DE JACQUES BONHOMME
turier, sujet ; jamais on ne m’a fait l’affront de me dire que c’était en vertu de mes droits que j’étais esclave et dépouillé.
Un de ses officiers, grand homme de guerre, l’entendit se plaindre et murmurer. « Je vois ce qu’il vous faut, lui dit-il, et je prends sur moi de vous le donner. Je mélangerai les traditions des deux conquêtes que vous regrettez à si juste titre; je vous rendrai les guerriers franks dans la personne de mes soldats; ils seront, comme eux, barons et nobles*. Quant à moi, je vous reproduirai le grand César, votre premier maître; je m’appellerai iraperator; vous aurez place dans mes légions; je vous y promets de l’avancement.» Jacques ouvrait la bouche pour répondre, quand tout à coup les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, les aigles furent déployées. Jacques s’était battu autrefois sous les aigles : sa première jeunesse s’était passée à les suivre machinalement; dès qu’il les revit, il ne pensa plus, il marcha...
Il est temps que la plaisanterie se termine. Nous demandons pardon de l’avoir introduite dans un sujet aussi grave ; nous demandons pardon d’avoir abusé d’un nom d'outrage qui fut autrefois appliqué à nos pères, afin de retracer plus rapidement la triste suite de nos malheurs et de nos fautes. Il semble que le jour où, pour la première fois , la servitude, fille de l’invasion armée, a mis le pied sur la terre qui porte aujourd’hui le nom de France, il ait été écrit là-haut que cette servitude n’en devait plus sortir; que, bannie sous une forme, elle devait reparaître sous une autre, et, changeant d’aspect
1 Baron, en latin laro, en vieux français bers, estime dérivation des mots germaniques bahr ou lohm, qui signifiaient simplement un homme, dans la langue des conquérants de la Gaule.
27 i HISTOIRE VÉRITABLE DE JACQUES BONHOMME.
sans changer de nature, se tenir debout à son ancien poste, en dépit du temps et des hommes. Après la domination des Romains vainqueurs, est venue la domination des vainqueurs franks, puis ia monarchie absolue; puis l’autorité absolue des lois républicaines, puis la puissance absolue de l’empire français, puis cinq années de lois d’exception sous la Charte constitutionnelle. Il y a vingt siècles que les pas de la conquête se sont empreints sur notre sol; les traces n’en ont pas disparu; les générations les ont foulées sans les détruire; le sang des hommes les a lavées sans les effacer jamais. Est-ce donc pour un destin semblable que la nature forma ce beau pays que tant de verdure colore, que tant de moissons enrichissent, et qu’enveloppe un ciel si doux ?