SUR L’ANTIPATHIE DE RACE
Aujourd’hui enfin que, dans nos regrets, nous embrassons les images de cette liberté qui semblait promise à la France, qui devait, selon notre espoir, fonder une égalo destinée pour tous les habitants de notre sol, d’autres regrets se font entendre. Ce ne sont pas les droits civils anéantis par nos ministres que les écrivains nobles voudraient voir revivre, mais la vieille race dont ils se re- / nomment; « c’est cette race septentrionale qui s’empara de la Gaule sans en extirper les vaincus * ; dont le nom devint synonyme de liberté, lorsque seule elle fut libre sur le sol qu’elle avait envahi 2 ; qui eut bon marché, dans la ténacité de son despotisme, de l’insouciance légère des Gaulois 3 ; qui sut léguer à ses successeurs, maintenant dépouillés contre tout droit , les terres de la conquête à posséder, et les hommes de la conquête à régir \ »
Après de si longs avertissements, il est temps que nous nous rendions, et que de notre côté aussi nous revenions aux faits. Ee Ciel nous est témoin que ce n’est pas nous qui les avons attestés les premiers, qui avons les premiers évoqué cette vérité sombre et terrible, qu’il y a deux camps ennemis sur le sol de la France. Il faut le dire, car l’histoire en fait foi : quel qu’ait été le mélange physique des deux races primitives, leur esprit constamment contradictoire a vécu jusqu’à ce jour dans deux portions toujours distinctes de la population confondue. Le génie de la conquête s’est joué de la nature et du temps ; il plane encore sur cette terre malheureuse. C’est par lui que les distinctions des castes ont succédé à celles du sang, celles des ordres à celles des castes, celles des titres
' Article de SI. le comte A. de Joutïïoy, dans VObtcrvatcur Je la Marine,
9* livr., p. 299. — Ibid. — 3 Ibid. — * Ibid., p. 301.
à celles des ordres. La noblesse actuelle se rattache par ses prétentions aux hommes à privilèges du xvi e siècle; ceux-là se disaient issus des possesseurs d’hommes du xm®, qui se rattachaient aux Franks de Karle le Grand, qui remontaient jusqu’aux Sicambres de Chlodowig. On ne peut contester ici que la filiation naturelle, la descendance politique est évidente. Donnons-la donc à ceux qui la revendiquent; et nous, revendiquons la descendance contraire. Nous sommes les fils des hommes du Tiers-État; le Tiers-État sortit des communes, les communes furent, l’asile des serfs ; les serfs étaient les vaincus de la conquête. Ainsi de formule en formule, à travers l’intervalle de quinze siècles, nous sommes conduits au terme extrême d’une conquête qu’il s’agit d’effacer. Dieu veuille que cette conquête s’abjure elle-même jusque dans ses dernières traces, et que l’heure du combat n’ait pas besoin de sonner. Mais, sans cette abjuration formelle, n’espérons ni liberté ni repos; n’espérons rien de ce qui rend le séjour de l’Amérique si heureux et si digne d’envie ; les fruits que porte cette terre ne croîtront jamais sur un sol où resteraient empreints des vestiges d’envahissement.
Les cinq volumes de M. Warden, remplis de détails do tous les genres et des faits les plus certains et les plus intéressants, suffisent à peine à contenter la curiosité qu’inspirent les États-Unis d’Amérique. Quelque étendu que soit le tableau que l’écrivain vous en présente, on le trouve toujours trop resserré. On voudrait tout apprendre, tout savoir sur l’étonnante prospérité de ces vingt-deux États libres, dont plusieurs, il n’y a pas trente ans, étaient l’habitation des bêtes fauves; sur ce pays où se rencontrent ensemble toutes les races humaines.
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toutes les mœurs, toutes les langues, toutes les religions, et où les hommes ne savent jeter les uns sur les autres que des regards de fraternité et d’amour. M. Warden a placé en tête de son ouvrage une nouvelle carte des États- Unis, une carte du district de Colombia, qui est le siège du congrès suprême, et une vue du palais où se rassemblent les membres du congrès. Ce palais a été appelé du vieux nom de Capitole. Il n’est point, comme le Capitole de Rome, bâti sur une roche inébranlable*; mais sa destinée est plus sûre. C’est la liberté qui y préside, au lieu du Dieu changeant des batailles; et les flots de la vengeance des peuples n’auront jamais à s’élever contre lui.
