IV
SUR L’EMPIRE ROMAIN, LES CAUSES DE SA RUINE ET LE DOUBLE CARACTÈRE DES INSTITUTIONS DO MOTEN AGE EN ORIENT ET EN OCCIDENT.
A propos de l 'Histoire du Bas Empire par M. de Sépr
Quand les légions de César passèrent le Rubicon , elles venaient conquérir pour César toutes les magistratures romaines; cette conquête, dont le premier favori des soldats devenus traîtres ne jouit pas longtemps, grâce à Brutus, fut, par de nouveaux actes de trahison, assurée dans la suite à ceux qui héritèrent après lui de la faveur militaire. C’est ainsi que le simple titre de général aimé des troupes, imper ator, renferma en lui seul tous les pouvoirs et tous les droits; c’est ainsi qu’au dedans de Rome, le chef heureux que les légions de Germanie ou de Pannonie avaient élevé sur leurs boucliers devint le protecteur unique, l’unique vengeur de tous les intérêts civils, le représentant des comices, l’électeur des consuls, le président du sénat ; tandis qu’au dehors , image de Rome tout entière, il exerçait, pour son seul profit, le despotisme collectif que le peuple ci-devant roi s’était arrogé sur les peuples vaincus par ses armes. Leurs tributs se rendaient à son fisc , leurs bras étaient à ses ordres.
Après cette révolution, le citoyen romain, privé de la
1 Censeur Européen , numéros du 12 et du 29 octobre 1819.
part qu’il avait eue au pouvoir de Rome ou à l’empire romain, n’en conserva pas moins le privilège passif de la condition romaine, la franchise de sa personne et de ses biens, l’exemption de tout tribut arbitraire. L’homme des provinces se distinguait encore de l’homme de la cité; mais cette distinction ne dura guère. Sous le prétexte humain de gratifier le monde d’un titre flatteur, un Antonin appela, dans ses édits, du nom de citoyens romains, les tributaires de l’empire romain , ces hommes qu’un proconsul pouvait légalement torturer, battre de verges, écraser de corvées et d’impôts. Ainsi fut démentie la puissance de ce titre autrefois inviolable, et devant lequel s’arrêtait la tyrannie la plus éhontée; ainsi périt ce vieux cri de sauvegarde qui faisait reculer les bourreaux : Je suis citoyen romain.
Depuis ce temps, il n’y eut plus de Rome ; il y eut une cour et des provinces : nous n’entendons pas par ce mot ce qu’il signifie aujourd’hui dans les langues vulgaires, mais ce qu’il signifiait primitivement dans la langue romaine, un pays conquis par les armes ; nous voulons dire que la distinction primitive entre Rome conquérante et ceux qu’elle avait soumis s’établit alors entre les hommes du palais et les hommes qui étaient hors du palais; que Rome elle-même ne vécut plus que pour une famille et pour une poignée de courtisans, comme autrefois les nations asservies par elle n’avaient vécu que pour elle. Voilà l’ordre de choses qui, depuis Auguste, s’accomplissait graduellement ; chaque empereur se faisait gloire de hâter le moment de sa perfection; Constantin y donna le coup du maître. Il effaça des enseignes romaines le nom de Rome, et mit à la place le signe de la religion que venait d’embrasser l’empire. Il rabaissa les noms révérés des
magistratures civiles au-dessous des officiers domestiques de sa maison. Un inspecteur de la garde-robe avait le pas sur les consuls. L’aspect de Rome l’importunait; il croyait voir l’image de la liberté gravée encore sur ses vieilles murailles; l’effroi l’en chassa : il s’enfuit vers les rivages de Byzance; il y bâtit Constantinople, plaçant la mer pour barrière entre la nouvelle ville des César et l’antique cité des Bru tus.
