ET SUR CELLE DU XIX
M. Garat a point à plus grands traits les vrais génies que ce siècle a produits, et qui, nés hors du monde frivole, se sont peut-être amoindris en y entrant. Ils attirent les regards ; ils les attireront longtemps encore ; mais on aimerait mieux les voir sans leur misérable cortège, comme de beaux chênes qui paraissent plus grands quand ils se dessinent isolés que quand mille arbrisseaux parasites enveloppent et déforment leurs troncs.
Le xvm e siècle porte encore le nom de siècle de la philosophie française; ce noble titre, nous le croyons, lui sera enlevé par notre siècle. Jeunes gens qui n’avez point fait vos cours d’études morales dans les salons de M Be Geoffrin et à la table de M. de Vaines; jeunes gens qui ne formez vos convictions sous le patronage de personne, c’est à vous qu’est réservée la gloire de fonder une école nouvelle, populaire comme vos mœurs, sincère et forte comme vos âmes. La philosophie de cette école ne verra point de transfuges, parce qu’elle sera l’œuvre des consciences; elle se formera graduellement par le concours de tant d’esprits jeunes et actifs, émigrés pour la science de toutes les parties du territoire , qui se rencontrent un moment à Paris, et s’y imboivent de maximes communes, sans abjurer l’originalité native qu’ils ont puisée aux lieux de leur naissance. Cette fraternité de travail, chaque année dissoute, et renouée chaque année, portera dans les villes de France un fond de doctrine large et nullement exclusive que les villes encore n’accepteront point sans contrôle. Ainsi se mûrira à cent foyers divers la grande opinion de la patrie; ainsi la pensée nationale, en tous lieux vivante, ne pourra plus être tranchée d’un seul coup comme un arbre qui n’a qu’une racine.
SDR l/ ANTIPATHIE DE RACE $11 DIVISE LA NATION FRANÇAISE.
A propos de l’ouvrage de M. Wardcn, intitulé : Description statistique, historique et politique des États-Unis de l’Amérique septentrionale *.
Le temps est venu de tourner nos yeux vers les nations plus heureuses que nous, dont la liberté est le partage, afin de trouver dans cette vue des consolations pour le présent et des espérances pour l’avenir. La destinée actuelle des États-Unis d’Amérique répond à tous les vœux que nous formions pour la nôtre : ces vœux ne sont donc point des chimères : nous ne sommes donc point travaillés par la vaine ambition de l’impossible, comme le prétendent nos ennemis; nous ne nous jetons donc point hors de la sphère humaine , en aspirant à la plénitude de l’indépendance sociale; car la nature humaine est libre de son essence, et la liberté est sa loi. Mais alors, d’où provient la distance énorme qui nous sépare encore de cet objet , de ce bien où nous aspirons, et que nous sommes capables d’atteindre? Elle ne provient pas de nous-mêmes, mais d’un fait extérieur à nous, d’un fait grave et triste, que nous voulons nous cacher, et qui revient incessamment à notre vue, parce que nous ne le détruisons pas en le niant.
Nous croyons être une nation, et nous sommes deux nations sur la même terre, deux nations ennemies dans
* Censeur Européen du 3 avril 1820,
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leurs souvenirs, inconciliables dans leurs projets : l’une a autrefois conquis l’autre; ét ses desseins, ses vœux éternels sont le rajeunissement de cette vieille conquête énervée par le temps, par le courage des vaincus et par la raison humaine. La raison, qui fait rougir le maître de l’abaissement où il tient son esclave, a détaché graduellement de ce peuple tout ce qu’il avait d’âmes généreuses et d’esprits droits; ces transfuges vers la meilleure cause en ont été les plus nobles soutiens; et nous, fils des vaincus, ce sont de pareils chefs que nous voyons encore à notre tête. Mais le reste, aussi étranger à nos affections et à nos mœurs que s’il était venu d’hier parmi nous, aussi sourd à nos paroles de liberté et de paix que si notre langage lui était inconnu, comme le langage de nos aïeux l’était aux siens, le reste suit sa route sans s’occuper de la nôtre. Quand nous essayons plan sur plan pour un établissement commun, quand nous nous efforçons de perdre la mémoire et d’embrasser dans une vaste union tout ce qui vit sur le sol de la France, ils se lèvent pour nous démentir, et, ralliés à l’écart, ils se rient entre eux de nos désappointements continuels.
L’Amérique a rejeté hors de son sein la nation qui s’y prétendait maîtresse, et c’est depuis ce jour qu’elle est libre. Nos pères ont plus d’une fois médité la même entreprise, plus d’une fois la vieille terre des Gaules a tremblé sous les pieds de ses vainqueurs; mais, soit que la fatigue de ces luttes ait surpassé les forces de nos aïeux , soit que la violence ait répugné à leur caractère doux et paisible, ils ont bientôt suivi d’autres lois. Au lieu de repousser la conquête, ils l’ont reniée , croyant qu’en l’oubliant euxmêmes ils la feraient oublier à d’autres. La servitude, fille de l’invasion armée, fut imputée par eux à une civi-