérique si heureux et si digne d^envie ; les fruits que porte cette terre ne croîtront jamais sur un sol oà resteraient empreints des vestiges d^envabissement.
Les cinq volumes de M. Warden, remplis de détails de tous les genres, et des faits les plus certains et les plus intéressans, suffisent à peine à contenter la curiosité qu'inspirent les États-Unis d'Amérique. Quelque étendu que soit le tableau que Pécrivain vous en présente, on le trouve toujours trop resserré. On vou<lrait tout apprendre , tout savoir sur Tétonnante prospérité de ces vingt-deux états libres , dont plu*sieurs, il n'y a pas trente ans, étaient rhabitation des bêtes fauves; sur ce pays où se rencontrent ensemble toutes les races humaines , toutes les mœurs , toutes les langues, toutes les religions, et où les hommes ne savent jeter les uns sur les autres que des regards de fraternité et d'amour. M. Warden a placé en tête de son ouvrage une nouvelle carte des États-Unis , une carte du district de Columbiai, qui est le siège du congrès suprême , et une vue du palais où se rassemblent les membres du congrès. Ce palais a été appelé du vieux nom de Gapitole. Il n'est point, comme le Gapi-
S06 SQft L;àllTlVAnit DB K4GK
tole de Rome, bâti tnr une roche îoébraiilable > ; iiiaî« sa destinée est phis sûre. Cest la liberté qui y préside, aa lieu du dieu changeant des batailles; et les flots de la ^yerigeance des peuples n*aaront jamais à s^élever contre lui.
On ne Yoit pas sans attendrissement , sur la carte de cette contrée si libre, des noms de ville empruntés à toutes les contrées de PEurope , les noms de Paris, de Rome, de Lisbonne, et jusqu^au nom d'Athènes. Toutes les terres européennes ont fourni leur contingent à cette heureuse population , conune pour prouver au monde que la liberté convient à tons , et n'est le propre de personne. Les eiilés de chaque pays ont, à Fexemple des fugitifs de Troie, attaché à la palrie^le leurs vieux jours le doux nom de la patrie de leur enfance. Tous, tant que nous sommes, FAmérique est notre asile commun. De quelque partie du vieil univers que nous fassions voile, nous ne serons point étrangers dans le nouveau : nous y retrouverons notre langue, nos compatriotes, nos frères. Si , ce que la destinée ne permettra pas sans doute, la barbarie des vieux temps prévalait contre TEurope nouvelle ; si ceux qui ont frappé les communes du nom d'exécrables *, et qui nous jurent encore la guerre au nom de leurs aïeux , ennemis des nôferes , remportaient sur la raison et sur nous , nous aurions un recours que n'eurent pas nos aïeux; la mer est
. s CapUoli immobile saxum,.,,., Virgil. JEncid. VIII.
> Communia novum ae ptssimum nomen Sermonem habuù dt ère-
erabiULus eommuniis illis (Gaib«rt«M de Vorigciito} .
QUI DIYISI LA IfATIOH FBAHÇAISB [l82o]. 307
libre, et un Inonde libre est au-delà. Nous y respirerons à Paise , nous y retremperons nos âmes , nous y rallierons nos forces i
Nos manet Oceanus circunwagus : arva, beata.
Petamus arva '.
* Horat. epod. XI^
308 HISTOIRI TftftlTABLB
HùtoiN T^UbU de Jacques BonhomoM, d'aprie les doenmeas anthentiquet i
Jacques était encore bien jeune , lorsque des étrangers Yenus du Midi envahirent la terre de ses ancêtres: c^étaîtun beau domaine baigné par deux grands lacs , et capable de produire abondamment du blé , du vin et de Thuile. Jacques avait Pesprit vif, mais peu constant; en grandissant sur sa terre usurpée , il oublia ses aïeux , et les usurpateurs lui plurent. Il apprit leur langue , il épousa leurs querelles , il sVncfaaîna à leur fortune. Cette fortune d'envahissement et de conquêtes fut pendant quelque temps heureuse ; mais un jour la chance devint contraire ; et le flot de la guerre amena Pinvasion sur les terres des envahisseurs. Le domaine de Jacques , sur lequel flottaient leurs enseignes , fot un des premiers menacés. Des troupes d'hommes émigrés du Nord Passiégèrent de toutes parts. Jacques était trop déshabitué de Pindépendance pour songer à affranchir sa demeure : se livrer à de nouveaux maîtres , ou tenir ferme pour les anciens , fut la seule alternative que se proposa son esprit. Incertain entre ces deux résolutions , il alla
» Centtur Européen da 12 mai 1820.
DB JACQUES BOKHOMMB [l82o]. ,30»
confier ses doutes à ud graye personuage de sa famille , docteur d^une religion que Jacques avait récemment embrassée y et qu'il pratiquait avec ferveur.
« Mon père , lui dit-il , que ferai-je? Mon état pré*» sent me fatigue. Nos vainqueurs , qui nous appellent lenrsalUés '^ nous traitent proprement en esclaves. Ils nous épuisent pour remplir leur trésor, que dans leur langue ils nomment la corbeille * ; cette corbeille est *«n abyme sans fond. Je suis las de subir leur joug ; mais le joug de leurs ennemis m'effraie : ces gens du Nord sont, dit-on , bien avides , et leurs bâches d'armes sont bien tranchantes. Dites-moi, de grâce , pour qui je dois être. » — « Mon fils, répondit le saint homme,, il faut être pour Dieu : or , Dieu aujourd'hui est pour le Nord idolâtre , contre le Midi hérétique. Les hommes du Nord seront vos maîtres ^ je puis vous le prédire ; car moi-même , de ma propre main , je • viens de leur ouvrir vos portes 3.» Jacques fut étourdi de ces paroles ; son étourdissement durait encore , quand un grand bruit d'armes et de chevaux ,^ mêlé de clameurs étrangères, lui apprit que tout était con- ' sommé. Il vit des hommes de haute taille , et parlant de la gorge , se précipiter dans sa demeure , faire plusieurs lots du mobilier, et mesurer le sol pour un partage. Jacques fut triste ; mais , sentant qu'il n'y
I FœiUrtttù Faim» inmqumU.
% Fucus.
s Voyes SalTiflii, Ih Gubematione Dei, Gr^irt d« Tmin, «t la CorreiponcUace det éfêtjaif gnloif , arec le roi Gblodimig. Script, rtrumfruncic. ,
s 10 HIBTOIHE ViRITABlI
avait plus de remède , il tâcha de prendre cœur a sa fortune. 11 regarda patiemment lesYolears j et , quand leur chef vint à passer , il le salua du cri de Fwalrext à quoi ]e chef ne comprit rien. Les étrangers se distribuaient le butin , sVtablissaient dans leurs parts de terre » , faisaient la revue de leurs forces , s^exerçaient aux armes , s^assemblaient en conseil , se décrétaient des lois de police et de guerre , sans plus songer à Jacques , que si Jacques n^eût pas existé. Pour lui, il se tenait à Técart, attendant qu'on lui no-' tifîât officiellement sa destinée, et s^exerçant «vec beaucoup de peine à prononcer les noms barbares des hommes en dignité parmi ses nouveaux maîtres. Plusieurs de ces noms défigurés par euphonie peuvent être rétablis de la manière suivante : Merowigj Ctdodowig, jffilderik, Hildebert, Sighebert, Karl, etc., Jacques reçut enfin son arrêt ; c'était un acte formel , rédigé dans sa propre langue par cet ami et compatriote qui s'était fait l'introducteur des conquérans ' , et qui , pour prix d^un tel service , avait reçu deieur munificence la plus belle pièce de terre cultivée, et le titre grec à^Episcopus que les conqu4rans travestissaient dans celui de Biscop ^, et qu'ils octroyaient sans le comprendre. Jacques que, jusqu'à
> Cei pottioni tirées an tort l'appelaient en latm sortes, et en langue fnnqoe Uûiàaét^lodes , aloia, aiodia; de U eat Tcnn le mot français aiieu.
• Les meniLres du clergé gallo-romain se firent les secrétaires, notaires, rédacteurs , archiristes des rois batbares.
S On troare dans le tesUment d« l'évique Bemigùu , ou Saint>&emi, que le roi CUodowig l.i fit pissent d\me belle terra an cnrinma de Beims, & laquelle ce roi donna , pour plus de gracieuseté, le nom fnak de Biseopes- Heim.
Dl JACQUB8 BOIIHOHHB [l82o]. Slf
ce joar, on avait appelé Eomanus, le Romain ' , du nom de ses premiers maîtres , se vit qualifié , dans ce nouveau diplôme , du titre de litus seu villanus noster 9 , et sommé , sous peine du fouet et de la corde , de labourer lui-même sa terre pour le profit des étraqgers. Lé nom de litus était nouveau pour se» oreilles ; il se le fit eipliquer , et on lui apprit que ce mot, dérivé du verbe germanique let ou lat , permettre on laiaser , signifiait proprement qu'on lui faisait la grâce de le laisser vivre. Cette grâce lui parut un peu mince , et il lui prit envie d^en aller solliciter d'autres auprès de rassemblée des possesseurs de son domaine , laquelle se tenait à jour fixe en plein air dans un vaste champ. Les chefs étaient debout au milieu, et la multitude les entourait; les décisions étalent prises en commun , et chaque homme donnait son avis , depuis le premier jusqu'au dernier , à maximo usque ad minimum '. Jacques se rendit à cet auguste conseil ; mais à son approche , un murmure de mépris s'éleva , et les gardes lui défendirent d'avancer , en le menaçant du bois de leurs lances* Un des étrangers, plus poli que les autres, et qui savait parler bon latin , lui apprit la cause de ce traitement^ l'assemblée des maîtres de cette terre, lui dît-il, dominorum territorii, est interdite aux gens de votro espèce, à ceux que nou» appelons liti vel li0nes, ei isîius modi viles inopesque personœ 4.
X Les Salica , et lex Bipoarionim » Pastim.
s Capitalaria. Patsim.
3 Script, rernm fnncic, tom. V, Passim»
4 Gapitularia* Passim.
312 HI8T0ISI TlftBITABUE
Jacques «e mi t. tristement au travail^ il lui fallait nourrir, vêtir, chauiîer, loger ses maîtres ; il travulla bien des années , pendant lesquelles son sort ne changea guère , mais pendant lesquelles , en rcTanche , il ▼it s^accroitre prodigieusement le yocabulaire par lequel on désignait sa condition misérable. Dans plu-* sieurs inventaires qui furent dressés en différeras temps , il se vit ignominieusement confondu avec les arbres et les troupeaux du domaine, sous le nom commun de vêtement du fonds de terre , terrœ vestitus ■ , on rappela monnaie vivante , pecunia viva ^ ^ serf de corps , homme de fatigue , homme de possession , homme lié à terre , addictus glehœ, bond-man dans Fidiome des vainqueurs. Dans le temps de clémence et de grâce, on n'exigeait de hii que six jours de travail sur sept. Jacques était sobre ; il vivait de peu et tâchait de se faire des épargnes; mais , plus d^une fois , ses minces épargnes lui furent ravies en vertu de cet axiome incontestable : gute servi suni, ea sunt domini, ce que possède le serf est le bien du maître.
Pendant que Jacques travaillait et souffrait , ^s maîtres se querellaient pntre eux , par vanité ou par intérêt. Plus d^une fois ils déposèrent leurs chefs ; plus d^une fois leurs chefs les opprimèrent ; plus d*une fois des factions opposées se livrèrent une guerre intestine. Jacques porta toujours le poids de ces disputes ; aucun parti ne le ménageait; c^était lui qui devait essuyer les accès de colère de vaincus et
« Voyéi le Glossaire «le Ducang^.
« Voyex IbiJ.
BS JACQCIS BOHHOttXB [l82o]. %13
les accès dVrgueil des Tainqueurs. Il arriva que le chef de la commimaaté des conquérant prétendît avoir seul des droits véritables sur la terre, sur le travail , sur le corps et ]*anie du pauvre Jacques. Jacques , crédule et confiant à Pexcès, parce que ses maux étaient sans mesure , se laissa persuader de donner son aveu à ces prétentions , et d^accepter le titre de subjugué du chefi subjectus régis ^ dans le jargon moderne, subjet du roy. En vertu de ce titre, Jacques ne payait au roi que des impôts fixes, tallias rationabiles, ce qui était loin de signifier des impôts raisonnables. Mais , quoique devenu nominalement la propriété du chef, il ne fut point soustrait pour cela aux exactions des subalternes. Jacques payait d^un côté et payait de Tautre : la fatigue le consumait. Il demanda du repos f on lui répondit en riant : Bonhomme crie, mais bon^ homme paiera. Jacques supportait Pinfortune ; il ne put tolérer Poutrage. Il oublia sa faiblesse ; il oublia sa nudité , et se précipita contre ses oppresseurs armés jusqu^aux dents ou retranchés dans des forteresses. Alors, chef et subalternes, amis et ennemis, tout se réunît pour Técraser. Il Ait percé à coups de lance , taillé à coups d^épée , meurtri sous les pieds des chevaux*: on ne lui laissa de souffle que ce quHl lui en fallait pour ne pas expirer sur la place, attendu qu'on avait besoin de lui.
Jacques , qui, depuis cette guerre , porta le surnon^ de Jacques Bonhomme, se rétablit de ses blessures» et paya comme ci-devant. Il paya la taille, les aides , la gabelle, les droits de marché, de péage, de douanes^ la capitation , les vingtièmes, etc. , etc. Â ce prix exor-
314 ttlSTOIRI yftftITABLB
bitant , il fut un peu protégé parle roi contre TaTidité des autres seigneiirt-; cet état plus fixe et plus paisible lui plot; il s^attacha au nouveau joug qui le lui procurait ; il se persuada même que ce joug lui était naturel et nécessaire , qoUl avait besoin de fatigue pour ne pas crever de santé , et que sa bourse ressemblait aux arbres qui grandissent quand on les émonde. On se garda bien d^édater de rire à ces saillies de son imagination ; on les encouragea au contraire ; et c*est quand s^y livrait pleinement, qa^on lui donnait les noms d^homme loyal et d^bomme très avisé, reçu iegalis et sapiens.
