PAR LES NORMANDS
combattants, la vieille Saxonne accomplit son dernier et terrible projet : elle allume le bois amoncelé sous le bâtiment ; puis , courant à la chambre où son ennemi est étendu, privé de force, mais plein de connaissance, elle lui rappelle avec ironie le dernier repas de son père ; elle lui fait sentir la vapeur du feu qui couve sous l’appartement; elle insulte à l’impuissance de ses efforts et de ses cris; elle lui donne l’avant-goût de la mort; et, quand l’incendie a éclaté, elle gagne le sommet de la plus haute tour, s’y tient debout , les cheveux épars , souriant à la flamme qui s’élève, et chantant à haute voix un de ces hymnes guerriers que les Saxons, encore païens, faisaient entendre sur les champs de bataille.
Voilà les personnages qui nous représentent les vaincus. Quant aux vainqueurs, quant aux fils des aventuriers qui suivirent la fortune du Bâtard, Reginald Front de Bœuf, Philippe de Malvoisin , Hugues de Bracy et le prince Jean Plantagenet nous les figurent. Nous trouvons en eux le conquérant ombrageux et vain, attribuant l’origine de 3a fortune à la supériorité de sa nature, se croyant d’une espèce meilleure et d’un sang plus pur; qualifiant sa race du titre de noble; employant au contraire le nom de Saxon comme un nom d’injure; disant qu’il tue un Saxon sans scrupule, et qu’il anoblit une Saxonne en disposant d’elle contre son gré; prétendant que ses sujets saxons ne possèdent rien qui ne soit à lui , et les menaçant, s’ils devenaient rebelles , de leur arracher la peau de la tête.
Outre ces caractères qui dérivent de l’état politique du pays, l’auteur d ’lvanhoe n’a pas manqué d’en introduire d’autres qui dérivent des opinions du siècle. Il peint le templier à l’esprit hardi, plein d’ambition et de projets.
méprisant la croix dont il est le soldat , tuant des Sarrasins par spéculation de fortune; et, en regard, le templier fanatique, esclave passif de sa règle et de sa foi, le prêtre hypocrite et sensuel, le juif humble, souple et patient, entouré de mépris et de périls , obligé de tromper pour se défendre, et d’être fripon adroit parce que les puissants du monde peuvent l’être à son égard impunément et le front levé. Mais il y a un personnage qui efface tous les autres, et auquel l’âme du lecteur s’attache par un intérêt irrésistible : c’est celui de Rebecca, la fille du Juif Isaac d’York. Rebecca est le type de cette grandeur morale qui se développe dans l’âme des faibles et des opprimés de ce monde quand ils se sentent meilleurs que leur fortune, meilleurs que les heureux qui les écrasent. Tout ce qu’il y eut jamais de dignité calme dans l’âme d’un Caton ou d’un Sidney se joint en elle à la modestie naïve, à la patience qui ne murmure jamais, à ce pouvoir si touchant de souffrir qui est l’attribut des femmes. Ce caractère, si fort au-dessus de notre nature, y est ramené par l’auteur avec un art si parfait, il s’introduit si naturellement dans les scènes où il se développe , que, quelque idéal qu’il soit, nous sommes entraînés à y croire, et que nous nous sentons grandir en y croyant. Une scène admirable, dont nous essaierions vainement de rendre l’effet, est celle où Rebecca, prisonnière du templier Briand de Boisguilbert, est visitée par lui dans la tour où il la tient enfermée. Seule en présence de cet homme violent dans ses passions, et indomptablement volontaire, qui lui déclare sans aucun détour qu’elle est sa captive par l’épée et qu’il usera du droit de la force, elle sait lui imposer le respect de sa personne , et faire tomber devant elle , comme une flèche qui a manqué le but , toute la véhé-