Si Rome avait été la patrie de l’indépendance, Constantinople fut la patrie de la servitude; c’est là que naquirent les dogmes d’obéissance passive à l’Église et au trône; il n’y eut qu’un droit, celui de l’empire; il n’y eut qu’un devoir, celui de la soumission. Le nom commun de citoyen, qui égalait, dans le langage, les hommes vivant sous la même loi, fut remplacé par des épithètes graduées selon le crédit des puissants ou la lâcheté des faibles. Les qualifications d’ Éminence, d ’ Altesse, de Révérence, se prodiguèrent à ce qu’il y avait de plus bas et de plus méprisable au monde. L’empire , à la manière d’un domaine privé, fut transmis aux enfants, aux femmes, aux gendres; il fut donné, légué, substitué: l’univers s’épuisait pour l’établissement d’une famille; les impôts croissaient sans mesure; Constantinople seule en était exempte : ce privilège de la liberté romaine était pour elle le prix de l’infamie. Le reste des villes et des peuples était traité à la façon des bêtes de somme , qu’on use sans scrupule, qu’on fouette quand elles sont rétives, qu’on tue quand elles se font craindre. Témoin la population d’Antioche, condamnée à mort par le pieux Théodose, et celle de Thessalonique, massacrée par lui tout entière, pour une taxe refusée, et pour un malheureux soustrait à la justice de ses prévôts.
â?,G SUR L’EMPIRE ROMAIN,
Cependant des peuples sauvages et libres s’armaient contre le monde esclave, comme pour le châtier de sa bassesse. L’Italie opprimée par l’empire vit bientôt dans son sein des vengeurs impitoyables. Rome fut menacée par les Goths. Le peuple, las du joug impérial, ne se défendait point. Les hommes des campagnes, encore imbus des vieilles mœurs et de la vieille religion romaine, ces hommes, les seuls dont les bras fussent encore robustes et l’âme capable de fierté, se réjouissaient de voir au milieu d’eux des hommes libres et des dieux ressemblant aux anciens dieux de l’Italie. Le général que l’empire chargea de sa défense, Stilicon, parut au pied des Alpes; il cria aux armes, et personne ne se leva; il promit la liberté aux esclaves, il prodigua les trésors du fisc; et, de toute l’immensité de l’empire , il ne rassembla que quarante mille hommes, la cinquième partie des combattants qu’Annibal avait rencontrés aux portes de Rome libre. Rome esclave fut prise et saccagée deux fois dans l’espace d’un demi-siècle. Bientôt l’Italie fut traversée en tous sens par les hommes du Nord ; ils s’y cantonnèrent en exigeant la plus grande partie des terres. Les Gaules, l’Espagne , la Grande-Bretagne, l’illyrie furent envahies et partagées de même ; le nom romain fut aboli dans l’Occident.
Ainsi la domination dont les trahisons de Jules- César jetèrent le premier fondement, et qu’établit César-Auguste, était reléguée loin de son premier siège, et bornée aux côtes de la Grèce, de l’Asie Mineure et de l’Afrique. Bientôt ces secondes limites furent forcées; d’autres barbares, non moins faiblement repoussés par les peuples que les Goths et les Franks ne l’avaient été, envahirent laThrace et attaquèrent l’empire en Asie. Bélisaire, homme digne de reconquérir le monde romain pour la liberté, tenta de
le reconquérir pour ses maîtres. Partout il trouva les hommes immobiles à sa voix. L’Italie elle-même s’indigna contre lui des elîorts qu’il faisait pour la remettre violemment sous un joug qu’elle ne préférait pas à l’autre, et de ce que ses terres devenaient des champs de bataille pour une lutte qui ne lui importait point. Bélisaire s’éloigna, en versant des larmes, de cette contrée qui répudiait le nom romain avec autant d’empressement qu’elle le revendiquait jadis , quand ce nom était celui de l’indépendance.