De ce que c'est pour mon bien que je paie , dit un jour Jacques en lui-même , il suit de là que ceux à qui je paie ont pour premier devoir de faire mon bien, et qu^ils ne sont à proprement parler que les intendans de mes affaires. De ce qu'ils sont les intendans de mes affaires , il s'ensuit que j'ai droit de régler leurs comptes et de leur donner mes avis. Cette suite d'inductions lui parut lumineuse ; il ne douta pas qu'elle ne fit le plus grand honneur à sa sagacité ; il en fit le sujet d'un gros livre qu'il imprima en beaux caractères. Ce livre fut saisi , lacéré et brûlé ; au lieu des louanges que l'auteur espérait , on lai proposa les galères. On s'empara de ses presses ; on institua un lazaret où ses pensées devaient séjourner en quarantaine, avant dépassera impression. Jacques n'imprima plus , mais il n'en pensa pas moins.
La lutte de sa pensée contre la force fut long-temps lourde et silencieuse; long-temps son esprit médita cette grande idée, qu'en droit naturel, il était libre
ra JAGQins BOHHOMHB [l82o3. 315
et maître chez lui , avant qu^il fit aucune tentative pour la réaliser. Un jour enfin , qu^un grand embar^ ras d^argent contraignit le pouvoir que Jacques nourrissait de ses deniers à Pappeler en conseil pour obtenir de lui un subside quMl n^osait exiger , Jacques se leva, prit un ton fier, et déclara nettement son droit absolu et imprescriptible de propriété et de liberté.
Le pouvoir capitula , puis il se rétracta ; il y eut gaerre , et Jacques fut vainqueur, parce que plusieurs amis de ses ci-devant maîtres désertèrent pour embrasser sa cause. Il fut cruel dans sa victoire , parce qu^une longue misère Pavait aigri. Il ne sut pas se conduire étant libre , parce qu'il avait encore les mœurs de la servitude. Ceux qu'il prit pour intendana l'asservirent de nouveau , en proclamant sa souveraineté absolue. Hélas ! disait Jacques , j'ai subi deux conquêtes , on m'a appelé serf , tributaire , roturier , sujet; jamais on ne m'a fait l'affront de me dire que c'était en vertu de mes droits que j'étais esclave et dépouillé.
Un de ses oiBciers , grand homme de guerre , l'entendit se plaindre et murmurer. « Je vois ce qu'il vous faut, lui dit-il , et je prends sur mdi de vous le donner. Je mélangerai les traditions des deux conquêtes que vous regrettez à si juste titre; je vous rendrai les guerriers franks dans la personne de mes soldats; il seront comme eux, barons et nobles '.
X Baron , en latin baro , en vieux français hers , -eat une d^riration def mots germaniques hahr on hohm , <{ui signifiaient simplement un homme * dans la lan^e des conqnérans d« la Ganie.
316 lUTO»! TtRITABU
Qnatat à moi, j« tôu» reproduiraî le graod César, ▼otre premier maître ; je m^appellerai ùnperator; tous anres place dana mes légions ; je tous y promets de PaYancement. « Jacques ouvrait la bouche pour répondre '9 quand tout à coup les trompettes soimè' rent, les tambours battirent, les aigles forent déployées. Jacques s^était battu autrefois sous les aigles; sa première jeunesse s^était passée à les suivre machinalement ; dés qu^il les revit, il ne pensa plus,
il marcha
Il est temps que la plaisanterie se termine. Nous demandons *par don de Pavoir introduite dans un sujet aussi grave; nous demandons pardon d'avoir abusé d'un nom d'outrage qui fut autrefois appliqué à nos pères , afin de retracer plus rapidement la triste suite de nos malheurs et de nos fautes* Il semble que le jour où , pour la première fois , la servitude , fille de rinvasion armée, a mis le pied sur la terre qui porte aujourd'hui le nom de France , il ait été écrit là haut que cette servitude n'en devait plus sortir ; que , bannie sous une forme , elle devait reparaître sous une autre , et , changeant d'aspect sans changer de nature, se tenir debout à son ancien poste, en dépi^ du temps et des hommes. Après la domination des Romains vainqueurs , est venue la domination des vainqueurs Franks , puis la monarchie absolue , puis l'autorité absolue des lois républicaines , puis la puissance «absolue de l'empire français , puis cinq années de lois d'exception sous la charte constitutionnelle. «Il y a vingt siècles que les pas de la conquête se sont empreints sur notre sol ; les traces n'en ont pas dis-
M JAGQVB» BOHBOKBB [l82o]. 317
paru ; les générations les ont foulées sans l^s détruire , le sang des hommes les a lavées sans les eflacer jamais. Est-ce donc jSour un destin semblable que la nature forma ce beau pays que tant de verdure colore , que tant de moissons enrichissent et qu^enveloppe un ciel ai doQi ?
Slft SUft QUILQOBS BRRBiniS
Sur quelques eneaxt dei nos historiens modernes , i^propos d*une Hirtoiic de France à l'usage des collèges >.
La criliqae ô,e9 ouvrages historiques destinés à être mis entre les mains des étudians n^est pas ]a moins utile ; car si les écrits de ce genre ont moins dWiginalité que les autres, ils exercent plus d^influence , et les erreurs qu^ils contiennent sont plus dangereuses , parce quMls s^adressent à des lecteurs incapables de s^en préserver. Je vais essayer de relever quelques unes de celles qui se rencQntrent dans un ouvrage publié sous* le titre de Tableaux séculaires de l'Histoire de France, par un professeur de rUniversité ; non que cet ouvrage soit plus mauvais que bien d^autres, mais pour faire ressortir les énormes vices de rédaction qui se propagent invariablement d^année en année , dans toutes les histoires de France destinées à renseignement public.
L^auteur des tableaux séculaires annonce , sous la date de 413 , qu^un chef des Bourguignons , nommé
I Ce morceau , insërë en 1820 dans le Censeur Européen , a fait partie de la première Mitionde mes Lettres sur V Histoire de France, publiée em. 1827. Il a été supprime dans les trois éditions suivantes ; je lui donne ici la place qu'il doit aToir dans mes oravres complètes.
DB nos BISTOftlCnS MODIBfIBS [l82o]. 319
Gandicaîre , prend le titre de roi. Ce qu^il nous donne ici comme un fait n^en est pas un ; H n^est pas Trai qu^en Pan 415 , le chef des Bourguignons ait quitté son titre de chef pour un autre titre ; sfo^'û ait cessé d*étre chef pour devenir autre chose : rien de pareil n^eet raconté par les historiens du temps. Seulement , si Ton ouyre les chroniques , on y trouvera sous cette date, ou à peu près : « Rex BurgundUmum Gundicharius ,• ov^ bien « JRex BurgwuUomtmJhctus Gundicharius» » Or, ces eipressions , dans la langue comme dans la pensée des historiens , ne signifient rien autre chose que Crondeher, chef des Burgondes , Gondeher, devenu chef des Burgondes *. De ce que cVst sous la date de 413 qu^on rencontre pour la première fois dans les histoires latines le nom de Gon* deher joint au mot de rex, il ne s^ensuit pas du tout qu'en Pan 413 Gondeher ait adopté ou reçu de sa nation le titre latin de rex, titre que les historiens lui donnent , faute de pouvoir écrire celui dont on le qualifiait dans sa langue. Cest exactement comme si Ton disait qu'en Tan 413 Gondeher s'est fait appeler Gundicharius, parce que son nom germanique se montre pour la première fois sous cette date avec l'orthographe et la désinence latine.
Une pareille supposition semble folle , et pourtant elle n'est pas sans exemple. Des historiens sérieux ont raconté comme un fait positif que le chef des Franks , Cblodowig ou Clovis , prit le nom de Louia
I Gonde-her signifie homme dû guerre tmintnl , et le nom de la nation peat M traduire p*r cdui de gens de guerre eonfidirit.
320 ' 8UB QUBLQUM nftWftS
après son baptême , et cela parce qn*îl« ont trouvé , dans quelque histoire latine postérieure à ee bapténe , le nom de Chlodowig latinisé eu LutoTicus ov Ludo- YÎcus , au lieu de Tétre en GUodoTechus , eVsl-Mîre dé^^agé de Taspinition franke que les Gtanlois s'ennuyatent d'écrire et de prononcer* C'est encore une illusion de ce genre qui fait assigner par les hi•U^riens une époque où les Fraaks prirent des rois et cessèrent d'avoir des ducs* On trouve dans lea écwi^ vains latins tantôt les mots de Francorum duces y et tantôt ceux de^ Francorum reges ; cette différence d'expression qui se rencontre souvent à propos des mômes personnages est une simple variante de style. Nos* écrivains modernes y ont vu des révolutions politiques. Ceux qui se piquaient d'exactitude ont noté que le mot reges étant employé après celui de étucesy que duces se retrouvant ensuite , puis enfin constamment reges y il était par-là de toute évidence que les Franks avaient été d'abord gouvernés par des ducs , puis par des rois , puis encore par des ducs , et enfin par des rois.
L'auteur des tableaux séculaires nous dit qu'après Clodion , Mérovée , parent de ce prince , fut élevé sur le pavois. 11 serait temps de rendre aux personnages de notre histoire leurs véritables noms , et de ne plus reproduire ces noms doublement défigurés par la langue des Latins et par celle des vieilles chroniques françaises. Aucun homme de la nation des Franks ne s'est jamais appelé ni Clodion , ni Mérovée. Le Chlodio , dont nous faisons Clodion , n'est autre chose que la forme latine du mot germanique Hlodi, dimi-
DE NOS 'HI8TOMIETI8 MODBRNBS [l82o]. 321
nuUf familier <!« Hlod, qui sigoiBe éclatant, célèbre, iUusire. Pareilieveot Merovechus est latiaisé dé Me^ riowig, qui veut dire éminent guerrier. Eu second lieu , le titre de prince, introduit à cette époque de notre lûetoire, bouleverse les faits et les idées. Cette locution de la langue moderne est entièrement inappiieable aux mœurs et aux usages de ces temps ; à moins que le mot de prince ne soit pris dans sa pure signification ancienne y et qu^en l'employant on n^entende lui attribuer d^autre force que celle du mot latin priri'ceps, qui veut dire chef ou commandant.
Notre auteur cite, sous la date de 511 , Glotaire , roi de Soissons , Thierry, roi de Metz , Glodomir, roi d'Orléans , H Cbildebert , roi de Paris. Je n'insisterai paa encore une fois sur l'inexactitude des noms propres ' ; je ferai seulement remarquer que les
X En ftiisant l Curage tontes In conceMioiu possibles, il faudrait écrire Chlotkcr, Tiitodeiik , CUodomir etHildsbcrt. Ces noms ngnifient dObr» et ncellent, extrêmement brave, célèbre et eminent, guerrier brillant. En gi- Toéni tons les noms franls , et même ceux des autres peuples germaniques du temps de k grande iaTasion , sont formis de la r^nion de deoz adjectifii de qualité. Le nombn de ces adjectifii mon4MjUabû|ncs est assez bom^ pour qu'il soit facile d*en dresser une liste ; ils se trouvent joints au hasard et de manière I former tantfit la première et tantôt la seconde partie du nom. La seule dittbnmm aAM les noms d*bomaM et les mwis 4e femme , c'est qne ces ckrniers sont moins rmés , et finissent ordinairement par certains mots qui , dans les noms d'homme , sont toujours placÀ au commencement, comme Hild et Gond, Ainsi , HffdeJbtrt eat un nom d'homme , et BerU-hild un nom dîs Cboum. La même diffibeafle existe entre Gofuh'-bald et Bidd-gonde. L'# plac^ i la fin du premier mot , et qui marque une espèce de temps d'arrêt entre les deux parties dn nom , est soarent remplace par d'antres rojelles , ooauae « et m éuu le dialeete des Fnahs, / dms celui des Alantandi et des L«Bgobard8, et a dans celui des Goths. JiUi» ces Toyelles, ne portent point d'accent, se prononçaient d'une manière sourde , et ainsi se rapprochaient de l'e muet,
ay.
822 SDR QUELQUES «REEtES
expressions des auteurs orignaux , rex Parisiis f hex Sitessionibus , sont détestablement traduites par le« mots de roi de Paris , roi de Soissons , etc. Le latii» de ces auteurs porte littéralement roi ou chef à Soissons , roi ou chef à Paris , etc. ; ce- qui signifie que tel ou tel , Pun des chefs suprêmes des Franks , commandant une tribu ou un grand corps d^armée , ayait son quartier-général , soit à Paris , soit à Soissons.
La liaison du titre de rex ou de roi avec un nom de pays , adoptée dans notre langue , a contribué à changer la signification primitive de ce titre. Quand on disait rex Francorum, roi des Franks , cela était d^une clarté évidente : un roi des Franks est un chef des Franks. Hais quand on dit roi de France , nue tout autre idée , celle d^une situation politique plus moderne et bien autrement complexe , se présente à Pesprit : cependant presque personne n*a la conscience de cette confusion. Nous établissons des rois de France dans un temps Où toute la France actuelle était Tenoemie des rois franks, loin de constituer leur royaume. Quel fut , demande-t-on aux enfans , le premier roi de France ? Ou ne s^aperçoît pas qu^on leur fait la question la plus mal posée. Que veut-on dire par premier roi de France ? est-ce le premier qui ait porté littéralement le titre de roi de France? alors ce sera un des rois de la troisième race ; car ceux des deux premières , ne parlant pas le français , ne prenaient pas de titre français, et leur qualification, soit «n latin , sbit en langue tudesque , répondait à celle de roi des Franks. Veut-on parier dé celui que les auteurs romains ont le premier appelé Francorum
1)1 NOS HISTOBIERS' aODBKNBS [l82o]. È2i
rex ? il faut aller épier dans ces auteur» Tinstant pré* cis où Piui d'eux s'avise d'écrire ces mots , à la place de cem de Francorum dux. Est-ce, au lieu de cela, le premier de tous les chefs de la nation franke ? Il serait aussi impossible que peu utile d'en découvrir le nom ; il est beaucoup plus important de savoir au jaste ce que c'était qu'un chef des Franks.
