‹ Dix ans d'études historiques (volume 2)Chapitre 4 sur 30 · TUI · texte numérisé non relu

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point de cet examen. Nous étions , à ce qu^on disait , dans une monarchie; nous nous attaquâmes à ce mot; et alors , au lieu de nous promettre que nos besoios seraient satisfaits, et que nos facultés auraient leur liberté, nous résolûmes, pour unique dessein, de sortir de la monarchie. Alors nous fîmes ce raisonnement : « Puisque la monarchie nous est trè» mauvaise , le contraire de la monarchie nous sera très bon ; or , il est certain que la démocratie est , en tout, Topposé de la monarchie ; donc , il nous faut une démocratie. »

A peine arrangés en démocratie , nous fûmes tout étonnés d'être plus mal ; un second raisonnement venait à propos , nous ne manquâmes pas de le faire : « Si le bien ne peut nous venir ni de la monarchie , ni de la démocratie , qui sont deux extrêmes , il faut nécessairement que nous le trouvions dans un terme moyen , dans un système composé par moitié de chacun de ces deux systèmes. » Pleins de confiance dans ce syllogisme , nous organisâmes en hâte un système mixte de démocratie et de monarchie. Nous en avons bien tût sen ti Teffet

Ainsi , tout Pefifort de notre révolution se faisait pour de vaines formules, et presque pour des jeux de mots ; rintérêt sensible , Pintérêt réel restait oublié. Vainement aurait-on essayé de nous représenter te vide des objets que nous poursuivions ; par malheur Phistoire était là, et nous pouvions la charger de parler pour nous, et de confondre la raison. Nous pouvions démontrer que , par le système démocratique , des peuples s^étaient trouvés heureux , et que d'au-

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très peuples Tétaient par le système uiîxte. Mais il y avait deux questions préalables sur lesquelles nous passions à tort. Etions-nous de la même nature que ces peuples? Et quand même, était-ce réellement de cet appareil systématique bâti sur eux , de cette machine sociale où ils étaient employés comme matériaux , que résultait leur bien-être ?

Un cri s^éléve de toute l'antiquité : « La démocratie est la YÎe de la société ; hors de la démocratie, Phomme ciTÎl yégète et s'éteint. « Ce consentement unanime , le peu de figure qu'ont fait dans ces temps ceux qui ne pouvaient pas dire : Nous sommes membres du souverain ; tout cela nous a portés à regarder la discipline des Romains et des Spartiates , comme une sorte de loi de la nature humaine, à la violation de laquelle s'attachait un malheur infaillible. Tout ce que nous désirions, tout ce qui nous manquait, nous l'attendions de cette discipline. Nous en ressuscitâmes toutes les règles, toutes les formes; nous nous les imposâmes, nous les déclarâmes notre propriété imprescriptible. Pour dompter notre naturel déchu qui s'assujétissait mal à ces pratiques étranges , nous décrétâmes contre nous-mêmes la plus terrible des sentences , la démocratie ou la mort.

Mais ce qui passionnait les hommes de l'antiquité , c'était le plein et libre exercice de leurs facultés actives ; s'ils aimaient tant leur démocratie , c'est qu'elle les fayorisait dans cet exercice. Or , les facultés et les penchans de ces hommes étaient loin d'avoir rien de commun avecles nôtres. Dans les circonstances où leur naturel les excitait à l'action, le nôtre nous com-

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mande le repo8 ; où ils n^aimaient pat à agir , FacUvite DOH8 est néceasalre. Ainsi, nous avons besoin d^étre libres dans les actes où ils pouvaient supporter la gène, et nous souffririons d^ètre contenus où ils ne voulaient aucun frein. Ainsi, leur règle de bien et de mal, de droits et de devoirs, leurs lois de commandement et de défense , pour nous être applicables , auraient dû être tournées en sens contraire. La paix et rindustrie leur étaient interdites, et ils le souffraient volontiers; peut-être soufiririons-nous qu'on nous interdit la guerre. lia défense d'émigrer ne leur pesait point , ils voulaient être attachés à la terre natale ; et il faut que nos pas soient libres : car pour eux Tindépendance n^existait que dans les limites de la patrie : au dehors, c^était Tesclavage *, au dehors, citaient des ennemis : tandis que Poppression peut nous venir de nos voisins , et la liberté d'ailleurs ; tandis que partout il y a pour nous des amis , comme aussi des ennemis.

Que la cité s'empare de tous les individus et en fasse des fractions d'elle-même ; qu'elle réduise un liomme qui peut agir personnellement, à l'état de membre passif d'un corps qui le meuve, l'anime, le détruise à son gré ; cette presque-nullité d'existence, si elle n'est pas le seul état où il puisse vivre, sera l'état où il vivra le moins. Qu'on veuille disposer de ce que je possède, en régler la quantité et l'usage ; si ce n'est pas le seul moyen pour que je le conserve , c'est un attentat à mon existence. Qu'on s'imagine rendre plus supportables ces réglemens , en Ifdssant à chacun le pouvoir de les décréter contre les antres

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en les dëerétant contre soi-même ; c'est la plus absarde folie, si Pon n'est pas dans des temps où le despotisme ait pour les hommes pins d'attrait qne le bien-être ».

