‹ Dix ans d'études historiquesChapitre 6 sur 86 · SUR LE CARACTÈRE DES GRANDS HOMMES · texte numérisé non relu

SUR LE CARACTÈRE DES GRANDS HOMMES

dix ans d’insurrections continuelles. Mais aussi Louis XIV et Mazarin ont pour eux Christine, reine de Suède, qui admirait Cromwell d’avoir chassé le parlement le roi de Portugal, qui le nommait tendrement son frère 1 2 , le roi d’Espagne, qui l’engageait à se faire roi, et lui offrait ses secours 3 , et le prince de Conti , qui parlait de Richard, fils de Cromwell, comme du plus lâche des hommes, parce qu’il n’avait su être que citoyen *.

Le prestige qui s’attache au nom de Cromwell , dans l’esprit de ceux qui ne connaissent de lui que son nom, est en grande partie l’ouvrage des hommes du pouvoir et des écrivains pour le pouvoir. Clarendon, éloigné de l’Angleterre durant toute la révolution, admire, en rentrant avec Charles II, l’anéantissement de la liberté, l’abattement des esprits, la facilité de l’obéissance, l’énormité des taxes et de l’armée; et, à cette vue, il célèbre dans un livre, écrit pour le roi, les grandes choses que l’usurpateur a faites. Le poète Cowley, qui avait assisté à la création de ces grandes choses, et qui en avait subi sa part , n’en est pas aussi joyeux que le lord Clarendon ; quand il veut parler du Protecteur, il ne trouve sous sa plume que ces mots d’une énergie sombre : « Cet homme se jouait de nos a souffrances. » Le nom du héros de Mazarin a été, durant sa vie , fort à la mode dans les cours , et fort peu chez les nations. Nous n’étions pas alors une nation libre ; mais le peuple de Hollande en était une ; et l’on peut voir, dans les livres du temps, ce qu’on y pensait, ce qu’on y disait du destructeur de la liberté anglaise. Nous sommes une nation aujourd’hui ; ce n’est pas une raison , sans

1 Histoire de Ciomuielt, lome II, p. 40G. — J Ibid., p. 410.

* Ibid., p. 5. — 4 Ibid., p. 357.

doute, pour croire ce que les nations ont cru, mais c’en est une pour lire sérieusement, pour penser d’après nousmêmes, et pour secouer le joug des admirations de Louis XIV et des anathèmes du prince de Conti.

Nous aimons la liberté, nous la cherchons; et le nom de ceux qui l’ont aimée, qui l’ont cherchée, est aussi inconnu de nous que s’ils n’avaient pas existé. Combien d’entre nous connaissent Ludlow, Harisson, Vane, Haslerig, et même le grand Sidney? Une bouche française aurait peine à prononcer ces noms étrangers; mais nos enfants apprennent à bégayer le nom du protecteur Cromwell. Le Gaulois l'avait bien dit : « Malheur aux vaincus! » L’opinion humaine est souvent infidèle à la cause de l’humanité même. En présence du vainqueur d’une révolution, quand le champ de bataille est déblayé, quand le triomphateur est le seul homme qui soit debout et qui se montre, le souvenir de cette grande défaite se réduit bientôt dans notre esprit à quelques espérances trompées, à quelques convictions démenties, à quelques chimères évanouies. Notre intérêt, qui veut toujours s’attacher à quelque être sensible, se retire sans peine de ces objets métaphysiques, et, faute d’aliment, il se livre à la fortune du vainqueur, à la fortune de notre propre ennemi. Nous jouissons de sa joie; nous mêlons notre voix aux acclamations qui proclament notre néant. Tel est le fatal entraînement de la sensibilité humaine : les Français en ont fait l’expérience.

Mais sachons que ce ne sont point de pures abstractions que ces espérances, ou, si l’on veut, ces chimères de liberté, à la destinée desquelles nous savons si difficilement compatir. Elles avaient pris racine dans des cœurs d’homines; elles s’y étaient attachées invincible-

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