L'auteur des tableaux séculaires se propose encore tine question non moins ambiguë. Quand s'est établie la noblesse? Pour donner une date quelconque, il répond que la noblesse s'est établie au neuvième siècle. Mais qu'entend-on par établissement de la noblesse? est-ce l'établissement des droits exclusifs d'une certaine classe d'hommes sur le sol et sur les antres habitans du pays ? ou est-ce l'établissement de la qualification latine de nobilis f Si c'est des privilège» qu'on veut parler, leur origine est claire ; ils sont dérivés de la conquête , il v sont la conquête elle-même. Quand au titre de nobilis, il est difficile de dire quand la race conquérante se l'est attribué pour la première fois, si ce fut une invention de son propre orgueil ou de la flatterie des vaincus. Quoi qu'il en soit , les épithètes de louange ne lui déplaisaient pas ; elle se vantait souvent elle-même , elle se qualifiait de race ïUustrt fondée par Dieu même, forte sous les armes,, ferme dans ses alliances, d*une beauté et dune blancheur singulières, d'un corps noble et sain, audacieuse, rapide, redoutable '. Depuis la victoire de»
I Crou Francoram incljta, auctore Deo condita, fortia in annia, firma pacia rœdere, eandore et formi egregiâ, corpore ndïilia et incolumia , aadax, Teioz , aapera. (Prolog, ad leg. aalic; Scriptores rerana francic, tom. IV.J
124 SUR ^^OKVQDftS BREBOMS
Fraoks , les mots nobilitas et nobUia forent presque toiyours joints À leur nom de nation. On trouve FraÊicicœ gentis nobiUias , de nobili Franeorum génère, homofrancus nomine et re nobilis. Dans les premiers temps de la conquête, quand les noms de nations étaient encore employés pour distinguer les races , quand on disait Romains pour distinguer les yainens, le nom de frank j mis tout seul^ sans épithète , signifiait un homme supérieur aux autres. Plus tard, quand le nom de nation des raincus fit place à des noms tirés de leur état spécial, comme ceux de serfs et de vilain, le nom de nation des vainqueurs s^évanonît aussi et fut remplacé par Tépithète d^éloge qui Pavait d^abord accompagné. On avait dit nohUis francua , puis indifféremmentyroitcfftf ou nobilrs, enfin on ne dit plus que nobilis. Gela est arrivé; mais à quelle époque précise ? c^est ce qn^il est impossible de découvrir, pas plus que les variations graduelles du langage , la chute ou la naissance des mots.
La longue habitude de joindre le nom de frank aux épithètes d^honneur qui raccompagnaient et qui ren* fermaient Tidée de puissance , celle de liberté , eeAïe de richesse et même celle des qualités niorales qui constituent la noblesse d^ame , fut cause que ce nom lui-même devint un adjectif , équivalent à ceux aaxqueU il était joint d^ordinaire. Dans le doniième siècle , on disait franc par opposition à chétif , c^est^Adire pauvre et de basse condition >• On sait dans quel
> Thibaut fat plein d'engein et plein fut de fetnti^ ,
A homme ne i femme ne porta amitié , De frane ne de ch^f n*ot merci ne pitië.
(Vert sur Thibaut-le-Tricheur , comte de Champagne J
DE nos HISTORtUIS H0DIKRK8 [l820]. 325
seu» moral ce mot s^emploie aujourd'hui , et c'est à notre ancien état politique qu'il doit cette énergie qui Ta fait adopter par plusieurs nations étrangères. Les Allemands ^ par exemple, s'en servent pour exprimer la condition d'hommes libres dans toute sa plénitude, ils disentjrank undfrey ^ franc et libre» Cette signification , plus moderne pour eux chez qui la dif-r férence des. conditions ne répondait pas primitivement à une dilTérence de race, a induit en erreur plusieurs critiques , sur la vraie signification du nom des Franks dans l'ancienne langue teutonique. Ils ont pensé qu'il équivalaient à celui d'hommes libres , et ils se sont trompés *. Ce nom d'une confédération guerrière , formée pour l'attaque plutôt que pour la résistance à l'oppression étrangère , avait un sens conforme à l'impression que ceux qui l'adoptèrent vonlaient produire autour d'eux. Il signifiait proprement âpre ou rude , et indiquait la volonté de pousser la guerre à outrance , sans peur et sans miséricorde* Je vous demande paMon de la sécheresse de ces remarques. S'il est permis d'être minutieux, c^est dans ce qui touche à la vérité de couleur locale qui doit être le propre de l'histoire. La nôtre est froide et monotone , parce que tout y est faux et arrangé ; le vrai seul peut y ramener le piquant et l'intérêt. Il faut que la perspective de ce but diminue l'ennui des sentiers arides qu'on doit traverser pour Fatteindre.
I Voy. le Glofsaire de Wachter aux mots vran^ et frfh. Il par»tt que , dan» le dialecte de quelqîiea-iinM de* penpiadea «{ni formaient la confBd^ration franke , le nom de raiaocietion m proponçait mus n , et qu'on disaityrae on frA, an lien de/mnA on/r^nk. C'est peut-être pour cette miaon que le» aceenz de plnaienrs des premier» rois portent les mots de Fraêontm rex.
326 fKBKltKE LBTTKB
Prenùire leUr« sur l'kUtoire de France , adreMee an rédacteur dt» Courrier Français >.
Monsieur ,
Le titre de Français que porte votre journal tous impose une sorte d^obligation d^embrasser tout ce qui regarde laFrauce, de suivre sa destinée dans le passé, comme vous la suivez dans l^a venir, et de présenter quelquefois, dans vos feuilles , à côté de Texpression énergique des besoins et des vœux de Tépoque présente , la peinture vive et fidèle des temps qui ont précédé et produit le nôtre ^ qui nous ont produits nous-mêmes.
Dans les circonstances difficiles , une nation est toujours portée à ramener ses yeux en arrière ; elle devient plus curieuse d^apprendre quels furent la conduite et le caractère des hommes qui Pont devancée sur la scène du monde , et qui lui ont transmis son nom. Il semble que , comme PAntée de la fable , elle espère ranimer sa vigueur en touchant le sein
1 13 juillet 1820. Ce morceau \ qui aTait d^'i subi de grmnda chanfemoBs dans la première éditioB de me» Lttre* sur V Histoire de France , publiée «n 1827, •M^ aaaf ua petk nombre de phrase*, totalement remplacé dMs les troii éditions saiTantes.
SUB L*HISTOIRK DK tB^lNCK [l82o]. S27
dont elle est oée. Et , en effet , il est rare que les grands souvenirs du passé nMnspirent point à la génération qui se les retrace , plus de force et plus de calme à la fois. Ce n^est pas qu'il y ait là -dessous quelque chose de mystérieux , dHnexplicable ; c^est qu'en rappelant à notre mémoire ce qu'ont fait pour nous les générations antérieures , nous conceyons la pensée d'un engagement qui nous lie pour ainsi dire envers elle : l'intérêt de conserver notre liberté, notre bien-être , notre honneur national , nous apparaît comme un devoir ; le soin de ces choses nous devient plus cher, quand nous nous sentons devant elles comme en présence d'un dépôt qui fut remis en nos mains sous la condition rigide de le faire valoir et de l'accroître.
Yoilà quels sentimens ferait naître dans l'ame des Français d'aujourd'hui une étude sérieuse de l'histoire de France. Il faut le dire pour l'honneur de notre nom, l'esprit d'indépendance est empreint dans cette histoire aussi fortement que dans celle d'aucun autre peuple ancien ou moderne. Nos aïeux Pont comprise , ils l'ont voulue comme nous ; et s'ils ne nous l'ont pas léguée pleine et entière , ce fut la faute des choses humaines et non la leur ; car ils ont surmonté plus d'obstacles que nous n'en rencontrerons jamais. Si nous avons aujourd'hui quelque puissance pour faire respecter nos justes droits , c'est à leur courage que nous le devons ; et l'avènement de la liberté française , pure et grande comme nos vœux l'anticipent , ne sera un jour que l'accomplissement de leur antique entreprise, •
826 PMEMiftBK LBTTMS
Cet assertion», je. le sais , Tont sembler étranges à des personnes de bonne foi. L^ou s^étonnerade m^enteodre dire qae des générations fortes et îndépen* dantes ont foulé avant nou4 le sol de notre pays, lorsqu'on rencontre si rarement le mot de liberté dans celle de nos histoires que tont le monde ht et qui passent pour les plus exactes. Voilà , monsteur , le malheur de la France ; dans le temps des grande efforts patriotiques , la littérature n^était pas née ; et quand vint le talent, littéraire , le patriotisme aom* meillait , les historiens cherehèrent aillenra des îaspi> rations poUr leurs récits* L^hist<Mre de France , telle que nous Font faite les écrivains modernes, n^est point la vraie histoire du pays , Fhistoire nationale , rhîstoire populaire : cette histoire est enccnre ensevelie dans la poussière des cluroniques contemporaines, d^oij nos élégans académiciens n^ont eu garde de la iirer. La meilleure partie de nos annales, la ^lus grave , la plus instructive reste à écrire { il noos maiK que Thistoire des citoyens, Fhistoire des siyets, rhîstoire du peuple. Cette histoire nous présenterait en même temps des exemples de conduite et cet intérêt de sympathie que nous cherchons vainement dans les aventures de ce petit nombre de personnages pri- Tilégiés qui occupent seuls la scène historique. Nos ame^ s^attacheraient à la destinée des masses d^hoinnies qui ont vécu et senti comme nous , bien mieux qu'à k fortune des grands et des princes, la seale qn^on nous raconte et la seule où il n*y ait point de leçons à notre usagi^ ; le progrès des masses populaires vers la liberté et le bien-être nous semblerait plus irapo-
SCB L*HI6T01IB DB FEARCS [l820]. t29
sant que la marche des faiseurs de conquêtes, et leors niisdres plus tpackantes que celles des rois dé<possédés. Dans oeUe histoire Traîaeut oatioaale , sUl se IrouTaiC une plouie digne de récrire, la France figurerait avec ses cités et ses populations diverses , qui se présenteraient à nous comme autant d^étres eol^ lectifs , doués de volonté et d'action. Nous y apprea» cirions que no$ villes ont à s'enorgueillir d'antre chose que fhi séjour de tel grand seigneur ou du passage de tel souverain , et qu'il n'est pas vrai que , durant des siècles entiers , toute leur vie politique ait cou* sisté à fournir des recrues pour les compagnies de fremcs-'archers et à payer la taille deux fois l'an.
Kais si le travail de rassembler et de mettre au jour les détaib épars et inconnus de notre véritable histoire doit être utile et glorieux , ce travail sera dilBcile; il exigera de grandes forces, de longues recherches, une sagacité rarcf et je me hâte de vous dire » monsieur, que je n'ai point la présomption de l'eobreprendre. Entraîné vers les études historiques par un attrait irrésistible , je me garderai de prendre l'ardeur de mes goûts pour un signe de talent. Je sens en moi la conviction profonde que nous n'avons point ' encore d'histoire de France , et j'aspire seulement à faire partager ma conviction an public, persuadé que, de cette vaste réunion d'esprits justes et actifs, il s'élèvera bientôt de nombreux candidats pour les hautes fonctions d'historiographe de la liberté firançaise. Mais quiconque y voudra prétendre , devra bien s'éprouver d'avance : ce ne serait point assez pour lui d'élre capable de cette admiration commune pour
DIX ANS d'études RIST. sS
330 FBIHitBI LI1TMI
ce qa'on appelle les héros ; il lui faudrait une pi os forte manière de sentir et de penser ; Tamour des hommes comme hommes, abstraction faite àe leur renommée ou de leur situation sociale; un jugement intrépide qui déclare la liberté, même abattue et méprisée , plus sainte et plua grande que les paîseans qui la terrassent; une sensibilité assez lai^ pour ' s^attacher à la destinée d^un peuple entier conuiie à la destinée d^un seul hom''>itr, pour la suivre à travers les siècles avec un intérêt aussi attentif, avec des émotions aussi vives que nous suivons les pa» d'un ami dans une course périlleuse.
Ge.sentiment , qui est Pâme de Phistoire , a manqué aux écrivains qui jusqu^à ce jour ont essayé de traiter la nôtre* Ne trouvant pas en eux-mêmes le principe qui devait rallier à un intérêt unique les innombrables parties du tableau qu^iis se proposaient d^offrir, ils en ont cherché le lien au dehors , dans la continuité apparente de certaines existences politiques, dans la chimère de la transmission non interrompue d^un pouvoir toujours le même aux descendans d^une même famille. Pour soutenir cet échafaudage et maintenir le fil de leurs récits , ils ont été contraints de fausser les faits de mille manières ;4ls ont omis certains règnes authentiques, forgé des parentés imaginaires , et tenu dans Poubli les actes, et les formules de Pancienne élection des rois ; ils ont prétendu voir le legs de la France , corps et biens , établi en droit dans des testamens qui ne transmettaient rien autre chose qu^un domaine et des meubles de possession purement privée ; ils ont travesti les assemblées po-
SDB l'iISTOIRB DB FBAUGI [182o]« 13»
pu] aires de la nation conquérante des Gauks en hautes cours de justice aulique. Quand ilsoiit vu les hommes de ce peuple libre se réunir en armes sur des collines ■ ou dans de vastes plaines *, pour j voter leurs lois \ Us les ont représentés comme dés auditeurs serviles de quelque réscrit impérial , comme des sujets devant vu maître qui parle seul , et que nul ne contredit.
Tous les faits sont ainsi dénaturés par des interprétations arbitraires ; et grâce à cette méthode , après avoir lu notre histoire, il est difficile d^en ' avoir retenu'autre chose , en fait dHnstitutions et de mœurs , que le détail bien complet d^un état de maison royale. Gomment de ces récits qui embrassent tant d'années et où la nation française ne figure que pour mémoire , peubbn passer, sans éprouver de vertiges , à Thistoire des trente années que nous venons de voir s'écouler? Il semble qu'on soit transporté tout à coup sur une terre nouvelle , au milieu d'un peuple nouveau ; et pourtant ce sont les mêmes hoinmes. De même que nous pouvons nous rattacher par les noms et par la descendance aux Français qui ont vécu avant lé dixhuitième siècle , nous nous rattacherions également à eux par nos idées, nos espérances, nos désirs, si leurs pensées et leurs actions nous étaient fidèlement reproduites.
