SUR L’ESPRIT NATIONAL
« ((‘relit! » Quelquefois, il invoque le souvenir des batailles dont le sort a décidé de la liberté; il peint la marche nocturne du conquérant, et la dernière veille des soldats de la patrie, qui, retranchés sur le penchant des collines,
« attendaient le jour pour mourir. »
« N’oubliez pas les champs où ils sont tombés, les der- « niers, les plus fidèles des braves; il ne sont plus, et notre « espérance a péri sans retour avec eux.
« Oh ! si nous pouvions reconquérir sur la mort ces « cœurs qui bondissaient pour la patrie ! S’ils se relevaient « à la face du ciel, pour renouveler le combat de l’indé- « pendance !
« En un instant serait brisée la chaîne que la tyrannie « nous impose; ni hommes, ni dieux n’auraient le pouvoir « de la renouer.
« C’en est fait , l’histoire grave sur ses tables le nom « de celui qui nous a vaincus; mais maudite est sa re- « nommée, maudit est son char de triomphe , qui roule « sur les tètes des hommes libres.
« On aimera mieux la tombe , on aimera mieux le «cachot illustré par un nom patriote, que les trophées de «ceux qui marchent à la gloire sur les ruines de la liberté.»
C’est un grand titre à la reconnaissance d’une nation que devoir su chanter, en vers capables d’être populaires, sa liberté présente ou passée, ses droits garantis ou violés. Celui qui ferait pour la France ce que M. Moore x a fait pour l’Irlande serait récompensé au delà de ses peines par l’estime du public et par la conscience d’avoir rendu service à la plus sainte des causes. Dans les temps d’arbitraire, nous avions des refrains mordants pour arrê-
DES IRLANDAIS
ter l’injustice par la crainte friv ole du ridicule ; pourquoi, dans ces temps de liberté douteuse, n’aurions- nous pas des chants plus nobles pour énoncer nos volontés, et les présenter comme une barrière au pouvoir toujours tenté d’envahir? Pourquoi les prestiges de l’art ne se joindraientils pas à la puissance de notre raison et de nos courages? Pourquoi ne nous ferions- nous pas une poésie nouvelle, inspirée par la liberté et consacrée à sa défense; une poésie, non pas classique , mais nationale , qui ne serait pas la vaine imitation des génies qui ne sont plus, mais la peinture vivante des âmes et des pensées d’aujourd’hui, qui protesterait pour nous, se plaindrait avec nous, nous parlerait de la France et de sa destinée , du sort de nos aïeux et de nos fils?
SL' U LA CONQUÊTE DE l’aNGLETEKUE PAn LES NORMANDS. A propos da roman à’Ivanhoe '.
Le jour où Guillaume le Bûtard, duc de Normandie, à la faveur d’un vent d’est, entra dans la baie de Hastings avec 700 vaisseaux et 60,000 soldats, pour envahir le pays des Anglo-Saxons, une lutte à mort commença entre ce peuple et la troupe des envahisseurs. 11 y allait de la propriété, il y allait de l’indépendance, il y allait de la vie : la contestation devait être longue; elle le fut en effet; mais vainement en chercherait- on le récit fidèle dans les historiens modernes de l’Angleterre. Ces historiens présentent, une fois pour toutes, les Saxons aux prises avec les Normands; ils détaillent un seul combat; et puis après, ni Normands ni Saxons, ni vainqueurs ni vaincus, ne reparaissent plus dans leurs pages. Sans s’inquiéter des démêlés ultérieurs, ni de la destinée diverse des masses d’hommes qui ont combattu pour se disputer le pays, ils passent avec un calme admirable au récit de la vie et de la mort de Guillaume, premier du nom, roi d’Angleterre, successeur de Harold, dernier roi des Anglo-Saxons. Ainsi les conséquences de l’invasion semblent se borner, pour la nation
1 Cenieur Européen du 37 mai 1820.
vaincue, à un simple changement de dynastie. L’asservissement des indigènes de l’Angleterre, leur expropriation en masse et le partage de leurs biens entre les envahisseurs étrangers, tous ces actes de conquête et non de gouvernement, perdent leur caractère véritable pour prendre mal à propos une couleur administrative.
Un hommç de génie, Walter Scott, vient de présenter une vue réelle de ces événements si défigurés par la phraséologie moderne; et, chose singulière, mais qui ne surprendra point ceux qui ont lu ses précédents ouvrages, c’est dans un roman qu’il a entrepris d’éclairer ce grand point d’histoire, et de présenter vivante et nue cette conquête normande, que les narrateurs philosophes du dernier siècle , plus faux que les chroniqueurs illettrés du moyen ûge, ont élégamment ensevelie sous les formules 'banales de succession , de gouvernement , de mesure d'État , de conspirations réprimées, de pouvoir , et de soumission sociale.
Le roman d ’/vanhoe nous place à la distance de quatre générations après l’invasion des Normands , au temps de Richard, tils de Henri Plante-Genest ou Plantagencl , sixième chef depuis le Conquérant. A cette époque oit l’historien Hume ne sait nous présenter qu’un roi et l’ Angleterre , sans nous dire ce que c’est qu’un roi, ni ce qu’il entend par l’Angleterre , Walter Scott , entrant profondément dans l’examen des faits, nous montre des masses d’hommes, des intérêts, des existences distinctes, deux peuples, un langage double, des mœurs qui se repoussent et se combattent; d’un côté la tyrannie et l’insolence, de l’autre la misère et la haine, développements réels du drame de la conquête, dont la bataille de Hastings n’avait été que le prélude. A cette époque, beau-
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coup de vaincus ont péri , beaucoup ont plié sous le joug, mais plusieurs protestent encore. Le Saxon esclave n’a pas oublié la liberté de ses pères , et trouvé du repos dans son esclavage. Ses maîtres sont encore pour lui des usurpateurs étrangers; il se rend compte de sa dépendance, et ne la croit point une nécessité sociale; il sait quels ont été ses droits sur l’héritage qu’il ne possède plus. Le vainqueur, de son côté, ne déguise point encore sa domination sous une vaine et fausse apparence d’aristocratie politique; il se dit Normand, et non pas gentilhomme; c’est comme soldat normand qu’il règne, qu’il commande, qu’il dispose de l’existence de ceux qui ont plié sous l’épée de ses ancêtres. Tel est le théâtre réel et vraiment historique où vient se placer la fable d ’lvanhoe, dont les personnages fictifs servent à rendre plus frappante encore la grande scène politique où l’auteur les fait figurer.
Cedric de Rotherwood, vieux chef saxon, dont le père fut témoin de l’invasion, homme brave et surtout fier à l’excès, a su conserver son héritage en se faisant craindre des vainqueurs. Cedric, libre et propriétaire, au milieu de sa nation subjuguée et sans domaine, s’est cru sous l’obligation d’affranchir ses compatriotes; il a bercé tous les jours de sa vie du vain rêve de l’indépendance. Après mille projets divers et mille tentatives stériles, son esprit, las de suivre ce grand essor, s’est rabattu sur un dernier plan et sur une dernière espérance bien faible et bien incertaine^ Il est le tuteur d’une jeune personne nommée Ilowena, qui descend de la race d’Alfred , et il s’est persuadé que le mariage de sa pupille avec Athelstane de Coningsburgh, dernier rejeton d’Édouard le Confesseur, en confondant aux yeux du peuple saxon le sang de deux