PAH LES NORMANDS
de ses anciens chefs, présentera à ce peuple un point de ralliement pour une insurrection décisive. Cette idée, où toute l’activité de Cedric s’est en quelque sorte emprisonnée, l’occupe et le travaille sans cesse. Il a déshérité son propre fils Wilfrid, qui a osé traverser ses projets en aimant Rowena et en parvenant à lui plaire.Wilfrid, plus amoureux que patriote, a déserté, dans son désespoir, la maison de ses aïeux pour le palais du roi normand; il a reçu de Richard Cœur-de-Lion des grades, des faveurs, et le titre de chevalier d’Ivanhoe. Les incidents qui naissent de son retour et du retour de Richard en Angleterre remplissent le corps du roman. Tout se dénoue favorablement pour Wilfrid d’Ivanhoe; il s’unit à Rowena. Le vieux Cedric voit sans s’indigner la tille d’Alfred suivre Wilfrid à la cour du chef des conquérants. Ce dénouement satisfait le cœur humain; il est triste pour le cœur patriote ; mais l’auteur ne pouvait fausser l’histoire. Il est trop vrai que les Saxons n’ont point su l’art de briser leur joug.
Ce Cedric, le dernier représentant de la liberté saxonne, est peint comme un homme d'un caractère bon , mais inflexible dans son aversion contre les usurpateurs étrangers. Il étale avec faste son vieux nom de Saxon au milieu de gens dont la lâcheté le renie ; il a le regard hautain et jaloux , signe d’une vie passée à défendre chaque jour des droits chaque jour envahis. Fatigué du présent, il se reporte sans cesse en arrière, au delà de cette funeste journée de Hastings qui ouvrit l’Angleterre aux Normands et à l’esclavage. Il déteste la langue des vainqueurs, leurs coutumes, leurs fêtes, leurs armes, tout ce qui n’était pas sur le sol anglais quand le peuple anglais était libre. A côté de lui figurent deux de ses serfs , les
fils des serfs de ses ancêtres : ces. hommes portent le collier d’esclavage où est inscrit le nom de leur maître ; et cependant ils aiment ce maître , parce qu’il est environné d’ennemis qui sont aussi leurs ennemis, parce que l’insolence étrangère qui pèse sur lui et sur eux rapproche leur destinée de la sienne, et confond en quelque sorte dans une même cause deux intérêts autrefois contraires. Des troupes de proscrits sans asile, obligés d’habiter les bois, de s’y faire brigands pour vivre, nous montrent les débris des ravages de la conquête, nous peignent le sort de ceux que l’interdiction des armes de chasse, décrétée par un vainqueur soupçonneux, plaçait entre la faim et le crime. Mais la peinture la plus énergique et la plus sombre des fruits de l’envahissement est celle d’une femme saxonne, qui, après avoir vu son père et ses sept frères tués en défendant leur héritage, a vécu seule pour servir honteusement aux plaisirs du meurtrier de sa famille. Portant dans le lit de son maître une haine implacable et la soif ardente de se venger, elle a usé des séductions de sa beauté pour armer le fils contre le père , et souiller d’un parricide la salle du festin des vainqueurs. Vieillie dans sa servitude nouvelle, elle a perdu par degrés son empire , et le mépris est devenu son partage; mais au milieu de l’opprobre et des insultes, elle n’a pas oublié la vengeance. Cedric, prisonnier dans le château du Normand, la rencontre et apprend son histoire. « Ma vie a été lâche et atroce, lui dit-elle; je veux l’expier en vous servant. » Au moment où une attaque est livrée au château par les amis du Saxon, au moment où les hommes d’armes sont au mur de défense, au moment où le maître du château, blessé dans le combat, est déposé sur son lit, loin des remparts et loin des