Non , ce n'est pas d'hier que notre France a vu des hommes employer leur courage et toutes les facultés de leur ame à fonder pour eux-mêmes et pour leurs
I Montana coUoquia , ju4 montanom , Mal-berg.
* Campas Martiut.
1 1>z fil coBMnan populi {SJiet. Pût,)
SSS Miaitel LBTTRB, BTC.
•n£iBS une eiislen^e à la fois libre et inolTeoMTe. Ut Booa ont précédée /le loin» pour nous ouvrir une large route , eea eerfs échappés de la glèbe , qui releTèrent, il y a sept ceota ana , lea mura et la ciyiliaAtioD des antiques cités gauloises. Nous qui sommée leurs deteendans , crojons qu'ils ont valu quelque eboae et que la partie la plus nombreuse et la plus oubliée de la nation mérite de revÎTre dans Tbistoire. Si la noblesse peut revendiquer dans le passé lea hauts £bûU dWmes et le renom militaire , il y a aussi une gloire pour la roture, celle de Tindustrie et du talent. C'était un roturier qui élevait le cheval de guerre du gentilhomme, et joignait les plaques d'acier de son armure. Ceux qui égayaient les fêtes- des châteaux par la poésie et la musique étaient aussi des roturiers j enfin la langue que nous parlons aujourd'hui est eelle de la roture ^ elle la créa dans un temps où la cour et les donjons retentissaient des sons rudes et gutturam d'un dialecte germanique*.
SVE LA CLAtSIFIGATIOM H18f OEI^Vl , tTC. 'ISS
Sur U dMcificatkyp de THittoire à» Fnnœ par noté rojales '
Supposez un étranger , homme de bon sens , qui connaisse cpelque peu les historiens originaux de la chute de Tempire romain , et qui n^ait jamais ouvert un seul Tolume moderne de notre histoire. Supposez que y rencontrant pour la première fois un de ces livres , il en parcoure la table et qu^il y remarque, comme point saillant, comme base de tout Pouvrage, la distinction de plusieurs races , quelle idée croyezvous qu'il se forme de ces races et de la pensée de P-auteur? Très probablement il croira que cette distinction répond à celle des diverses populations , soit gauloises , soit étrangères , dont le mélange , opéré graduellement , a formé la nation française; et quand il verra quHl t*esi trompé , que ce sont simplement différentes familles de princes sur lesquelles roule tout le système de notre histoire nationale , il sera sans doute fort étonné. Pour nous , habitués dès Tenfance à un pareil plan historique , non seulement il ne nous choque point, mais nous nlmaginons pas
I Cé morceatt, atnit da Courrier Jrançai» (1820), a fait partie de la première édition de mes Lettre* lur l'Histoire de France. Il a été remplacé dans les édttioas sairantet.
$$é 8UM LÀ GLàSSIFICAnOH II8T0IIQCS
même qp^îl 8oit possible d^en trouver mi aatre. Nous demaodons simplement aux écriyaÎDs d^y faire entrer le plus qu-ils pourront de bonnes maximes et de beao style.
On dira peut-être que cette méthode est une con* séquence naturelle de Pimportance de ceux qui sont placés à la tète du gouvernement ; mais rantiquité avait aussi des gouvemans ; les historiens ancieos n^oublient point de citer les noms des consuls de Borne et des archontes de la Grèce. Malgré cela , le récit de chaque époque n^est point proprement chez eux le récit de la naissance et de Péducation , de hi vie et de la mort d^un consul ou d^un archonte. Une véritable histoire de France devrait raconter la destinée de la nation française i son héros serait la nation tout entière ; tons les aïeux de cette nation devraient y figurer tour à tour, sans exclusion et sans préférence. Les vieilles chroniques , rédigées dans les couvens , eurentnaturellement des préférences pour les hommes qui faisaient le plus de dons aux églises et aux monastères; et rhistoire, ainsi écrite hors de la scène da monde, perdit son caractère public pour prendre celui de simple biographie. Malgré la supériorité de nos lumières , nous avons copié le modèle transmis par les religieux du moyen-âge , et nous avons même enchéri sur eux. De tout ce qui se passait dans la Gaule, ils ne voyaient que la succession des rois franks; nous, pour plus de simplicité, nous avons réduit cette -succession à une seule famille, à deux ou trois tout au plus. Les plus scrupuleux de nos historiens font trois races de rois j mais cWt là le dernier terme;
PAa ftACIS KOTAiBS [l82o]. 3d0
oe «ont les colonnes d^Hercule que nul oe se hasarde à f>a«ter , pas même ceux qui avouent que Mérovée nWt point fils de Glpdion , et que Raoul , Eudes et Robert ne sont point descendans de Pépin ^ Malgré «et aveu , ils persistent , suivant le formulaire y à étiqueter première race leur collection de vingt et un rois , depuis Pharamond jusqu^à Childéric III y et seconde race celle de quinze rois, depuis Pépin jusqu^à Louis Y.
Première race, dite des Mérovingiens; seconde race , dite des Carlovingiens : voilà deux formules que nous lisons dans celles de nos histoires qui passent pour les meilleures , et que nous répétons dans nos conversations habituelles , sans concevoir le moindre doute sur leur exactitude. Cependant, plus d^ une question peut . être« proposée à cet égard ; et pour commencer par la dynastie que nos historiens appellent mérovingienne , d^où lui vient ce surnom , et ^ans quel temps IVt-elle reçu ? Est-ce une appellation populaire ou une simple désignation scientifique introduite par les écrivains , pour marquer une division dans rhistoire? Voilà- les difficultés qu^un écolier de seconde pourrait adresser à son professeur. Si le professeur était un de ces hommes consciencieux qui s^assurent des choses avant de répondre , il parcourrait les documens originaux , et d^abord il serait fort étonné de lire dans un ancien chroniqueur : J/erovingia quœ alio nomine dicitur Francia, Il verrait ' Merovingus employé poixt Jrancus dans une vie de saint Colomban, écrite au septième siècle. Enfin il trouverait, dans trois historiens franks de naissance,
SS6 8Vft LA OlAStiriCATtOH niTOMQUB
les fMMtai^ê suivaiM : Merovechiu , à que ^'tamitd cognominàti sttnt Mermnngi. . . * Mtrweas^ obcvfusjmetm et triamphos (Franei)^ intermisso Sieambrontm wxa* btdo, Meromùigi dictt sumt. . . . Meros^icnsy à qao JPnmci Mêroinnci appellatl sont, qoàd quasi comnutms paUr êJb omnibus éolerttur^, Nôtf6 professeur cônckirail de ces autorités que Mérovingien, comme noua disons, on Merowing, comme disaient les Franks , ne fat point seulement un nom de famille, mais quelquefois un nom de peuple. Tous les Franks , sans distinction, s^appelaient Merowings ^ du nom de M erowig , ancien chef, que tous les membres de la nation yénénieùt comme leur aïeul commun. Cela n^a rien qui doive nous surprendre ; les clans d^Ecosse et d^Irlande et les tribus de TArabie s^intitulent encore du nom de quelle ancien conducteur invoqué poétiquement comme le père de toute la tribu.
Quant au nom de CariovingieHs , c'est un bari»'risme absurde introduit dans la nomenclature , pour plus de conformité avec le nom de Mérovingiens. Le mot des chroniques du temps qu'on a défiguré de cette manière est celui de Carolingi qui n'est luimême que le mot frank Karling avec une terminaison latine.
Le titre de Kariings, ou ttenfans de Kari , convient bieh aux rois dont la succession compose ce qu'on appelle la seconde race ; mais au moins fandraiMl réublir ce titre on le franciser d'une manière
« Sigeberii chron. — Hariulû chron. — Ronconu gcala FraBCorum; apod Script, renim francic, tom, III,
>AR nkCU lOTALIS [l6So]. 337
convenable. €V«t soils le règne des descendans de Karl snrnomm^ Marteau , qne le titre de Merowings, on Meroviïtgi, selon Portho^phe et la déclinaison latine ', fut appliqué comme nom de dynastie aux rois dont lé dernier fut dépossédé par Peppin , fils de Karl.
Bans doute Tattention portée sur les généalogies des rois n'a pas été inutile à l'histoire. Ce problème Ait le premier que les savans du dii-septième siècle entreprirent de résoudre ; et plusieurs d'entre eux ont fait preuré, dans ce traTaii , d'une admirable sagacité. Hais aujourd'hui que , grâce à leurs efforts , tout eift éclairci à cet égard , d'autres questions historiques s'élèvent , et en premier lieu celle de notre généalogie nationale. Tous tant que nous sommes , Français de nom et de cœur , enfans d'une même patrie, nous ne descendons pas des mêmes aïeux. Dès les temps les plus reculés , plusieurs populations de races différentes habitaient le territoire des Gaules : les Romains , quand ils envahirent ce pays , y trouvèrent trois peuples et trois langues ^. Quels étaient ces peuples , et dans quelle relation d'origine et de parenté se trouvaient-ils à l'égard des habitans des autres contrées de l'Europe? T avait-il une race indigène y et dans quel ordre les autres races émigrées d'ailleurs étaient-elles venues se presser contre la première? Quel a été, dans la succession des temps , le mouvement de dégradation des différences primi-
I On trouve quelquefois Merwingi dana les anciens documens. * f^oj., dans les Commentaires de Cùar, la distinction qu'il établit entre les Belges , les Celtes et les Aqditains.
S3S 8U1 14 CLASSIFICATION BISTOAIQUB , STG.
ûveê de mœurs, de caractère et de langage? Eo retrooYe-t-on quelques vestiges, daos les habitudes locales qui distioguent nos provinces , malgré la teinte d^uniformité répandue par la civilisation ? Les dialectes et les patois provinciaux , par les divers accidens de leurs vocabulaires et de leur prononciation , ne semblent-ils pas révéler une antique diversité d^idiomes? — Voilà des questions dont la portée est immense , et qui , introduites dans notre histoire à ses diverses périodes, en changeraient complètement Taspect. Il n^y aurait pas besoin de diminuer , avec intention , Timportance des races royales , pour que celle des races populaires frappât davantage Timagination du lecteur. Ce seraient de grands arbres qui s^élèveraient tout à coup dans un champ parsemé de buissons , des fleuves qui naîtraient dans une plaine arrosée par de petits ruisseaux.
SUR LE CABACTÈRE DES ÏRANKS. 339
-Snr le caractère et ia politique des Frmnks >.
Pour corriger ^ en quelque sorte , les fausses verèioDS de nos historiens modernes sur cequ^on appelle les premiers tempv de la monarchie française , il faudrait isoler, par la pensée, la race franke des autres habitans de la Gaule , et dégager les faits qui lui sont propres de la masse des faits historiques. Ce travail , qui serait le remède à beaucoup d^errenrs , est trop long pour faire Pobjet d^une lettre ; mais je puis essayer de vous en donner Fidée, en traçant à la hâte une petite histoire anecdotique des relations de la population franke avec les autres populations de la Gaule , depuis le sixième siècle jusqu^au dixième.
Quand les tribus des Franks notaient encore connues , sur le pays où nous vivons , que par leurs incursions dans les quatre provinces germaniques et belgiques , deux peuples de race tudesque habitaient à demeure fixe les belles provinces du sud entre la Loire et les deux mers. Les Burgondes s^étaient éta-
1 Ce morceau , publie d'Hbord eu 1820 , a fait partie de la première ^ition de mes Lettres sur C Histoire de France. Dans la seconde édition et daos Ira saivantes, ]e sujet, plus développe, a fourni matière à trois lettres , la 6«, la7«ell%8e.
340 SUE LB CAEA.CTftES
blis à Test ; les Golhs au midi et au couchant. L^entrée de ces nations barbares aTait été yiolente et accompagnée de ravages ; mais Pamour du repos les avait promptement gagnées : chaque jour elles se rapprochaient des indigènes , et tendaient à devenir pour eux de simples voisins et des amis '• Les Goths surtout montraient du penchant pour les mœurs romaines, qui étaient celles de toutes les villes gauloises. Leurs chefs se faisaient gloire d^aimer les arts, et affectaient U politesse de Rome '• Ainsi , les maux de Penvahis- •ement se guérissaient par degrés ; les cités relevaient leurs murailles ; Pindustrie et U science reprenaient de Tessor ; le génie romain reparaissait dans ce pays où les^vainqueurs eux-mêmes semblaient abjurer leur conquête.
Ce fut alors que Ghiodowig , chef des Franks, parut sur les bords de la Loire. L^éponvante précédait son armée ' ; on savait qu^à leur émigration de Ger- . manie en Gaule , les Franks s^étaient montrés cmels et vindicatifs envers la population gallo-romaine; la terrçur fut si grande à leur approche , que , dans plusieurs lieux , on crut voir des prodiges effrayans annoncer leur invasion et leur victoire 4. Les anciens habitans des deux Aquitaines se joignirent aux troupes des Goths pour la défense du territoire envahi.
* Von cum subjectis, sed cnm fratribus chmtianis (PanliOltMu
Historia).
a Leges WisigoUi. paisim,
3 Terror Francorom resonabat. (Greg. Turon. Hiat. Franc, ecdetiaat.)
4 Sanguù erupit in medio Tolosa ciritatis et totâ die iluxit , Franconun odvcniente regno. ( Idatii Chron. : apud. Script, rerum fraocic.f tom. II, )
ET LA POLITIQUE Mfl IIARCS [iSSO}. 841
Ceux du pays monUgneux qu^on nQmmait en latin ^rvemia et que nous appelons Auvergne, s^engagè* reat dans la même cause. Mais le courage et les efforts de ces hommes de races diverses ne prévalurent pas contre les haches des Franks ni contre le fanatisme des Gaulois septentrionaux excités par leurs évéques, ennemis des Gotbs , qui étaient ariens. Une multitude avide et féroce se répandit jusquWx Pyrénées, dé* truiaant et dépeuplant les villes '• Elle se partagea les trésors de ce pays , Tun des plus riches du monde, et repassa la Loire , laissant des garnisons sur le terri* toire conquis '.