Les nations slaves occupèrent la Thrace et la Mœsie; les Perses s’avancèrent : toutes les tribus de l’Arabie , réunies sbus les mêmes drapeaux , animées du même fanatisme , conduites par le même chef, à la fois guerrier, prêtre et demi -dieu, s’emparèrent de tout le pays entre l’Euphrate et la mer Rouge. Les nations acceptèrent sans résistance cette nouvelle Servitude; et, comme le dit Montesquieu , ce furent les impôts excessifs et les vexations de l’empire qui firent la fortune de Mahomet. Les généraux qui lui succédèrent conquirent la Phénicie et l’Égypte, puis la Numidie et la Mauritanie; leurs flottes parurent sur les côtes de l’Asie, à la vue de Constantinople. Les empereurs, au milieu de leurs voluptés et des intrigues qui occupaient leurs journées, s’indignaient de ce que leurs sujets n’étaient pas braves comme des hommes libres. Dans leurs misérables accès de colère, ils décrétaient des supplices contre ceux qui ne se dévouaient pas à leur cause, s’imaginant que la terreur suppléerait au patriotisme. Mais, de même que les flots de la mer ne devenaient pas plus calmes sous les fouets de Xercès, de même, à la vue des échafauds, les esclaves de l’empire romain ne devenaient pas plus fidèles.
Ce n’est pas que le sentiment de l’indépendance eût péri alors dans le cœur des hommes; mais ceux en qui il apparut encore ne se rangèrent sous les drapeaux d’aucun maître : ennemis des barbares et de l’empire, ils élevèrent des enseignes qui n'étaient qu’à eux, et se renfermèrent avec la liberté dans quelques lieux d’un abord difficile, dans quelques forteresses abandonnées. C’est ainsi que les lies de la Vénétie se peuplèrent, et que naquit la cité libre de Venise. Rome, malgré elle, en proie à ses souvenirs, supportait impatiemment la conquête; n’ayant plus de force pour se faire libre, elle fonda l’espoir de son affranchissement sur les prestiges et sur la ruse ; elle encouragea les prétentions de ses évêques à une autorité universelle , qui devait tourner à son profit. Ce fut par leur entremise qu’elle obtint, contre le chef des Lombards, ses nouveaux vainqueurs, ligué pour sa ruine avec le despote grec, successeur de ses anciens maîtres, le secours du Frank Karl-Martel. C’est aussi en vertu d’une sommation du pontife de Rome, que le petit-fils de ce Karl, devenu roi des Franks, passa les Alpes et fit respecter la ville menacée de nouveau par les Lombards. En retour, Rome proclama empereur romain ce fils de ses anciens tributaires. Ce fut dans l’année 800 que le nom à’impcrator, triste signe de la servitude romaine, après avoir été relégué pendant quatre siècles hors des contrées de l’Occident, fut ainsi rapporté dans les Gaules; des Gaules il passa dans la Germanie; et, ce qui est plus bizarre, il y existe encore. Les mots ont aussi leur destinée.
Le ix® siècle nous montre l’Europe partagée en deux zones politiques : l’une comprend les pays qui demeurent encore sous la vieille domination , fondée par les conquêtes de Rome ; l’autre renferme les contrées récemment
envahies par les peuples du Nord, conquérants des sujets de Rome. L’état relatif des hommes, maîtres ou sujets, vainqueurs ou vaincus, diffère beaucoup dans ces deux régions diverses. D’un côté, tout le pouvoir acquis par tics siècles de conquêtes est la propriété d’une seule personne, qui le dispense à son gré autour d’elle ; de l’autre, ce pouvoir est le partage régulier de toutes les familles issues des vainqueurs. Les Saxons dans la Bretagne, dans la Gaule les Franks, les Langobards dans l’Italie, sont tous proprietaires par tête d’une portion du sol que leurs aïeux ont envahi, tous, gouverneurs et arbitres souverains des hommes vaincus par leurs aïeux. En Grèce, il n’y a qu’un maître, et, sous ce maître, différents degrés de service; dans l’Occident, ce sont des milliers de maîtres, libres sous un chef qui n’est que le premier entre des égaux.
