SUR LA VIE D'ÀNNE BOLEYN
aimée. Le jour de cette mort, elle ne put s’empêcher de trahir sa joie et de s’écrier : Enfin je suis reine!
Mais déjà elle ne l’était plus; car elle n’avait déjà plus le cœur de l’homme qui disposait de ce titre : une jeune fille présentée au roi avait effacé à ses yeux toutes les grâces d’Anne Boleyn. Anne surprit son mari en adoration auprès de l’objet de son nouveau culte : elle osa proférer une plainte; et, de ce moment, elle fut dévouée à la mort, comme coupable de lèse-puissance. Aux premiers signes de sa disgrâce, ses ennemis secrets se déclarèrent, et, à leur tête, parut le duc de Norfolk, le frère de sa propre mère. Elle fut environnée d’espions; on cherchait à surprendre ses pensées; on tenait registre de ses soupirs : elle fut accusée d’adultère avec deux hommes dont elle avait aimé la société, et d’inceste avec son propre frère, le seul appui qui lui restât. Chose plus révoltante encore, ce fut la femme de ce frère qui osa porter témoignage contre sa belle-sœur et son mari. L’accusation ne put se soutenir ; alors on se rejeta sur une conversation où Anne avait exprimé des craintes sur la faible santé du roi; on bâtit, sur quelques paroles innocentes, l’évidence d’un complot formel contre la majesté sacrée : le frère et les deux autres accusés furent condamnés comme complices, et le tribunal de l’aristocratie anglaise prononça leur sentence de mort. Le jour qu’Anne Boleyn eut la tête tranchée dans une salle de la Tour de Londres, Henri VIII, qui était à Richmond, se rendit sur une éminence d’où il pouvait entendre les décharges d’artillerie et découvrir le drapeau noir qui devaient annoncer aux citoyens que l’exécution était faite. Quelques années après, il eut l’impudence de faire valoir, au nom de la femme qu’il avait assassinée, des droits sur
FEMME DE HENRI VllI. U3
l’héritage de sa famille , sur l’ancienne habitation du négociant Geoffroy Boleyn.
Ainsi se termine cette histoire de misères, d’infamie et de cruauté ; tel fut le sort de la femme qui avait aspiré à s’unir à un roi absolu. L’auteur des Mémoires de la vie d’Anne Boleyn ne s’est pas bornée à [réveiller l’intérét humain qu’offrent ces événements, elle en a fait sortir de grandes leçons sur la vie des cours, sur l’ambition des femmes, et sur ces positions fausses que le vulgaire appelle grandes; il ne lui a pas suffi de présenter en foule des détails piquants et des descriptions pleines de vie, d’empreindre de la couleur du temps une narration toujours animée; miss Benger n’a pas négligé, comme femme, de porter des jugements moraux sur la destinée de la femme de Henri VIII. Ces jugements, sévères et graves, donnent autant de prix à son livre, que le talent d’écrire qui s’y remarque. Après tant de siècles de mauvaises lois et de mauvaises mœurs, quand la nature humaine, longtemps jetée hors de sa vraie place, cherche péniblement à s’y rasseoir, les femmes ont, aussi bien que nous, des exemples à observer et des méditations à faire. Quand l’ambition des hommes était d’écraser leurs semblables, l’ambition des femmes était de partager les plaisirs et les profits du pouvoir : aujourd’hui, l’humanité, mieux connue, ouvre de tout autres chemins. Notre sexe ne se propose plus, comme objet suprême, la domination et l’avarice ; l’autre, à son tour, aimera mieux sans doute la fortune des gens de bien que celle des dominateurs du monde; et, quelque chargé de brillants qu’ait été le bandeau des reines, la jeune fille, au xix e siècle, n’hésitera pas à prononcer que l’épouse d’un Henri VIII n’est rien auprès de celle d’un Sidney.
sun i.’uistoire d’ÉCOsSE, et sur le caractère national
vst-ce par un simple effet du hasard que l’Écosse a produit le premier écrivain qui ait entrepris de présenter l’histoire sous un aspect à la fois réel et poétique? Je ne le crois pas; et, selon moi, c’est la forte teinte d’originalité répandue sur toute l’histoire de son pays, qui, frappant de bonne heure l’imagination de Walter Scott, l’a rendu si ingénieux à saisir ce qu’il y a de caractéristique dans les histoires étrangères. Malgré son immense talent pour décrire toutes les scènes du passé, c’est de l’histoire d’Écosse qu’il a fait sortir le plus d’intérêt et d’émotions nouvelles.
Peut-être penserait-on que c’est l’aspect pittoresque du pays, ses montagnes, ses lacs, ses torrents, qui donnent aux romans historiques dont la scène est en Écosse quelque chose de si attrayant; mais l’intérêt profond qu’ils inspirent provient bien moins de cette cause matérielle que du spectacle vivant offert par une série de commotions politiques, toujours sanglantes* sans exciter le dégoût , parce que la passion et la conviction y jouent un bien plus grand rôle que l’intrigue. Il y a des pays en
' 182*. C’est au mois d’avril de l’année suivante que parut la première édition de mon Histoire de la CoiiqutUc de l’Anglck rc par le « fio mwJi.
• Europe où la nature a un aspect plus grandiose qu’en Écosse ; mais il n’en est aucun où il y ait eu tant de guerres civiles, avec tant de bonne foi dans la haine, tant de chaleur d’âme dans les affections politiques. Depuis la première entreprise des rois d’Écosse contre l’indépendance des montagnards, jusqu’aux guerres de religion du xvi* et du xvii* siècle , et aux insurrections jacobites du xvnr, c’est toujours le môme esprit et presque les mômes caractères qui nous ont paru si pittoresques dans Rob-Roy et dans Waverley.
Aucune histoire ne mérite à un plus haut degré d’être lue avec attention et étudiée à ses sources originales, que celle de ce petit royaume, si longtemps ennemi de l’Angleterre, et réduit maintenant à l’état de simple province de l’empire britannique. Les histoires d’Angleterre les mieux écrites ne suffisent nullement pour cette étude ; elles donnent une trop petite part à l’Écosse; et, dans le pressentiment de la réunion future des deux portions de la Grande-Bretagne, elles font peser d’avance sur celle du nord quelque chose de la nullité politique à laquelle nous la voyons condamnée. D’un autre côté, les histoires d’Écosse les plus célèbres et les plus détaillées, celle du docteur Robertson, par exemple, oqf un autre genre de défaut. Quelque recommandable que soit cet ouvrage, l’auteur y néglige trop les temps anciens, et paraît faire trop peu de compte des origines nationales. Il passe rapidement sur tout ce qui précède la grande époque de la réforme et des dissensions religieuses; c’est là seulement qu’il commence à développer son récit , et qu’il s’attache à épuiser les textes originaux. Loin de donner aux autres époques une pareille importance, il les traite avec légèreté et avec une sorte de dédain philosophique, qui ne