£n Papnée 533 , Theoderik , Pun des fils et des successeurs de Ghlodovig, dit à ceux des guerriers franks qu^il covunandait : « Suivez-moi jusqu^én Auvei^ne, et je vous ferai entrer dans un pays où vousprendret de VoT et de Targent autant que vous en pouvex désirer ; où vous enlèverez en abondance des troupeaux, des esclaves, et des vétemens... '• » he% Franks pri« rent leurs armes , et passant de nouveau la Loire , Ils «^avancèrent sur le territoire des BUuriges et des Jlrvemes. Ceux-ci payèrent alors avec usure la résistance qu^ils avaient osé faire à la première invasion. Tout fitt dévasté che2 eux ; les églises et les monastères
■ UiIm* inknMBS, manicipia depop«lu». (Rorieoais aoBaehi |Mta Francomm.)
* Pnadam innumtrabileai.... ad Mlum propriou... (Script, rer. firancic., lom. Il et III. )
3 Et ^o T08 indttcam in patriam, ubi aurum et argeotnaa accipialû,
•qnantam rcatra potest desiderare capiditas, d« qnâ pecora , de quâ mandpu , de qiiâ vectimenta in abondantiam adramatis. ( Greg. Turon. ; apnd Script, rer. franc, t. II.)
342 * SVK EK CARACTftKE
étaient rasés jasqu^aux fondemens '. Les jeunesgens et les jennes femmes étaient traînés , les mains liées , à la suite du bagage , pour être Tendus comme esclaves '. Les habitans de cette malheureuse contrée périrent en grand nombre ou furent ruinés par le pillage» « Rien ne leur fut laissé de ce qu^ils possédaient, dit une ancienne chronique , si ce nVst la terre senle que les barbares ne pouvaient pas emporter 3. »
Telles étaient les relations de voisinage qu^entretenaient les Franks avec les populations gauloises restées en dehors de leurs limites. Leur conduite à Pégard des indigènes des provinces septentrionales n^était guère moins hostile. Lorsqo^en Tannée 584 Hilperik, fils de Ghlother , voulut envoyer sa fille en mariage au roi des West-Goths 4 ou Wisigoths y établis en Espagne , il vint à Paris et fit enlever des maisons qui appartenaient au fisc un grand nombre d'hommes et de femmes , qu^'on entassa dans des chariots pour accompagner et servir la fiancée. Ceux qui refusaient de partir et pleuraient étaient mis en prison : plusieurs s^ étranglèrent par désespoir. Beaucoup de gens des meilleures familles , enrôlés de force dans ce cortège , firent leur testament et donnèrent
I Solo tenâs adsBqtuU. (Gr^. Tar. ap. Scrip. rer. fr. t. H. )
• Scitisqoc Tnltibui pnellas. (ViU Nocli Ftdoli ; «pud Script, rer. fraacic., tom. III.)
3 Pr»ter torram solam qnam barbari lecnm ferre nom polerant.
(Script, rer. francic, tom. III , pag. 356.)
4 Ca nom aÎRoifie Gotlm occidentaux ; il provenait de la sitoatioa rfeiproqne des deux grandes brandies de la population gothique dans leur ancienne pairie* au nord du Danube. Ce fut l'inTasion des Huns qui cmitraignit cette population à ^migrer par grandes niasses sur le territoire romain.
ST LU POLITIQOl DES FBAIVKS [l82o3. 343
leurs biens aux églises. « Le fils, dit un contemporaio, était séparé de son père , et la mère de sa fille : ils partaient en sanglotant et en prononçant de grandes malédictions : tant de personnes étaient en larmes dans Paris , que cela pouvait se comparer à la désolation de rSgypte '. »
Dans leurs infortunes domestiques^ les rois des ï'ranks éprouvaient quelquefois des remords et tremblaient du mal quUls avaient fait. Fredegonde , femme de ce Hilperik que je viens de nommer , voyant mourir ses fils Tun après Tautre , s^écriait : « Ce qui les tue , ce sont les larmes des pauvres , les plaintes des ▼euves et les soupirs des orphelins. Nous amassons et BOUS thésaurisons sans savoir pour qui. Voilà que nos trésors restent sans possesseurs , mais pleins de rapines et de malédictions. N^bésitons pas à brûler tous ces rôles qui servent à lever des impôts injustes.... >. » Mais ce repentir d^un moment cédait bientôt à Tamour des richesses , la plus violente passion des Franks.
Leurs incursions dans le midi de la Gaule recommencèrent aussitôt que ce pays , relevé de sa terreur et de ses défaites, n^admit plus leurs garnisons ni leurs collecteurs dMmpôts. Karle , à qui la terreur de ses armes faisait donner le surnom de Marteau^, fit une
I TaatiiiqiM planctas iiLnrbe erat Pariuacâ, at pUnctni companvetar JEurptio. (Greg* Turoa. ;apu<l' Script, ver. franc, tom. II , pag. 280. )
a Ecc« aoa Imerpam pauperunif lamenta TÏduaniin, anapiria ocpliaoonim intarioitint... Nonc , ai plaçai, reni et incendamoa ooum* deicriptionM iaâquas. (Greg. Toron. ; apud Script, rernm francic, tom. II , pag. 2S3. )
3 Qoia nvUi parcerc acirct. (Cbron. Vîrdiuienae; apnd Script, renun francic, tom. III.)
S44 8V1 tft GAlACTÈlt
coane jii«qii*à Marseille ; il s Wpara de Lyon , d* Arle» et de Vienne , et emporta un ioamense bntin sur le territoire deè Franks *. Qnand ee même Karle , pour aaanrer aes fi^ntièrea , alla combattre les Sarrasin* dans PÂqaitaine, il mit à fen et k sang tout le paya ; il brûla Béziers , Agde et Nîmes ; les Arènes de cette derniers ville portent encore les traces déTincendie. A la mort de Karle , ses denx fils , Sarlemann et Peppin *, continuèrent la grande entreprise de remettre sous le joug des Franks les habitans du midi , aùxqnela on donnait encore le nom de Romains ^. £n 749 , levr armée passa la Loire k Orléans , se porta sur Bourges , dévasta le pays jusqu^au ch&teau de Loches, et se partagea , sur les lieUx , les dépouilles des vaineus et les hommes eux-mêmes , qu^elle emmena pour les Vendre. Dans l'année 761 , Peppin , devenu roi de» Franks, convoqua sur les bords de la Loire leur grande assemblée annuelle; ils s'y rendirent avee armes et bagages , passèrent le fleuve , et ravagèrent l'Aquitaine jusqu'à la contrée des Arvernes où ils
• In FriDOonuli regnmn, ç«m mi^is theMniii rcmMTit. (Frad^aiit Chronic«; apad Script, rerum fnncic, tom. II. )
• Le mot mann » qui signifie homme , est ici joint à celai de ImH, qui ngnifie hmttme robwle , ponr lai donner encore plnt de Ibree* La signJficatiOB do nom de Peppfai n'est p*« Msé* A découTrir ; oe nom semble formé de Pêpp cm Piff, contraction familière d'un antre nom de deux syllabes , et du diminutif ger« manique marqué par l'addition des syllabes in, ien ou cAen. Deux noms •mlo^Me à celni-M se reneontrrat dans Grégoire de Tottn r on f troare Pappoleruu et B^jpoletut* ; ce qui , dtn» la langue des Franita , ëevait ae prononcer PapjtêUen et BeppeleM. G*eBt encore le même nom familier Séf^ on Pajvp Buiri du diminutif l^en ou lein , comme proiioncent aujounniid les Allemands.
S Romanos proteraat. (Fredeg. Chroaic.; epnd Script, rer. frande. , tom. II.)
ST L4 fOUfIQUB DBS IKAIIKS [lUo]. «46
krélèr«Dt la ville de €leniioiil; , fiiueiit périr daas Pin^ eenciîe nue foule d^hommes, de feouneset d^enfens >. La principale cilé des Arremes fut prise d^assaut, et les Franks , selon leur oootnme , pillèrent tout oe qui ponyait s^emporter. L^année soiTante , ils vinrent encore autour de Bourges enlever des chevaux et des hommes. En 765, ils étendirent leurs excursions jns»qa^ Limoges ; en 766, ils poossèrent jnsqu^ii Agen, détruisant les vignes et les arbres , incendiant et pillant les maisons. Aprds ce ravage de PAquitaine entière , ils repartirent pour lenr pays , « pleins de joie , comme disent les chroniques , et louant Dieu qui les avait guidés dans cette heureuse expédition K •
Ainsi la Gaule méridionale fut, pour les fils des Franks', ce que toute la Gaule avait été pour leurs pères , une contrée dont la richesse et )e ciel les attiraient incessamment , et qui les voyait revenir en ennemis , sitôt qu^elle ne leur achetait plus la paix. Karle , fils de Peppin , à qui nous donnons , diaprés les romans du moyen-âge , le nom bizarre de Chartemagne , porta jusqu^aux Pyrénées les dévastations que son père n^avait pu étendre au-delà des confins de TAquitaine. Il réunit la Gaule entière et plusieurs des pays voisins sous une domination militaire quHl s^efforça de régulariser pour la rendre durable , m^s dont le démembrement commença presque aussitôt après sa mort. Alors tous les p^ys réunis de force à Fempire des Franks , et sur lesquels , par suite de
I Viros concremaTcnuit. ( Frcdegarii Ghronic. )
* In Franciam leti Chrùto în oumibns prasiilc , Chrâto dooe , Deo
aaïUiante. ( Frcdcg. Ghronic, ; «pncl Script, reram franctc, totn II. )
346 SVl LB GAliCrÈU DIS^ Fl&ICM.
cette réunioD , s^était éteodu le nom de France , firent des efforts inouU pour reconquérir leurs anciens noms. De toutes les provinces gauloises , il n*j eut que celles du raidi qui réussirent dans cette grande entreprise ; et après les guerres d^insurrection qui , sous les filsdeKarle-le-Grand, succédèrent aux guerres de conquêtes , on vit PAquitaine et la Provence deTCnir des États distincts. On vit même reparaître , dans les provinces du snd^st , le vieux nom de Gaule , qui avait péri pour jamais au nord de la Loire. Les chef* du nouveau royaume d^ Arles , qui s^étendait jusqu^au Jura et aux Alpes, prirent le titre de rois de la Gaule, par opposition aux rois de la France.
«m L AFFEA19CHI88KMBIIT DES GpKHUNBS. S47
Sur raffranchisMmcnt des
Les commuDes du inoy«n-âge ne sont plus qu^un nom 'j mais leur nom retentit si haut dans notre histoire , que le problème de cette exijttence passée est encore une des plus graTes controverses. D^où sont Tenues les communes de France ? Quel génie , quel pouvoir les a créées? A ces questions nos historiens répondent qu^attendu que les premières chartes royales, portant concession de communes , sont de Louis Vl , dit le Gros, cVst Louis-le-Gros qui a fondé les communes. Ni dans le trésor des chartes de la tour du Louvre , ni dans celui de la Sainte-Chapelle , il ne se trouvait , assure't-on , aucun acte de concession de commune antérieur au règne de Louis VI , qui consentit à rétablissement d^un régime municipal dans les villes de Laon , d^ Amiens , de Ncfyon et de Saint- Quentin ; cette circonstance, que j^accorde sans peine, ne prouve nullement qu^avant le règne de Louis VI aucune ville de France n^eût joui et pleinement joui d^un semblable régime.
I Courrier Français du 13 octobre 1820. Ce morceau ni la première clMnche dn grand travail anr Thiatoire dea communes , qui forme la seconde moitié de mes Lettres sur l'Hitlaire de France»
U% tVl L AmAHClIMIHIIir
' Antérieurement à la date des qnatre ou cinq chartes de Louis-le-Gros , les grandes cités de la ProTence, du Languedoc et de la Bourgogne possédaient une justice k elles et des magistrats de leur choix : de temps inunémmal , Narbonne, Béziers , Lyon , Marseille et Arles, étaient des villes de communes. Si donc Louis-le-Gros affranchit, comme on le dit, les villes du nord de la France , et y fonda le gouvernement municipal , il ne fit quHmiter ce qui déjà existait au midi : il ne fut pas créateur ; il fut copiste. Et encore le mérite de cette imitation toi appartient-il ? Cest une chose fort douteuse. La teneur même des chartes royales répugne à cette croyance. Les chartes disent : j^ai accordé , concessi; cette clause implique, ce me semble, Tidée d^une sollicitation préalable ; elle laisse douter au moins si le régime libre qui devait faire de la ville ce qu^on appelait alors une commune , si Pimitatîon du gouvernement des cités méridionales ne fut pas un projet conçu d*abord par les habitans eux-mêmes, puis soumis par eux à Fagrément de la puissance dont ils redoutaient Topposition : si , en un mot , la communauté des citoyens n*ent pas Tinitiative , et par conséquent la plus grande part dans Pacte qui constitua d^une manière fixe et durable son existence indépendante.
C'est une chose bien singulière que Pobstinatioii des historiens à n^attribuer jamais aucune spontanéité, aucune conception , aux masses d'hommes. Si tout un peuple émigré et ^e fait un nouveau domicile, c'est, au dire des annalistes et des poètes , quelque héros, qui, pour illustrer son nom, s'avise de fonder un
BB» COBMirNBB [lS20]. 340
empire i bï de nouilles coutamea s'établissent , cVst quelque législateur qui les imagine et les impose ; si une cité s'organise , c'est qaelque prince qui lui donne l'être : et toujours le peuple et les citoyens sont de, l'étoffe pour la pensée d'un seul homme. Voulez-vous •avoir au juste qui a créé une institution , qui a conçu une entreprise sociale? Cherchez quels sont ceux qui en ont eu véritablement besoin ; à ceux<-là doit appartenir la pensée première , la volonté d'agir et tout au moins lapins grande part dans l'exécution: is fecit cuiprodest : l'aiiome est admissible en histoire comme en justice. Or, à qui profitait le plus, an douzième siècle , le système d'indépendance municipale , d'égalité devant la loi, d'élection de toutes les autorités locales, de fixation de toutes les redevances? qui faisait qu'une ville devenait , suivant le langage du^ temps , une communauté ou une commune < ? Â qui , •inon & la ville elle-même? Était-il possible qu'An roi, qadqne libéral qu'on le suppose , eût plus d'intérêt qu'elle à l'établissement d'institutions qui devaient la soustraire , sous beaucoup de rapports , à l'action de la puissance royale? La participation des rois de ' France au ^and mouvement social d'où naquirent les communes n'a dû être et ne fut réellement qu'une B<H*te de non résistance, plus souvent forcée que Tolonlaire.
