TA SUR LA PHILOSOPHIE DU XVIII* SIÈCLE
seule des calamités sociales qui pût arriver jusqu’à eux.
Quand vinrent les embarras et les périls, toute celte troupe stérilement empressée prit la fuite, comme les frelons qui s’envolent quand le travail de la ruche commence. Après avoir gâté le siècle, après avoir fait descendre les écrivains au rôle d’orateurs de boudoir, après avoir détruit le goût de la retraite, qui fait la dignité des penseurs et donne aux pensées la gravité et l’énergie; après avoir enlevé du milieu du peuple les hommes qui lui devaient leurs veilles, ils abandonnèrent ce peuple à la demi-science légère et présomptueuse que leurs vaines conversations lui avaient faite. Ils firent plus, ils se levèrent contre le peuple et contre leur propre science; ils furent traîtres à leurs principes, et diffamèrent impudemment ce qu’ils avaient proclamé juste et vrai. Quarante ans entiers, ils avaient battu le tambour pour évoquer de la solitude des provinces des élèves pour les philosophes, et de beaux esprits pour leurs salons ; quarante ans entiers, ils avaient recruté en France pour la philosophie : ils recrutèrent en Europe contre la philosophie et la France. PauvreFrance ! elle se vit attaquée pour avoir produit, disait-on, les détestables philosophes de l ’ exécrable xvm* siècle; et c’étaient les pafrons, c’étaient les écoliers des philosophes, c’étaient les gens de cour et les princes à qui le siècle avait daigné faire un nom , qui faisaient ou commandaient l’attaque.
Leur hostilité attira vers le xvm* siècle l’attention et la confiance populaires. Les opinions de ce siècle descendirent alors dans la masse des idées communes; la nation les embrassa, non point avec servilité, comme avait fait l’aristocratie, mais en les amendant par son examen calme, mais en leur donnant ce caractère de largeur que le travail
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des grandes réunions d’hommes imprime toujours aux pensées des individus. Là commença pour la France une opinion philosophique véritablement nationale, propre à la nation, fille de ses écrivains commentés par elle-même, et non par des cordons bleus ou des femmes à grand panier, science toute française, capable d’étendre avant tout son empire aux lieux où seront des Français. La condamnation de la science de 1760, c’est qu’elle n’avait point ce pouvoir; son premier élan la porta hors de France, dans les cités étrangères des oisifs et des grands seigneurs : elle régna à Saint-Pétersbourg et à Berlin, avant que Lyon ou Rouen l’eussent connue.
Nous n’avons point vu le temps où la philosophie était en amitié avec les grands et les désœuvrés de ce monde : nous ne l’avons point vue assise sur des sièges de soie, dans les salons de l’aristocratie ; nous l’avons vue diffamée, poursuivie, à peine tolérée sur les humbles bancs d’une école poudreuse, dernier refuge dont les haines aristocratiques menacent de la chasser bientôt. Nous serions donc mauvais juges de la vérité des tableaux que présente l’ouvrage de M. Garat sur M. Suard et le xvm® siècle. Tout ce siècle, moins dix années, est pour nous comme un autre monde. Nous parcourons les cercles où l’ingénieux auteur nous fait entrer : nous y trouvons , grâce à lui, des portraits originaux et piquants, mais pas une seule figure de connaissance, pas un seul trait que nous ayons entrevu : ces hommes sont presque nos Contemporains; et il y a des siècles entre eux et nous. La race spirituelle de leur temps est aujourd’hui la race stupide; la conversation n’est plus en France; la méditation en a pris la place ; l’esprit de raison est dans le public, les salons dorés n’y prétendent plus; on n’y bégaie plus
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gracieusement la philosophie ; elle y est maudite ; et cela vaut mieux , car cela prouve qu’elle est grave et puissante.
Toutefois, si nous devons laisser à ceux qui ont vu de près les choses décrites par M. Garat le soin de prononcer sur le fond de son ouvrage, nous pouvons au moins, avec connaissance, dire notre avis sur la forme littéraire . du livre, et sur le mérite de l’écrivain : ce mérite est extrêmement remarquable. Des portraits vivement tracés, des récits pleins de grâce, un style varié avec art, et toujours soutenu sans cesser d’être facile ; une foule de traits spirituels, des aperçus fins, des pensées larges et des sentiments toujours nobles : voilà le détail des moyens de plaire de ce livre, et la cause de son succès. M. Garat témoigne, dans toutes ses pages, une admiration profondément sentie pour le talent et la probité. Il présent» sous le jour le plus favorable tous ceux qu’il a connus et aimés, sans jamais se mettre en scène à côté d’eux' il les loue avec effusion, sans croire qu’il ait droit lui-même à quelque part de louange. Plusieurs personnes lui reprocheront une complaisance un peu excessive pour des médiocrités que les salons ont prônées fort haut, parce qu’elles étaient leur ouvrage ; mais cette faute est bien pardonnable à un écrivain qui la commet par pure générosité de cœur et par crainte de rester au-dessous de ce qu’il doit au mérite des autres; et puis, quand on retrace les événements de sa jeunesse, il est bien difficile de ne pas les embellir par un peu de fiction involontaire : c’est un temps pour lequel la mémoire la plus fidèle d’ailleurs n’est jamais complètement exacte. Au-dessus des cercles de beaux esprits brouillons , de penseurs sans dignité et sans bonne foi qui composent l’extérieur du xvm® siècle,