SCR QUELQUES ERREURS DE NOS HISTORIENS MODERNES
A propos d’une histoire de France h l’usage des collèges
La critique des ouvrages historiques destinés à être mis entre les mains des étudiants n’est pas la moins utile; car, si les écrits de ce genre ont moins d’originalité que les autres, ils exercent plus d’influence, et les erreurs qu’ils contiennent sont plus dangereuses, parce qu’ils s’adressent à des lecteurs incapables de s’en préserver. Je vais essayer de relever quelques-unes de celles qui se rencontrent dans un ouvrage publié sous le titre de Tableaux séculaires de V Histoire de France , par un professeur de l’Université; non que cet ouvrage soit plus mauvais que bien d’autres , mais pour faire ressortir les énormes vices de rédaction qui se propagent invariablement d’année en année dans toutes les histoires de France destinées à l’enseignement public.
L’auteur des Tableaux séculaires annonce, sous la date de -413, qu’un chef des Bourguignons nommé Gundicaire prend le titre de roi. Ce qu’il nous donne ici comme un fait n’en est pas un; il n’est pas vrai qu’en l’an 413 le chef des Bourguignons ait quitté son titre de chef pour
1 Ce morceau, inséré en 1820 dans le Censeur Européen a fait partie de ia première édition de mes Lettres sur l’histoire de France , publiée eu 1827. Il a été supprimé dans les éditions suivantes.
un autre titre; qu’il ait cessé d’ôtre chef pour devenir autre chose : rien de pareil n’est raconté par les historiens du temps. Seulement, si l’on ouvre les chroniques du v® siècle, on y trouvera sous cette date : « Bex Burgundionum Gundickarius. » Or, ces expressions, dans la langue comme dans la pensée des historiens, ne signifient rien autre chose que Gondeher chef des Burgondes 1 . De ce que c’est sous la date de 413 qu’on rencontre pour la première fois, dans les histoires latines, le nom de Gondeher joint au mot rex, il ne s’ensuit pas du tout qu’en l’an 413 Gondeher ait adopté ou reçu de sa nation le titre latin de rex. titre que les historiens lui donnent faute de pouvoir écrire celui dont on le qualifiait dans sa langue 2 . C’est exactement comme si l’on disait qu’en l’an 413 Gondeher s’est fait appeler Gundicarius, parce que son nom germanique se montre pour la première fois sous cette date avec l’orthographe et la désinence latines.
Une pareille supposition semble folle; et pourtant elle n’est pas sans exemple. Des historiens sérieux ont raconté comme un fait positif que le chef des Franks, Chlodowig ou Clovis, prit le nom de Louis après son baptême, et cela parce qu’ils ont trouvé, dans quelque histoire latine postérieure à ce baptême, le nom de Chlodowig latinisé en Lutovicus ou Ludovicus , au lieu de l’être en Chlodovechus, c’est-à-dire dégagé de l’aspiration franke que les Gaulois s’ennuyaient d’écrire et de prononcer. C’est en-
1 Gond-hcr ou Gitndi-har signifie homme de guerre éminent, et le nom (le la nation peut se traduire par celui de gens de guerre confédérés.
5 L’année 413 est la date de l'établissement des Burgondes sur la rive gauche du Rhin; Gondeher était à la tâte de la nation en *11 ; l'historien grec Olympiodore lui donne le titre de Phylarque.
cure une illusion de ce genre qui fait assigner par les historiens une époque où les Franks prirent des rois et cessèrent d’avoir des ducs. On trouve dans les écrivains latins tantôt les mots de Francorum duces, et tantôt ceux de Francorum reges ; cette différence d’expressions, qui se rencontre souvent à propos des mômes personnages, est une simple variante de style. Nos écrivains modernes y ont vu des révolutions politiques. Ceux qui se piquaient d’exactitude ont noté que le mot reges , étant employé après celui de duces, que duces se retrouvant ensuite, puis enfin constamment reges , il était par là de toute évidence que les Franks avaient été d’abord gouvernés par des ducs, puis par des rois, puis encore par des ducs, et enfin par des rois.