Tandis que, dans l’empire des despotes romains, aucun ordre ne part que du palais, aucun tribut ne se lève que pour le palais, aucun jugement ne se rend que par le palais; dans les régions soumises aux guerriers du Nord, le tribut de chaque famille vaincue est le patrimoine de tous les vainqueurs. Le chef suprême n’a que son lot d’hommes et de terres, qu’il ménage et gouverne à son gré. S’il est despote, c’est dans l’enceinte de ce partage; et le moindre soldat l’est autant que lui dans le sien. Les hommes vaincus, que le sort n’a point rangés dans la portion du chef, du roi , comme disait la langue romaine, n ont aucun rapport à lui; ils constituent un domaine privé; ils forment avec les arbres, les plantes, les animaux, les maisons, ce que les chartes de ce temps nomment le vêtement de la terre ; ils ressortissent à la famille, et non à la société. Quant aux hommes de la race victorieuse, ils vivent sous un ordre et sous des règles
sociales. Nul ne leur parle en maître ; le roi , créé par leur choix ou confirmé par leurs suffrages, les appelle tous ses compagnons. 11 ne leur impose point des lois, il les convoque pour qu’ils s’en donnent eux-mêmes : il n’exécute point contre eux des jugements décrétés par lui; il leur prête secours pour le maintien d’une police mutuelle et pour la protection de la justice, que les hommes libres se dispensent entre eux sous la garantie du serment.
Rome conquérante ne se répandait point sur les terres des peuples vaincus; ces peuples n’étaient point entièrement désassociés par ses conquêtes. Possédés en masse, exploités en masse, ils gardaient encore leur nom de nation. Ce nom périt pour les sujets des guerriers septentrionaux; isolés violemment les uns des autres par l’interposition des vainqueurs, possédés par tètes ou par petits troupeaux, ils échangèrent le titre de leur race ou de leur société commune , contre celui de leur condition individuelle. Ceux qui, antérieurement à leur défaite, s’appelaient Gaulois, Romains, Bretons, prirent le nom de travailleurs, serfs , gens de peine , gens de possession ; tandis que leur terre , occupée avec eux par les vainqueurs, prenait le nom de contrée des Franks, des Langobards ou des Angles. En temps de guerre, ils ne combattaient point à la manière des auxiliaires que Rome tirait de ses provinces, sous les drapeaux de leur nation unis à ceux de la nation maîtresse ; on les rassemblait au hasard, sans ordre, sans enseignes, presque sans armes, pour les jeter, comme une sorte de rempart, en avant du front de bataille, ou pour les user aux travaux de la route et du campement. L’armée consistait dans les vainqueurs, subordonnés les uns aux autres par différents gra-
ET LES CAUSES DE SA RUINE, des/et dont les domaines respectifs, marqués du titre militaire de leur premier possesseur, avaient conservé , par le maintien de ce titre, consolidé, pour ainsi dire, avec la terre, l’ordre et l’arrangement régulier que la dispersion des conquérants devait dissoudre ou affaiblir.
Les domaines ayant des grades, on faisait l’appel des domaines au lieu de l’appel des personnes : les hommes qui sortaient de terres d’un titre égal se groupaient autour de ceux qui sortaient de terres supérieures ; ceux-là se rangeaient sous des chefs choisis pour le besoin, ou sous les fils des premiers chefs, si la race n’avait point dégénéré. Ainsi se passaient les choses, quand il y avait une entreprise d’un intérêt égal pour tous les hommes libres, ou un danger menaçant pour tous; lorsqu’une partie du territoire était en péril, sa défense était abandonnée à ceux qui l’habitaient. Les injures privées se vengeaient par des guerres privées; le roi lui-même ne pouvait entraîner dans ses propres querelles, dans les guerres que la communauté n’avait pas décrétées, d’autres hommes que ses propres amis, ou ceux qui s’étaient liés envers lui par des engagements de fidélité indépendants du devoir social et de la discipline commune. Au contraire, dans l’empire d’Orient, nulle partie du territoire n’avait le droit de se protéger elle-même; nul, n’étant rien de luimême, ne pouvait se faire droit à lui-même, et les querelles de l’empereur devaient être embrassées par chaque habitant de l’empire, sous les peines que Rome libre avait portées contre les traîtres à la patrie. Telles étaient les différences d’organisation politique qui distinguaient les contrées orientales de l’Europe des contrées occidentales, lorsque, vers le xu e siècle, un grand mouvement rapprocha les hommes de ces contrées, et mit en contact sur le
même sol leurs mœurs et leurs situations diverses. Ce mouvement fut produit par les croisades.
