‹ Dix ans d'études historiquesChapitre 7 sur 86 · SUK LE CARACTÈRE DES GRANDS HOMMES · texte numérisé non relu

SUK LE CARACTÈRE DES GRANDS HOMMES

ment; elles n'ont pu cesser d’exister, sans que ces cœurs aient cessé de battre. Voilà le souvenir que nous ne devrions jamais perdre.

Le mérite de M. Villemain est d’avoir été plus juste que la destinée aveugle, et d’avoir relevé ceux qu’elle avait couchés par terre : historien du vainqueur, il s’est fait l’ami des vaincus; il a mis sous nos yeux, à côté du triste spectacle des défaites de la liberté , le tableau de ses luttes diverses, et des vertus qui la défendaient. La constance et les malheurs des patriotes, les protestations énergiques des villes, la résistance d’un simple marchand, les souffrances obscures d’un écrivain, occupent une grande place dans ses pages. Il n’a point oublié de signaler les grands caractères et les entreprises périlleuses de ceux qui s’indignaient que la liberlé anglaise fût perdue , après tant de sang versé pour elle. Ceux qui ont critiqué son ouvrage ont peu remarqué ce soin , qui est l’un des meilleurs titres de l’auteur à l’estime publique. Parmi tant de caractères heureusement tracés, le seul qui paraisse avoir frappé les yeux est celui de l’amiral Jilake. Est-ce parce que Blake commande, est victorieux, et coule à fond des vaisseaux hollandais? Est -ce parce qu’il répétait à ses marins « qu’ils ne devaient point se mêler de ce qui se passait à Londres, et ne s’occuper que des étrangers 1 ? » Serait-ce donc , en effet , le type de l’homme public, qu’un général gagnant des batailles, et portant en lui cette impassibilité politique qui fait illustrer le despotisme d’un maître , au nom de la gloire de la patrie ? Nous ne le croyons pas ; et malheur à la France si elle le pensait encore !

1 II isloire de Crmwcll, lome 1!, p. 207.

Pourquoi n’a-t-on pas remarqué plus tôt ce Bradshaw, qui, lorsque Cromwell venait de chasser le parlement, lui disait en face : « Le parlement n’est pas dissous; sachez qu’il n’y a sous le ciel d’autre autorité que la sienne qui ait le pouvoir de le dissoudre ' ?» Ce Ludlow, qui disait au fds môme de Cromwell : « Je détesterais mon propre père, s’il était à la place du vôtre 2 , » qui menacé par Cromwell d’être envoyé à la Tour, lui contestait avec calme le droit d’ordonner une arrestation, et disait : « Un juge de paix le pourrait, car il est autorisé par la loi; vous, vous ne l’êtes pas 3 ; » qui se crut coupable d’avoir une place , aussitôt que la liberté fut vaincue , et répondit à l’objection banale, qu’en abandonnant son poste il perdait l’occasion de faire du bien : « C’est un mal que d’aider à l’usurpation de Cromwell , et je ne veux pas foire le mal, dût-il en résulter quelque bien 4 ? » Ce Harisson, qui « pour son compte, voulait être pauvre et persécuté 5 ; qui bravait la haine de Cromwell sans fléchir et sans se plaindre 6 ? Ce Hutchinson, qui, pressé par Cromwell d’accepter un poste et des faveurs, répondait : « Je ne veux pas m’enrichir en servant à l’esclavage de mon pays 7 ? » Ce colonel Rich, qui, cité devant le conseil d’État de Cromwell , refusait obstinément le serment de ne rien entreprendre contre sa personne et son pouvoir*? Ce Sidney, inflexible sous Cromwell comme sous Charles I er9 ? » Ce Lilburn, mutilé par ordre du roi Charles I", pour avoir osé écrire, et qui, marqué

1 Histoire de Cromwell, lome 1, p. 387.

J Ibid , lome II, p. 67. — 5 Ibid., p 132- 4 Ibid., p. 27. — 5 Ibid., p. 157.

• Ibid , p. 21. — ’ Ibid , p. 319. —

• Ibid., p. 02. — 3 Ibid., p.

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ainsi de la réprobation de la tyrannie, la bravait encore , en écrivant sous Cromwell ? La tyrannie ne l’oublia pas; «il mourut en prison, dit éloquemment M. Villemain, martyr de la liberté sous tous les pouvoirs, et traité d’esprit chimérique et insensé par ceux qui ne conçoivent pas la résistance contre le plus fort. »

cTous ces hommes, et bien d’autres encore dont on pourrait citer les noms, habitèrent les cachots sous Cromwell ; et ceux d’entre eux qui survécurent aux souffrances de l’emprisonnement, et qui ne purent s’échapper de leur patrie , ensanglantèrent les échafauds sous Charles II.

Voilà ceux pour qui furent les malheurs : veut -on savoir ce qu’est à côté d’eux celui pour qui fut la fortune, et pour qui maintenant on semble réclamer la gloire? il suffit de le suivre dans ses actions, et de rapporter quelques-unes de ses paroles; on décidera entre eux et lui.