L’auteur des Tableaux séculaires nous dit qu’après Clodion, Mérovée, 'parent de ce prince, fut élevé sur le pavois. 11 serait temps de rendre aux personnages de notre histoire leurs véritables noms, et de ne plus reproduire ces noms doublement défigurés par la langue des Latins et par celle des vieilles chroniques françaises. Aucun homme de la nation des Franks ne s’est jamais appelé ni Clodion, ni Mérovée. Le Chlodio, dont nous faisons CIodion, n’est autre chose que la forme latine du mot germanique Hlodi , diminutif familier de Hlod, qui signifie éclatant, célèbre, illustre. Pareillement, Merovechus est latinisé de Merovng, qui veut dire éminent guerrier. En second lieu, le titre de prince, introduit à cette époque de notre histoire, bouleverse les faits et les idées. Cette locution de la langue moderne est entièrement inapplicable aux mœurs et aux usages de ces temps ; à moins que le mot prince ne soit pris dans sa pure signification ancienne, et qu’en l’employant on n’entende lui attribuer d’autre
force que celle du mot latin princcps, qui veut dire chej ou commandant.
Notre auteur cite, sous la date de 511, Clotaire, roi de Soissons, Thierry, roi de Metz, Clodomir, roi d’Orléans, et Childebert, roi de Paris. Je n’insisterai pas encore une fois sur l’inexactitude des noms propres 1 ; je ferai seulement remarquer que les expressions des auteurs originaux, rex Parisiis, rex Suessionibus, sont détestablement traduites par les mots de roi de Paris, roi de Soissons, etc. Le latin de ces auteurs porte littéralement roi ou chef à Soissons, roi ou chef à Paris, etc. ; ce qui signifie que tel ou tel, l’un des chefs suprêmes des Franks, commandant une tribu ou un grand corps d’armée, avait son quartier général, soit à Paris, soit à Soissons.
La liaison du titre de rex ou de roi avec un nom de pays, adoptée dans notre langue, a contribué à changer la signification primitive de ce titre. Quand on disait rex
1 En faisant à l’usage toutes les concessions possibles, il faudrait écrire Chlother, Theoderik, Chlodomir et Hildebert. Ces noms signifient célèbre et excellent, extrêmement brave, célèbre et éminent, guerrier brillant. En général, tous les noms franks, et même ceux des autres peuples germaniques du temps de la grande invasion, sont formés de la réunion de deux adjectifs de qualité. Le nombre de ces adjectifs monosyllabiques est assez borné pour qu'il soit facile d’en dresser une liste; ils se trouvent joints au hasard et de manière à former tantôt la première et tantôt la seconde partie du nom. La seule différence entre les noms d’hommes et les noms de femmes, c’est que ces derniers sont moins variés, et finissent ordinairement par certains mots qui, dans les noms d’hommes, sont toujours placés au commencement , comme Ilild et Gond. Ainsi, Hilde-icrt est un nom d’homme, et Beric-hild un nom de femme. La même différence existe enlre Gondc-buld et Bald-gonde. L’e placé à la fin du ptemier mot, et qui marque une espèce de temps d’arrêt enlre les deux parties du nom, est souvent remplacé par d’autres voyelles, comme o et a dans le dialeele des Franks, t dans celui des Alamandset des Longobards, et a dans celui des Golhs. Mais ces voyelles, ne portant point d'accent, sc prononçaient d'une manière sourde, et ainsi se rapprochaient de Ve muet.
Francorum, roi des Franks, cela était d’une clarté évidente : un roi des Franks est un chef des Franks. Mais quand on dit roi de France , une toute autre idée , celle d’une situation politique plus moderne et bien autrement complexe, se présente à l’esprit : cependant presque personne n’a la conscience de cette confusion. Nous établissons des rois de France dans un temps où toute la France actuelle était l’ennemie des rois franks, loin de constituer leur royaume. Quel fut, demande-t-on aux enfants, le premier roi de France? On ne s’aperçoit pas qu’on leur fait la question la plus mal posée. Que veut- on dire par premier roi de France? est -ce le premier qui ait porté littéralement le titre de roi de France? alors ce sera un des rois de la troisième race ; car ceux des deux premières , ne parlant pas le français , ne prenaient pas de titre français, et leur qualification, soit en latin, soit en langue tudesque , répondait à celle de roi des Franks. Veut- on parler de celui que les auteurs romains ont le premier appelé Francorum rex? il faut aller épier dans ces auteurs l’instant précis où l'un d’eux s’avise d’écrire ces mots, à la place de ceux de Francorum dux. Est - ce, au lieu de cela, le premier de tous les chefs de la nation franke? Il serait aussi impossible que peu utile d’en découvrir le nom ; il est beaucoup plus important de savoir au juste ce que c’était qu’un chef des Franks.