Du moment que les incursions des Sarrasins menacèrent l’Europe, la crainte de leurs progrès et la haine de leur religion arma de toutes parts contre eux ces hommes du Nord , qui vivaient oisifs sur le sol de la Gaule , de l’Espagne et de l’Italie. Des aventuriers franks allèrent les vaincre plus d’une fois sur les rivages de la Calabre et de la Sicile ; et quand un pape, secondé par l’éloquence du moine Pierre, souleva contre eux toute l’Europe chrétienne, cette grande insurrection ne fut que le complément des entreprises partielles et obscures qui depuis longtemps la préparaient. L’empereur grec supplia les guerriers de l’Occident de détourner vers ses domaines menacés une partie de ces armées qui devaient inonder l’Asie et l’Afrique : il l’obtint, et une multitude sans frein et sans règle se répandit sur le sol de la Grèce ; tout fut ravagé pour sa subsistance : l’empire épuisé se repentit de s’être attiré ces auxiliaires incommodes; des haines naquirent entre les Grecs et les chrétiens occidentaux , qu’en Grèce on appelait Latins.
Des traités les réconcilièrent pour un temps ; mais leur aversion mutuelle éclata enfin avec tant de violence, que Constantinople fut assiégée et pillée par les alliés de l’empire. La conquête ne s’arrêta pas à ces commencements; et bientôt la plus grande partie des villes et des provinces grecques fut partagée entre les soldats et les chefs de l’armée latine. Son général, Baudouin de Flandre, établit ses quartiers dans la cité impériale, et prit, du consentement des troupes, le titre d’empereur grec, qui ne changea rien à son pouvoir sur elles, ni à leur indépendance envers lui. La partie de la Grèce occupée par cette armée
prit alors le même aspect que le reste de l’Europe. La subordination des terres y naquit de l’établissement de l’armée, qui se les distribua sans se dissoudre elle-même. Les guerriers de tout rang élurent leurs chefs suprêmes sous le nom d’empereurs, comme autrefois sous celui de généraux. Les affaires communes furent décidées par le suffrage commun. Les Grecs dépouillés, mais non chassés, devinrent les fermiers et les tributaires des vainqueurs; la féodalité passa en Grèce.
Mais l’empire grec n’avait point péri tout entier par cette conquête. Retranché dans Nicée, il se fortifiait chaque jour de la haine qu’inspiraient les exactions des nouveaux maîtres et leur joug plus rude, parce qu’il se faisait sentir de près , et qu’il écrasait sans distinction. Ne sachant pas se faire libres, les Grecs conspirèrent pour être rendus à leur premier esclavage : ils réussirent; et les Latins, chassés après soixante ans de règne, remontèrent sur leurs vaisseaux, emportant de la Grèce le goût du luxe, le goût des titres vains , l’idée de l’unité despotique, et y laissant en retour quelques sentiments d’indépendance que leur exemple avait fait concevoir. En revoyant son palais, l’empereur grec rencontra, pour la première fois, des volontés en présence de la sienne. Ses courtisans se distinguèrent de lui; ses délégués prétendirent à une autorité personnelle ; les liens de l’empire furent relâchés.