Déjà, en 1644, Cromwell, simple officier, cherchait à nuire à la liberté, en excitant la mésintelligence entre les Anglais et les Écossais, qui étaient venus au secours des Anglais contre les prétentions de Charles I er . En 1645, il était lieutenant général : des clubs de citoyens armés s’étaient réunis pour préserver les propriétés du pillage inséparable de la guerre ; Cromwell les dissipa en plusieurs lieux; et, quand il éprouva de la résistance, il les fit charger par ses soldats. En 1648, quand le parlement, voyant la fin des hostilités venue et le roi prisonnier , voulut licencier l’armée , Cromwell excita ouvertement l’esprit de sédition dans les troupes; il cherchait à corrompre les officiers, en leur disant que c’était une chose misérable que de servir un parlement, et qu’il valait bien

mieux être à la solde d’un général; il répétait indécemment que les députés ne se tiendraient pas tranquilles , avant que l’armée leur eût tiré les oreilles. En 1647, Cromwell s’empara du roi Charles l* r , prisonnier des Anglais, et négocia avec lui pour lui vendre l’appui de l’armée contre les Anglais. Il promettait de purger la chambre des communes, de manière à lui donner la constitution nécessaire à l’intérêt de Sa Majesté.

En 1648, quand de jeunes citoyens de Londres vinrent h la porte de la chambre des communes pour présenter des pétitions contre le pouvoir militaire , et demander que la chambre fît , au nom de la nation, un traité avec Charles I", Cromwell, à la tête de ses dragons, les chargea à travers les rues, criant aux soldats de n’épargner ni les femmes ni les enfants. La même année, irrité de ce que le roi traitait avec des envoyés des Écossais, il souleva l’armée contre lui, et après avoir chassé tout ce qu’il y avait d’énergique dans la chambre des communes et subjugué le reste par la terreur, il fit conduire «à l’échafaud, en vertu d’un arrêt du parlement, celui avec lequel il avait négocié contre ce même parlement.

En 1649, il fit sabrer et fusiller les hommes de son armée qui, se souvenant d’avoir combattu pour la liberté, la réclamaient au nom de l’Angleterre. En 1650, il exerça en Irlande le droit de guerre des temps de barbarie, passant au fil de l’épée les garnisons qui se rendaient. Devenu maître du pays, il en relégua les habitants dans une seule province déserte et inculte, où ils eurent ordre de demeurer sous peine de mort, et il partagea le reste de la terre à ses soldats. En 1652, il voulut se faire roi : « Votre projet, lui répondirent ceux à qui il se confia, u est opposé aux vœux de la nation ; vous aurez contre

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« vous neuf personnes sur dix. — A la bonne heure, dit « Cromwell; mais si je désarme les neuf premiers et que « je mette une épée dans la main du dixième, cela ne fera- « t-il pas l’affaire? » En 1634, la Tour de Londres était remplie de républicains prisonniers. En 1633, dans une cause où Cromwell était intéressé, il tit assigner le jury par ses ordres particuliers; un juge congédia ce jury illégal ; le protecteur accabla de reproches cet homme courageux , et laissa échapper ces mots : « Vous n’êtes pas fait pour être juge.» En 1636, il fit répandre des menaces contre les électeurs qui donneraient leur suffrage aux hommes qui ne lui étaient pas dévoués. Il chassa cinq fois, à main armés, les députés de la nation; il emprisonna une première fois onze députés, puis trenteneuf, puis enfin tous ceux des anciens patriotes qui ne voulurent pas s’associer à sa tyrannie, et les officiers qui, après avoir servi le parlement, lui étaient suspects par leur inaction.

11 foula impitoyablement aux pieds les deux garanties fondamentales de la vie sociale , la liberté de la pensée et la justice des jugements. Il fut sourd aux plaintes des amis de la patrie, qui, lorsqu’il fit les premiers pas dans le pouvoir, lui criaient par la bouche de Milton : « Reste pecte l’espoir de la patrie ; respecte la présence et les « blessures de tant d’hommes courageux qui ont combattu « avec toi pour la liberté; respecte l’opinion des autres « peuples, et les grandes idées qu’ils se forment de cette « république que nous avons si glorieusement élevée. » Mais ceux qu’il persécutait étaient calmes au milieu de leurs traverses, et lui il était inquiet comme s’il se fût cru condamné à la mort par un arrêt de l’humanit , obligatoire pour tous les hommes, et qu’à chaque instant il

eût attendu le bourreau. Sa mère ne pouvait entendre un coup d’arme à feu sans tressaillir et sans le nommer, et il ne marchait jamais qu’armé sous ses vêtements.

Dans l’article suivant, nous considérerons le caractère général des partis dans la révolution anglaise , comme nous venons de considérer le caractère des individus : l’ouvrage de M. Villemain nous paraît encore remarquable à cet égard.

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