L’auteur des tableaux séculaires se propose encore une question non moins ambiguë : Quand s’est établie la noblesse? Pour donner une date quelconque, il répond que la noblesse s’est établie au ix e siècle. Mais qu’entend-on par établissement de la noblesse? est-ce l’établissement des droits exclusifs d’une certaine classe d’hommes sur le sol et sur les autres habitants du pays ? ou est-ce l’éta-
blissement de la qualification latine de nobilis? Si c'est des privilèges qu’on veut parler, leur origine est claire ; ils sont dérivés de la conquête , ils sont la conquête ellemême. Quant au titre de nobilis, il est difficile de dire quand la race conquérante se l’est attribué pour la première fois , si ce fut une invention de son propre orgueil ou de la flatterie des vaincus. Quoi qu’il en soit, les épithètes de louange ne lui déplaisaient pas; elle se vantait souvent elle-même, elle se qualifiait de race illustre fondée par Dieu même, forte sous les armes , ferme dans ses alliances, d'une beauté et d’une blancheur singulières, d'un corps noble et sain, audacieuse, rapide, redoutable *. Depuis la victoire des Franks, les mots nobilitas et nobilis furent presque toujours joints à leur nom de nation. On trouve Francicæ genlis nobilitas, de nobili Francorum genere, liomo francus nomine et re nobilis. Dans les premiers temps de la conquête, quand les noms de nation étaient encore employés pour distinguer les races , quand on disait Domains pour désigner les vaincus, le nom de franks, mis tout seul et sans épithète, signifiait un homme supérieur aux autres. Plus tard, quand le nom de nation des vaincus fit place à des noms tirés de leur état spécial , comme ceux de serfs et de vilains, le nom de nation des vainqueurs s’évanouit aussi et fut remplacé par l’épithète d’éloge qui l’avait d’abord accompagné. On avait dit nobilis francus, puis indifféremment francus ou nobilis , enfin on ne dit plus que nobilis. Cela est arrivé; mais à quelle époque précise ?
1 « Gens Franeorum inclyta, auctore Deo condita, forlis in armis, (irma pacis feedere... corpore nobilis el incolumis, candore et forma egregia, audax, velox, etaspera. • (Prolog, ad Lcg. Salie., apud Script, rcr. i/allic. et fraude., tome IV, p 122.)
c’est ce qu’il est impossible de découvrir, pas plus que les variations graduelles du langage, la chute ou la naissance des mots.
La longue habitude de joindre le nom de frank aux épithètes d’honneur qui l’accompagnaient et qui renfermaient l’idée de puissance , celle de liberté , celle de richesse et môme celle des qualités morales qui constituent la noblesse d’âme, fut cause que ce nom lui-même devint un adjectif équivalent à ceux auxquels il était joint d’ordinaire. Dans le xn* siècle, on disait frank par opposition à chétif, c’est-à-dire pauvre et de basse condition ' . On sait dans quel sens moral ce mot s’emploie aujourd’hui, et c’est à notre ancien état politique qu’il doit cette énergie qui l’a fait adopter par plusieurs nations étrangères. Les Allemands, par exemple, s’en servent pour exprimer la condition d’homme libre dans toute sa plénitude. Ils disent frank und frey, franc et libre. Cette signitication, plus moderne pour eux chez qui la différence des conditions ne répondait pas primitivement à une différence de race, a induit en erreur plusieurs critiques sur la vraie signification du nom des Franks dans l’ancienne langue teutonique. Ils ont pensé qu’il équivalait à celui d’hommes libres, et ils se sont trompés *. Ce nom d’une confédération guerrière, formée pour l’attaque plutôt que pour la résistance à l’oppres-
1 Thibault fut plein d’engein et plein fut de feintié,
A homme ne à femme ne porta amitié,
De frank ne de chétif nol* merci ne pitié.
( Vers sur Thibaut le Tricheur, comte de Champagne.)
1 Voyez le Glossaire de Wachter aux mots vrang et freh. Il paraît que, dans le dialecte de quelques-unes des peuplades qui formaient la confédération (ranke, le nom de l'association se prononçait sans », et qu'on disait frac ou freh, ou lieu de fraul. ou (renk.