On ne voit pas sans attendrissement, sur la carte de cette contrée si libre, des noms de villes empruntés à toutes les contrées de l’Europe, les noms de Paris, de Rome, de Lisbonne et jusqu’au nom d’Athènes. Toutes les terres européennes ont fourni leur contingent à cette heureuse population, comme pour prouver au monde que la liberté convient à tous, et n’est le propre de personne. Les exilés de chaque pays ont, à l’exemple des fugitifs de Troie, attaché â la patrie de leurs vieux jours le doux nom de la patrie de leur enfance. Tous, tant que nous sommes, l’Amérique est notre asile commun. De quelque partie du vieil univers que nous fassions voile, nous ne serons point étrangers dans le nouveau : nous y retrouverons notre langue, nos compatriotes, nos frères. Si, ce que la destinée ne permettra pas sans doute, la barbarie des vieux temps prévalait contre l’Europe nouvelle; si ceux qui ont frappé les communes du nom
1 Capitoii immobile saxum... Virgil. Æneid., vm.
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d’exécrable *, et qui nous jurent encore la guerre au nom de leurs aïeux, ennemis des nôtres, l’emportaient sur la raison et sur nous, nous aurions un recours que n’eurent pas nos aïeux; la mer est libre, et un monde libre est au delà. Nous y respirerons à l’aise, nous y retremperons nos ûmes, nous y rallierons nos forces :
Nos manet Oeeanus circumvagus : arva, bcata Petaraus arva.... ’.
1 >> Communio autem, novum ac pessimum nomen... Sermonem linlmit de exccrabilibus Communiisiillis... » (Guiberlus de Novigenlo itc Vilatua, apuil Script, rer. gnllic. et fratu ic., tome X1J, p. 250 et 257.)
* Horat. F.pod- XVI.
HISTOIRE VERITABLE DE JACQUES BONHOMME , d'aBUEA LES DOCUMENTS AUTHENTIQUES '.
Jacques était encore bien jeune lorsque des étrangers venus du Midi envahirent la terre de ses ancêtres : c’était un beau domaine baigné par deux grands lacs, et capable de produire abondamment du blé, du vin et de l’huile. Jacques avait l’esprit vif, mais peu constant; en grandissant sur sa terre usurpée, il oublia ses aïeux, et les usurpateurs lui plurent. Il apprit leur langue, il épousa leur querelle, il s’enchaîna à leur fortune. Cette fortune d’envahissement et de conquêtes fut pendant quelque temps heureuse; mais un jour la chance devint contraire, et le flot de la guerre amena l’invasion sur les terres des envahisseurs. Le domaine de Jacques, sur lequel flottaient leurs enseignes, fut un des premiers menacés. Des troupes d’hommes émigrés du Nord l’assiégèrent de toutes parts. Jacques était trop déshabitué de l’indépendance pour songer à affranchir sa demeure : se livrer à de nouveaux maîtres , ou tenir ferme pour les anciens, fut la seule alternative que se proposa son esprit. Incertain entre ces deux résolutions il alla confier ses doutes à
1 Censeur Européen du 12 mai 1820.
HISTOIRE VÉRITABLE DE JACQUES BONHOMME. 267 un grave personnage de sa famille, docteur d’une religion que Jacques avait récemment embrassée, et qu'il pratiquait avec ferveur.
«Mon père, lui dit-il, que ferai -je? Mon état présent me fatigue. Nos vainqueurs, qui nous appellent leurs alliés ', nous traitent proprement en esclaves. Ils nous épuisent pour remplir leur trésor, que dans leur langue ils nomment la corbeille 2 ; cette corbeille est un abîme sans fond. Je suis las de subir leur joug; mais le joug de leurs ennemis m’effraie : ces gens du Nord sont, diton, bien avides, et leurs haches d’armes sont bien tranchantes. Dites-moi, de grâce, pour qui je dois être. — Mon fils, répondit le saint homme, il faut être pour Dieu : or, Dieu aujourd’hui est pour le Nord idolâtre, contre le Midi hérétique. Les hommes du Nord seront vos maîtres, je puis vous le prédire; car moi-même, de ma propre main, je viens de leur ouvrir vos portes s . » Jacques fut étourdi de ces paroles; son étourdissement durait encore, quand un grand bruit d’armes et de chevaux, mêlé de clameurs étrangères, lui apprit que tout était consommé. 11 vit des hommes de haute taille et parlant de la gorge, sc précipiter dans sa demeure, faire plusieurs lots du mobilier, et mesurer le sol pour un partage. Jacques fut triste; mais, sentant qu’il n’y avait plus de remède, il tâcha de prendre cœur à sa fortune. Il regarda patiemment les voleurs; et, quand leur chef vint à passer, il le salua du cri de vivat rex! à quoi le chef ne comprit rien. Les étrangers se distribuaient le butin, s’établis-
1 Fffideratî, Fœaus inæquale. 1 Fiscus.
5 Voyez Salvien, de Gubernttiione Dei, Grégoire de Tours, et la Correspondance des évêques gaulois avec le roi Chlodovvig. ( Apud Script, rer. yailic. et francic., tomes I, Il et IV . )