Si alors l’indépendance eût été acquise pour tous, si l’égalité sociale eût succédé à la distinction des hommes en gens de cour et en gens d’esclavage, sans doute la population de ces contrées eût trouvé dans ce changement moral une force et des ressources que l’empire n’avait jamais eues. Mais les dignitaires et les courtisans.
qui s’approprièrent le pouvoir, eurent soin de le conserver tel qu’il avait toujours été , hostile et dur pour les peuples; et les peuples n’eurent pas plus d’intérêt qu’auparavant à s’exposer aux périls de la résistance contre l’invasion étrangère. Ainsi ces mœurs demi-libérales furent pour l’empire une nouvelle cause de ruine ; elles le désunirent comme puissance, sans l’établir comme société. Quant à l’Occident, c’est de là que lui vint le système d'idées qui servit à créer l’échafaudage mystique d’une puissance royale absolue , centre de tout , objet de tout, étant sa propre raison, sa propre fin à elle-même; c’est à l’aide des mœurs et des dogmes politiques importés de la ville impériale, que le pouvoir d’un Henri VIII, ou d’un Louis XI, succéda, sous les mêmes désignations politiques, à l’autorité du chef saxon Henghist, ou du chef sicambre Chlodowig.
Nous ne raconterons point les misérables événements qui précédèrent l’arrivée des Turcs jusqu’aux murs de Constantinople. Ce qui s’était passé, dans toutes les conquêtes faites par les Barbares sur l’empire , eut encore lieu dans ces moments extrêmes; les peuples se laissèrent envahir, et les fils des Grecs furent enrôlés parmi les soldats barbares; il n’y eut guère que les montagnards de l’Albanie, hommes que la servitude romaine n’avait jamais trouvés dociles, qui résistèrent alors au nouveau joug. A l’assaut de la cité des empereurs, on vit paraître , le sabre à la main, et le turban sur la tête , des légions grecques armées contre ce nom romain, si pesant depuis tant de siècles. Constantinople fut mise au pillage; le dernier des empereurs, Constantin -Dragosès, périt sur les murs. Ceux qu’on appelait les grands, les gens de cour, les puissants du palais, reconnurent le pou-
voir des vainqueurs ; ils conservèrent sous d’autres titres leurs emplois et leur bassesse. Le reste du peuple fut tributaire, et, comme toute contrée habitée par ses envahisseurs, la Grèce perdit son ancien nom.
« Dans celte dernière lutte de l’ancien monde contre le nouveau, dit M. de Ségur, les armes de l’antiquité et celles des temps modernes semblaient s’unir pour attaquer et pour défendre la ville des Césars. L’air obscurci par des nuées de javelots et de flèches retentissait à la fois du bruit sourd des lourds rochers lancés par les catapultes, du sifflement des balles, de l’éclat terrible du canon.
« L’armée musulmane, victorieuse, entre et se répand à grands flots dans la ville conquise; la veille encore, Constantinople , dépôt des trophées et des richesses de l’univers, offrait aux regards une image vivante de Rome et de la Grèce. On y voyait des césars, des augustes, des patriciens, un sénat, des licteurs, des faisceaux, une tribune, des cirques, des assemblées du peuple, des lycées, des académies, des théâtres; en un instant le fer de Mahomet a tout détruit, et les vestiges de l’ancien monde ont disparu. »
Le style de cette histoire , élégant et correct , est varié avec art selon la nature des récits. Les jeunes gens s’y plairont, et les esprits déjà formés y trouveront souvent du profit. L’étude de la liberté est presque toute dans l’étude de l’histoire; c’est là qu’il faut l’observer pour la bien reconnaître, pour ne pas poursuivre, au lieu d’elle, sa vaine image. Ceux qui , du haut de l’époque actuelle , jettent de nouveaux regards sur les situations antérieures du genre humain, nous préparent le fil qui doit nous guider dans les routes incertaines de l’avenir : adres-
sons-nous surtout à euxj ils ne donnent point de ces encouragements vagues qui fourvoient l’activité sans expérience ; ils n’offrent point de conseils dont ils ne présentent l’épreuve ; ils n’entraînent point sans montrer le but.