SUR QUELQUES ERREURS DE NOS HISTORIENS
sion étrangère, avait un sens conforme à l'impression que ceux qui l'adoptèrent voulaient produire autour d’eux. Il signifiait proprement âpre ou rude, et indiquait la volonté de pousser la guerre à outrance, sans peur et sans miséricorde.
Je vous demande pardon de la sécheresse de ces remarques. S’il est permis d’être minutieux, c’est dans ce qui touche à la vérité de couleur locale qui doit être le propre de l’histoire. La nôtre est froide et monotone, parce que tout y est faux et arrangé ; le vrai seul peut y ramener le piquant et l’intérêt. Il faut que la perspective de ce but diminue l’ennui des sentiers arides qu’on doit traverser pour l’atteindre.
PREMIÈRE LETTRE SLR l’hISTOIRE DE FRANCE.
Adressée au rédacteur du Courrier français
Monsieur,
Le titre de Français, que porte votre journal, vous impose une sorte d’obligation d’embrasser tout ce qui regarde la France, de suivre sa destinée dans le passé, comme vous la suivez dans l’avenir, et de présenter quelquefois, dans vos feuilles, à côté de l’expression énergique des besoins et des vœux de l’époque présente, la peinture vive et fidèle des temps qui ont précédé et produit le nôtre, qui nous ont produits nousmêmes.
Dans les circonstances difficiles, une nation est toujours portée à ramener ses yeux en arrière ; elle devient plus curieuse d’apprendre quels furent la conduite et le caractère des hommes qui l’ont devancée sur la scène du monde, et qui lui ont transmis son nom. 11 semble que, comme l’Antée de la Fable, elle espère ranimer sa vigueur en touchant le sein dont elle est née. Et, en effet, il est rare que les grands souvenirs du passé n’inspirent point à la génération qui se les retrace plus de force et plus de
1 13 juillet <820. Ce morceau, qui avait déjà subi de prands chanpemenls dans la première édition de mes lettres sur l'hisloire île France publiée en 1827, a été, sauf un petit nombre de phrases, totalement remplacé dans les éditions suivantes.
-Si PREMIÈRE LETTRE
calme à la fois. Ce n’est pas qu’il y ait là-dessous quelque chose de mystérieux , d’inexplicable ; c’est qu’en rappelant à notre mémoire ce qu’ont fait pour nous les générations antérieures, nous concevons la pensée d’un engagement qui nous lie pour ainsi dire envers elles : l’intérêt de conserver notre liberté, notre bien-être, notre honneur national, nous apparaît comme un devoir; le soin de ces choses nous devient plus cher, quand nous nous sentons devant elles, comme en présence d’un dépôt qui fut remis en nos mains sous la condition rigide de le faire valoir et de l’accroître.
Voilà quels sentiments ferait naître dans l’âme des Français d’aujourd’hui une étude sérieuse de l’histoire de France. 11 faut le dire pour l’honneur de notre nom, l’esprit d’indépendance est empreint dans cette histoire aussi fortement que dans celle d’aucun autre peuple ancien ou moderne. Nos aïeux ont compris la liberté, ils l’ont voulue comme nous: et, s’ils ne nous l’ont point léguée pleine et entière, ce fut la faute des choses humaines et non leur faute; car ils ont surmonté plus d’obstacles que nous n’en rencontrerons jamais. Si nous avons aujourd’hui quelque puissance pour faire respecter nos justes droits, c’est à leur courage que nous le devons; et l’avénement de la liberté française, pure et grande comme nos vœux l’anticipent , ne sera un jour que l’accomplissement de leur antique entreprise.
Ces assertions, je le sais, vont sembler étranges à des personnes de bonne foi. L’on s’étonnera de m’entendre dire que des générations fortes et indépendantes ont foulé avant nous le sol de notre pays, lorsqu’on rencontre si rarement le mot de liberté dans celles de nos histoires que tout le monde lit et qui passent pour les plus exactes.
Voilà, Monsieur, le malheur de la France ; dans les temps des grands efforts patriotiques , la littérature n’était pas née; et, quand vint le talent littéraire, le patriotisme sommeillait; les historiens cherchèrent ailleurs des inspirations pour leurs récits. L’histoire de France, telle que nous l’ont faite les écrivains modernes, n’est point la vraie histoire du pays, l’histoire nationale, l’histoire populaire : cette histoire est encore ensevelie dans la poussière des chroniques contemporaines, d’où nos élégants académiciens n’ont eu garde de la tirer. La meilleure partie de nos annales, la plus grave, la plus instructive, reste à écrire; il nous manque l’histoire des citoyens, l’histoire des sujets, l’histoire du peuple. Cette histoire nous présenterait en même temps des exemples de conduite et cet intérêt de sympathie que nous cherchons vainement dans les aventures de ce petit nombre de personnages privilégiés qui occupent seuls la scène historique. Nos âmes s’attacheraient à la destinée des masses d’hommes qui ont vécu et senti comme nous, bien mieux qu’à la fortune des grands et des princes, la seule qu’on nous raconte et la seule où il n’y ait point de leçons à notre usage ; le progrès des masses populaires vers la liberté et le bienêtre nous semblerait plus imposant que la marche des faiseurs de conquêtes, et leurs misères plus touchantes que celles des rois dépossédés. Dans cette histoire vraiment nationale, s’il se trouvait une plume digne de l’écrire, la France figurerait avec ses cités et ses populations diverses, qui se présenteraient à nous comme autant d’êtres collectifs, doués de volonté et d’action. Nous y apprendrions que nos villes ont à s’enorgueillir d’autre chose que du séjour de tel grand seigneur ou du passage de tel souverain, et qu’il n’est pas vrai que, durant des