Dans les vieux murs démantelés des antiques cités gallo-romaineé, enclavées dans la conquête des
I Voici la formale des droita de oommime : Setû>inatus , oolUgitUH, majormlu» , sigUbtm , cmmpmn» , berfredm* et jurisdictio.
S50 SVK L AFFlANCHtSaiKElIT
Franks , viTAÎt une popolation qui n^avait pu être as- •errie et partagée avec la terre , comme la population des campagpiesh Les conqpiéraDs Tavaient frappée aa . hasard d^impôts levés sur les rôles de la capîtatioii impériale , ou sur de Douvèanx rôles arbitrairement dressés. Elle s^était conservée péniblement au milieu de la violence et des e^^actions des barbares , se nourrissant de son industrie , des restes de Tindastrie romaine quVUe exerçait sans concurrence , à cause de la vie oisive et orgueilleuse des vainqueurs. L^isolement féodal rendit sa condition encore plus dure et plus remplie de dangers ; elle fut en proie à tons les genres de brigandages , rançonnée de mille maniôres , et poussée enfin à prendre les armes pour sa conservation et sa défense ; elle répara les brèches que le temps et Pincnrie avaient faites à ses murailles; et quelquefois, pour en fortifier Pènceinte, elle abattit de vieux monumens à demi écroulés , un palais , un théâtre , un arc de triomphe , vestiges de la grandeur et de la gloire du nom romain. Bientôt les villes qui avaient pris cette attitude défensive se déclarèrent libres , sous la sauvegarde des ardbers qui veillaient sur leurs tours , et des herses de fer qui s^abaissaient devant leurs portes. Au dehors , c^étaient des forteresses; au dedans , c'étaient des fraternités ; c'étaient, comme disait le langage du temps , des lieux d'amitié , d'indépendance et de paix *. L'énergie de ces noms authentiques suffit pour donner une idée de l'association égale pour tous , consentie par tous , qui
» LiberUi, amicilia, pax. (yhy, le Glowaîra de Dttcvi««. )
DES COKHVRES []82o3. 331
formait Pétat politique de ces hommes de la liberté, ainsi séparés du monde de Pinégalité et de là violence.
Vers la fin du onzième siècle , le midi de la Gaule renfermait déjà un grand nombre de ces villes qui reproduisaient jusqu^à un certain point , dans leur gouvernement intérieur, les formes' de Fantique municipalité romaine : leur exemple heureux , gagnant de proche en proche , répandit un nouvel esprit au nord de la Loire et jusque sur les bords de la Somme et de TEscaut. Des associations consacrées par le serment se formèrent dans les villes moins fortes et moins riches du pays auquel le nom de France s^appliquait alors d^une manière spéciale ; un mouvement irrésistible agita lear population demi -serve; des paysans échappés de la glèbe vinrent la grossir et se conjurer avec les habitans pour raffranchissement de la cité , qui dès-lors prit le nom de commune sans attendre qu^une charte royale ou seigneuriale le lui octroyât. Confians dans la force que leur donnait l'union de toutes les volontés vers un même but , les membres de la nouvelle commune signifièrent aux seigneurs du lieu Pacte de leur liberté future» Les seigneurs résistèrent j il y eut combat , puis transaction mutuelle ; et o^est ainsi que furent dressées la plupart des chartes ; une stipulation d^argent devint la base du traité de paix et comme le paiement de Pindépendance.
Si les villes n^ëussent pas été en état d^offrir la guerre à quiconque ne reconnaîtrait pas leur droit de sWganiser librement , elles n'eussent point obtenu ,
352 SDB L ArFKAHOHlSIBHENT
même à prix d^argent, Payeu et la reconnaisiaoce de oe droit ; aucune somme une fors payée , aucune rente raisonnablement assise ne pouvait compenser la taille haute et basse , les droits lie mariage , de décès , de main-morte , de justice ^ et tous les autres droits que perdirent les seigneurs et les rois eux-mêmes par la création de ces nbuvelles puissances politiques. Si les ▼illes 9 au moment où elles requirent Fayeu des .«ei» gneurs et des rois , n dussent pas d^avance établi les bases de leur constitution indépendante 9 ni les rois ni les seigneurs n^auraient eu cette conception poiir elles et pris l'initiative de raffiranchissement , ménie avec rintention de le vendre au plus 'haut prix possible ; ce n'était point une marchandise qu'il y eût profit k débiter. Ce ne fut jamais non plus , de la part des rois , un bon tour k jouer aux grands vassaux , que d'affranchir spontanément et d'ériger en commuiies les villes du domaine royal , à moins qu'on ne venille leur prêter l'intention bizarre de s'affaiblir eux-mêmes pour engager, par cet exemple , les grands vassaux à s'affaiblir. Rois et vassaux ne souscrivirent qu'à leur corps défendant à la révolution qui affranchit les comqiuBes. L'argent qu'ils en tirèrent fut saisi par eux comme un débris dans le naufrage. Il n'y eut point là de spéculation; plus tard, les rois de France spéculèrent véritablement , mais ce fut sur la destruction des communes ; elles périrent toutes l'une après l'autre , par des ordonnances royales , entre le quatorxième et le dix-septième siècle.
L'établissement des premières communes dans le nord de la France fut donc une conspiration beu-
DBS COIKOHBS [iSaO^. 153
reQ«e* C*étail le oom même qu^elles se donnaient >• Lenr» eîioyen« «e nommaient conjarés *. Le goût de ces afaociatioBS politiques gagna les petites villes et les bourgades. Il gagna même le plat pays , le pays de pur esclavage ; et quelquefois des serfs fugitifs , apr^s s^être liés Tun à Tautre par le serment de vivre et -de mourir ensemble, creusèrent des fossés profonds et bâtirent des remparts de terre , derrière lesquels ils dormirent en paix au vain bruit des fureurs 4e leurs maîtres. La liberté leur donna Hudustrie; rindustrie les rendit puissans à leur tour ; et ceux qui les avaient maudits recherchèrent bientôt leur alliance. Quelquefois un grand seigneur, délaissé par les colons de son domaine , fit enclore de fortes palissades quelque portion de terre déserte et inculte , ^ et fit proclamer au loin que ce lieu serait à Tavenir un lieu de franchise. II jura d^avance la liberté de corps et de bien pour quiconque viendrait habiter dans Penceinte de sa nouvelle ville , et dressa pour garantie de ce serment une charte énonçant les privilèges de la future communauté. Il demandait, pour paiement de la terre et du domicile , une redevance annuelle et des services exactement définis. Ceux à qui le marché convenait se rendaient à ce nouvel asile 9 et la cité grandissait peu à peu sous la protection du château.
G^est ainsi que quelques communes eurent réellement pour fondateur le signataire de leur charte;
X Communio ciTinin qnsB et oonjuntio dicta. ( Annal. Trcr. ) * Conjarati , jnrati. ( Dacange , Glossar. )
354 8V1 L AFf lARCHSSBnVT BIS COHURKS.
mais ce fat le plus petit nombre ; ce furent les moins importantes et celles qui Tinrent les dernières. Les plus anciennes et les plus considérables s^ëtablirent spontanément , par insurrection contre le pouyoir seigneurial. Lorsque le roi intervint dans cette qae« relie , la commune existait déjà. Il ne s^agissait plus que de s'interposer entre elle et le seigneur immédiat, pour arrêter la guerre civile. Qu'on examine de plus près les faits , qu'on lise , non plus les historiens modernes , mais les documens originaux , et Ton ▼erra que cette ceuyre de simple médiation fut toute la part de Louis-le-Gros dans rafiranchissement des communes.'
8U1 L*HI8T0I11B dWaGNB [182o]. 855
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Conp d*«n) tur rhûtoira d'Eip^gne >.
. G^est rindépendance qui est ancienne , cVst le despotisme qui est moderne , a dit énergiquement madame de Staéi ] et dans ce seul mot elle a retracé toute notre histoire , et Phistoire de toute PEurope. Il n*y a point lieu de séparer la destinée de PEspagne de cette destinée commune ; sa situation présente , si ^ouTelle en apparence , n^est point non plus une nouveauté pour elle. Plus d^une fois son beau soleil s'est levé sur des générations d^hommes libres ; et ce quVlle fait apparaître aujourd'hui aux yeux dePEurope étonnée , n'est guère que la restauration d'un édifice mal détruit, dont son soi gardait les fondemens. Si les choses de ce monde avaient un cours égal et uniforme, . PEspagne eût toujours été , pour la liberté civile, bi^ loin en avant de la France.
La guerre intestine , suite et développement de la .conquête, ne cessa jamais d'agiter la population mêlée de la Gaule : la population de PEspagne fut de bonne heure , par un grand désastre comman , réunie en fraternité commune , confondue dans le même intérêt ,
> Courrier Français du 6 novembre 1820.
3I« CODf BQBIL
le même sentiment, la même condition, les mêmes mœurs. En Tannée 712 , les Arabes enyahtrent tout le pays, hors un petit désert au nord-ouest, entre la mer et les montagnes ' , seule habitation laissée à ceux qui n^ayouaient point le droit des conquérans sur la demeure de leurs ancêtres. Resserrés dans ce coin de terre devenu pour eux toute la patrie , Goths et Romains > , vainqueurs et vaincus , étrangers et indigènes , maîtres et esclaves , tous unis dans le même malheur , oublièrent leurs vieilles haines, leur vieil éloîgnement, leurs vieilles distinctions : il n'y eut plus qu'un nom , qu'une loi , qu'un Etat , qu'un langage ; tons furent égaux dans cet exii.
Us descendirent de leurs c6tes escarpées , et reculèrent dans la plaine les limites de leur demeure ; Us bâtirent des forteresses pour assurer leurs progrès , et le nom de pays des châteaux s reste encore à deux, provinces qui furent successivement les frontières du territoire reconquis. Us firent alliance, pour ces expéditions, avec -la vieille race des habitans des Pyrénées, race dans tous les temps indépendante , qui n'avait point cédé à la fortune des Romains dentelle ne parla jamais la langue , qui n'avait point cédé à la valeur féroce des Franks dont elle écrasa l'arrière-garde à Roncevaux , qui avait vu le torrent des guerriers fanatiques de l'Orient gronder vainement à ses pieds. Cette union enleva aux Maures, vers le commencement
I Lfe profincfl des Asturie*.
* CVtait le nom qae la race gothique donnait à la rac<* mipagnole , comme les Franks le donnaient aux Ganlois-.
SUl l'hISTOIMB d'iSPAGNI [i820]. «57
du donsidine sièole, les grandes yiUes de Saragosse et de Tolède; d'autres cités eurent bientôt le même sort. Lm plus belle partie de Phistoire d'Espagne est Thistoire politique de ces villes , successivement reconquises par la vieille population du pays.
L'égalité qui régnait dans les armées patriotiques des Asturieset de Léon ne pouvait périr parla victoire : ce furent des hommes pleinement libres qui occupèrent les maisons et les remparts désertés par lafuite dePennemif ce furent des hommes pleinement libres qui devinrent bourgeois et citoyens. La propriété urbaine et la propriété rurale n'établirent entre les hommes aucune distinction de rang. Le grade ou la considération personnelle ne passèrent point di| possesseur au domaine ; et nul domaine ne put communiquer à celui qui l'obtint pour son lot, des droits sur les terres ou sur les^ hommes. Personne ne pouvait prétendre d'un autre que le respect de ses droits légitimes ; personne ne pouvait arracher des mains d'un autre les armes qu'ils avaient portées ensemble. Ainsi Thomme du fort et l'homme de la ville , le châtelain et le paysan , également libres dans leurs possessions diverses, vivaient en voisins et non en ennemis. Ce n'était pas que, dans ces contrées , les hommes valussent mieux qu'ailleurs ; c'est que là tout s'établissait sur un fond d'égalîté et de fraternité primitives : tandis que , dans les pays voisins , les révolutions roulaient au contraire sur la base d'une inégalité absolue , imprimée au sol par les pas de la conquête , et se dégradant peu à peu , sans jamais pouvoir s'eUPacer.
Toute ville repeuplée de chrétiens devint une com-
S58 cour DOIIL
mnne , cV«t-à-dire une association jurée , sous des magistrats librement élas : tout cela naquit sans effort, sans dispute , par le simple effet de Poccupation de la cité. Les citoyens n^eurent rien à payer hors la contribution civile ; ils n^eurent aucune obligation , hors celle de maintenir leur société et de défendre son territoire. Us deraient se rallier , dans les dangers communs , au chef suprême du pays ; chacun se rendait à rappel , sous la bannière de la commune , et sous des capitaines de son choix.*Quiconque possédait un cheval de bataille et Tarmure d*un combattant à cheval était exempt, pour ce service , de la contribution de guerre; les autres devaient une redevance modique : ainsi la population se divisait , dans le langage, en cavaliers et en contribuables s cette distinctîoor de fait était la seule distinction* L^nflaence des mœurs étrangères vint y ajouter, dans la suite, des droits qui n^en dérivaient pas.
Souvent les chefs établis sur de vastes territoires pour le soin de la défense commune, fondèrent aussi des villes , en appelant dans une enceinte protégée par leurs forteresses les chrétiens échappés du pays maure , et ceux qui n^avaient point de domicile assuré* Ici il y eut des traités, des contrats, des diartes, qui énonçaient les droite de la cité future , et stipulaient le prix de la terre pour quiconque y ferait sa demeure *• La charte liait , à perpétuité ou jusqu^à un nouvel accord , les bourgeois et leurs fils , ainsi
I Liberi temper «t jngepai nuBealw, red#leiido miht «t tuecoHOiflMM «ci», in i>WM{ao<ia« anno, in die PenbecMtes, d« uaS qnâq^e dooM, 12 deMrios. ' Charte dufe par HaUau , Europe au moyen-ig9.)