Il n'était pas inutile sans doute de nous rappeler qu'autrefois ^ quand , an nom de l'état , les hommes étairat troublés dans les jouissances de leur vie privée , ce n'était pas le bien de cpielques familles , mais une nécessité sociale, qui commandait les privations et les gènes ; mais il nous eût fallu reconnaître en même temps ce que voulait notre nature présente , ne pas nous imposer de gaité de coeur des contraintes que les anciens supportaient comme le moindre mal, ne pas nous laisser duper par l'alliance de mots la plus menteuse , an gouvernement qui donne la liberté.

Sur la foi d'un exemple, nons avons attendu vainement que la liberté nous vînt du gouvernement démocratique ; sur la foi d'un exemple, nous l'attendons à présent du gouvernement mixte*

Depuis cent cinquante ans, en Angleterre, le peuple qui pratique l'industrie , le peuple qui n'a point de brevets pour vivre sur le travail d'antrui , le peuple ,

1 « IflionuBfl ciTil , dit Ronnean , B*Mt qu*ane unité fractiomiaire qni tient aa dMnonînat«nr, et doat la Taleur est dans son rapport avec Tentier, qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénataTer niooinae, lui dter son existence absolue pour lui en donner une relatiTe, et transporter le vu»' dans l'unité commoie; en sorte qne chaque particulier ne se croie plus un , mais partie de l'unité , et ne soit plus sensible que dans le tout. T7n citoyen de Eome n'était ni CaTns ni Lncins , c'était un Ronaain. »

On Toil que Rousseau prend ici une loi de circonstance pour la loi générale et nécessaire de l'état social , et transforme en cirilisation absolue une civilisation particulière ; «'est U l'erreur de toute sa politique.

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civilisé à notre manière moderne, déclare quHl est heureux , et qu^i le doit à sa constitution.

Cette Yoix nationale, Torgueil avec lequel les habitans de TAngleterre comparent leur état social à celui du reste des Européens , un gouvernement vanté par d'autres que par ceux qui en vivent , tout cela devait produire un grand effet sur nos esprits incertains de nouveau après une expérience malheureuse.

L'opinion se précipita vers la constitution des An* glais, comme vers la constitution des Romains; et nous ne pensâmes point à nous rendre plus de compte de ce que le peuple entendait réellement, lorsqu'il se disait heureux par elle. « Les constitués sont heureux à les en croire ; il faut que leur bonheur soit l'effet d'un travail commun de toutes les parties de la constitution; il faut que chaque pièce y joue son rôle: pour nous assurer le même bien-être , n'oublions pas le moindre détail. » C'est sur cette idée qu'après avoir regardé comme des machines à produire le bien des hommes en société, des tribuns, décorateurs, des comices, Vostracisme, les lois agraires, nous dotâmes de cette propriété merveilleuse des pairs, des députés de provinces, une noblesse, des pensions et des bourgs ' pourris * .

Il n'y a rien d'absolu pour l'espèce humaine, ni dans le mal , ni dans le bien. Un pauvre naufragé , rejeté par la mer sur une côte déserte, va s'écrier qu^il est heureux ; et il est nu, et il a faim : de même, un peu-

1 On a <crit en France qoe les bourgs -pourris { rotten - boroughs ) /Uient lan des meilleur? resaorts de la eonstUuUon aDglaiae.

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pie long-temps gêné dans Texercice de ses facultés , se trouvant tout d'un coup plus au large , peut proclamer quUl est heureux ; ce qui ne veut rien dire alors , sinon que son état est plus supportable. On se tromperait si Ton entendait par là que toute sa situation lai est propice , que nulle action exercée sur lui ne le trouble , ne le gène, ne le contrarie ; quMl veut sa condition tout entière , quMl s'y maintient à plaisir , et qu'il s'interdit de changer.

Nous nous sommes enthousiasmés de l'instinct admirable avec lequel le peuple anglais a bâti sa constitution pièce à pièce, ajoutant, retranchant, remplissant les vides , accordant les parties , jusqu'à la perfection systématique de l'ensemble; nous nous sommes félicités de vivre dans un temps où ce chefd'œuvre de la sagesse moderne était achevé et s'offrait à l'imitation ; nous n'avons plus aspiré qu'à le connaître , qu'à le transporter parmi nous.

Mais les Anglais n'ont point fait leur constitution. Jamais ils n'ont eu en tète le dessein de se partager par générations les travaux successifs qui devaient compléter leur organisation, finir leur état social, les amener au meilleur système '. Ils ne se sont point avisés qu'il y avait trois élémens essentiels qu'il s'agissait de combiner sans les confondre, savoir, la monarchie 9 l'aristocratie et la démocratie. Il n'est

> Expressions de ^uettfues éerwains. Il est bon de remarqaer que ces tennea magmfiqiMS de flod^W parfaite, de conatitution incomparable sont vn signe da pen d*arancemcnt de la science politique : c'est avec ce faste que , dans tous les temps , l'ignorance a parlé des premiers procédés des arts ; les vraiea lumières ont na ton plus modeste.

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