8im L*HISTOm D*BSrA61IS [l820]. 359
qae le» fiU de celui qui avait fondé la commune : les villes avaient autour d^elles de grands espaces , de grandes étendues de terre, soumis à leur juridiction municifMile ; leur justice s*é tendait sur les châteaux 9 qui la recevaient au lien de la. donner. Il n'y avait point, pour les laboureurs, de conditioani de travaux serviles. 11 semblait que tous ceux qui avaient reconquis la patrie fussent sacrés les uns pour les autres : un respect mutuel , un mutuel orgueil les protégeait; et les ^aces de ce noble caractère se retrouvent encore aujourd'hui dans la fierté du paysan de la Gastîlle.
1^% territoires renfermant plusieurs villes, lesquels suivant Pusage du temps,prenaient lenomde royaumes, avaientpour organisation générale l'organisa tion même des cités municipales , des chefs électifs ' , et une . grande assemblée commune. La dignité de chef suprême devint, avec le temps, héréditaire, par Tinfiuence àe^ mœurs féodales, qui furent une mode pour toute l'Europe. s
Quant aux assemblées générales , il n'y a pas lieu de se demander à quelle époque virent y siéger les représentans des villes. Les villes valaient les châteaux ; la même race d'hommes les habitait , une race égale en tout à l'autre , par son origine , ses mœurs, ses armes. Aussitôt qu'il y eut à prendre conseil, les villes donnèrent Jeur avis >, Si, dans la suite des
> Defando in pace principe « primates lotitu regnt unà cum Mcerdotibiu MCceMorem regni concilio communi constitiuiit. ( Concil. Tolet. )
s De couMJo e con otoi^amiento de las cibdadcs e Tillas , e de sus procuradorca en an nonubre.
tM COUf D OII&
tempt , m i^nnd Bombre de dtét fareût privées de lear droit natorel dVnvoyer des mandataires ■ an^ assemblées commiuies » ,€^es€ qa^elles-mémes PaTaient laissé tomber en désuétude » satisfaites qu'elles étaient de la seule indépendance de leur gouyernement iotérienr K Le pouvoir despotique s'autorisa de cette négligence pour les frapper^ au nom de la prescription, d'une incapacité perpétuelle.
Le flux et le reflux des successions féodales amena en Espagne des rois de race étrangère > ; ils acbevèrent sans scrupule TceuTre de tyrannie que le mauvais génie des nations avait inspirée déjà aux premien chefs qui réunirent tout le pays sous une antcmté unique. Les assemblées ne furent plus qu'une omlMv devant la réalité du pouvoir. Cependant, jnsqu^au milieu du dîx-septiôme siècle ^ les certes de la Castitle ne oessèrenl de porter leurs doléances d'un ton quelquefois énei^que , et de traiter d'illégitimes les actes arbitraires des rois : mais ces voix courageuses se perdirent dans le silence de toute l'Europe; il n^y avait pins d^écho nulle part pour les accens de l'indépendance.
Telle Alt la destinée de la terre reconquise par les fils des compagnons de ce roi bandit par patriotisme, à qui la tradition donne le nom peu authentique de Pelage. Dans les provinces du nord^est, qui formèrent les territoires de Catalogne et d'Aragon , pays
' Procaradons.
a Las cortèa.
3 Uni» commone espagnole s'appelait con/e/o , conseil.
4 Charles-Quint et «es sucoesseura.
8VB l'hISTOIM tt'lSPÂlUIB [l82o]. tel
arrache par les arme». des Franks aux armes des Sar« raaias , il subsista toujours quelques traces de cette délÎTrance étrangère ; la oiain du vainqueur y demeura long-temps empreinte ; les formules politique» de ces contrées admirent les noms de serf et de maître , de tributaire et de supérieur. Toutefois , à côté de la dé* pendance héréditaire qu^elles imposaient à une partie des hommes, les lois de PAragon établissaient, pour les puissans du pays ' , une indépendance complète , rindépendaoce des vieux Franks, compagnons des Karle ou des Ghlodowig. La formule d^élection des rois , tant citée par les historiens , a quelque chose de co langage fier et dur qni se parlait , à Finyasion de la Gaule , sous les tentes de Soissons ou de Reims *. L^Ëspagne a renoué d^une main hardie le fil brisé de ses anciens jours de gloire et de liberté : poisse aucun revers ne démentir son noble et périlleux effort ! JEsto^ perpétua I c^est le souhait d^un étranger , qui pense que , partout où sont des hommes libres , là sont des amis pour les hommes. Heureuse mère d*un peuple uni depuis tant de siècles par la communauté de biens et de maux , d*un peuple qui n^a point derrière lui de souvenirs d^hostililés intestines , elle ne verra pas sans doute son sol déshonoré par ces proscriptions politiques qui reproduisent les guerres de peuple à peuple , long-temps après que les noms ennemis ne sont plus , et que tout semble réuni à jamais
I Rieos hombres. I^e mot ricos garde ici m première signification tndesque.
* « If oiu qui sommes antant que tous et qui ?alons plus que tous , nous
TOUS choisissons pour seigneur , à condition que tous respecteres nos lois;
Z$2 COUP DOIIL 8Uft L HI8T0IU D K8PA6RB.
par la même langue et les mêmes mœurs. Si. «les- diseussions trop yives , fruits înéyitablea de la faiblesse de nos intelligences passionnées , troublent pour un moment son repos , du moins , le sentiment d^une antique égalité , la conscience qu^il n^y a sur la tête d^aucun citoyen ni injures^ ni torts héréditaires, que FEspagnol aima toujours, respecta toujours FEspagnol , et que les malheurs du despotisme furent rœa- Tre de mains étrangères , ces idées consolantes et calmes adouciront, n^en doutons point, Pâpretédes vaines disputes et le oboc des prétentions opposées. Le sang ne coulera jamais au milieu de ces débats de famille ; PEspagnol sera , dans tous les temps, le frère chéri de FEspagnol '.
I Qaoi^us Im Àrimvmtn» potfeéricnn aint , à planew* nptèwa, éAMHti cette prédiction , il j a un fait digne de remarque , c'est qae riasarractioa armée contre la reforme des institutions et le progrès social, a eu constanunent pour fojrer , oo les provinces basques , étrsngires i l'Espagne propremqpt dSle, par les aaonrs et pnéme par U langue , ou U Navarre» doalt la pofvlalHMS , comoie s<m nom Tindique > est basque d'origine.
ÉnSODB BB l'histoire BE BRETAGNE. 363
É(>iw)de de Thistoire de Bretagne i .
A chaque nouvelle apparition d^un roman historique de Walter-Scott , j^entends regretter que le» mœurs de la yieilie France ne soient présentées par personne sous uq jour aussi pittoresque; j^entends même blâmer de ce défaut notre histoire trop terne , à ce quVn imagine , et dont runifoM^mité monotone nWfre point assez de situations diverses et de caractères originaux. Cette accusation est injuste. L'histoire de France ne manque point an talent des poètes et des romanciers ; mais il lui manque un homme de génie comme Walter- Scott y qui la comprenne et qui sache la rendre. Parmi les romans de cet homme célèbre , il y en a fort peu dont la scène n'eût pu être placée en France. Cette distinction profonde de populations ennemies sur le même sol , la haine du Saxon et du Normand en Angleterre , du Montagnard et du Saxon en Ecosse , se retrouvent aussi dans notre histoire. Ce n'est pas sans de longues convulsions que les dix peuples dont nous
* Ce moreeen, iaaM en décembre 1820 dans le Courrier françah, a fait partie de la première édition de mes Lêltreê êur VHUtoire Je France; je Tai snpprimé dana les éditions soirantea, comme n*ajant pas «ascz de grnérallte'.
364 tfISODB
sommes fils ont pu être réduits à un seul ; et il a falla quMl se passât bien des siècles ayant que les noms nationaux , le souvenir des races , la dîyersîté même du langage , aient disparu , avant que le Gaulois se soit laissé donner le nom de Franc , et que le Frank ait parlé sans mépris Pidiome roman de la Gaule.
Les guerres intestines du moyen-âge sont le signe de la coexistence de plusieurs races d^honunea mal conciliés : il y a des nations , sous les querelles des rois et des seigneurs ; car ni les uns ni les autres n^étalent seuls quand ils se livraient bataille, et leur puissance n^tllait pas jusqa^à inspirer aux hommes le mépris d« leur propre vie pour Fintérét oa les passions d^utmi.
L^essenee de ces guerres était nationale ; mais les historiens modernes , faute de les bien comprendre , les dégiuisent toujours sous une couleur de féodalité. Quand ils rencontrent le mot latin àiiXj qui signifie souvent ehef de nation , ils le rendent par le mot de duc y qui, dans la langue actuelle, implique néoessairement Tidée de la subordination volontaire. Les chefs libres du peuple basque deviennent des ducs de Gascogne , le chef des Bretons est fait duc de Bretagne ; et peu s^en faut que le grand Witikind ' , aatenr de drx révoltes nationales contre la puissance à»^ Franks , ne soit appelé duc de Saxe.
Le fait est qu^au neuvième et au dixième siècles , dans les guerres des Bretons et des Franks, il ne s^agissaît ni de rois ni de ducs ^ mais de la race hre-
« Ce nom sijpifie sage enfant.
DB l'hISTOIBB m BBBtAGNB [l82o]. 965
tonne et de la raee ftranke , Tokioes et eafteone» impïaeabl)^. J*ài sont le» yenxjb réei« en vers (Pnne e^tpëdîtion eiitrept ise par Loàe^iff ou Lo»îs-le-4)ébonnaire ' contre Morman, oImF des Bretons : c'est P«»«vyaige d^an saioîne eontemporai», qui dédie son poèise axk roi des f ranks. Je vais liraduire presque KttéraleiBeiit , et vous verrez que nos vieiilea annaiea p<MirniieBt faire oaltiie des inspirations semblables a « cettes qui ont produit la Dame dw Lac et léLord des Iles,
Le poète eodamenee parapprettdk'e an lecKeuv que le nom de Lodewjg ou HlutO'-wîgh est un beau wonàk , formé de deux mots qui , mis ensemble , signifiant guerrier ftimeux comme le dieu Mars :
Hemfi umU Hlat» pneclamm;, Wich ({iiM|De UuM est a.
H racoate ensuite comment le vieux- Karle^ père de Lodewig, a obtenu de rassemblée des Franks que «on fils lui suceédât^ comment le pape est venu à Reiflis aji^orter à ce fils le diadème romain et le saluer
I Lodevrig et CUodowig sont de«z noou parfaitement idelitiqnea ; aenlemaot la aeconde fonne est plus ancieiine que la première, ^n neifrième siècle , on ne prononçait pi os gnère raspiratlon forte da commencenKnt. En suiTsat' roitliogfafdM qn« j'ai adopté», le passage d^ioe £anne à l*antre permet de consevrer la^ distinction établie par nos historiens modernes «itre la s^e des rdis franks , auxquels ils donnent le nom de Clovit , et la série de ceux aux- <{uels ils donnent le nom de Louis.
a ErmoMi IKgelli carmea de rebvs gestis Ludorici Pii , apnd Script, romm. lirancie., tom. VI, pag. 13.
Dans plnsiettrs dialectes germaniques , et surfont dans celui des Allemands , qui furent incorporel de botlne-lieure à la nirtlbn ftanire , le t remplace t«ii)M#rs le d. Voili pourquoi le poète écrit Hluto au lieu de Hhtift. I/o ftitfl) c je l'ai d^l dit , se prononçait d^me manièn sourde.
SIX ANS D*<TUDEfl HTST. 3l
366 ÉPraODS
du nom de César ; comment Lodewig , inat^raré César k, a donné au pape deux coupes d^or, des chevaux et de riches habits. Après ce récit détaillé, Tantenr continue en ces termes :
« Les armes de César étaient heureuses^, et le renom des Franks s^étendait jusqu^an-delà des mers> Cependant , suivant Pancien usagé, César convoque auprès de lui les chefs et les gardiens des frontières ; parmi eux se présente Lande-Bert, dont la mission était d^observer le pays habité par les Bretons. Ce peuple, • ennemi du nôtre, fut autrefois chassé de sa demeure, et jeté sur les côtes de la Gaule par la mer et par les vents. Comme il avait reçu le baptême, la nation gauloise raccueillit chez elle. Dans leurs conquêtes , les Franks le négligèrent pour des ennemis plus redoutables. U s'étendit peu à peu , recula ses frontières , et se flatta du fol espoir de nous vaincre *.
— « Eh bien ! Frank, dit César à Lande-Bert, dismoi , que fait la nation qai t'avoisine ? faonore-t-elle Dieu et la sainte Église ? a-t-elle un chef et des [lois ? Laisse-t-elle nos frontières en repos? » Lande-Bert s'inclina et répondit : « C'est une race orgueilleuse et perfide , pleine de malice et de mensonge ; elle est chrétienne , mais c'est seulement de nom , car elle n'a ni la foi ni les oeuvres ; elle habite les bois comme les bêtes fauves , et vit comme elles de rapine. Son chef s'appelle Morman, si tant est qu'il mérite le nom de chef, lui qui régit si mal son peu^ple. Souvent ils
t Les Franki ëcrivaient «t prononçaient KeUar, En allenund moderne, Kaiser signifia Emptreur.
■9 Eraioldi Nigelli Carmen ; apad Script, rerum fiimcic., t. VI, pag,38.
BS i'hiSTOIRB DS BBBTA6NE £l8203> 367
ont meuacé dos frontières ; mais ce ne fut jamais impunément '.
— « Lan de-Bert, reprit César, les choses que tu viens
de dire sonnent durement à mon oreille ; je yois que
ces étrangers habitent ma terre et quHls ne m^en
paient pas le tribut. Je yois qu^ils osent nous fkire la
guerre^ il faut que la guerre les en punisse. Cependant,
ayant de marcher contre eux, je dois leur envoyer un
message : puisque leur chef a reçu le saint baptême ,
il conyient que je Payertisse. Wither ira le trouver de
ma part. « Aussitôt on appelle Wither , abbé sage et
prudent en affaires. « Wither • , dit César , porte mes
ordres au roi des Bretons ; dis-lui qu^il n^essaie plus
de nous combattre et qu^il implore la paix des
Franks 3. »
« L^abbé Wither monte à cheval et voyage sans s^arréter; il voyage par les chemins les plus courts, car il connaissait le pays. Près de la frontière des Bretons, il possédait un beau domaine qu^il tenait des bienfaits de César. Morman habitait dans un lien écarté, entre un bois épais et une rivière; sa maison
' In àvani» liabitant , loitriiqne cnbilù coudant,
Et gtodent npto virere more ferse.
B«z Murmanos adest cognomine dictuB eoram ,
Dici si liceat m , qnia nolla régit.
Scpiàs ad nostros Tenenuit tramite fines ,
Sed tamen inlcsi non rediêre snos.
( Ermoldilf igelli carmen , lib. III , pag. 39. ) a L'aotenr ëcrit Vitehar et Vitcharius. 'L'e ourert dea langues germaniques est presqne tonjours remplace par un a dans Torthograplie latine. WU-h^r •ignifia /«g e ef iminent y on , ce qni rerient au même , imintmm/tni *age ; car il paraît que l'un des deux adjectifs comporans , soit le premier , soit le dernier , était pris dans on sens adverbial.
3 Ermoldi HigeUi carmen , lib. III , p . 39.
iÛ8 tPlSQDK
défendue au dehors par des haïes et des fossés, était remplie dWmes et de soldats. Wither se présente et dejaoïaDde à voir le roi. Quand le Breton reconnat le messager frank, la crainte parut sur son visage ; mais il se cooij^esa bientôt. « Je te salue , Hormao , dit Wither , et je t^apporte le salut de César , le pieux , le pacifique , Finyincible'! 9 — Je te salue , répondît Uorman , et je souhaite longue vie à César. » Tous deux s^assîrent à Pécart , et Wither exposa son mes-
« liodewjg César, la gloire du peuple frank, la jgloire des enfans du Christ , le premier des hommes dans la guerre et le premier dans la paix^ te déclare que tu habites sa terre et que tu lui en dois le tribut* Voilà ce qu^il dit, et j^ajouterai, de ma part, quelque chose par intérêt pour toi. Si tu veux laisser eu paix les Franks et obéir à César , il te fera doo de la terre que ta nation cultive : aonge à toi et à ta familk ; les Franks sont forts , et Dieu combat pour eux. Hâte-toi donc de prendre une sérieuse résolution '• »
« Le chef breton tenait ses feux baissés et frappait la terre du pied ; Phabile messager fléchissait son esprit, tantôt par des pannes douces, tantôt par d^adroites menaces, quand tout à coup entre Pépouse
■ « Salre , Witchar ait, Morman , tibi dîco talatepa
Gesaris arm^eri , pacifique, pii. »
Soscipiena prorsùa reddit cai talia Marman ,
Oscula more dédit : « Tu quoque , Witchar , ave , Pacifîco Angaato opto salua ait ritaque perpea , Et regat imperinm aascla per ampla suum. »
(Ermoldi Nigelli «armen, lib. III} pag. 40.) s Ibid., pag. 41.
DB l'hISTOIBE h BKBTA6NE [l820]. 869
du Breton, ùmme «iliére et îiietdMu^e. EUe venait; de quitter cou iit, «t, siuTast l'oea^, apportait le prefluier JMiêer à «on mari. L'ayant enbrasaé , eHe lui paria loBg-ieiapa à voix baste ^ pwa jetant un regard de mépris Mir renvoyé, et a^adreasant tout hairt à M orman : « Roi ées Bretona , dit-elie , honneur de Botre cation, quel est cet étranger? D^oû vient-il? Que nous apporte- t-iiî Est-ce la guerre? est-ee la paix f » T^ « C'est le messager des Franks , répondit en souriant Morman. Qu'il apporte la paix ou la guerre, ces choses regardeirt les fanasmes ; femme , va en repos à tes albVes* » Quand le Messager entendit ees paroles iod^cises, contraires à «Selles 4fu^l avait reçues , il pressa le ehef de répondre aans retard : « César m'attend , » lai dit-il. •*» « Donne-moi, répondit Morman, le temps de la nuit pour réfléchir >. »
« Au point du jour, Pabbé Witber se présente k U porte du chef; on lui ouvre, et Morman parak, étourdi de sommeil et de vin. « Va , dit le Breton d'une voix altérée , va dire à ton César que Morman n'habite point sa terre , et que Morman ne veut point de ses lois» Je refiise le tribut et je défie les Fmnks. » — « Ecoute, Morman , répliqua lesage Wither, nos aïeux ont toujours pensé que ta race était légère et changeante 3 je crois que c'est avec raison, car le babil
Witehar nt andirit rerbis contraria Teri>a , Protiada on uAii luoc qnoqnc Teriba auo :
« Murman , ait, régi qtua Tia tBandata remitte; Jam noue tempaa adest jnsaa referre mihi. »
Ille qnidem triâtes Tolrens aub peclore curas , « T«a»pon siat plaeiti Imbc wuiâ soctis , ait. »
(Ermoldi MigeHi carmen, lib. III , pag. 41. )
370 ÉnSOBI
d^une femme a bonleversé ton esprit. Ecoute ce que te prédît Wither : tu entendras le cri de guerre des Franks ; tu verras des milliers de lances et de boucliers s^avancer contre toi. Ni tes marais, ni tes forêts épaisfltes , ni les fossés qui entourent ta demeure , ne te garantiront de nos coups. » — « Eh bien ! moi aussi, répondit le chef, en se levant de son siège, moi aussi j^ai deê chariots pleins de javelines 5 j^ai des boucliers coloriés, si vous autres vous en avei de blancs '. »
« Wither apporte en grande hâte sa réponse au roi des FranliLS. Le roi ordonne aussitôt qu^on prépare des armes et des munitions de guerre ; il convoque, près de la cité de Vannes , rassemblée des Franks et des nations qui leur obéissent. Les Franks , les Swabes , les Saxons, les Thorings, les Burgondes, viennent en équipages de guerre. César s'y rend lui-même , visitant sur son passage les lieux saints, et recevant partout des présens qui enrichissent son trésor ».
« Cependant le roi des Bretons se prépare à combattre 'j et César , pieux et clément , lui envoie un dernier message. « Qu'on lui rappelle , dit-il , la paix qu'il a jurée autrefois , la main qu'il a donnée aux Franks, et l'obéissance qu'il a gardée à Karle,-mon père. »
I oui respondit fnriato pectore Mannaii ;
Se solio adtolleni Britto rapa-ba canit ; « Mûsilibiu millena manent milii plauttra pantù ,
Gum qnibas occurram concitiu acer eu.
Senta miki facata , tamem simt fffiffd in^i » robis , Mnlhi' manent ; belli non timor ullw adett. »
(Ecmoldi FigelU carmen, lib. III , ptg.'42.) > Ermoldi Nigelli carmen , lib. III , pag. 44.
DB l'uSTOIRB 9B BKBTAGIIB [l82o']. S71
Jj^envoyé fMurt ; il revient vite , car Morman , excité par sa femnie , lui a renda des paroles insultantes. Alors César fait publier devant les Franks les dernières réponses du Breton. La trompette sonne le signal , et les soldats passent là frontière. Us enlèvent les troupeaux , chassent les hommes à travers leurs bocages et leurs marais , brûlent les maisons , et n'épargnent que les églises , diaprés Tordre de César. Aucune troupe ne les aborde de front et n^engage le combat en plaine. On voit les Bretons , dispersés et sans ordre , se montrer au loin parmi les rochers et les buissons ; ils font une guerre perfide au passage des défilés , ou bien se retranchent derrière les clôtures et les murailles de leurs habitations <.
« Cependant, au fond de ces vallées couvertes de hautes bruyères , le chef breton s'arme , et fait armer seê amis. « Enfans , compagnons , dit- il aux siens , défendez ma maison ; je la confie à votre courage ; et moi , a^ec un petit nombre de braves , je vais dresser une embûche à Fennemi; je vous apporterai ses dépouilles. » 11 prend des javelots pour armer ses deux mains , s'élance sur son cheval , et prêt à s'éloigner de la porte , il se fait donner , suivant l'usage du pays, une énorme coupe qu'il vide '. Il embrasse , avec un
> Per diuBOM procàl , nlicam per deuM repotti ,
Apparent nri , pnalia roce gérant
B«Ila par angoatoa agitabant improba callea ; JEdOras inclnn pnalia Bulla dabant
( Ermoldi NigelU cannen , lib. III , pag. 45. ) * Seandit eqatun relos , a tiaolia pneBgit acatia ,
Frena teneas; gjroa dat qnadmpea Tartoa.
^Kt aalil aatè força potna p wg randia^raaa ,
Ferre jobet solito) soacipit atqne bibtt. ( Uid. )
3 ri tMMW
air ée jmê , «a fisiiime , se« emf tms et t««« M» servitenrt. « Senme , 4it>îl, écoute ee ^ue j« t'ansonoe : tu verrat «m ja^elota wcmçh du «ang ^s Franka ; le braa ile oalni «fae tu aioMS ne let a jamais laneéa en vain. » lUvfluuQ a'enfaiioe dans la forêt , broiast àe rencoolrer le roi Lodeing. « Si je le Toyaif , dîeaît- 'd\ êi je la MBoontraîa, ee César, il avrait de moi €• qu^il me damandej je bti paierais if IstiHit en fer «. »
« iI«raMiii el sa trovpe ont bient^ joÎBt vm parti de Franks <|Di eosdmsait le ba^ge ; il se précipite sfireiiK, il lea attaqwe de front , sur le fiaoe , par der- «ère 9 s^éftoigne et retient k laeharge ««trast la tactique de sa natiOB. A la tête de la troupe était un •oasmé Kosel « , kemme d*uae aaissaoee peu ilkistre «t qu^aaieaBe acttoa d^éeisft nWait eueere signaié. MoraM» pousse sou eheyal contre lui $ le Fraidc Pattepd ^BB trembler, se fiant & la bonté de son arraare. « Frank , dit le obef breton , Yeux-4» que je te fasse vn présent ? Jl y en a un que je te garde ; le Toilà , et «PUTiens-tot de met, » £n disant ces bm|;s , il lanoe un jair^lot contre le Frank j cekn-cî pare le coup avec son bouclier, et s'adressent à Merman : « JE^^on, dit-dl-, j^ai refti ton présent , reçois à ton tour ceivi
* Si foiiuiui foret , poMÎm q«o ce.niere regon ,
Namque sibi ferrum mûsUe fortp Mnm , Proque tribuUli haec ferrea dona (MiM«m.
( E;rq»oldi Ni««lli came» , lih. III , pag. 46. ) » L'auteur ^crit en ]i|tju^ Cp*l¥*t «fta 4» cowaerrw r«iC!MPl topique sur I« première sjllabe. Ce juQjff. , dont rien n'indique U wp^ififiiriffli, «it de la classe de ceux qui paraissent avoir i\é ç/fi»)j;^(ipê» f«x m» v»ffi fsffûUvr. La terminaison ti est un des signes 4n diminutif.
DC I.'«ST«IRI Al Baïf A«V« [181M]* t7t
dl«i Frank «. » Il pM{»e «on cheval , eC an lieu<le laooer UB -dard iéger, il porte à la tompe du «chef bretoa un coup de cette lance petanfte dent le« Franks sent armés. La lanee peree le ehapeau de fer ^u ehef , et d'un Mvl coup le renyerse à terre. Alors le Frank saute à bas de son cheral et tranche la tête du vainou ç maie un «ompaçnon de Morman le frappe kii-ménie par derrière , et Kosel périt au moment de sa victoire >.
« Le brait s'est bient^ répandu que le roi des Bretens est mort et que sa l^te est dans le camp de César. Les Franks accourent en foule pour la voir : on l'apporte toute souillée de sang ^ et ils appellent Wither pour la reconnaître. Wither jette de Peau sur cette tête , puis Payant lavée il en peigne les cheveux et déclare que c'est bien celle du chef breton. Les Bretons cédèrent à César ; ils promirent d'écouter ses ordres 3 et César les laissa en paix 3. »
Les faits de ce récit sont de l'année 818, et, en
B Protinùs himc Maman Teri>is comp«IIat acerbis ;
« France, tibi primo Iubc mea dona dabo. Hac semta tibi jamdndàm mnnera constant, QnatanMn accipiena , poat memor eato mei. »
a Britto iupcrbe , tiuB aucepi i BTnnc dccct accipiaa qnalia Francns habet. »
( Ermoldi Nîgelli carmen , lib. III, pag. 46. ) a Ennoldi Nîgelli carmen , lib. III , pag. 47. 9 Moz capat afFertnr coUo tenâa ente rernlsnm ,
Sanguine foedatum abaqne décore sno.
Witchar adesae jubent , prorsàa orantque referri ,
Vera an falaa canant , eligat^pse rogant.
la capat extemplô ktice perfiindit et omat ,
Pectine : cognorit mox quoqne jaaaa aibi.
(Ennoldi ITîgelli carmen, lib. III , pag. 47. )
SI A teisoDi w l'ustoirs bb brbta«ns.
894 , les BretoDt ayant choisi un nouyeau chef recommencèrent la guerre contre les Franks. En 8^1 , ils firent une grande invasion sur le territoire de leurs ennemis , conquirent tout le pays voisin de Pemboucfaure de la Loire et s^avancèrent jusqu^à Poitiers. L^empereur Karle, surnommé le Chauve, marcha contre eux avec toutes ses forces j mais son armée ayant été mise en faite , il fut contraint d^ahandonner aux Bretons ce quUls voulurent conserver de leurs conquêtes. G^est depuis ce temps que les villes de Rennes et de Nantes ont fait partie de la Bretagne '.
* V. Script, rer. fniicic, t. VU, pag. 68 , 250 , 190.